Une présence française forte sur un marché turc incontournable

Paru dans La Lettre Diplomatique n°126 2ème trimestre 2019

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© Oyak-Renault Créé en 1969, le groupe Oyak-Renault a prolongé le 29 juin 2018 son partenariat pour une durée supplémentaire de 27 ans. En 2017, sa production a franchi un nouveau record de 365 000 véhicules et de 599 318 moteurs.

Par M. Daniel GALLISSAIRES
Chef du Service économique régional d’Ankara

L’économie turque a fortement ralenti en 2018 reflétant l’épuisement d’un modèle de croissance fondé sur la construction et la consommation, alimenté par une distribution du crédit dynamique. La crise de change au cours de l’été 2018 (en lien avec les tensions avec les États-Unis) a révélé les fragilités de ce modèle et a provoqué un renchérissement significatif des importations ainsi qu’une détérioration de la situation des entreprises endettées en devises fortes et dont les revenus sont libellés en monnaie locale. Ces chocs ont à leur tour entrainé une accélération de l’inflation, laquelle a culminé à 24,5% au mois d’octobre 2018, ce qui a précipité le ralentissement de l’activité économique et sa contraction d’année en d’année (diminution du PIB de 2,4% au 4ème trimestre après une baisse de 1,6% au 3ème trimestre. Sur 2018, la croissance du PIB a atteint 2,6%).
Face à la dégradation de la situation économique, le gouvernement et la Banque centrale ont pris des mesures énergiques, bien accueillies par les investisseurs et qui tranchaient avec le discours politique prévalant jusque-là : resserrement significatif de la politique monétaire et publication d’un Nouveau programme économique (NEP) pour 2019-2021 promettant, principalement, une réduction des dépenses budgétaires, de mesures gouvernementales pour lutter contre la dérive des prix et un changement du modèle de développement économique du pays fondé sur la production locale de biens et services diversifiés.
Le début de l’année 2019 laissait entrevoir une amélioration des perspectives économiques, certains indicateurs avancés (amélioration de confiance des ménages et de l’indice PMI, ralentissement de la baisse de la production industrielle, hausse du taux d’utilisation des équipements et reprise du crédit) laissant à penser que le pire de la crise était atteint. Cette situation permettait d’anticiper une reprise de la croissance dès le second semestre 2019 qu’un assouplissement de la politique monétaire, permis par une décélération de l’inflation à partir de l’été 2019, aurait accéléré.
L’annonce récente de l’annulation des élections municipales à Istanbul a de nouveau accentué la pression sur la livre turque et révélé les faiblesses persistantes de l’économie turque, en particulier, la faiblesse du niveau des réserves de changes dans un pays où le besoin de financement extérieur demeure important. Des rumeurs d’actions de la Banque centrale visant à soutenir le cours de la monnaie locale, le report du calendrier de mise en œuvre du NEP nécessaire pour changer le modèle de développement économique et corriger les déséquilibres économiques et les menaces de nouvelles sanctions américaines alimentent la volatilité de la livre turque et ont un impact négatif sur la dérive des prix, ce qui retardera d’autant l’assouplissement monétaire nécessaire pour relancer l’activité du crédit et stimuler la croissance.

© Vicat Implanté depuis 1991 en Turquie, le groupe Vicat a développé deux sites de production de ciment, dont celui de Bastas, ci-dessus, en Anatolie.

La reprise de la croissance pourrait être ainsi décalée à la fin de l’année. Alors que le consensus d’économistes sondés par Reuters anticipait une croissance de 2,1% au titre du 3ème trimestre 2019 ; le PIB pourrait dans ce contexte se contracter de plus de 1%, loin de la prévision de croissance de 2,3% du gouvernement.
Pour autant, le potentiel à moyen terme de la Turquie est incontestable (population jeune, hub régional, etc.) et le pays peut s’appuyer sur des atouts notables (industrie diversifiée, comptes publics sous contrôle, élite de qualité, etc.).
La Turquie constitue un partenaire économique important. Avec 450 filiales d’entreprises françaises employant plus de 150 000 personnes, la présence française est importante. Elles couvrent de nombreux secteurs d’activités (banque, assurance, distribution, automobile, aéronautique, ferroviaire, équipements électriques, produits pharmaceutiques, distribution et production d’électricité, tourisme, etc.). De très beaux partenariats entre entreprises françaises et turques sont aujourd’hui des exemples : ADP-TAV, BNP-Paribas-TEB, Renault-Oyak, etc.
Par ailleurs, avec 14 milliards d’euros d’échanges commerciaux bilatéraux par an, la Turquie est l’un des tous premiers partenaires commerciaux de la France (notre 6ème débouché hors UE en 2018). Cependant, si le volume total des échanges est resté le même, les exportations françaises vers la Turquie ont diminué dans un contexte économique difficile. La France enregistre ainsi un déficit commercial avec la Turquie de l’ordre de 2 milliards d’euros en 2018.
Un ensemble de domaines constituent des points d’appui structurants de la relation franco-turque : l’aérien, l’automobile, l’énergie, la santé, l’environnement, etc… Les transports et l’énergie occupent une place centrale dans la stratégie de développement de la Turquie, avec notamment des investissements de 200 milliards d’euros pour les transports prévus à l’horizon 2023.
Dans les transports, les travaux d’infrastructures (routes, ponts, voies ferrées, aéroports…) ont essentiellement bénéficié à des entreprises turques, et dans une moindre mesure à des entreprises asiatiques. Néanmoins, des entreprises européennes dont des entreprises françaises ont pu gagner des contrats dans les systèmes électromécaniques ferroviaires (Alstom, Thales), les ouvrages d’art et dans l’exploitation et la maintenance routière (EGIS), la gestion aéroportuaire (société locale TAV dont est actionnaire ADP)… Dans l’énergie, la présence française est forte, avec des investissements d’EDF Énergies renouvelables dans les énergies renouvelables, Engiedans les centrales à gaz…
Enfin, nombre de secteurs offrent un potentiel de coopération important à l’instar de la Fintech, de l’innovation, de l’efficacité énergétique, de la ville intelligente ou de la coopération sur marchés tiers.