« L’Europe ne se décrète pas, elle se réalise par des réalités tangibles, quotidiennes et inclusives »

Paru dans La Lettre Diplomatique n°124 4ème trimestre 2019

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M. Roland RIESPar M. Roland RIES,

Maire de Strasbourg,
Président de l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau,
Président de Cités Unies France

Les jumelages franco-allemands entre collectivités territoriales sont aujourd’hui largement connus et répandus. Issus de la « vague » des années 19601, on en dénombre près de 2 300, la majorité étant actifs. L’animation de ces jumelages à l’échelle nationale, côté français, échoit à la section française du Conseil des communes et régions d’Europe (AFCCRE), laquelle constitue l’une des deux fédérations faîtières de collectivités territoriales engagées à l’international, aux côtés de Cités Unies France (CUF), plutôt en charge des volets non européens.
Depuis l’origine, les coopérations franco-allemandes qui se sont développées, avaient deux motifs principaux : la réconciliation directe et durable entre les citoyens et la construction d’un avenir européen pacifique et fait de nouvelles opportunités pour les jeunes générations.
Or, dans l’atmosphère européenne de l’après-guerre, cette perspective n’allait pas de soi. Je le dis d’autant plus facilement que je suis né en 1945 sur une frontière, entre deux rives et deux pays, dans la commune de Niederlauterbach, extrémité géographique de la France et que je sais la puissance des rancœurs et du sentiment de crainte de l’Autre, entretenue par la méfiance ordinaire entre voisins.

Depuis le 29 avril 2017, la ligne D du tramway de Strasbourg relie directement son centre-ville à la ville de Kehl, sur la rive allemande du Rhin.
© Office de Tourisme de Strasbourg et sa Région / Philippe de Rexel Depuis le 29 avril 2017, la ligne D du tramway de Strasbourg relie directement son centre-ville à la ville de Kehl, sur la rive allemande du Rhin.

Aujourd’hui, les deux motifs que j’évoquais plus avant demeurent, mais ils ont largement évolué, à mesure que l’action internationale des collectivités territoriales elle-même se développait et s’autonomisait. Il est désormais rare de décider de la création d’un jumelage : nous nouons plutôt des partenariats, sur la base de programmes de travail, renouvelables mais limités dans le temps.
Nous nous attachons en revanche à faire vivre les jumelages existant en élargissant leur champ d’application – historiquement limité aux échanges culturels et de jeunes – en nous engageant ensemble dans des programmes européens ou internationaux qui exigent une forte collaboration sur nos politiques publiques. Nos échanges peuvent par exemple porter sur un sujet actuel majeur : les bonnes pratiques relatives à la mise en œuvre sur nos territoires des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies.
À l’heure où les exécutifs nationaux en France et en Allemagne ont acté au plus haut niveau une étape d’approfondissement supplémentaire de la coopération franco-allemande à travers un nouveau traité de l’Élysée, le développement de la coopération franco-allemande des territoires éveille plus que jamais l’intérêt. En tant que maires ou chefs d’exécutifs locaux, nous pouvons nous en féliciter et nous avons pu exprimer la nécessité de repenser nos coopérations locales à l’occasion de consultations (au demeurant trop rapides de l’avis de certains et nécessairement partielles) qui ont précédé l’écriture du nouveau texte.
Il faut dire que la situation européenne est extrêmement préoccupante et instable. Jamais le sentiment d’éloignement du citoyen des institutions et du processus même de construction de l’Union européenne n’a été aussi aigu. 
Dans ce cadre, la coopération de collectivité à collectivité, au plus proche des citoyens, et notamment la coopération transfrontalière apparaît comme un instrument fondamental, en capacité de contribuer à rendre l’Europe palpable, visible, plus vivante et en mesure d’apporter des plus-values au quotidien. Dans ce domaine, la France et l’Allemagne doivent montrer le chemin.
Il m’est arrivé de rêver il y a longtemps d’un « Washington D.C. sur le Rhin » – en plus joyeux – et ce rêve a commencé à se concrétiser lorsque Jacques Chirac et Gerhard Schröder ont formé le vœu en 2003 qu’un Eurodistrict Strasbourg-Ortenau puisse voir le jour : c’est ainsi que nous avons créé en 2010 un territoire pilote, où la coopération et le travail en commun s’exercent au travers d’une structure binationale fondée sur le droit européen 2. Dans ce « laboratoire d’Europe » pensé pour nos concitoyens, ce sont la mobilité, l’emploi, la culture, les langues et la jeunesse, mais aussi la santé et l’environnement, qui sont nos priorités programmatiques.
Si le nouveau traité de l’Élysée ne servira pas de base pour créer de véritables intercommunalités transfrontalières, dont les exécutifs seraient élus au suffrage universel, comme certains l’auraient souhaité, je salue la mise en exergue du principe de « différenciation », lequel constitue pour nous un net progrès vers une plus grande liberté « de faire ensemble » pour nos territoires et ouvre ainsi des perspectives nouvelles. En effet, malgré la plus grande proximité culturelle dans les zones frontalières, les difficultés à mettre en œuvre des projets d’envergure sont légions.
Que ce soit l’ouverture d’une crèche transfrontalière ou bien la mise en place d’un tramway transfrontalier comme nous l’avons fait entre Strasbourg et Kehl en 2017, les autorités locales sont confrontées à de nombreux obstacles de nature administrative ou juridique. À défaut de solution adéquate, nous pourrons désormais appliquer dans un temps et un périmètre circonscrits des règles dérogatoires du droit commun3.
L’Europe ne se décrète pas, elle se réalise par des réalités tangibles, quotidiennes et inclusives. C’est bien là que réside la force des jumelages et des partenariats franco-allemand entre collectivités locales. Le développement institutionnel et la multiplication des initiatives communes sont une nécessité pour que l’idée européenne vive et prospère demain.

1- Cette dynamique avait suivi le rapprochement politique entre le Président Charles de Gaulle et le Chancelier Konrad Adenauer incarné par le traité de l’Élysée en 1963.
2- Aujourd’hui, le territoire franco-allemand se développe et se projette à 360° par-delà le Rhin, au cœur de l’Europe. Son statut de Groupement Européen de Coopération Territoriale (GECT) lui confère une autonomie juridique et financière et son mode de gouvernance interne basé sur des décisions prises à la majorité des voix, indépendamment de la nationalité.
3- C’était d’ailleurs l’esprit de l’excellente initiative luxembourgeoise d’un « Groupe de travail sur les solutions innovantes aux obstacles transfrontaliers ».