Enjeux énergétiques et environnementaux des Nouvelles Routes de la Soie

Paru dans La Lettre Diplomatique n°127 3ème trimestre 2019

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© Thierry Fournier / Métropole de Lyon Après avoir parcouru 11 300 km, le premier train en provenance de Wuhan est arrivé le 6 avril 2016 à Lyon, inaugurant une des routes ferroviaires de la China-Europe Railway Express.

Par Dr. Angélique PALLE
Chercheur énergie et matières premières à l’Institut de recherche stratégique du Ministère des Armées (IRSEM)

Les « Nouvelles Routes de la Soie » répondent à des défis énergétiques internes à la Chine

La Chine change de dynamique énergétique. Les 35 ans de développement et d’industrialisation rapide ont été associés à l’utilisation du charbon. La dynamique de tertiarisation dans laquelle la Chine s’est engagée depuis quelques années et le développement de la classe moyenne s’associent pour leur part à un essor du gaz et de l’électricité. L’Agence internationale de l’Énergie (AIE) envisage ainsi que la demande en électricité du foyer moyen chinois va doubler d’ici 2040.
Cela pose un double défi d’approvisionnement et de gestion des questions environnementales, qui sont politiquement très importantes pour le pays. La Chine est devenue en 2017 et 2019 respectivement le premier importateur de pétrole et de gaz. Cela implique le développement de voies d’approvisionnement, de réseaux de transport et de distribution auxquels répondent en partie les projets de nouvelles routes de la soie. Sur le plan environnemental la Chine est à la fois le premier producteur d’énergies décarbonées et le premier pollueur, elle doit répondre à l’échelle d’un pays au même problème que celui qui se pose aujourd’hui à l’échelle mondiale : la production d’énergies décarbonées ne rattrape pas la croissance de la demande. La Chine cherche alors à développer ses énergéticiens à travers de nouveaux marchés et teste ses normes à l’international.
D’un point de vue énergétique, la Route de la Soie est une tentative de réponse à ces deux problèmes d’approvisionnement et de production environnementalement soutenable. Le projet des « Nouvelles Routes de la Soie » qui prévoit un trillion de dollars d’investissement dans les infrastructures de 100 pays, met ainsi l’énergie au rang de ses priorités.

Géographie des projets

Les projets liés à l’énergie sont présents dans l’ensemble des zones qu’il touche. En Afrique, majoritairement le Kenya et la Tanzanie, mais aussi le Tchad et le Zimbabwe, ce sont principalement des projets de production d’électricité. En Asie centrale, on trouve plutôt des projets gaziers (champs et gazoducs) et hydroélectriques. En Asie du Sud-Est où les projets sont très nombreux, le programme investit beaucoup dans la production d’énergie à partir de déchets ainsi que dans des centrales au charbon (Pakistan). En Russie ce sont les projets de gazoducs qui dominent (Power of Siberia). Au Proche et Moyen-Orient, les projets chinois sont plus diversifiés, avec notamment du gaz, du solaire, des infrastructures publiques de distribution, du nucléaire et un grand intérêt pour le développement des champs gaziers iraniens. En Europe, la Pologne et la Roumanie sont les principaux pays concernés avec des projets dans le domaine du nucléaire (Roumanie) et dans les infrastructures de service public (éclairage urbain, alimentation d’hôpital).

Impacts sur les équilibres régionaux

Des projets de cette ampleur modifient bien sûr les équilibres régionaux en place. La question de la sécurité et de la sécurisation des infrastructures d’approvisionnement chinois se pose, notamment en Birmanie ou en Asie centrale. Les nombreux projets chinois en Iran, dans un contexte de relations tendues avec les États-Unis, influent également sur les relations diplomatiques dans la zone. En Asie centrale, c’est la relation à la Russie qui est en jeu, pays avec qui les négociations commerciales ne sont pas toujours simples et qui considère la région comme sa zone d’influence.
En Europe, les réactions oscillent entre tentatives de participation et inquiétudes. Plusieurs pays européens ont accueilli des investissements énergétiques liés au programme, la City et plusieurs entreprises se disent intéressées par les projets. Dans le même temps, des réticences politiques existent. La prise de participation dans des entreprises stratégiques comme les réseaux de transport et de distribution d’électricité suscite des inquiétudes et l’Union européenne voit certaines initiatives chinoises (comme le groupe 17+1) comme des tentatives de division.