D’Istanbul à Paris, le parcours d’un artiste turc

Paru dans La Lettre Diplomatique n°126 2ème trimestre 2019

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© DR Le peintre turc Omer Kalesi devant une des ses œuvres de la série Têtes, lors de sa participation à une exposition collective à Istanbul en mai 2013.

Par M. Omer KALESI
Peintre

Attiré par les images et le dessin depuis mon enfance dans le village de Kërçova en Macédoine, ce n’est que des années plus tard, à Skopje, devant une exposition mémorable d’Henry Moore, que j’ai décidé de devenir peintre. Ma famille a émigré en 1956 à Istanbul, où j’ai fait mes études supérieures à l’Académie des Beaux-Arts. Lorsque mon père regardait mes peintures, il me disait : « Peints des maisons, des paysages des ponts, mais ne peint plus de visages. Ces visages cherchent une âme et toi ne peux pas la leur donner. Seul Dieu peut leur donner une âme ». Un jour je lui dis: « Pour moi Dieu aussi est artiste ! C’est Dieu qui a créé Adam de la terre. » « D’accord », m’a répondu mon père, « il l’a créé mais lui aussi donne une âme ! ».
Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai fait plusieurs voyages et visité les plus grands musées d’art du monde : Paris, Londres, Munich, Amsterdam, Madrid, Rome, Vienne, etc. En arrivant à Paris, j’ai travaillé pendant quelques temps comme décorateur dans un immeuble, puis au Drugstore des Champs-Élysées pour gagner de l’argent. Assez pour déménager en janvier 1969 dans mon atelier boulevard Arago, qui représentait pour moi un véritable laboratoire de travail. En présentant mes tableaux au Salon des Indépendants, j’ai connu Mme Marchale, qui exposait alors des artistes tels que Pignon, Hartung, Soulages et beaucoup d’autres à la Galerie de France.
Edouard Pignon était membre fondateur du Salon de Mai. Tandis que je lui présentais mes peintures, après les avoir longuement étudiées, il dit : « Les têtes semblaient découpées des corps sur vos tableaux… c’est vraiment intéressant ! Nous vous inviterons au Salon de Mai ». Et c’est ainsi que pendant plusieurs années, j’ai exposé au Salon de Mai et au Salon des Indépendants, puis au Salon des Nouvelles Réalités et plusieurs autres, aux côtés de Pignon, Zao Wuki, Soulage, Alechinsky, etc. Vivre et travailler à Paris depuis plus d’un demi-siècle a fait de moi un peintre balkanique et européen.
Pendant ce temps, ma famille vivait à Istanbul. Mes liens sont très nombreux avec la Turquie, où ma peinture s’expose aussi dans plusieurs galeries stambouliotes, en particulier à la galerie Tem Sanat de Besi Cecan depuis 35 ans.
A mon arrivée à Paris, j’avais frappé à la porte d’Abidine Dino, un grand peintre turc, émigré politique, qui comptait parmi ses amis Picasso, Tristan Tzara, Louis Aragon, Guillevic et d’autres. Par son entremise, j’ai rencontré également son ami proche, l’écrivain Yachar Qemal. Ma rencontre avec Abidine mais aussi avec d’autres peintres turcs comme Arbaç, Anli, Turan, Arsllan, nous a permis d’exposer ensemble.
Alors que mes œuvres étaient présentées dans le cadre de l’hommage rendu par l’UNESCO au poète Yunus Emre à l’occasion du 750ème anniversaire de sa naissance, j’ai fait l’une de mes rencontres les plus importantes avec le poète et philosophe français Jacques Lacarrière. Après être venu visiter mon atelier, il m’accompagna dans chacune de mes expositions en France. Dans son livre intitulé « Trajectoires », il décrivit et analysa mes tableaux au travers de 25 poèmes. Il y mit en évidence le drame intérieur intense, cette osmose mystique ou état d’extase des derviches et des bergers.
L’enthousiasme de ses paroles m’a toujours encouragé pour peindre, comme lorsqu’il me dit avec admiration : « En regardant vos peintures, il me semble entendre le discours de ces têtes dans le silence. Elles m’assurent que le pouvoir d’un grand artiste réside dans la possibilité de reprendre les mêmes thèmes, les mêmes sujets, sans répétitions… ». Lorsque j’ai exposé personnellement à l’UNESCO en 2002, il dit dans son discours des mots qui ont résonné dans ma conscience et qu’il m’est impossible d’oublier : « Chaque portrait vous dit : je suis encore dans l’ombre, mais je serai bientôt éclairé par une lumière ». Après sa mort, l’Institut français d’Istanbul a organisé un « Hommage à Jacques Lacarrière » auquel j’ai contribué avec mes tableaux, tandis que l’Ambassade de Turquie en France lui rendait elle aussi hommage.
En France où à l’étranger, j’ai pu exposer mes toiles lors de plusieurs événements d’envergure internationale ainsi que dans les galeries « Arte 50 » et « Zafira », ainsi que, plus récemment, à Saint Malo pour l’exposition « Etonnants voyageurs ».
Si Paris a une signification particulière et dominante pour moi, c’était bien pour la liberté qu’elle apportait dans la peinture, une liberté illimitée sans laquelle ma peinture ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Paris m’a aidé à libérer ma pensée, à surmonter mes propres barrières, mes préjugés. Plus largement, mon amour pour Paris m’a toujours influencé, à l’image des marronniers coupés au fil des ans sur le boulevard où je passe tous les jours et qui m’ont inspiré une quarantaine de tableaux. J’ai fait émerger des visages des profondes crevasses noires des troncs coupés, et ces œuvres furent présentées lors d’une exposition organisée par la mairie du 13ème arrondissement Paris. Ce n’est qu’un exemple parmi les nombreux lieux qui comptent pour moi à Paris, à l’instar des Gobelins, de la rue Mouffetard, de Denfert Rochereau ou de Montparnasse et ses cafés où se retrouvent souvent les peintres turcs de Paris sans parler du Marché aux puces où je cherche d’anciens cadres pour mes tableaux.
Les guerres fratricides qui ont eu lieu dans les anciennes républiques yougoslaves (Croatie, Bosnie, Kosovo) m’ont profondément marqué et m’ont inspiré en 1991 et 1992 le cycle « Drame balkanique ». Les critiques observent les yeux clos ou mi-fermés, incrustés dans la chair du visage, semblant effacer leur propre identité. Ces yeux exprimant la surprise, la peur ou l’horreur, expriment des regards qu’on trouve aussi dans la « peinture noire » de Goya. Mes personnages dans le « Drame balkanique » montrent leur révolte tout en transcrivant l’esprit d’une tragédie universelle.
Voyant ma dévotion, mon attachement ascétique à la peinture, mes amis peintres et les critiques d’art disent de moi : « Omer est marié avec ses peintures ». Ma solitude dans la peinture pourrait être comparée à un acte d’amour qui exige une intimité totale, qui ne tolère pas la présence d’une tierce personne.