Des synergies économiques sino-françaises toujours plus intenses

Paru dans La Lettre Diplomatique n°127 3ème trimestre 2019

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© Airbus Comptant 730 employés, la ligne d’assemblage finale du groupe Airbus à Tianjin doit augmenter sa cadence de production pour passer de cinq à six avions A320 par mois d’ici le début de 2020. La Chine est devenue le plus grand marché d’Airbus (environ un quart de ses ventes mondiales). Lors de la visite d’État en France, en mars 2019, du Président XI Jinping, la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC) a passé au groupe Airbus une commande de 290 A320 et 10 A350, estimée à 30 milliards de dollars.

Deuxième puissance économique mondiale, la Chine représente un marché stratégique pour les entreprises françaises. Ses nouvelles exigences de développement et sa classe moyenne émergente, évaluée à 300 millions de consommateurs, offrent de nouveaux débouchés tandis que la France devient une destination de plus en plus attractive pour les investissements chinois.

À Tianjin, au nord de la Chine, la ligne d’assemblage d’Airbus où sont construits des avions A320, est en pleine ébullition. De cinq appareils en moyenne par mois, la cadence de production est portée à six. De quoi répondre à la demande toujours plus insatiable des clients chinois du groupe européen, comme l’a illustrée la commande record passée le 25 mars 2019 par la China Aviation Supplies Holding Company (CASC) en marge de la visite d’État en France du Président XI Jinping. D’un montant évalué à 35 milliards de dollars, celle-ci prévoit la livraison de 290 A320 en majorité de la famille Neo (plus économe en carburant) et de dix A350.
Alors que les 737 Max du concurrent américain Boeing, restent immobilisés, le groupe Airbus a ainsi pris une longueur d’avance sur un marché chinois très convoité, où il réalise environ un quart de ses ventes mondiales, avec un total de 191 avions livrés en 2018 à différentes compagnies aériennes chinoises. Selon les propres estimations du géant aéronautique européen, la Chine est désormais le deuxième marché mondial de l’aviation civile et devrait devenir le premier à la mi-2020. Mieux, elle devrait avoir besoin de 7 400 avions passagers et cargos d’ici 2040, soit plus de 19% de la demande mondiale.
Le groupe Airbus s’est également imposé en Chine dans le segment hélicoptères. En septembre 2018, il a ainsi inauguré la première chaîne d’assemblage d’Airbus Helicopters en Chine à Qingdao, dans le nord-est du pays, où est conçu le H135, un hélicoptère léger bimoteur. Et dans le secteur spatial, il a signé en mars 2019 un contrat avec l’exploitant chinois de satellites 21AT pour coopérer sur le développement de services d’imagerie à haute résolution.

© EDF Le Président de China Energy Investment, M. WANG Xiangxi et le Président-Directeur général du groupe EDF, M. Jean-Bernard Lévy, signant le 25 mars 2019 à Paris, en présence des présidents chinois et français, le protocole d’accord sur une prise de participation par EDF dans les projets éoliens en mer de Dongtai 4 et 5, situés au large de la province du Jiangsu, au nord de Shanghai.
Des relations économiques stratégiques mais déséquilibrées
Pour le Président Emmanuel Macron, la signature du contrat entre Airbus et la CASC a été l’occasion de saluer « un partenariat exemplaire aussi en matière de rééquilibrage de nos échanges économiques et commerciaux ». De par son ampleur, ce contrat contribuera, en effet, à augmenter les exportations françaises vers la Chine. Entre 2017 et 2018, celles-ci ont bondi de 11% pour atteindre 21 milliards d’euros, confortant la position de la France comme 2ème fournisseur européen de la Chine.
Reste qu’avec 1,5% de part de marché, la France est encore loin derrière l’Allemagne (5% de part de marché). Bien que conséquentes, les ventes françaises dans les secteurs de l’aéronautique (34% des exportations totales vers la Chine), le vin, les produits pharmaceutiques ou cosmétiques ne peuvent encore rivaliser avec les volumes colossaux de marchandises chinoises importées dans l’Hexagone. Ceux-ci représentent 50 milliards d’euros en 2018, générant un déficit commercial immense au détriment de celui-ci, qui s’élevait à 29,2 milliards d’euros en 2018. Or, cette dynamique reste encore favorable à la Chine : outre les traditionnels produits informatiques, électroniques, textiles ou d’équipements ménagers, elle commence en effet à fournir de plus en plus de biens à forte valeur ajoutée notamment dans le secteur de l’automobile, de la pharmaceutique et même de l’aérospatial comme certains composants de l’A350 ou de l’hélicoptère H175.

« L’Exposition internationale d’importation de la Chine (CIIE) offre un véritable tremplin pour toute entreprise désireuse d’exporter en Chine »

Tout l’enjeu pour les autorités françaises consiste à combler cet écart qui représente à lui seul 90% du déficit commercial de la France hors énergie et matériel militaire selon la Direction générale du Trésor français.
Pour favoriser le rééquilibrage des échanges économiques franco-chinois, Paris s’efforce d’obtenir un plus large accès au marché chinois. Avec un certain succès puisque, à l’issue de la visite d’État qu’il avait effectuée en Chine en janvier 2018, le Président Emmanuel Macron a obtenu la levée de l’embargo chinois sur la viande bovine française mis en place à la suite de la crise de la « vache folle » en 2001. Un accord formalisé par les premiers ministres des deux pays en juin suivant et qui ouvre de nouvelles perspectives aux exportations agro-alimentaires françaises.
Mais, ce rééquilibrage doit aussi passer par une plus grande mobilisation des petites et moyennes entreprises (PME) françaises. Les PME exportatrices représentent à cet égard l’un des plus grands atouts de l’Allemagne en Chine avec laquelle elle dégage un excédent commercial de près de 20 milliards d’euros.
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© Alibaba Vingt ans après sa création en 1999, le groupe Alibaba est devenu l’un des symboles de la mutation de l’économie chinoise. Géant du e-commerce grand public, il totalise une capitalisation boursière d’environ 480 milliards de dollars. Ci-dessus, son fondateur et ancien Président exécutif, M. Jack MA, lors de son intervention le 16 mai 2019 au salon Vivatech à Paris.
fin de renforcer la visibilité de l’offre des entreprises françaises, des partenariats ont été mis en place avec les groupes chinois Alibaba et, plus récemment JD.com, leur ouvrant leurs plateformes respectives de e-commerce. Des centaines de marques françaises, y compris du secteur du luxe dans le Luxury Pavilion, ont ainsi rejoint en 2019 les plateformes B2C Tmall et Tmall Global du portail fondé par Jack MA, leur permettant de toucher plusieurs centaines de millions de consommateurs actifs en Chine.
Ces initiatives vont de paire avec la coopération initiée par le groupe BNP Paribas, Eurazéo PE et la China Investment Corporation (CIC) pour créer un fonds de coopération franco-chinois pour appuyer le développement en Chine d’entreprises françaises.
Surtout, la création de l’Exposition internationale d’importation de la Chine (CIIE) offre désormais un véritable tremplin pour toute entreprise désireuse d’exporter en Chine. Initié par le Président chinois XI Jinping en réponse aux reproches récurrents faits à la Chine, ce forum dédié au commerce et à l’importation de produits étrangers ; a vu la participation de plus de 3 600 exposants venant de 151 pays lors de sa première édition en 2018. Le Ministre français de l’Agriculture, M. Didier Guillaume, y avait alors conduit une délégation officielle composée d’environ 100 personnes et quelque 70 entreprises françaises y étaient représentées. Parmi elles, L’Oréal, Danone ou encore Lesaffre qui préparent déjà leur participation à la 2ème édition qui se déroulera du 5 au 10 novembre 2019, dans le tout nouveau Centre national des expositions de la « Perle ».
Des investissements croisés sino-français dynamiques

Dans le domaine des investissements, Paris plaide aussi auprès de Pékin pour une plus grande réciprocité. Un changement d’attitude devenu plus évident avec l’arrivée de plus en plus de groupes chinois en Europe et l’acquisition de tout ou partie d’infrastructures comme l’aéroport de Toulouse-Blagnac ou d’entreprises comme le Club Med, le groupe Accor, St Hubert, Baccarat, Lanvin ou encore les skis Salomon. Les investissements chinois en France ont d’ailleurs connu une forte hausse de 86% en 2018, à hauteur de 1,83 milliard de dollars dans un contexte marqué par l’impasse des discussions entre la Chine et les États-Unis pour la résolution des différends commerciaux découlant des priorités de l’administration du Président Donald Trump en matière de politique étrangère. L’implantation d’entreprises chinoise sur le marché français se poursuit d’ailleurs dans une logique pérenne comme en témoigne la construction d’une usine de production de silice par le groupe Quechen Silicon Chemical à Fos-sur-Mer, dans le Grand port de Marseille.
Pour autant, la Chine a également cherché à donner des gages de bonne foi sur sa volonté de poursuivre l’ouverture de son économie. En mars 2019, l’Assemblée populaire nationale a adopté une nouvelle loi sur l’investissement étranger qui entrera en vigueur le 1er janvier 2020. Elle interdit notamment l’administration chinoise à contraindre les entreprises à des transferts de technologie. Un autre reproche souvent adressé à Pékin.
De son côté, la France dispose sur le marché chinois d’une présence économique autrement plus importante que celle de la Chine sur le marché français. En 2017, son stock d’investissements directs représentait 25 milliards d’euros en 2017 contre 6 milliards pour le stock d’investissements chinois dans l’Hexagone.
Dans le cadre de la réorientation de l’économie chinoise sur des objectifs de renforcement de consommation intérieure et de ses capacités technologiques dans les secteurs d’avenir, le savoir-faire français bénéficie d’ailleurs d’une grande popularité.
Pour preuve, la multitude de contrats signés lors des visites d’État en Chine du Président Emmanuel Macron et en France du Président XI Jinping. À commencer le protocole d’accord signé en janvier 2018 sur le retraitement des combustibles nucléaires par le groupe Orano (ex-Areva). Un projet d’usine d’une valeur estimée à 11 milliards d’euros, encore indécis tant les négociations sont complexes au plan commercial et de la coopération technologique.
Historiquement pionnier dans le développement de l’industrie nucléaire en Chine, le groupe EDF a, pour sa part, renforcé ses activités dans le secteur chinois des énergies renouvelables. Il s’est associé à la China Energy Investment Corporation (CEIC) pour la réalisation des phases 4 et 5 du projet éolien off-shore de Dongtai, au large de la province du Jiangsu et qui permettra de produire 502 mégawatts.

© Olivier Martingambier/ Renault Avec 28,1 millions de véhicules vendus en 2018, la Chine est le plus grand marché automobile du monde. Avec 216 699 véhicules vendus en 2018 (+200,3%) elle est devenue le 4ème marché du groupe Renault. Ci-dessus, l’usine de Dongfeng Renault Automotive Company (DRAC) inaugurée en 2016 à Wuhan (province du Hubei), où est produite la Renault Kadjar.

Cette coopération s’inscrit dans le cadre d’une préoccupation commune pour la France et la Chine pour la recherche de solutions technologiques à la crise climatique et environnementale que traverse la planète. Une dynamique qui intéresse CMA-CGM. Le leader français du transport maritime mondial basé à Marseille devrait ainsi acquérir auprès de la China State Shipbulding Corporation dix nouveaux navires dotés d’un système énergétique au gaz naturel liquéfié d’une capacité de 15 000 conteneurs équivalent vingt pieds (EVP). Une première dans le secteur.
Cet intérêt pour les questions environnementales bénéficie notamment au groupe Fives qui a mis en place une association stratégique avec China National building Materials Group (CNBM) sur l’élaboration d’infrastructures utilisant des technologies vertes (y compris digitales), notamment en Afrique. Une coopération en marché tiers qui transparait également dans le Mémorandum sur les cofinancements entre BNP Paribas et Bank of China ou encore dans le projet de plateforme international sur les énergies renouvelables porté par la société française Quadran International, la Banque publique d’investissement BPI France et le groupe chinois SUS Environment. Cette diversification ne fait que commencer tant l’émergence économique de la Chine et les nouveaux besoins de sa modernisation, notamment dans le secteur de la ville intelligente, sont nombreux. Charles Henry