Des approches possibles sur le changement climatique et la séquestration du carbone

Paru dans La Lettre Diplomatique n°125 1er trimestre 2019

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Par S.E.M. Winston G. LACKIN
Ancien Ministre des Affaires étrangères du Suriname, Conseiller du Président, Ambassadeur en charge de l’Environnement

Dans le sillage de la Conférence de haut-niveau « High Forest Cover and Low Deforestation Resource Mobilization » (HFLD) qui s’est tenue à Paramaribo au Suriname du 12 au 15 février 2019, il me semble être de mon devoir en qualité d’Ambassadeur pour l’Environnement du Suriname de partager mes réflexions sur les attitudes changeantes concernant le changement climatique et le stockage du carbone.

Déforestation et dégradation de la forêt

Au cours des débats, j’ai pu observer la difficulté rencontrée par les participants à la Conférence de haut-niveau HFLD pour parvenir à un consensus sur les causes de la dégradation de la forêt et de la déforestation.
La dégradation de la forêt peut être définie comme suit : la réduction de la capacité d’une forêt à fournir des biens et services.
Au-delà de cette définition clé, il existe une multitude de perceptions sur ce phénomène, en fonction de ses causes et du regard qu’on y porte. Selon le Programme de réduction des émissions provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD), il est probable que cela entraînera une réduction de la capacité de piégeage du carbone. Toutefois, la dégradation d’une forêt peut également concerner la perte de la diversité biologique, de l’affaiblissement de la santé de la forêt ainsi que de son potentiel productif et protecteur ou encore de sa valeur esthétique.
En raison de l’absence de définition opérationnelle et de méthodes d’évaluation convenues, peu de pays ont été en mesure de préciser les superficies de forêts dégradées ou encore le niveau de dégradation de la forêt.
On associe généralement la dégradation d’une forêt à une réduction de la couverture végétale, en particulier de celle des arbres en raison de l’exploitation incontrôlée des essences de grumes de valeur.
La déforestation et la dégradation de forêts tropicales constituent des problèmes d’envergure mondiale. Les forêts stockent d’énormes quantités de carbone, abritent des centaines de milliers d’espèces et bénéficient à des peuples dans le monde entier.
En Amérique latine, le bassin de l’Amazonie, dont le Suriname fait partie intégrante, est une région bien connue pour ses vastes forêts pluviales tropicales. Pendant quelques temps, cette région a fait l’objet d’une attention spécifique dans le cadre d’actions pour la préservation mondiale des forêts. En général, la préservation des forêts consiste à les protéger contre la déforestation et la dégradation. Lors de la préparation des négociations sur le changement climatique organisées par les Nations unies à Doha en décembre 2012, les gouvernements britanniques et norvégiens ont ainsi apporté leur soutien à la production d’un rapport indépendant devant contribuer à une meilleure information en vue du processus décisionnel sur la réduction des émissions provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD+).
Selon ce rapport, la viabilité à long terme du programme REDD+ dépend de la capacité à modifier les activités dans les secteurs qui contribuent actuellement aux émissions de gaz à effet de serre provenant des forêts. Ce rapport de synthèse examine les activités (motrices) conduisant à la déforestation et à la dégradation de forêts. Il explore la pertinence de ces facteurs dans le développement et la mise en oeuvre de la politique REDD+, les interventions pour les traiter, les lignes directrices pour assurer la surveillance et le suivi des forêts ainsi que pour développer les niveaux de référence forestiers (émissions) de REDD+. Ce rapport se termine par des recommandations destinées à soutenir les négociations internationales en cours sur le climat, ainsi que les plans et les actions à engager à l’échelle des pays pour intervenir sur les causes de la déforestation et de la dégradation des forêts.

© Ambassade du Suriname S’étendant sur 93% du territoire, soit environ 152 352 km2, la couverture forestière du Suriname est la plus vaste au monde.
Le financement international lié au climat

Parmi les sujets épineux des délibérations, la finance relative au changement climatique demeure un sujet central sur la manière dont la communauté internationale envisage de poursuivre la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Il s’agit d’une problématique tout à fait pertinente dans le contexte du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui révèle que, dans le cadre d’un scénario de maintien du réchauffement à 1,5°C, un effort d’investissement estimé entre 1,6 et 3,8 trillions de dollars serait nécessaire pour éviter une aggravation des effets du changement climatique (GIEC, 2018).
Depuis 2012, l’Initiative de politique climatique entend suivre de manière exhaustive les investissements nationaux et internationaux au sein des secteurs publics et privés dans le cadre d’activités relatives au changement climatique et qui répondent à ce défi, à savoir d’activités qui visent à l’atténuation et l’adaptation.
L’annexe 2 (Background Information Platform Krutu of Paramaribo Joint Declaration on HFLD Climate Finance Mobilization) définit les pays en voie de développement HFLD comme des pays disposant de plus de 50% de couverture forestière et d’un taux de déforestation inférieur à 0,22%. Sur la base de l’évaluation des ressources forestières de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publiée en 2015, 24% des forêts mondiales (soit près d’un milliard d’hectares) se situent dans les HFLD. 33 pays correspondent à cette définition :
– 25 sont des pays en voie de développement,
– 1 pays est une économie en transition,
– 7 sont des pays développés.
Nombre de ces pays sont des États insulaires en voie de développement ; d’autres sont situés dans de vastes massifs forestiers et représentent des zones importantes de méga-biodiversité.
En raison de leur vaste degré de couverture, les forêts des HFLD stockent une quantité disproportionnellement élevée de carbone, dans la mesure où elles sont principalement situées dans les régions tropicales humides où la biomasse, c’est-à-dire la masse globale d’un écosystème, représente une bien plus grande partie de la ressource énergétique mondiale que partout ailleurs.
Au cours de la dernière décennie, REDD+ a développé une approche déterminante en vue de réduire les émissions provenant de la déforestation et de la dégradation de la forêt, mais les rémunérations sont largement calculées sur des taux de déforestation historiques qui bénéficient aux pays présentant une destruction permanente à grande échelle des forêts.
Le Fonds Carbone est destiné à rémunérer des pays sélectionnés sur la base de contrats négociés centrés sur une réduction vérifiable des émissions plus que sur un scenario de référence. Les rémunérations provenant du Fonds Carbone doivent inciter les pays receveurs et les différentes parties prenantes – y compris les peuples indigènes dont la survie dépend des forêts, d’autres habitants de la forêt ou le secteur privé – dans chacun de ces pays, afin qu’ils parviennent à mettre en place des programmes de valeur durable et à long terme du financement de la conservation et de la gestion de la forêt. Ce qui permettra de réduire l’impact négatif sur le climat mondial de la perte et de l’appauvrissement des forêts.
Toutefois, les pays HFLD ne disposent pas de moyens d’imposer des rémunérations dans le cadre du Fonds Carbone.
On observe une augmentation régulière des investissements internationaux destinés aux questions du changement climatique.
Plusieurs tendances prometteuses dans les investissements et les politiques pour le climat méritent également notre attention. Elles représentent un espoir d’amélioration.
L’Accord de Paris signifie qu’une majorité de pays travaillent à la mise en œuvre de plans pour le climat, dont beaucoup comprennent des ouvertures vers des investissements.
Depuis 2007, les pays HFLD ont reçu presque 2 milliards de dollars pour faire face aux questions climatiques – soit moins de 14% de tous les fonds engagés pour le climat. À lui seul le Brésil représente plus de la moitié de ce montant. L’une des raisons expliquant cette situation est que les mécanismes de financement s’efforcent d’attribuer des fonds là où leur impact est le plus marquant. Ils se focalisent donc sur les pays où les forêts sont déjà entrées dans un processus de disparition.
Cependant, la théorie de la courbe de transition des forêts prédit que dans le cadre d’un scénario où rien ne change, de nombreux pays HFDL verront leurs taux de déforestation augmenter brutalement en raison du développement économique. Certains HFLD ont déjà constaté cette tendance. Il existe un vrai risque de voir encore plus de pays quitter cette liste si des ressources financières ne sont pas mobilisées pour aider les pays HFLD à trouver le chemin d’un développement privilégiant une plus faible déforestation et des émissions de carbone plus réduites qui leur permettrait de maintenir leur couverture forestière et d’atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) d’ici à 2030.

Carbone du sol et changement climatique

Dans les débats et discussions sur le changement climatique et son impact sur l’environnement, les forêts occupent toujours une position centrale comme réserve de carbone. Toutefois, en ce qui concerne le stockage du carbone, les arbres ne sont pas les seuls éléments pris en considération.
De toute évidence, les arbres représentent les plus importants réservoirs de carbone de la Terre ; ils absorbent le dioxyde de carbone – un gaz à effet de serre présent dans l’atmosphère – dans le cadre de leur processus respiratoire.
De nouvelles recherches révèlent qu’en raison d’un certain nombre de facteurs les forêts de montagnes stockent plus de carbone que les forêts de plaines ou de pentes douces.
Cependant, dans les paysages de montagnes, les arbres ne sont pas les seuls agents impliqués dans le stockage du carbone. Davantage de facteurs interviennent tels que la disponibilité des nutriments, la profondeur des sols, les précipitations et les écoulements de surface, entre autres ; et tous ont un impact sur la santé de la forêt et sur sa capacité à stocker du carbone.
Le sol absorbe le carbone de l’atmosphère naturellement via un processus appelé séquestration (ou piégeage), qui non seulement réduit les teneurs en gaz à effet de serre mais crée également des sols plus fertiles.
Selon une étude publiée dans le Scientific Reports Journal de « Nature » (du 14 novembre 2017), une meilleure gestion des sols permettrait d’augmenter de pratiquement 1,85 gigatonnes le stockage du carbone dans la couche superficielle du sol chaque année, soit la même quantité que les émissions de carbone des systèmes de
transport dans le monde.
« Les sols plus sains stockent plus de carbone et produisent plus de nourriture », selon M. Louis Verchot du Centre international pour l’agriculture tropicale basé en Colombie (International Center for Tropical Agriculture). L’un des auteurs de l’étude a déclaré : « Investir dans une meilleure gestion de nos sols permettra d’améliorer la production de nos systèmes agricoles et les rendra plus résistants aux futurs chocs et stresses. »
Le processus de piégeage du carbone par le sol, au cours duquel le CO2 est retiré de l’atmosphère et stocké dans un réservoir de carbone dans le sol, intervient principalement par la photosynthèse des végétaux, le carbone étant stocké sous la forme de carbone organique dans le sol (COS). Le piégeage du carbone dans le sol peut également se faire à partir de la conversion du CO2 présent dans l’atmosphère que l’on retrouve sous des formes inorganiques telles que des carbonates secondaires ; toutefois, le taux de formation de carbone inorganique est comparativement faible (Lal, 2008).
La matière organique présente dans le sol (MOS) est composée de microbes dont des bactéries et des champignons, des matières dégradées d’anciens organismes vivants tels que des végétaux et des tissus animaux, des matières fécales ainsi que des produits
formés par leur décomposition.
La MOS comprend des composés organiques avec une haute teneur en carbone. Les niveaux de carbone organique dans le sol sont en lien direct avec la quantité de matière organique contenue dans le sol et le COS est souvent déterminé par la mesure des matières organiques dans les sols.
Ainsi, nous ouvrons la porte à quelques-unes des plus fascinantes observations sur l’agriculture à faible teneur en carbone : le nom attribué à une variété de méthodes agricoles conçues pour piéger le carbone atmosphérique dans le sol.

Agriculture à faible teneur en carbone

Johannes Wolfgang von Goethe, écrivain et homme d’État allemand a dit un jour : « Toutes les réflexions intelligentes ont déjà été faites ; ce que nous devons faire maintenant c’est essayer de réfléchir à nouveau sur les mêmes idées ».
Nous devons adopter cette attitude dans notre lutte contre le réchauffement climatique ; il est inutile de réinventer la roue.
L’agriculture à faible teneur en carbone, avec comme prolongement une économie basée sur les biotechnologies, est une pensée intelligente. L’économie axée sur les biotechnologies inclut la production de ressources biologiques renouvelables et la conversion de ces ressources, résidus, sous-produits et flux secondaires en produits à valeur ajoutée comme de la nourriture, des produits provenant des biotechnologies, des services et de la bioénergie.
La transition vers une économie axée sur les biotechnologies présente un énorme potentiel de croissance économique, de développement rural et de réduction de la dépendance aux énergies fossiles, mais elle nécessite également la capacité à relever de nombreux défis à différents niveaux. L’agriculture à faible teneur en carbone est la réponse agricole au changement climatique. Pour l’exprimer plus simplement, l’objectif est de stocker l’excès de carbone hors de l’atmosphère, où cet élément cause le réchauffement climatique, et de le stocker dans le sol, où le carbone contribue à la croissance des végétaux. Le principe est aisé à formuler, mais plus difficile à appliquer.
Dans son nouveau livre novateur La solution de l’agriculture à faible teneur en carbone (The Carbon Farming Solution, 2016), M. Eric Toensmeier considère que l’agriculture – spécifiquement le sous-ensemble de pratiques connues sous l’appellation « agriculture à faible teneur en carbone » – peut et doit devenir le pilier de la plate-forme de solutions au climat mondial.
L’agriculture à faible teneur en carbone est un ensemble de pratiques agricoles et de cultures qui piègent le carbone dans le sol et dans la biomasse terrestre.
Le livre de Toensmeier est le premier à regrouper toutes ces stratégies puissantes, y compris une analyse en profondeur des travaux de recherche disponibles et, lorsque cette recherche fait défaut, une discussion sur ce qu’il est nécessaire de faire pour y parvenir.
L’agriculture à faible teneur en carbone peut prendre plusieurs formes. Les pratiques les plus simples impliquent des modifications de la production annuelle de cultures. Bien que nombre de ces modifications présentent un potentiel de piégeage relativement faible, elles sont largement applicables et facilement adoptables. Elles disposent donc d’un excellent potentiel de réduction du changement climatique si elles sont appliquées à l’échelle mondiale.
Le livre « The Carbon Farming Solution » ne donne aucune recommandation sur l’utilisation des terres cultivables et, surtout, ne prétend pas être un manuel pratique, bien que les références portées dans une section donnée permettent souvent d’accéder à ce type d’informations. Au lieu de cela, cet ouvrage constitue une boîte à outils. Il représente la collection la plus complète de cultures et de pratiques « vertes » disponibles actuellement.
L’objectif ultime de Toensmeier est de faire de l’agriculture à faible teneur en carbone le point central de la plateforme des solutions pour le climat, ensemble avec l’énergie solaire et l’énergie éolienne.
Avec The Carbon Farming Solution, Toensmeier souhaite changer le débat, avoir un impact sur les décisions politiques, et orienter les fonds d’atténuation vers la recherche, des projets et les peuples qui envisagent un futur où l’agriculture deviendrait un protagoniste dans ce drame marqué par les difficultés, l’urgence et l’absence de précédents. Les citoyens, les agriculteurs et les financeurs seraient bien inspirés d’utiliser les outils présentés dans ce nouvel ouvrage important afin de transformer les terres dégradées du monde en paysages productifs réservoirs de carbone.