Adapter les relations franco-allemandes aux nouveaux défis en Europe

Paru dans La Lettre Diplomatique n°124 4ème trimestre 2019

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Par M. Martin KOOPMANN
Directeur exécutif de la Fondation Genshagen

Quand le Président de Gaulle et le Chancelier Adenauer signèrent le traité de l’Élysée en 1963, ils soulignèrent par-là publiquement leur volonté de faire de la réconciliation franco-allemande une histoire de succès irréversible. Même si le traité de l’Élysée de 1963 est aussi le résultat de l’échec des plans Fouchet et de l’idée de compléter la Communauté économique européenne (CEE) par une union politique, il est surtout l’expression d’une ambition bilatérale. Le succès de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ), ancré dans le traité, en dit beaucoup.
Néanmoins, le contexte européen était déjà décisif pour la nature du traité en 1963, et il l’est à nouveau ces jours-ci, au moment où Paris et Berlin signent le traité de l’Élysée 2.0. À la différence de la Communauté économique des années 1950 et 1960, l’Union européenne (UE) d’aujourd’hui est profondément intégrée, dotée de symboles du succès de ce processus de rapprochement entre les États membres comme la monnaie unique ou l’abolition des contrôles aux frontières intérieures. À ce niveau impressionnant d’intégration, elle est en même temps menacée par les tendances de désintégration, le Brexit notamment, et une mise en question majeure du principe fondateur de la construction européenne, de la supranationalité.
Dans ce contexte nouveau, l’objectif principal du traité de l’Élysée de 2019 doit être autre que celui du traité de 1963. Il doit se placer très clairement dans l’ambition de réaliser la cohésion de l’Union des 27 au niveau des États, mais aussi au niveau des sociétés, de veiller à ce que ses atouts principaux, notamment l’euro, soient renforcés et de travailler aux grands chantiers comme celui de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Les relations franco-allemandes doivent aujourd’hui tirer profit de leur capital énorme qu’est la réconciliation bilatérale réussie et le déployer pour le bien de l’Europe.
Cette « européanisation » du traité de l’Élysée doit se réaliser à plusieurs niveaux. La France et l’Allemagne, dans le traité, mais aussi et surtout dans leur politique concrète, doivent faire preuve d’un engagement clair en faveur de l’intégration européenne dans son ensemble. Il s’agit pour Paris et Berlin d’affirmer leur conviction que les objectifs de coopération intensifiée dans l’UE et de cohésion des 27 États membres sont compatibles.
La condition nécessaire pour le succès d’un tel engagement est le maintien, voire le renforcement de la légitimité d’une force motrice franco-allemande en Europe. Une meilleure visibilité publique de la coopération bilatérale, accompagnée par une concentration sur des résultats concrets augmenterait la crédibilité de la relation spéciale entre les deux pays – aussi auprès des partenaires dans l’UE. Un vrai saut en avant serait de développer des « laboratoires de convergences » : des coopérations dans des domaines qui restent de la responsabilité nationale ou dans lesquels l’intégration au niveau européen ne progresse pas, comme la fiscalité ou le marché du travail. De telles coopérations pourraient créer un effet d’entrainement dans d’autres États membres.
La conciliation des approches d’une coopération intensifiée d’un côté et d’un renforcement de la cohésion dans l’UE à 27 de l’autre restera le grand objectif stratégique pour la politique européenne de la France et l’Allemagne. La Fondation Genshagen, fondée peu après le Triangle de Weimar et située près de Berlin, travaille depuis 25 ans au dialogue entre ces trois pays majeurs sur le continent européen. En organisant des débats publics et confidentiels sur l’avenir de l’Europe, elle travaille à une meilleure compréhension des différents intérêts politiques et traditions culturelles. Des relations franco-allemandes fortes au service de l’UE sont un des objectifs majeurs de la fondation.

© Fondation Genshagen Le Château de Genshagen, au sud-ouest de Berlin (Brandebourg), siège de la Fondation Genshagen qui vise à promouvoir le dialogue entre l’Allemagne et la France, ainsi que la coopération avec la Pologne.