1949-2019 : La Chine accomplit une émergence irrésistible

Paru dans La Lettre Diplomatique n°127 3ème trimestre 2019

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© CNTO Haut lieu politique et historique de la Chine, la Cité impériale de Pékin, place Tiananmen.

Après l’effondrement de l’URSS au début des années 1990, la fulgurante émergence de la Chine sur la scène internationale représente le second bouleversement majeur de la fin du 20ème siècle. Une ascension économique tout d’abord, mais aussi politique, militaire, technologique et même culturelle, puisque l’influence du soft-power chinois est devenue une réalité aux quatre coins de la planète. Pour nombre d’observateurs, le 21ème siècle pourrait d’ailleurs bien être celui de la Chine.

2019 marquera un temps fort pour la République Populaire de Chine qui célèbre le 70ème anniversaire de sa proclamation le 1er octobre. Ce jour de 1949, le gouvernement populaire central est instauré sous les auspices de MAO Zedong, dont il devient le Président. C’est l’aboutissement d’un long combat, débuté avec la fondation du Parti communiste chinois (PCC) à Shanghai en 1921, soit neuf ans après l’avènement de la République de Chine qui marque la fin d’un Empire de plus d’un millénaire. Aujourd’hui encore, le portrait du « Grand Timonier » orne l’entrée de la Cité impériale sur la place Tiananmen à Pékin.
De 1949 à 2019, la transformation de la Chine fait figure d’exploit, tant les défis étaient immenses pour un pays sorti exsangue de la guerre civile, de l’agression japonaise (1937-1945) et des quatre années de libération qui ont suivi. Avec raison, le Président XI Jinping pouvait affirmer dans ses vœux du nouvel an, le 1er janvier dernier : « Durant ces 70 ans, nous avons avancé avec détermination et en surmontant toutes les difficultés. (…) Tout au long de ce chemin, le peuple chinois, comptant sur sa propre force, a travaillé d’arrache-pied et a créé un miracle chinois suivi dans le monde. »

© Andrea Leopardi/Unsplash Le siège de la télévision centrale chinoise China Central Television dans le nouveau quartier d’affaires à l’est de Pékin. Haut lieu politique et historique de la Chine, la Cité impériale de Pékin, place Tiananmen.
La Chine en marche

Sept décennies après son instauration, la République Populaire de Chine a pleinement reconquis sa place au centre de l’échiquier international. Elle est devenue un moteur de la mondialisation, supplantant même les chantres du libéralisme, comme les États-Unis et la Grande-Bretagne. Véritable « star » du Forum économique mondial de Davos en janvier 2017, le Président XI Jinping a alors plaidé en faveur d’une « économie croissante et ouverte », soulignant que chaque nation devait poursuivre sa propre philosophie de développement « par le peuple et pour le peuple ». Par la même occasion, il avait lancé un avertissement : « personne ne sortirait gagnant d’une guerre commerciale ».
Peu après cette intervention, lors de la clôture du 19ème Congrès du PCC, le 24 octobre 2017, le Président XI Jinping est reconduit pour un deuxième mandat jusqu’en 2022 (limite posée par la Constitution, levée à la faveur d’amendements adoptés par le Comité central en janvier 2018). Ce même Congrès inscrit dans la charte du PCC la « Pensée de XI sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère ». Un honneur auquel seul MAO Zedong a eu droit avant lui.
Dans le prolongement de la politique de réforme et d’ouverture, la pensée de XI Jinping scelle l’entrée « dans une nouvelle ère » d’une Chine « qui s’est mise debout, est devenue riche et envisage les perspectives brillantes de la renaissance ».1
Et pour cause, entre 1978 et 2018, le taux moyen de croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB) de la Chine atteint 9,6 %, un chiffre sans précédent dans l’histoire du développement économique mondial, selon LIN Yifu, Professeur et doyen honoraire de l’École nationale de développement de l’Université de Beijing.2 Calculé en parité de pouvoir d’achat (PPA), le produit intérieur brut (PIB) chinois a même atteint 25 000 milliards de dollars en 2017, devant l’Union européenne (22 000 milliards de dollars) et les États-Unis (20 000 milliards de dollars).3
Le point de départ de cette réussite reste le lancement en 1978 de la « politique de réforme et d’ouverture » par DENG Xiaoping, même si les graines du redressement de l’économie chinoise avaient été semées dès 1949.

© CNTO Des écolières chinoises à l’entrée du village natal de DENG Xiaoping, ancien Président chinois, père de la politique de réforme et d’ouverture.

Comme le souligne CAI Qibi, de la municipalité de Sanming (Province de Fujian), la Chine commence, en effet, son industrialisation dès les années 1950. Elle est alors aidé par l’URSS, dont elle reçoit 1,65 milliard de dollars d’assistance, soit plus que la part accordée à l’Allemagne dans le cadre du Plan Marshall (1,45 milliard de dollars). Grâce à la production agricole, l’industrie chinoise croît à un rythme de 11,2% entre 1950 à 1977.4
Pour atteindre sa dimension économique actuelle, la Chine a transformé son secteur industriel, puis l’ensemble de son système économique. En 1978, le Comité central du PCC adopte une série de réformes qui privilégient le développement de l’industrie légère. Au début des années 1990, l’économie de marché devient, sous l’impulsion de DENG Xiaoping, la pierre angulaire de la politique économique de l’État. Stimulée par la montée en gamme de la consommation domestique, l’accélération de l’urbanisation et l’investissement accru dans les domaines des transports et des infrastructures, l’industrie lourde chinoise, notamment le secteur de la chimie ainsi que la production de fer et d’acier, connait une nouvelle vague d’expansion.
Dans le même temps, la Chine mise tout sur sa force de frappe commerciale. Cette nouvelle stratégie s’est matérialisée par la mise en place de zones économiques spéciales : d’abord à Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen en 1980, puis dans la province de Hainan en 1988. Entre 1984 et 1986, 14 zones de développement économique et technologique sont créées dans 14 villes côtières.5
En 2001, l’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) fait entrer le pays de plain-pied dans la mondialisation. En 2002, la « Pensée importante des trois représentativités » de JIANG Zemin est inscrite dans les statuts du PCC, entérinant une ouverture aux entrepreneurs privés, avant que HU Jintao ne fasse adopter « le Concept de développement scientifique » en 2007. Depuis le 18ème Congrès national du PCC en 2012, la politique d’ouverture chinoise s’est accélérée : 12 zones pilotes de libre-échange ont ainsi été établies. Et lors du 19ème Congrès du Parti en octobre 2017, le Président XI Jinping a annoncé que de plus grandes marges de manœuvre seraient accordées à ces espaces économiques.

Un rôle central dans l’économie mondiale

Ces mesures ont largement porté leurs fruits. Selon les données de LIU Hongkui, chercheur associé au sein de l’Académie des Sciences sociales chinoises, le volume des importations et des exportations totales de la Chine est passé de 29,34 milliards de dollars en 1979 à 4 620 trillions de dollars en 2018, soit une croissance de 14% par an. Alors que la Chine ne pesait que 0,6% du commerce international à la fin des années 1970, elle a détrôné dès 2013 les États-Unis de sa place de numéro un mondial dans ce domaine. En 2017, elle s’adjugeait même 12,8% de part de marché pour l’exportation de biens (devant son concurrent américain avec 8,7%).6
Autre illustration marquante de cette nouvelle donne, la Chine s’est hissée en tête des pays d’accueil des investissements directs étrangers, au 2ème rang en 2017 avec des entrées estimées à 136 milliards de dollars par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). La plupart des 500 plus grandes ultinationales y sont aujourd’hui présentes. Et l’ouverture de la Chine se poursuit comme l’illustre l’adoption, le 15 mars 2019, d’une nouvelle loi sur l’investissement étranger garantissant un traitement égal pour l’investissement étranger et national ainsi que l’interdiction de tout transfert forcé de technologie.7
Plus encore, la Chine est devenue le deuxième pays émetteur d’investissements directs étrangers. Avec 1 938,8 milliards de dollars de stock en 2018, ceux-ci représentaient alors 5,9% du total mondial. Du Vietnam au Gabon et de la Finlande au Pérou, en passant par tous les grands marchés occidentaux, les entreprises chinoises investissent dans tous les secteurs d’activité. En pleine « guerre commerciale » avec l’administration du Président Donald Trump et bien que la progression du PIB chinois ait atteint, fin 2018, son niveau le plus bas par rapport à 2009 (6,4%), la Chine demeure la clé de voûte de la croissance de l’économie mondiale, à laquelle elle contribue à hauteur de plus de 30%.

© CNTO Située à 100 km de Shanghai dans la province du Jiangsu dans l’est de la Chine, Suzhou illustre l’émergence rapide des nouvelles métropoles chinoises. Dotée d’un riche patrimoine culturel, elle est devenue en l’espace de trois décennies, une vitrine de la technologie chinoise.
Une société chinoise transformée

À la faveur de telles performances commerciales, Pékin a su dégager des réserves de change immenses qui ont financé la montée en gamme industrielle et technologique de l’économie chinoise. La structure de ses exportations est ainsi rapidement passée de produits primaires à des biens industriels, avec une part croissante de biens à forte intensité de capital et de technologie. En 2018, les biens primaires ne représentaient plus que 5,4% des exportations, témoignant du degré d’industrialisation atteint par la Chine. Un succès qu’elle compte bien parachever en devenant la première puissance industrielle mondiale à l’horizon 2049, date du centenaire de la République Populaire de Chine.
Parallèlement, la politique d’ouverture et de réforme initiée en 1978 s’est traduite par d’importantes retombées pour la population. Selon les statistiques chinoises, plus de 700 millions d’individus sont sortis de la pauvreté, tandis que le produit intérieur brut (PIB) par habitant de la Chine est passé de 155 dollars en 1978 à 8 836 dollars en 2017. Une progression exponentielle alors que dans le même temps la population chinoise est passée de 962 590 millions à 1 390 milliards d’habitants.
Durant cette période, la société chinoise s’est profondément transformée. Comme le souligne LIU Fuxing, Professeur à l’École d’Éducation à l’Université Renmin de Chine, « durant les 70 dernières années, en particulier depuis la réforme et l’ouverture en 1978, l’éducation en Chine a accompli des réalisations historiques, en transformant un grand pays avec un taux d’illettrisme de 80% en pays riche de talents. » En 1983, DENG Xiaoping définit une orientation à l’École Jingshan de Pékin : « L’éducation devrait être tournée vers la modernisation, le monde et l’avenir ». Auparavant, une première vague de 52 étudiants s’étaient rendus aux États-Unis en 1978 pour poursuivre leur formation, avec le soutien financier du gouvernement chinois. En 1984, celui-ci met en place une politique permettant d’étudier à l’étranger « sur fonds propres ». En un an le nombre d’étudiants chinois à l’étranger augmente de 50%. En 1985, une réforme du système d’éducation intègre les principes de l’économie socialiste de marché.
Cette ouverture culmine en 1992 avec une politique soutenant ces voyages d’études « garantissant la liberté de revenir ou pas. » Ce mouvement s’accroît après l’accession de la Chine à l’OMC. Selon les statistiques chinoises, le nombre d’étudiants chinois à l’étranger atteint 544 500 en 2016, dont 80% sont revenus en Chine.
Au cours de ces quarante dernières années, cette dynamique s’est accompagnée d’un recentrage de la politique chinoise d’éducation sur le développement des ressources humaines et l’épanouissement personnel. Au total, entre 1978 et 2018, le nombre de diplômés d’université est passé de 165 000 à 8,2 millions.8 Cette politique promouvant le rôle primordial de l’éducation et de la formation universitaire a encore été réaffirmée par le Président XI Jinping lors du 19ème Congrès du PCC. Elle est au cœur de la nouvelle stratégie chinoise « Made in China 2025 » qui vise à accélérer la montée en gamme de l’industrie nationale, d’autant que la Chine ne veut plus apparaître seulement comme l’« atelier du monde ». Les efforts accomplis dans cette perspective sont d’ailleurs immenses : les dépenses de la Chine en recherche et développement s’élèvent à près de 293 milliards de dollars en 2018, soit une progression de 11,6% par rapport à 2017, tandis que 4,32 millions de demandes de brevet ont été enregistrées, ce qui équivaut à une augmentation de 16,9% en 2018. Selon l’Indice mondial de l’innovation, la Chine est d’ailleurs entrée en 2018 dans le cercle des 20 pays les plus innovants du monde (au 17ème rang).

UN Photo/Harandane Dicko Deuxième contributeur financier aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, la Chine comptait au 30 janvier 2019 2 458 casques bleus engagés à travers neuf missions. Ci-dessus, des membres du contingent chinois déployé à Gao, au Mali, dans le cadre de la MINUSMA lors d’une cérémonie de remise de médaille le 20 février 2018.
Réaliser le « rêve chinois »

Après la reconnaissance de la République Populaire de Chine par la France le 27 janvier 1964 et son accession à la puissance nucléaire le 16 octobre suivant, un autre événement majeur vient conforter son affirmation sur la scène internationale : l’adoption dans la nuit du 25 au 26 octobre 1971 de la résolution 2758 par l’Assemblée générale des Nations unies par 75 voix contre 35, avec 17 abstentions, qui signe l’expulsion du régime de Taiwan de la plus grande organisation internationale et l’entrée de la République Populaire de Chine au Conseil de sécurité. En 1972, celle-ci établit des relations diplomatiques avec les États-Unis, puis, en 1975, avec la Communauté européenne.
Pour autant, l’accession de la Chine au rang de « puissance mondiale » n’est pas immédiate comme l’explique Françoise Nicolas. Le tournant intervient avec l’arrivée au pouvoir du Président XI Jinping en 2013. Celui-ci place sa mandature sous l’égide du « rêve chinois ». Derrière ce leitmotiv, il s’agit d’accélérer le renouveau du rayonnement international de la Chine.
Fer de lance de cette aspiration, l’Initiative « La Ceinture et la Route » (ICR) dont il expose les objectifs à Astana, capitale du Kazakhstan, en septembre 2013. S’inspirant des antiques routes de la soie, ce vaste projet d’infrastructures et de projets industriels propose au monde d’impulser un nouvel élan au processus de mondialisation. Lors du deuxième Forum de coopération internationale sur l’ICR, qui s’est tenu du 25 au 27 avril 2019, le Président XI Jinping affirme son objectif : « construire une communauté de destin pour l’humanité. » 5 000 participants étaient alors présents. Alors que nombre de régions du monde, à commencer par l’Europe, se divisent sur l’attitude à adopter, il s’est voulu rassurant : « Nous adopterons des règles et des standards largement acceptés et encouragerons les entreprises participantes à suivre les règles internationales. »

La Chine revendique également une place plus importante au sein des institutions financières internationales. Elle est à l’origine de nouvelles institutions telles que la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) et la Nouvelle Banque de développement (rattachée au forum informel des économies émergentes BRICS). Par ailleurs, de plus en plus de responsables chinois sont nommés à des postes de haut niveau au sein des institutions multilatérales : après l’accession d’un responsable chinois à la tête d’Interpol en 2016, M. QU Xing occupe depuis mars 2018 le poste de Directeur général adjoint de l’UNESCO, tandis que M. XIA Huang est Envoyé spécial des Nations unies pour les Grands Lacs depuis janvier 2019 et que M. QU Dongyu est devenu en juin suivant le premier Chinois à être élu Directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Signe de cette volonté d’accentuer son poids sur la scène internationale, la Chine multiplie les forums et s’investit fortement dans le développement des économies africaines. Membre du G20 et des BRICS, elle a également intensifié par ce biais ses relations avec les pays arabes, les pays d’Europe centrale et orientale ou encore la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC). Dernière initiative en date, Pékin a accueilli le 15 mai 2019 la Conférence sur le dialogue des civilisations asiatiques (CADC).
Aujourd’hui le leadership chinois se concrétise également au plan militaire à travers l’achèvement d’un deuxième porte-avion, la réalisation d’un grand avion amphibie ; mais aussi au plan technologique comme l’illustrent le déploiement du réseau de navigation internet de Baidu à l’échelle mondiale, le lancement de la sonde lunaire Chang’E 4 ou le projet de Station spatiale internationale, baptisée « Palais céleste », et dont le début de la construction est prévue en 2022. Charles Henry

1- Discours du Président XI Jinping lors de l’ouverture du 19ème Congrès le 18 octobre 2017.
2- LIN Yifu, Le Miracle économique de la Chine, La Chine au Présent, 7 juin 2018.
3-Statistiques du Fonds monétaire international (FMI).
4- CAI Qibi, Évolution de l’industrie chinoise en 70 ans, La Chine au Présent, 3 avril 2019.
5- LIU Hongkui, 70 years of China’s Forein Trade : Becoming a Global Trader through Growth and Reform, Académie des Sciences sociales chinoises.
6- Ibid.
7-L’entrée en vigueur de cette loi est prévue le 1er janvier 2020.
8- LIU Fuxing, Les progrès de l’éducation en Chine, La Chine au Présent, juin 2019.
9- Françoise Nicolas, La puissance économique et financière chinoise, Ramses 2019, éditions Dunod.