Mardi 19 Novembre 2019  
 

N°124 - Quatrième trimestre 2018

La lettre diplometque
  Éditorial
Entretien exclusif
Coopération
Diplomatie & Défense
Innovation
Culture
  Les échanges culturels franco-allemands à travers les âges
 
  « L’amitié franco-allemande peut et doit donc redevenir le moteur de l’Union européenne »
 
  « Culture et jeunesse doivent aujourd’hui faire entendre leurs voix »
 
  L’histoire en héritage : l’exemple franco-allemand de regards croisés au service de la paix
 
  Au cœur de la CICFA, noyau de la coopération franco-allemande (1989-1993)
 
  L’OFAJ : un trait d’union entre les sociétés allemandes et françaises
 
  « Encourager les jeunes à vivre des expériences très enrichissantes »
 
  « Les jeunes ne veulent pas laisser les générations plus âgées décider à leur place »
 
  Les Beruflichen Schulen Kehl acteur de la formation et du transfrontalier
 
  La France et l’Allemagne : un modèle de coopération universitaire
 
  Le Goethe-Institut : acteur incontournable de la promotion de la langue allemande en France
 
  Un creuset d’échanges intellectuels et culturels ouvert sur le monde
 
  « L’Allemagne est une destination très populaire auprès des Français »
 
 
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     Culture
 

Les échanges culturels franco-allemands à travers les âges

Depuis l’apparition de l’ouvrage culte de Germaine de Staël, De l’Allemagne, publié après bien des déboires en 1813, la France et les pays allemands puis l’Allemagne, ont entretenu un dialogue constant, fait souvent d’admiration réciproque mais aussi de critiques, parfois acerbes, de craintes ou d’amours déçus. 
Jamais tiède ou distantes, à l’image des relations que ces deux puissances n’ont cessé d’entretenir au cours des siècles. Mieux, les échanges culturels, artistiques, philosophiques entre ces deux voisins, issus d’une même souche, l’Empire de Charlemagne, ont contribué à enrichir l’immense corpus civilisationnel de l’Europe. 
Longtemps avant les épreuves que furent les conflits de 1870, 1914-1918, 1939-1945, l’image positive de l’Allemagne demeura fermement ancrée dans les consciences. Dans Au-delà du Rhin livre prophétique à bien des égards paru en 1835, Eugène Lerminier, professeur au Collège de France prône une alliance franco-prussienne: « Il faudrait qu’une alliance étroite de l’Allemagne et de la France constituât le centre de l’Europe sur des bases nouvelles et durables. Voilà le thème principal de la politique européenne. L’Allemagne ne peut maintenir son indépendance et son originalité que par l’Alliance de la France, autrement elle est russe. L’intérêt rapproche deux peuples que sépare la Rhin ; la diversité de leur génie les convie à une amitié solide. » Que peut-on ajouter de plus en cette fin 2018, au cours de laquelle les deux nations ont célébré ensemble le centenaire de l’armistice de 1918. Ce fut un sanglant fratricide mais aussi, enjambant les décennies, la naissance d’une nouvelle conscience européenne.
En dépit de ces vicissitudes historiques, ou précisément à cause d’elles, Français et Allemands n’ont donc cessé de guetter avec attention les moindres mouvements de pensée de leur voisin. Ses palpitations les plus aigües, les attentes les plus pressantes de leurs peuples qui d’ennemis « héréditaires » sont devenus chacun l’un pour l’autre le plus proche partenaire et, sans pathos, ami. 
Dans le domaine littéraire, les admirateurs de Goethe ont été légion. Du jeune Napoléon, lecteur admiratif des Souffrance du jeune Werther à Léon Blum qui a été incarcéré près du camp de Buchenwald, non loin du chêne où le sage de Weimar venait méditer. La littérature française s’est trouvée parfois liée à des lieux allemands. Voltaire à Potsdam, au château de Sans Souci, a dialogué en français avec le Grand Frédéric qui a écrit ses Mémoires précisément dans la langue de Voltaire. 
Poète allemand et écrivain français, Heinrich Heine (1797-1856) demeure l’un des plus forts traits d’union entre l’Allemagne et la France. Son nom a été choisi pour fonder en 1956, en présence du Président René Coty, la première représentation officielle de l’Allemagne en France. Plus tard, le grenoblois Henri Beyle a tiré son pseudonyme Stendhal d’une ville situé dans le Brandebourg où il séjourna, comme intendant de la Grande Armée. Apollinaire composa ses Rhénanes. 
Victor Hugo, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Mallarmé… la liste est longue des écrivains français qui figurent au panthéon littéraire des auteurs allemands comme Klaus Mann, qui en se donnant la mort à Cannes, en 1949, pour reposer en terre française. Mais ce geste sombre n’oblitère pas les riches lumières qui ont illuminé les deux pays, leurs auteurs, et lecteurs.   
La puissante musique allemande, personnifiée par la dynastie Bach d’Eisenach après la vague romantique symbolisée par Ludwig Beethoven, Robert Schumann, Richard Strauss, fut marquée par la forte figure de Wagner auquel on opposa sur les rives de la Seine, les sonorités plus douces de Claude Debussy. Que d’autres échanges ont fécondé les harmonies, les écoles musicales, jusqu’à Boulez et Stockhausen.
Plus contemporaine, la nostalgie de l’Allemagne hante l’œuvre de Michel Tournier, auteur de Le bonheur en Allemagne, référence évidente au livre du journaliste et de l’essayiste Friedrich Siegburg Dieu est-il français (Wie Gott in Frankreich) paru en 1930. Ernst Jünger, le soldat le plus décoré de la Grande guerre, qu’admiraient les présidents français et allemand François Mitterrand et Helmut Kohl, a longtemps constitué un pont entre les deux nations. 
Dans la période de l’après-guerre, les deux lauréats du Prix Nobel, Heinrich Böll et Günter Grass, de la génération 1947, sont également devenus de grandes figures du paysage culturel franco-allemand. Admirateurs de la Nouvelle vague française, Wenders, Fassbinder et Schlöndorff ont, quant à eux, renouvelé le cinéma allemand. Beuys, qui expose pour la première fois en France à la Galerie Bama de Paris en 1974, deviendra une figure de proue de l’art conceptuel avant que parole fût donnée aux « nouveaux fauves » qui dépassèrent en intensité, leurs ancêtres français, avec Berlitz.
C’est peut-être en philosophie, en histoire, en sociologie ou dans les sciences humaines que les échanges, les emprunts réciproques, les controverses ont été les plus fréquentes, nourries, intensives. Après Descartes, arriva la pléiade des Emmanuel Kant, Hegel, suivis par tant d’autres figures. On vit apparaître des « fous » de Nietzsche, dont les Aphorismes doivent beaucoup aux moralistes français du XVIIème siècle. La pensée d’un Martin Heidegger, compagnon de route du nazisme a soulevé et continue de soulever des polémiques torrentielles. Son massif Sein ou Zeit (Être et Temps, 1927), sont une des cimes de la pensée européenne et mondiale. Chacun des deux pays depuis Emile Durkheim, pense être à l’origine de la sociologie, domaine où les deux pays ont excellé avec les travaux de Georg Simmel, Max Weber et Ferdinand Tönnies. Un Raymond Aron, s’est abreuvé de ces grands maîtres et Bourdieu, Michel Foucault, parmi d’autres ont fait l’objet d’une attention soutenue en Allemagne parmi bien des générations.
Au théâtre, les échanges, emprunts et parcours croisés ont été nombreux de Molière à Berthold Brecht. Ce dernier a longtemps exercé une sorte de fascination chez les metteurs en scène français. Quelle dette l’architecture, la mode et le design modernes doivent au Bauhaus, qui a vu le jour à Weimar en 1919, puis s’est établi à Dessau jusqu’en 1933 où les nazis l’ont dissous dès leur arrivée au pouvoir. Mais l’esprit du Bauhaus, une des grandes matrices des arts du XXème siècle a subsisté. Une tradition vivace poursuivie par maints créateurs, dont peut-être Karl Lagerfeld le plus français des créatifs de mode allemand.
À nous de faire en sorte que l’on ne se trouve pas acculé à nouveau comme le furent les personnages de La Montagne magique de Thomas Mann – près du village suisse de Davos (est-ce pur hasard s’il a été choisi par l’Allemand Klaus Schwab pour abriter le fameux Forum), au bord du gouffre, que fut la Première guerre mondiale. Soudés corps et âme par la pensée, intellectuels, artistes, créateurs des deux pays traceront à nouveau les chemins de l’avenir. Instruits par la cruelle expérience du dernier siècle de fer et de sang, Français et Allemands, ont désormais faits pleinement leur ce mot d’Henri Bergson « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action ». EB

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