Mardi 21 Mai 2019  
 

N°123 - Troisième trimestre 2018

La lettre diplometque
  Éditorial
Côte d'Ivoire
  Côte d’Ivoire-France : vers une nouvelle ère de prospérité
 
  Une dimension parlementaire majeure dans la concertation franco-ivoirienne
 
  La dynamique s’amplifie dans les relations entre la France et la Côte d’Ivoire
 
  Le secteur agricole ivoirien : « une des destinations les plus prisées des investisseurs privés »
 
  La Côte d’Ivoire, terre d’investissements
 
  « Un soutien fort appréciable de l’UE à la politique de développement de la Côte d’Ivoire »
 
  Une diplomatie ivoirienne engagée en faveur de l’intégration régionale
 
  « La Côte d’Ivoire a de réels atouts pour rejoindre le groupe des pays à revenu intermédiaire »
 
  Transports, agro-alimentaire, NTIC : un marché ivoirien en plein essor
 
  « Les perspectives sont nombreuses pour les entreprises françaises »
 
  Une économie ivoirienne portée par un réseau dynamique de PME
 
  L’UNESCO demeure un partenaire de référence de la Côte d’Ivoire
 
  Une coopération étroite entre la Côte d’Ivoire et l’OIF
 
  Au-delà du français en partage, une présence très concrète de la Francophonie
 
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Le secteur agricole ivoirien : « une des destinations les plus prisées des investisseurs privés »

Entretien avec M. Mamadou Sangafowa COULIBALY,
Ministre de l’Agriculture et du Développement rural de la République de Côte d’Ivoire

La Lettre Diplomatique : Monsieur le Ministre, la Côte d’Ivoire est la première puissance agricole de l’Afrique de l’Ouest. Pourriez-vous nous décrire les principaux atouts du secteur agricole ivoirien et son rôle dans le Plan national de Développement (PND) de votre pays ?

M. Mamadou Sangafowa COULIBALY : En septembre 2012 le gouvernement ivoirien a adopté la première génération du Programme national d’investissement agricole (PNIA 1) qui a permis d’enregistrer 2040 milliards de francs CFA d’intention d’investissement. Le PNIA 1 a constitué le document de référence pour tous les investissements dans le secteur agricole sur la période 2012-2017. Il constitue la déclinaison du volet agricole du PND.
La première chose que nous pouvons noter ici, c’est que le PNIA 1 a posé avec succès le cadre institutionnel nécessaire à la relance post-crise du secteur agricole, que ce soit en termes de réglementation du secteur, de définition de politiques sectorielles, ou d’appui à la structuration des filières. Cela a permis de réaliser la cohérence d’action des investisseurs privés, de l’État, des filières agricoles et des partenaires techniques et financiers. C’est un atout indéniable qui a fait du secteur agricole ivoirien l’une des destinations les plus prisées des investisseurs privés. 
Avec le PNIA 1 tous les autres atouts du secteur agricole ont été mis en exergue : une amélioration de la gouvernance des filières à travers les différentes réformes ; la diversification des cultures, avec une position de premier producteur mondial ou premier producteur africain dans plusieurs filières (cacao, cola, anacarde, caoutchouc naturel, banane dessert, ananas, manque, etc.) ; l’existence de structures de recherche et d’encadrement agricole pour accompagner le monde paysan, etc.
Comme le PNIA 1, le PNIA 2 est aligné sur le PND. Conçu pour couvrir la période 2018-2025, le PNIA 2 a pour vision la transformation structurelle de l’économie agricole après la mise en œuvre des réformes des différentes filières.

L.L.D. : À l’instar du cacao, la Côte d’Ivoire occupe les premiers rangs pour la production de plusieurs produits agricoles à l’échelle mondiale et continentale. Quelles sont vos priorités en vue d’accroître la diversification des produits agricoles d’exportation ? Comment décririez-vous les débouchés qu’offre à cet égard la sous-région ? Comment l’accès à ces marchés pourrait-il être étendu ?

M.S.C. : Le secteur agricole en Côte d’Ivoire est déjà assez bien diversifié. Ce qu’il nous faut, c’est de travailler à la structuration de toutes les filières afin qu’elles deviennent plus performantes, tant en termes de productivité qu’en termes de qualité.
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est un vaste marché qu’il faut exploiter. Pour cela, nous avons entrepris depuis 2016 l’installation en Côte d’Ivoire d’entreprises privées pour la transformation du cacao pour ce marché sous-régional. L’idée est de prendre cet exemple comme un pilote pour faire la même chose avec les autres filières. 
On pourra faciliter l’accès à ce marché à travers la prise de mesures de politiques communes aux pays de la sous-région ouest-africaine, comme par exemple :
- l’harmonisation des mesures de protection et de soutien à la transformation locale. L’échec de cette harmonisation implique une dépendance continue de nos pays vis-à-vis des importateurs 
- l’harmonisation des politiques de recherche sur les plants pour avoir un minimum de normes de qualité communes. Un règlement au niveau de la CEDEAO devra être pris.

L.L.D. : En dépit de la hausse des exportations depuis 2012, une majorité de la population rurale ivoirienne vit encore sous le seuil de pauvreté. Quelles mesures le PNIA préconise-t-il en vue de favoriser un meilleur partage des revenus de l’agriculture ? Comment la dépendance des producteurs ivoiriens à l’égard des fluctuations des cours des matières agricoles peut-elle, selon vous, être atténuée ?

M.S.C. : D’abord, il faut noter que l’un des objectifs du PNIA 1 était de contribuer à la réduction de la pauvreté. Pour ce faire, nous avons œuvré à la création d’emplois stables dans le secteur agricole et aussi à l’augmentation des revenus des paysans. Nous avons ainsi travaillé à la reconstitution de leur capital productif : des kits agricoles (semences et plants, engrais, produits phytosanitaires, équipements agricoles tel que tracteurs, motoculteurs, etc.) ont été distribués aux coopératives, des aménagements avec système d’irrigation ont été réalisés afin d’installer les jeunes et les femmes, etc.
Au final, plus de 1 800 000 emplois ont été générés par les projets et programmes du PNIA. Le revenu cumulé (cultures pérennes et cultures vivrières) capté par les producteurs qui était de 3 000 milliards de francs CFA en 2012 est passé à 6 000 milliards de francs CFA en 2016.
Cela a fortement contribué à réduire la pauvreté en milieu rural. En effet, en 2008, le taux de pauvreté y était de 62,5%. En 2015, ce taux est passé à 56,8%. La courbe de la pauvreté rurale s’est donc inversée, et ce pour la première fois en Côte d’Ivoire depuis 2002.
Nous allons continuer ces efforts par la création de richesses mieux partagées entre l’ensemble des acteurs de la chaine des valeurs agricoles. L’une des voies que nous voulons utiliser est d’encourager les producteurs à faire une intégration verticale de certaines activités. Par exemple, le PNIA 2 va appuyer directement la construction de magasins de stockage et de conditionnement aux profits des coopératives, sur financement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et de la Banque africaine de Développement (BAD). Les producteurs seront également soutenus par les projets du PNIA 2 pour aller jusqu’à la première transformation pour certaines filières.
Enfin, il nous semble important d’optimiser les techniques de production de nos principales cultures par l’adoption des innovations technologiques. En effet, étendre les terres de production n’est plus une alternative viable. Mieux produire est une source indéniable de création de valeur ajoutée au niveau primaire, que les producteurs peuvent capter directement. Nous allons d’ailleurs consacrer l’édition du Salon de l’Agriculture et des Ressources animales (SARA) 2019 aux innovations technologiques en agriculture.
Pour ce qui est de l’atténuation de la dépendance des producteurs ivoiriens à l’égard des fluctuations des cours des matières premières agricoles, il nous faut aller résolument vers la transformation sur place de nos produits. Des initiatives sont en cours depuis 2018 dans la filière anacarde.

L.L.D. : Le gouvernement ivoirien cherche à valoriser la transformation locale des produits. Quels sont les dispositifs mis en œuvre dans cette perspective ? Quelles sont les retombées attendues de la création d’« agropoles » ? Plus largement, comment la BAD contribue-t-elle à ce processus ?

M.S.C. : Nous proposons le concept des agropoles pour encourager la transformation des produits agricoles sur place. Il permet une intégration cohérente des activités en amont et en aval de la production agricole. En amont, l’on travaille sur la mise en place de toutes les infrastructures agricoles qui permettent d’améliorer la productivité. 
En aval, on facilite l’installation d’un réseau de partenaires privés pour la conservation, la transformation et la commercialisation des produits agricoles. Dans ce système agro-polaire, les autres services sociaux de base (eau, électricité, santé et éducation) sont pris en compte, ainsi que les services liés aux technologies de l’information et de la communication (TIC) et la finance de proximité.
Nous avons déterminé neuf agropoles sur le territoire national. La BAD a déjà mobilisé les ressources pour le financement de cinq agropoles. 

L.L.D. : La Côte d’Ivoire est présente chaque année au Salon international de l’Agriculture. À l’image du label Cacao Ivoire créé en 2016, quels sont les bénéfices de cette visibilité ? Quelles sont vos attentes en vue de la prochaine édition de ce salon qui se déroulera en 2019 ? Au-delà, comment présenteriez-vous les opportunités d’investissements qu’offre le secteur agricole ivoirien pour les entreprises étrangères et, notamment françaises ?

M.S.C. : Notre participation au Salon international de l’Agriculture de Paris (SIA) nous offre l’occasion de communiquer avec nos partenaires sur le PNIA de 2ème génération, mais aussi de faire le bilan de la 4ème édition du SARA et la promotion de la 5ème à venir pour laquelle la France sera le pays à l’honneur. Nous aspirons à une agriculture ivoirienne durable, compétitive, et créatrice de richesses équitablement partagées à travers des agropoles intégrant tous les maillons de la chaine de valeur portés à la fois par des investissements publics et privés. 
Pour nous, toute opportunité d’investissement dans le secteur agricole de la Côte d’Ivoire doit désormais se faire dans le cadre de notre nouvelle approche qui veut inciter l’installation d’entreprises privées au niveau local dans le cadre de partenariats incitatifs État-filières-secteur privé.

L.L.D. : La 4ème édition du SARA, qui s’est tenue à Abidjan en 2017, était centrée sur le thème de « la transformation structurelle de l’économie agricole face au changement climatique ». Comment analysez-vous les effets du réchauffement climatique et quelles adaptations implique-t-il ?

M.S.C. : Le changement climatique n’est pas une vue de l’esprit comme certains peuvent le penser. C’est une réalité qui cause beaucoup de torts à notre agriculture. Nous assistons à une perturbation des saisons, à des vagues de chaleur, à des sécheresses et à des inondations pour ne citer que ces fléaux. La vulnérabilité de notre agriculture est due à son caractère rudimentaire. Le changement climatique exige une accélération de la modernisation de notre agriculture qui combinera des pratiques durables et intelligentes tout en étant protectrices de l’environnement. Cette transformation de notre agriculture va nécessiter des coopérations stratégiques, des partenariats dans le domaine de la recherche, du transfert de technologie, de l’appui aux agricultures et notamment du financement.
C’est la raison pour laquelle, s’est tenue lors du dernier SARA un panel de haut niveau qui a réuni autour du thème « Relever le défi de la transformation structurelle des économies agricoles africaines : quelles politiques pour quel mécanisme de résilience ? », en présence de plusieurs personnalités de la sous région.
Cette rencontre nous a permis de partager nos expériences et d’entrevoir les perspectives d’adaptation. La BAD a annoncé un investissement de 13 200 milliards de francs CFA sur 10 ans dans l’agriculture africaine, pour nourrir les Africains. Nous avons aussi échangé sur les axes qui peuvent nous permettre d’être résilients, notamment : la préservation de la biodiversité, la santé des agriculteurs et des consommateurs, le développement de marchés au plan national et régional, la formation des agriculteurs et des techniciens, la transformation des matières premières, etc.
En conclusion, je peux dire que des solutions existent pour faire face au changement climatique et je compte bien tout mettre en œuvre pour que le secteur agricole puisse en bénéficier.

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