Samedi 16 Novembre 2019  
 

N°124 - Quatrième trimestre 2018

La lettre diplometque
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« Rapprocher davantage nos deux peuples et sécuriser ensemble l’avenir de nos concitoyens »

Entretien avec S.E.M. Nikolaus MEYER-LANDRUT,
Ambassadeur d’Allemagne en France

Plus d’un demi siècle après la signature du traité de l’Élysée, en 1963, la réconciliation entre l’Allemagne et la France est acquise et leur action commune est devenue le moteur de la construction européenne. Au-delà des mécanismes de consultation institutionnels, les deux pays ont su forger des liens forts à tous les niveaux : jeunesse, culture, économie, défense, diplomatie… Pourtant, face aux nouveaux défis auxquels se trouve confrontée l’Union européenne, la nécessité d’approfondir encore davantage ces relations est devenue incontournable. Ce sera l’enjeu du nouveau traité de coopération et d’intégration franco-allemand signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle dont S.E.M. Nikolaus MEYER-LANDRUT, Ambassadeur d’Allemagne en France, aborde dans cet entretien les principaux objectifs.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, l’Allemagne et la France ont décidé de conclure un nouveau traité pour intensifier leurs liens de coopération et les adapter aux changements du contexte européen et international. Cinquante-six ans après l’accord signé par le Chancelier Konrad Adenauer et le Président Charles de Gaulle, comment définiriez-vous les enjeux de cette initiative ?

S.E.M. Nikolaus MEYER-LANDRUT : Tout d’abord, l’objectif de ce nouveau traité franco-allemand est ambitieux : il ne s’agit pas de remplacer le traité de l’Élysée mais de le compléter et de nous accorder sur les enjeux de notre coopération à venir. Le traité franco-allemand de 1963 a été marqué par un besoin de réconciliation et de création de formats de rencontres et d’échanges. Nous avons atteint cet objectif. Le traité franco-allemand que nous souhaitons signer prochainement permettra un rapprochement toujours plus fort de nos deux pays et à la hauteur des défis de l’avenir. Enfin, un enjeu central est de continuer à améliorer sans cesse la coopération au quotidien, telle qu’elle est vécue par nos concitoyens.

L.L.D. : Le traité de l’Élysée et les accords qui en ont découlé en 1988 et 2003, ont scellé la réconciliation, puis la coopération franco-allemande sur la base de mécanismes de consultation et d’échanges institutionnalisés. Quelles vous semblent être les manifestations les plus emblématiques du resserrement des liens entre les deux pays ? À l’image du projet de création d’assemblée parlementaire franco-allemande, comment l’efficacité et la visibilité des synergies entre les deux pays sont-elles, selon vous, appelées à être accrues ?

S.E.M.N.M-L. : Le nouveau traité franco-allemand aura pour objectif de rapprocher davantage nos deux peuples et de sécuriser ensemble l’avenir de nos concitoyens : cela implique une dimension évidemment bilatérale dans une Europe que nous souhaitons forte et capable d’agir dans tous les domaines, de la sécurité à l’économie et la technologie, en passant par la culture, la formation et les sciences. Un vecteur majeur d’innovation consistera à permettre davantage de coopération transfrontalière. Nous voulons soutenir les citoyens dans la création d’espaces de rencontres et de projets culturels innovants dans nos deux pays, mais pas seulement. Cela contribuera aussi à contrebalancer les tendances néfastes actuelles, qu’elles soient populistes, nationalistes ou extrémistes. L’accord parallèle entre les deux parlements portera la coopération et les échanges institutionnels à un niveau jusqu’alors inédit. Pour la première fois, 50 membres du Bundestag et 50 membres de l’Assemblée nationale formeront une commission mixte qui assurera le réflexe franco-allemand dans les deux parlements, initiera et accompagnera de nouveaux projets.

L.L.D. : À la source de l’amitié franco-allemande, la jeunesse joue un rôle clé au travers d’institutions comme l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ), les Écoles professionnelles de Kehl, l’Université franco-allemande (UFA) et de nombreux autres accords et structures de coopération. Comment présenteriez-vous la réalité de ces échanges ?

S.E.M.N.M-L. : Chaque nouvelle génération doit se réapproprier l’amitié franco-allemande qui nous paraît si naturelle. C’est pourquoi la jeune génération me tient particulièrement à cœur. Depuis 1963, plus de 8,2 millions de jeunes ont participé à des programmes d’échanges de l’Office franco-allemand pour la jeunesse. C’est un chiffre considérable et il est important de ne pas relâcher nos efforts dans ce domaine.
Nous disposons déjà d’un maillage très dense d’organismes de diffusion culturelle et éducative. Je pense en particulier au réseau du Goethe-Institut en France et des Instituts français en Allemagne, qui sont autant de portes d’entrée vers la culture du pays partenaire. La chaîne de télévision Arte est aussi un fleuron de cette coopération culturelle franco-allemande. 
Un autre brillant exemple de coopération franco-allemande est l’Université franco-allemande (UFA), également ouverte aux tiers (l’UFA compte plus de 6 400 étudiants inscrits dans 180 programmes de diplômes binationaux et trinationaux.) C’est une structure unique au monde, qui couvre l’ensemble des domaines et étend constamment ses activités. Les succès enregistrés parlent d’eux-mêmes, surtout au vu de la grande qualité des programmes d’études garantie par l’UFA. 
En matière d’enseignement secondaire également, la France et l’Allemagne travaillent en étroite coopération : un 4ème lycée franco-allemand est en projet ; on compte 35 écoles partenaires soutenues par le gouvernement allemand en France et il existe quelque 4 300 jumelages d’établissements. Aujourd’hui, un million d’élèves apprennent l’allemand en France.

L.L.D. : Dans quelle mesure les échanges entre les deux pays pourraient-ils être davantage encouragés, par exemple, dans les domaines de l’apprentissage de leurs langues respectives ou encore de la multiplication des double-diplômes ? 

S.E.M.N.M-L. : Pouvoir dialoguer et se comprendre est indispensable pour une Europe mobile, libre et reposant sur un principe de partenariat. Or, il ne peut y avoir de véritable communication que si l’on comprend les nuances d’une langue et si l’on évite les malentendus. Un enseignement efficace des langues est donc crucial. Apprendre plusieurs langues, et j’en parle en connaissance de cause, est fondamental pour une coopération internationale réussie. Vivre dans le pays même ouvre encore de nombreuses autres possibilités et permet de dépasser le cadre de l’apprentissage théorique. Les langues sont vivantes, leur pratique est indispensable. Il est donc souhaitable d’augmenter les échanges pour que les jeunes puissent expérimenter le quotidien et la culture du pays partenaire.
Il est particulièrement porteur d’acquérir une expérience à l’étranger pendant sa formation, avant même d’entrer sur le marché du travail. Il est donc souhaitable d’augmenter les échanges dans le domaine de la formation professionnelle également. 
Même s’il existe déjà un grand nombre de projets d’échanges franco-allemands dans ce domaine, il reste encore beaucoup à faire. Je pense que la loi « avenir professionnel », qui a réorganisé la formation professionnelle en France en septembre 2018, offre de nombreuses approches intéressantes pour les projets transfrontaliers. Le nouveau traité ouvrira également des nouvelles perspectives dans ce domaine.

L.L.D. : En dépit du recul de la France au 4ème rang des partenaires commerciaux de l’Allemagne, les économies des deux pays restent étroitement imbriquées. Quelle est votre perception des atouts pour l’économie allemande d’un approfondissement de ces complémentarités ?

S.E.M.N.M-L. : La France reste le deuxième marché d’exportation de l’économie allemande. En matière d’investissements en France, les entreprises allemandes arrivent en deuxième place, juste derrière les États-Unis. À cela s’ajoute le fait que les dirigeants allemands sont désormais 90% (soit deux fois plus qu’auparavant) à juger la situation économique française satisfaisante selon une étude menée l’été dernier par la Chambre franco-allemande de Commerce et par le cabinet Ernst & Young. 
Tout ceci montre que nos deux économies restent étroitement liées et que la France est toujours un partenaire de première importance pour les entreprises allemandes. Un approfondissement continu des relations économiques n’est pas seulement important pour les deux pays, mais également une nécessité pour un avenir prospère en Europe.
Ce qui intéresse les investisseurs allemands en France, c’est notamment sa grande capacité d’innovation, par exemple dans la chimie, la pharmacie, l’aéronautique, le numérique ou encore l’intelligence artificielle. Le crédit impôt sur la recherche est un atout considérable qui stimule l’intérêt des entreprises à investir dans la recherche en France. Les Français sont en général très bien formés : c’est une chose que j’ai retenue de mes nombreuses discussions avec des entreprises. Une jeune génération désireuse d’entreprendre est en train d’émerger et cherche des moyens de concrétiser ses idées. Ses infrastructures de haute qualité, la forte créativité de ses habitants ainsi que son haut niveau de productivité et de savoir-faire technique des entreprises sont également des points forts de la France.

L.L.D. : Comment accueillez-vous les projets envisagés en ce sens d’une harmonisation des législations en matière de droits sociaux ou de fiscalité des entreprises ? Quelles pourraient être, selon vous, les autres dimensions d’un « espace économique franco-allemand » ?

S.E.M.N.M-L. : Il me semble indispensable de donner des réponses communes à des problèmes partagés. Le marché européen commun est loin d’être achevé. De nombreux obstacles subsistent par exemple en matière de mobilité professionnelle. Aussi, l’harmonisation en matière de fiscalité des entreprises doit avancer. 
Pour cela, il est important de prendre des initiatives à l’échelle franco-allemande et de développer des stratégies communes, comme la France et l’Allemagne l’ont fait à Meseberg cet été. 
Un des objectifs de la déclaration de Meseberg est de mettre en place une véritable convergence fiscale entre la France et l’Allemagne sur l’impôt sur les sociétés. Il ne s’agit pas de taux unifiés, mais d’une convergence de la base d’imposition. Nous soutenons les efforts déployés par la Commission européenne pour introduire rapidement un tel règlement dans l’ensemble de l’Union européenne (UE). Le but est de renforcer le marché intérieur commun en Europe et, partant, d’élargir les perspectives de croissance de nos entreprises au-delà des frontières. 
Afin de garantir que l’Europe et le couple franco-allemand restent compétitifs dans le monde, nous devons investir ensemble dans les secteurs porteurs. C’est pour cela que la mise en place d’un réseau franco-allemand sur l’intelligence artificielle est si importante et également inscrite dans la déclaration de Meseberg. 
Pour donner un autre exemple, la coopération transfrontalière dans le domaine énergétique doit être renforcée. La France et l’Allemagne ont lancé la « Smart border initiative » destinée à optimiser l’utilisation des réseaux électriques dans les régions transfrontalières et à faciliter la mobilité électrique par-delà les frontières. C’est un travail pionnier vers l’unification effective du marché européen de l’énergie. 
L’Allemagne et la France disposent de tous les outils pour relever le défi de la concurrence mondiale. Il n’y a pas lieu de nous lamenter, nous devons simplement agir ensemble !

L.L.D. : Plus d’un an et demi après sa mise en service, la ligne de tramway Strasbourg-Kehl illustre la vigueur des liens transfrontaliers franco-allemands. Comment en caractériseriez-vous l’originalité ? Quels enseignements retenez-vous de votre participation à la Quinzaine franco-allemande organisée en septembre 2018 en Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée ?

S.E.M.N.M-L. : Cet exemple concret du tramway Strasbourg-Kehl illustre parfaitement ce que nous souhaitons avec le nouveau traité, c’est-à-dire améliorer la vie de celles et ceux qui franchissent la frontière tous les jours. En allant au-delà des possibilités actuelles de coopération, nous souhaitons créer des opportunités nouvelles et concrètes pour les transfrontaliers, dans toutes les communes de part et d’autre du Rhin. Que ce soit dans le domaine hospitalier, la petite enfance, la formation professionnelle ou les écoles : nos expériences peuvent aussi servir de modèle et contribuer à un rapprochement que nous voulons européen.
Par conséquent, la coopération ne devrait pas se limiter aux régions frontalières. À l’occasion de la Quinzaine franco-allemande en Occitanie, l’Allemagne s’est présentée pour la première fois dans une région française et a proposé un programme très vaste réunissant plus de 200 événements dans les domaines de la culture, de l’économie, des sciences, de la formation et de l’enseignement. Nous avions pour objectif commun de faire découvrir l’étendue et la richesse des relations franco-allemandes dans une région française non-frontalière. Le succès a été au rendez-vous ! 
La Quinzaine était portée par la société civile : des associations professionnelles, de petites entreprises locales, mais aussi de nombreux jeunes se sont investis dans ce projet et ont mis sur pied un formidable programme particulièrement varié. Ce qui aura frappé tous ceux qui y ont participé, c’est sans nul doute la diversité du programme proposé et l’implication de ses nombreux acteurs. Un grand nombre d’événements organisés dans le cadre de la Quinzaine ont permis d’ouvrir de nouvelles pistes d’initiatives communes que nous allons pouvoir développer.

L.L.D. : À l’occasion de la première intervention d’un chef d’État français devant le Bundestag depuis 2000, le Président Emmanuel Macron a appelé le 18 novembre 2018 à la relance de la construction européenne. En quoi le nouveau traité franco-allemand pourra-t-il, de votre point de vue, participer à cette dynamique ? Quelle réponse celle-ci serait-elle en mesure d’apporter à la défiance des populations à l’égard de l’UE et à la montée des populismes ?

S.E.M.N.M-L. : On parle souvent d’une soi-disant « lassitude » vis-à-vis de l’Europe. Pourtant, les derniers sondages du Parlement européen montrent bien que depuis 26 ans l’adhésion à l’UE n’a jamais été aussi forte en France ! Et elle est encore plus forte en Allemagne, ou 4 personnes sur 5 pensent que notre adhésion à l’UE est une bonne chose. Évidemment, il faut continuer à œuvrer pour une UE encore plus unie, plus forte et plus efficace. Et nos deux pays partagent cette volonté, comme on a pu le constater avec les récentes avancées obtenues dans différents domaines comme la sécurité et la défense et le renforcement de la zone euro. Cette volonté découle de notre histoire commune. Et les différentes rencontres à forte portée symbolique à l’occasion des commémorations du Centenaire de la fin de la Première guerre mondiale ont bien montré à quel point la réconciliation franco-allemande est au centre de la construction européenne.

L.L.D. : Pour décrire la spécificité des relations franco-allemandes au sein de l’UE, la métaphore du « moteur » est préférée en Allemagne à celle du « couple » plus employée en France. Comment analysez-vous-cette différence d’approche et de mentalité ? De quelles marges de manœuvres disposent, selon vous, l’Allemagne et la France pour impulser un nouvel élan au projet d’intégration européenne sans risquer de se voir critiquer par leurs partenaires européens d’imposer un « directoire » ?

S.E.M.N.M-L. : L’Europe se fait à 28, ou, après le Brexit, bientôt à 27. C’est un fait. Mais l’étroite coopération de Berlin et Paris est importante puisque les autres États membres nous attendent. Bien souvent, on me dit que le moteur franco-allemand est « en panne », que nous ne faisons « pas assez ». En revanche, quand on travaille et qu’on met des propositions sur la table, comme on l’a fait l’été dernier avec la déclaration de Meseberg, certains parlent d’une « imposition de direction ». Je reste convaincu que la force des propositions franco-allemandes est cruciale pour que l’Europe puisse relever les défis de demain. Peu importe que vous attribuiez cette force à un moteur en marche ou à un couple harmonieux, la seule chose importante est que cela fonctionne.

L.L.D. : À Meseberg, le 19 juin 2018, la Chancelière Angela Merkel et le Président Emmanuel Macron se sont accordés notamment sur l’institution d’un budget de la zone euro. Quelles avancées pourraient-elles, selon vous, être accomplies en vue de l’approfondissement de l’Union économique et monétaire de l’UE ? Plus largement, comment appréhendez-vous l’impact du Brexit sur les équilibres politiques, économiques et financiers de l’Union ?

S.E.M.N.M-L. : Les conclusions de Meseberg montrent que la France et l’Allemagne partagent la volonté de continuer à développer l’Union économique et monétaire et donc l’euro en tant qu’élément essentiel de la puissance économique de l’UE. L’objectif est de renforcer l’efficacité et la capacité de résistance de la zone euro dans son ensemble. À cet égard, il reste important que les États membres, avec la garantie de finances publiques stables et la mise en œuvre de réformes favorables à la croissance, fassent preuve de responsabilité à leur niveau. 
À l’échelle européenne, nous avons entretemps continué à concrétiser les décisions prises à Meseberg, notamment en approfondissant l’Union bancaire et en améliorant l’efficacité du mécanisme européen de stabilité (MES). Cela comprend un budget commun aux États membres de la zone euro que nous voulons faire évoluer en l’intégrant au budget de l’UE, afin d’aller vers plus d’investissements, une plus grande harmonisation économique, plus de compétitivité et plus de stabilité dans la zone euro. Même après le Brexit, l’UE et la zone euro resteront fortes, je suis confiant sur ce point. Lorsque le Royaume-Uni quittera l’UE en mars prochain, la zone euro générera à elle seule 85 % de la production économique de l’UE.

L.L.D. : Tournée vers les technologies du futur, la coopération franco-allemande est notamment à l’initiative d’un projet d’Agence européenne de l’innovation de rupture. Quelles sont les motivations de ce projet ? Comment cette communauté de vues entre les deux pays se manifeste-t-elle également au plan énergétique et de la lutte contre le réchauffement climatique ? Au-delà, comment la mise en commun des capacités humaine, financière et technique allemandes et françaises est-elle, selon vous, appelée a être accrue ?

S.E.M.N.M-L. : Le monde se transforme chaque jour sous nos yeux. Pour pouvoir faire face aux défis de demain, nous devons nous montrer inventifs et ouverts à la nouveauté. C’est le seul moyen de préserver la prospérité de nos pays. 
La recherche et l’innovation sont donc des clés fondamentales. La promotion des technologies d’avenir est l’un des principaux axes de la coopération franco-allemande en recherche. Il s’agit en particulier de saisir les perspectives offertes par la numérisation et de les utiliser pour l’économie et la société. L’intelligence artificielle joue un rôle central à cet égard. C’est pourquoi nos deux pays ont adopté des stratégies nationales pour développer la recherche et la coopération dans ce domaine essentiel pour l’avenir. 
Le changement climatique est un autre défi de taille. Nous pouvons tous en observer les conséquences dans le monde entier. La France et l’Allemagne estiment toutes deux qu’il est urgent de mettre en œuvre les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat et de façonner la transition énergétique en concertation avec leurs partenaires européens. Elles ont donc inscrit la recherche sur l’énergie, le climat et le développement durable dans leur programme de recherche. En octobre 2018, nos deux pays ont notamment lancé un appel à projets bilatéraux pour la recherche et le développement dans le domaine de l’énergie durable. 
Nous voulons créer un paysage de recherche capable de réagir avec rapidité et efficacité aux nouveaux enjeux et défis. On ne peut pas forcer l’innovation, mais on peut créer un cadre qui la favorise. Pour ce faire, il faut continuer à renforcer nos systèmes nationaux de soutien qui fonctionnent bien. La France et l’Allemagne misent notamment sur le soutien aux innovations de rupture. Elles le font au niveau national mais souhaitent également mettre en commun leurs efforts à l’échelle bilatérale et européenne, par exemple avec le nouveau programme cadre de recherche et un futur Conseil européen de l’innovation. L’objectif est de traiter des défis communs et mondiaux qui demandent des réponses radicalement nouvelles. La France et l’Allemagne assument leur responsabilité à cet égard et travaillent main dans la main pour construire l’avenir.

L.L.D. : Au cœur des débats actuels au sein de l’UE et entre Berlin et Paris, figure la création d’une « Europe de la défense ». Trente ans après la création de la Brigade franco-allemande, comment envisagez-vous la perspective de la constitution d’une « armée européenne souveraine » ? Au regard de la mise en place d’une Coopération structurée permanente (CSP) européenne, quels partages de puissance militaire devrait-elle, selon vous, induire par exemple en matière de dissuasion nucléaire ? Plus largement, quelles problématiques supposerait-elle de surmonter au plan de la culture décisionnelle, opérationnelle et stratégique, notamment entre l’Allemagne et la France ?

S.E.M.N.M-L. : L’armée européenne évoquée par le Président Macron (« une vraie armée européenne ») est un objectif à très long terme. La Chancelière Merkel a ainsi indiqué devant le Parlement européen que nous « devrions élaborer une vision permettant de créer un jour une véritable armée européenne » qui ne remette cependant en aucun cas en cause le partenariat transatlantique de sécurité. Bien au contraire. L’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) doit profiter des efforts européens. Il s’agit de mutualiser les forces européennes, d’améliorer la répartition des charges au sein de l’Alliance et d’accélérer les prises de décisions européennes. Pour l’Allemagne, préserver le rôle du Parlement est décisif dans ce contexte. 
Un pas important dans cette direction consiste à améliorer la coopération dans l’armement et le domaine militaire à tous les niveaux, ainsi qu’à mieux coordonner les capacités et les moyens. Ces derniers temps, il y a justement eu quelques belles réalisations communes en la matière.
Avec la Coopération structurée permanente (CSP), née d’une proposition franco-allemande, des lacunes sont en train d’être comblées grâce à 34 projets différents menés dans les domaines de la formation, des capacités et des opérations. La France et l’Allemagne sont présentes dans nombre de ces projets. Nos deux pays s’attachent en outre à faire du Fonds européen de défense un succès. Un dispositif est en cours d’élaboration afin de mieux coordonner notre planification militaire grâce à un développement et une acquisition plus efficaces des capacités européennes (revue annuelle coordonnée de défense autrement désigné sous l’acronyme CARD). Dans le cadre de l’initiative européenne d’intervention, que nous souhaitons associer aussi étroitement que possible à la CSP, la France et l’Allemagne agissent de concert. Tout ceci lie toujours plus nos forces armées et contribue à l’émergence de la « culture stratégique européenne » souhaitée par le Président Macron.

L.L.D. : La Stratégie pour les Balkans occidentaux présentée par la Commission européenne le 6 février 2018 a relancé le débat sur la question des relations avec la Turquie et, dans une plus large mesure, d’une remise à jour de la politique de voisinage de l’UE. Comment appréhendez-vous ces enjeux ? Quelles lignes de convergence votre pays défend-il avec la France, notamment en ce qui concerne l’avenir de la coopération entre l’UE et la Russie ? À l’inverse, quel regard portez-vous sur les dissensions récentes au sein de la relation transatlantique ?

S.E.M.N.M-L. : La politique d’élargissement de l’UE a marqué de manière décisive la transformation de nombreux États européens. La perspective d’adhésion s’est révélée être une incitation puissante au processus de réforme dans les pays candidats. En ce qui concerne la Turquie, nous attendons des progrès en matière de liberté de la presse et d’indépendance judiciaire. 
La Russie est un partenaire à la fois central et difficile de l’UE. Sur la Russie, je vois une réelle convergence avec l’approche du Président Macron : il faut parler avec Moscou, tout en étant ferme vis-à-vis des comportements inacceptables. L’Allemagne et la France travaillent en étroite concertation dans le cadre du « format Normandie » pour trouver une solution viable au conflit en Ukraine. La mise en œuvre cohérente des accords de Minsk constitue le fondement de la résolution du conflit et la condition préalable aux progrès avec la Russie.
Les relations transatlantiques reposent sur des valeurs communes et des expériences historiques. Elles reposent sur des intérêts communs et sur nos liens politiques, économiques et sociaux traditionnellement étroits. L’Europe et les États-Unis sont et resteront des partenaires indispensables.
Par conséquent, nous devrions faire tout ce qui est en notre pouvoir pour continuer à entretenir des relations économiques mutuellement bénéfiques entre l’UE et les États-Unis. Personne ne peut avoir intérêt à une spirale de conflits commerciaux. Dans l’ensemble, il est dans l’intérêt mutuel d’intensifier le dialogue transatlantique et d’approfondir la coopération concrète, même dans des domaines tels que l’énergie ou la cybersécurité.

L.L.D. : Lors de son discours devant le Bundestag, le Président Emmanuel Macron a plaidé en faveur de la « mise en commun », par chacun des États membres, de « sa capacité de décision, [de] sa politique étrangère, migratoire ou de développement. Quelles mesures votre pays préconise-t-il à cet égard en matière de gestion des flux migratoires ? À travers quelles initiatives l’Allemagne et la France pourraient-elles davantage coordonner leur action en matière d’aide au développement ? Enfin, comment appréhendez-vous ce partage de responsabilités alors que la France sera après le 29 mars 2019 le seul pays de l’UE à disposer d’un siège au Conseil de sécurité des Nations unies ?

S.E.M.N.M-L. : Concernant le défi des migrations, l’analyse tant française qu’allemande se fonde sur la nécessité d’une réponse commune européenne. Il faut réformer le système d’asile européen, le rendre plus efficace, en temps de crise également, insister sur la solidarité et la responsabilité tout en soulageant les pays d’arrivée initiale. La France et l’Allemagne coopèrent étroitement avec tous les autres pays membres dans ce domaine et pour promouvoir ces objectifs au sein de l’UE.
En tant qu’UE, nous voulons parler d’une seule voix. À l’occasion du mandat de l’Allemagne au Conseil de sécurité des Nations unies pendant les deux prochaines années, nous nous sommes fixés avec la France un programme étroitement coordonné pour nos présidences respectives, en mars et en avril 2019.

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