Samedi 16 Novembre 2019  
 

N°123 - Troisième trimestre 2018

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2018, un centenaire pour l’avenir

Par M. Joseph ZIMET,
Directeur général de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale

2018 marque l’aboutissement du centenaire de la Première Guerre mondiale, mais doit également être vue comme un nouveau départ. Le Président de la République avait annoncé le 10 novembre 2017, à l’issue de l’inauguration du premier historial franco-allemand, au Hartmannswillerkopf, ce qu’en seraient les principaux piliers.

« L'année 2018 nous rappellera que rien de grand ne se fait sans main tendue ; du monde entier, les représentants des combattants de la Grande Guerre viendront ici en Europe honorer leurs morts et célébrer la paix », avait-il alors déclaré. Ainsi, le 9 avril, le Président français et le Premier Ministre portugais se sont rendus à Richebourg, à La Couture, à Arras et à Lille pour commémorer le centenaire de la bataille de la Lys. Le 24 avril, nous avons inauguré à Villers-Bretonneux le Centre Sir John Monash, remarquable centre d’interprétation de l’engagement australien dans la Grande Guerre, et le lendemain nous avons célébré la cérémonie de l’aube des cent ans après la bataille qui s’était déroulée sur le même site. Toute l’année, des soldats américains marcheront sur les traces de leurs prédécesseurs, en particulier le 27 mai à Bois-Belleau (département de l’Aisne), bataille fondatrice pour le corps des Marines, et le 22 septembre à Saint-Mihiel (département de la Meuse). Le 30 juin, c’est dans les Vosges que les Premiers ministres tchèque et slovaque sont venus se rappeler la remise du drapeau aux légions tchécoslovaques par le Président Poincaré, prélude à la reconnaissance de l’État dont ils sont les héritiers. Le 8 août, une cérémonie internationale a rassemblé Français, Britanniques, Australiens, Canadiens, Américains et Allemands autour du souvenir de la bataille d’Amiens, qui avait confirmé l’ascendant alors pris par les Alliés.

Dans le discours qu’il avait prononcé à l’occasion de l'inauguration de l'Historial franco-allemand de la guerre 14-18, le Président Emmanuel Macron avait également ajouté : « J'inviterai très prochainement les dirigeants des pays jadis en guerre à se retrouver le 11 novembre 2018 à Paris ». 
Couronnant cette année 1918 qui a vu la fin des combats sur le front occidental, ce grand rendez-vous international sera un moment de recueillement et d’hommage dans le cadre de la traditionnelle cérémonie à l’Arc de triomphe, rehaussée de lectures et de moments musicaux avant un discours du Président de la République qui visera à en tirer les leçons morales et politiques. Il s’agira tout autant d’un rendez-vous tourné vers l’avenir et l’action, car à cette cérémonie succèdera l’ouverture du Forum de Paris sur la Paix, qui a pour objectif de rassembler individus et institutions reflétant la diversité de notre monde, engagés en faveur du multilatéralisme et de l’action collective, à l’heure où s’accroissent les tensions, les mouvements populistes et la concurrence entre puissances. Le Forum de Paris aura pour mission de faire avancer la paix par une meilleure gouvernance mondiale sur cinq thèmes généraux : paix et sécurité ; environnement ; développement durable ; numérique ; et économie inclusive.
Le Président Emmanuel Macron avait précisé au Hartmannswillerkopf «… mais la réconciliation est aussi nationale. C'est pourquoi autour du 11 novembre 2018, je me rendrai dans les territoires qui furent meurtris par la guerre et qui aujourd'hui sont meurtris par la crise ». Du 4 au 9 novembre, il aura en effet parcouru  le Grand Est et les Hauts-de-France, de Strasbourg à la Somme, alternant moments mémoriels et séquences socio-économiques pour mettre en avant différents aspects du conflit parfois négligés tout en revenant sur les hauts lieux du sacrifice et du souvenir. Le Premier Ministre Édouard Philippe aura également remit en perspective l’ampleur des souffrances et de l’engagement de l’ensemble de la nation par un déplacement dans « un département de l’arrière » pour donner un coup de projecteur sur quelques-uns des innombrables projets relatifs à la Grande Guerre qui ont été portés par des associations, des collectivités locales ou des établissements scolaires sur l’ensemble du territoire et à l’étranger.

Comprendre et transmettre
Car à côté des grands rendez-vous du programme commémoratif dont je viens de parler, le Centenaire représente un extraordinaire moment de réappropriation par les citoyens, les familles et les collectivités, et de transmission d’un événement sidérant dont l’on n’a pas fini d’éprouver les effets et les ramifications. La Mission du Centenaire aura donc labellisé cette année plus de deux mille projets (concerts, expositions, conférences, projets pédagogiques, cycles commémoratifs, publications, etc.) drainés par ses comités départementaux et académiques et par nos postes diplomatiques à l’étranger.
Enfin, le Président Emmanuel Macron avait indiqué : « nous rappellerons au long de l'année qui vient l'action de Georges Clemenceau, modèle d'engagement qui refit la cohésion nationale et rendit à la France son énergie au moment où elle vacillait ». Cette initiative présidentielle donne l’occasion de redécouvrir la richesse et l’ampleur d’un personnage parfois obscurci par sa radicalité et par la mauvaise presse entretenue par les nombreux ennemis qu’il n’eut pas peur de se faire en s’écartant de la routine et des conventions. Sa défense de la laïcité et de la République, sa rigueur d’homme d’État, son engagement de chef de guerre, la hauteur de son verbe et son amour des arts sont donc déclinés depuis le début de l’année et l’inauguration, le 13 juin 2018, du musée aménagé dans la maison natale du Tigre à Mouilleron-en-Pareds (Vendée), à travers nombre d’expositions, bientôt une au Panthéon, de publications, dont un remarquable dictionnaire dans la collection Bouquins (éd. Robert Laffont), ou de réalisations audiovisuelles, comme sur Arte à propos de son amitié avec Monet, et sur le site www.clemenceau2018.fr.
Le 11 novembre sera donc une forme de conclusion, nonobstant sa lecture ouverte vers l’avenir, pour répondre à la perception commune, au moins en France, de ce que cette date incarne la fin de la guerre, en attendant les traités de paix, et des souffrances, voire le retour des soldats dans leurs familles, qui n’a pourtant pas été immédiat. Cette chronologie n’est cependant pas partagée par tous les belligérants, non seulement parce que la guerre ne s’est pas arrêtée partout au même moment, car le front occidental n’était pas le seul, mais aussi parce que la fin même de la guerre a ouvert, dans nombre de régions du monde, la voie à un nouveau cortège de violences et de ruptures.
Effectivement, les combats ont parfois cessé avant. En Russie d’abord, avec l’armistice russo-allemand de Brest-Litovsk le 15 décembre 1917. Mais aussi avec le premier armistice scellant la victoire des Alliés, contre la Bulgarie le 29 septembre 1918, puis contre l’Empire ottoman le 30 octobre et contre l’Autriche le 3 novembre. Nous souhaitons remettre ce Front d’Orient en lumière, car il s’agit d’un épisode de la Grande Guerre où la France a été pleinement engagée et le plus souvent à l’initiative, jusqu’à l’offensive victorieuse lancée le 15 septembre 1918 par le général Franchet d’Espérey, et où les soldats ont souffert au moins autant que sur le front occidental, contrairement à ce que laisse penser la formule « jardiniers de Salonique » employée par Clemenceau. Le centenaire de l’armistice de Salonique a été dignement commémoré dans le cimetière de Zeïtenlick, où sont rassemblées les dépouilles de plus de 8 000 soldats français, 8 000 serbes, 500 russes, 1 750 britanniques et 3 500 italiens.
Au-delà, c’est une période de désordres multiples qui s’installe au moins jusqu’en 1923 : troubles révolutionnaires en Allemagne et en Autriche-Hongrie, guerre civile en Finlande, en Irlande et en Russie, guerre d’indépendance lettone, guerres soviéto-polonaise et gréco-turque, soulèvements au Proche-Orient, en Inde, en Chine et en Corée… Il n’est pas question de prolonger le Centenaire pour autant. Encore une fois, l’épisode est clos pour les Français, moyennant toutes les traces et les traumatismes qu’il va laisser, l’influence considérable qu’il va exercer dans la durée sur la société, l’économie et la culture françaises. Mais il nous faudra rappeler cette réalité internationale et la persistance de la violence dans le monde d’après-guerre. Ce fut en particulier le thème d’une importante exposition au musée de l’Armée intitulée : À l’est, la guerre sans fin – 1918-1923.
Et ces traces et ces traumatismes, qui ne concernent pas seulement la France, il faut aussi les identifier, les examiner, comprendre comment ils nous travaillent encore. Et comment l’on peut vraiment sortir de la guerre, comment construire la paix. C’est l’axe de réflexion qui a animé la conférence Gagner la paix - La fin de la Première Guerre mondiale entre histoire, mémoire et enjeux contemporains qui s'est tenu à Berlin les 11 et 12 octobre. Fruit des décisions du Conseil des ministres franco-allemand du 13 juillet 2017 (« organiser une Conférence conjointe en 2018 pour commémorer le centenaire de la fin de la Première Guerre Mondiale et discuter sa signification pour le présent »), elle s’inscrit dans une démarche interdisciplinaire qui entend faire dialoguer scientifiques de diverses disciplines, intellectuels, journalistes, praticiens et acteurs actuels de la paix et du règlement des conflits de différentes régions d’Europe et au-delà.
Cette manifestation est l’une de celles qui concrétisent l’importante dimension franco-allemande qui imprègne nombre d’autres événements du Centenaire. Les commémorations ont en effet été abordées dans une optique de réconciliation, qui peut être considérée acquise dans une large mesure, au moins en ce qui concerne la France et l’Allemagne aujourd’hui, mais qui gagne à être rappelée et approfondie, tant les contre-exemples abondent de conflits non ou mal résolus et dont les racines restent vivaces. L’entreprise n’en est pas aisée pour autant, car les mémoires de guerre sont nécessairement dissemblables, même entre anciens alliés d’ailleurs. C’est là tout le sens de l’historial franco-allemand du Hartmannswillerkopf souligné par le Président de la République lors de son inauguration : « Parce qu’il ne suffit pas de se souvenir ! Il faut essayer d’apprendre ». 

Europe et jeunesse
Nous sommes donc convenus avec nos partenaires allemands de placer ces commémorations sous les auspices de l’Europe et de la jeunesse. Aussi la principale manifestation conclusive de ce cycle se tiendra-t-elle à Berlin avec la réunion pendant une semaine de 400 jeunes de France, d’Allemagne, du reste de l’Europe et de son voisinage, qui réfléchiront sur le sens de la Première Guerre mondiale et de la paix en Europe et dans le monde, que rejoindront 100 « ambassadeurs pour la paix » de lycées français et allemands qui auront travaillé sur les mêmes thèmes pendant l’année, pour formuler « cent idées pour la paix » qu’ils remettront symboliquement aux dirigeants français et allemand le 18 novembre, jour du deuil en Allemagne.
Ce projet illustre encore une fois la volonté d’œuvrer pour l’avenir. Si le Centenaire a une fin programmée, son ambition est de ne pas avoir simplement marqué un anniversaire, mais d’avoir travaillé sur son sens et d’en tirer des conséquences. La Mission achèvera son mandat en retraçant le bilan de son activité dans trois directions principales.
La jeunesse a été un fil rouge des commémorations et a vu la mise en œuvre d’une action pédagogique d’ampleur. La Mission a souhaité, dans un dialogue entre passé et présent, associer les élèves aux grands temps forts commémoratifs, comme moments propices à l’incarnation de la mémoire et à sa transmission. Plus de 2 000 projets ont par ailleurs irrigué la vie scolaire au cours des cinq années passées. Les comités académiques du Centenaire, déjà mentionnés, ont impulsé et coordonné l’action pédagogique sur l’ensemble du territoire national. Les réseaux des établissements français à l’étranger – de l’Agence française de l’Enseignement à l’étranger (AEFE) et de la Mission laïque française (MLF) – ont par ailleurs mis à disposition des équipes éducatives des référents spécifiques pour suivre, présenter et coordonner les dossiers de valorisation des projets pédagogiques. Certains de ceux-ci ont permis de confronter les mémoires nationales par des échanges fructueux entre élèves et classes françaises, néo-zélandaises, slovaques ou britanniques. L’occasion du bilan quantitatif et qualitatif de toutes ces initiatives se présentera à l’occasion des Assises pédagogiques du Centenaire qui se tiendront en mars 2019 à Bordeaux.
Sur le plan des connaissances aussi, la Mission du Centenaire s’est également appliquée à informer le grand public et à assurer la diffusion des connaissances sur la Grande Guerre, en particulier à travers le portail www.centenaire.org et son espace scientifique, mais également en encourageant, soutenant et faisant connaître les nombreuses initiatives en matière de recherche, d’échanges et de publications. Elle s’est appuyée pour cela sur les travaux d’un conseil scientifique pluridisciplinaire, composé de personnalités qualifiées et de chercheurs français et étrangers spécialistes de la Première Guerre mondiale, et présidé par l’historien Antoine Prost, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Paris I, spécialiste de l’histoire sociale du XXème siècle. À l’approche du terme de cette période extrêmement riche en la matière se posera la question de l’empreinte scientifique du Centenaire. Il est certain que la recherche et les lectures historiques de la Première Guerre mondiale avaient déjà sensiblement évolué au cours des années précédant ce dernier. Il ne semble du moins pas douteux que ce dernier ait contribué à accélérer et à faire mieux connaître ces évolutions. Pour s’en assurer, il a été demandé à une équipe scientifique de l’historial de Péronne de préparer un bilan de cette activité, qui sera discuté lors d’un colloque en juin 2019.

Maintenir l’histoire mémorielle
Enfin, afin que les cérémonies et manifestations du Centenaire n’aient pas été un feu de paille pour des territoires « meurtris par la guerre et […] par la crise » comme il a déjà été dit, une attention constante a été portée au tourisme de mémoire et aux conditions nécessaires pour s’assurer de son caractère durable. Nombre d’équipements ont été inaugurés au cours du Centenaire, espaces muséaux ou centres d’interprétation notamment, ne serait-ce que pour permettre au visiteur de passage l’accès au sens des événements et de leurs marques dans le paysage, mais aussi pour l’attirer et structurer son parcours. Sans doute les commémorations ont-elles été l’occasion d’un regain de fréquentation des sites de mémoire, qui ne persistera peut-être pas au même niveau, mais elles ont fait prendre conscience de la richesse de ce patrimoine et de son potentiel d’attractivité. Un contrat de destination Grande Guerre a été conclu entre l’agence Atout France et plusieurs partenaires du Centenaire pour cristalliser l’intérêt pour ces destinations. Une étude a été commanditée dans ce cadre afin de mesurer les retombées économiques du Centenaire, mais aussi de nature sociales, sociétales, pédagogiques, civiques, culturelles, d’image et de notoriété… et d'en apprécier l’impact économique territorial.
Au terme de ce parcours qui aura soulevé l’enthousiasme et la passion de ses nombreux acteurs, la dimension diplomatique en transparaît sans doute aisément. Même si nombre de blessures ne sont pas cicatrisées, même un siècle après, d’anciennes nations en guerre ont pu se retrouver pour partager l’hommage aux sacrifices passés et revenir sur le sens et les conséquences d’une tragédie d’échelle mondiale, qui a elle-même significativement contribué à rétrécir le monde. La concurrence des mémoires est elle-même une invitation à cerner les différences de perception qui peuvent aussi bien encore diviser qu’être partagées. Le Centenaire a rappelé et ranimé des liens anciens. Les adversaires ne sont plus les mêmes, mais le souvenir des anciens combats se retrouve dans ceux qu’il faut encore mener, collectivement, dans un monde dont la fragilité et l’instabilité sont redevenues plus sensibles.

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