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Troisième trimestre 2018

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L’Union européenne : Horizons 2019

Par M. Eurgène BERG,
Ancien ambassadeur, conseiller diplomatique à la rédaction de La Lettre Diplomatique

Face aux désordres du monde, et alors que l’on assiste à bien des évolutions – parfois stupéfiantes – sur la scène internationale, l’Europe veut-elle s’affirmer ou rester sur la défensive ? Question traditionnelle, qui à l’occasion du sommet de Salzbourg des 20 et 21 septembre, a revêtu une véritable urgence. Nous vivons « un moment décisif pour l’avenir de notre Europe » a déclaré le Président Emmanuel Macron dans son discours au Parlement européen le 17 avril 2018. 

De fait, avec les migrants, le Brexit (on trouvera sur ce sujet dans le Rapport Schumann sur l’Europe 2018, dont nous parlons en fin de chronique, une étude détaillée de Jean-Claude Piris) ou encore les enjeux de sécurité, l’Union traverse une des crises les plus aigues de son histoire. Ce, au moment où la Russie s’est renforcée, la Chine est devenue conquérante et alors que le Président américain Donald Trump souffle sans arrêt le chaud et le froid déclarant sans cesse que l’Union européenne (UE) a été créée pour « piller » les États-Unis. 
Pourtant, l’élection du Président français Emmanuel Macron avait pleinement rassuré les pro-européens. Ils y virent un coup d’arrêt à la vague populiste qui avait déferlé sur l’Europe et furent confortés par son discours-programme prononcé à la Sorbonne, le 26 septembre 2017, dont il a repris les grandes lignes et précisé les contours dans son discours aux ambassadeurs, le 27 août 2018. Outre un plaidoyer pour un renforcement significatif de la zone euro, le chef de l’État français s’est prononcé en faveur d’une Europe protectrice face aux menaces extérieures, d’un contrôle renforcé aux frontières et davantage engagé sur le plan social. Paris a également appelé de ses vœux une doctrine de défense, la création d’une force d’intervention, des progrès dans le domaine des industries de défense, ainsi qu’un budget commun en 2020. 
Mais pour le moment, les avancées concrètes se font attendre. La France reste pratiquement seule au Sahel. Les résultats des élections législatives en Italie du 5 mars 2018, et celles en Hongrie du 8 avril suivant, après celles en Autriche du 15 octobre 2017, ne permettent pas d’avancer avec détermination sur la voie d’un approfondissement. La nouvelle conjoncture politique allemande a rendu la Chancelière Angela Merkel, qui n’a plus les coudées franches, encore plus prudente. Le Président Donald Trump croise le fer dans le domaine commercial, reprochant à l’UE le niveau élevé de taxation sur les importations d’automobiles américaines (10%) alors que le niveau américain pour les véhicules européens n’est que de 2,5%. Or, le temps presse, les élections européennes de mai 2019 verront-elles l’arrivée de nouveaux députés acquis aux visions résolument ambitieuses du Président français ou se solderont-elles par l’addition des immobilismes ou, plus encore, par l’arrivée en force des populistes de toutes obédiences ? Déjà, ce scrutin paraît symbolisé par le choix entre Emmanuel Macron et le Premier Ministre hongrois Viktor Orban. Les dirigeants européens sont-ils en mesure de faire valoir auprès de leurs électeurs, comme de l’opinion mondiale, des résultats tangibles et encourageants ?

L’UE face à cinq grands défis
Le premier défi auquel fait face l’UE a trait à la délimitation de son périmètre et à son identité. La solidarité européenne s’effrite sur la question du Brexit, qui se heurte toujours à la question de la frontière irlandaise, à l’avenir des relations après 2020 et alors que l’Espagne vient de soulever la question de Gibraltar. Aucune clarification n’est intervenue sur la question de la candidature d’adhésion à l’UE de la Turquie. La Commission vient de proposer d’ouvrir des négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine en dépit du chaos qui persiste dans les Balkans. Ainsi, alors que les négociations d’adhésion continuent avec la Serbie et la Macédoine, la perspective d’une UE à 31 à l’horizon 2025 se précise malgrès tout. À l’avenir, les candidatures du Kosovo et de la Bosnie-Herzégovine pourraient être envisagées. Pourtant, le Président Emmanuel Macron, a fait clairement savoir dans son discours au Parlement européen, que l’UE devait d’abord se réformer avant d’envisager de s’étendre.
Dans son article consacré aux frontières européennes, un des coordinateurs du Rapport Schuman sur l’Europe 2018, M. Thierry Chopin, professeur associé à l’Université catholique de Lille, esquisse en reprenant bien des conceptions qui ont été émises par divers responsables européens au cours des dernières décennies, quelques pistes en distinguant trois ou quatre échelles de référence dans le niveau de solidarité à établir entre les différents pays européens.
- Tout d’abord, un cercle périphérique, le plus large, qui correspond au voisinage de l’Union auquel la Turquie – on le verra plus avant, la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et aussi les trois pays du Caucase du Sud (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie) pourraient être associés, s’ils y trouvaient intérêt. Ceci rendrait nécessaire d’harmoniser les règles entre l’UE et l’Union économique eurasiatique (UEEA), ce que le Président russe Vladimir Poutine avait demandé aux Européens en janvier 2014, avant que n’éclate la crise ukrainienne.
- Ensuite, un espace économique européen de 37 à 38 membres. Véritable mammouth, celui-ci comprenant les 27 membres actuels de l’UE sans le Royaume-Uni, mais avec les pays menant actuellement des négociations d’adhésion (Serbie et Monténégro), ceux auxquels il est proposé d’en ouvrir (Albanie et Macédoine), ainsi que les pays qui pourraient s’y joindre après 2025 (Kosovo et Bosnie), soit une UE à 33 – dont on se demande vraiment comment elle pourrait œuvrer sans réforme profonde de ses règles de fonctionnement et institutions (règle de l’unanimité en matière fiscale et sociale, composition de la commission, un membre par État, nombre des parlementaires européens, gestion des divers fonds…). 
À cette Union se joindraient en plus les membres de l’Espace économique européen (EEE), l’Islande, un moment tentée par l’adhésion à l’UE, le Liechtenstein et la Norvège. Le Royaume-Uni pourrait trouver sa place dans cet ensemble, après la réforme de l’EEE et à l’issue de la période transitoire fin 2020. Resterait à statuer sur le cas de la Suisse engagée dans une coopération à la carte avec l’UE et sur celui de la Moldavie, le plus pauvre des pays européens. Un tel espace économique recouperait pratiquement (en dehors des micro-États Andorre, Monaco et Saint-Marin) le périmètre du Conseil de l’Europe avec ses 47 membres actuels. On touche là du doigt l’imbrication des différentes organisations européennes, produit de l’histoire, sans qu’il n’ait jamais été envisagé de rationnaliser cet ensemble au combien disparate.
- Enfin, il resterait à examiner dans quelle mesure l’Europe pourrait, afin de répondre aux défis de l’e-économie (celle de l’information et du savoir) constituer un noyau de solidarités renforcées dans les domaines économique et financier, de l’harmonisation fiscale et sociale, de la sécurité et de la défense. Un redoutable défi qu'analyse Christian de Saint Etienne2. Tout l’enjeu est de constituer l’Europe de la souveraineté, que le Président Emmanuel Macron appelle de ses vœux. S’agira-t-il de solidifier un noyau de 9 à 10 membres comme il le préconise ou de s’en tenir à la zone euro qui, on le sait manque tant d’homogénéité que de cohésion ? Bien d’autres modèles de solidarités renforcées sont possibles, sans même évoquer l’étroite coopération militaire franco-britannique régie par les accords de Lancaster House, qu’il conviendra également de mettre à la page.
Le deuxième défi porte sur l’euro. L’Allemagne, les Pays-Bas, comme les pays du Nord sont de plus en plus réticents vis-à-vis de l’idée avancée par le chef de l’État français d’un budget propre à la zone euro. À leurs yeux, celui-ci serait de nature à gonfler les dépenses de transfert en faveur des pays débiteurs. La nomination d’un ministre des Finances de la zone euro se heurte, quant à elle, aux réticences de l’Allemagne où l’entrée en force du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) au Bundestag a durci les positions des partis. Personne aussi ne parle plus sérieusement de la création d’un parlement spécifique. Berlin considère d’ailleurs que ces réformes d’ampleur nécessiteraient une modification des traités existants, ce qui, dans les circonstances actuelles, semble mission impossible. En fait, l’Allemagne ne serait prête qu’à élargir le Mécanisme européen de stabilité (MES) en un Fonds monétaire européen. Il en va de même s’agissant de la question du rapprochement des normes fiscales et sociales comme la taxation des géants du numérique qui se heurte à un tir de barrage de l’Europe du Nord, rangée derrière les Pays-Bas, le Luxembourg et l’Irlande.
Le troisième défi porte sur la circulation des personnes qui oppose frontalement Europe de l’Ouest et Europe de l’Est, tout en imposant une lourde charge aux pays d’accueil du Sud (Grèce, Italie, Malte). L’absence d’une politique commune en matière de migration et d’asile se fait sentir. Le Président Emmanuel Macron souhaite, pour sa part, la création d’un Office européen de l’asile et d’une police européenne des frontières, ce qui, a priori, ne devrait pas poser trop de problèmes.
Le quatrième défi porte sur l’Union de la sécurité, dont les missions, outre une coopération accrue en matière de défense, devraient comprendre la lutte contre le terrorisme, la protection des infrastructures critiques, le contrôle des frontières extérieures, la cyberdéfense. La France s’est prononcée pour une Europe qui fût protectrice face aux menaces extérieures, dans le contrôle renforcé aux frontières et sur le plan social. Elle appelle également de ses vœux une doctrine de défense, la création d’une force d’intervention, des progrès dans le domaine des industries de défense, ainsi qu’un budget commun en 2020. Il a été d’ores et déjà décidé que sur la base d’une « coopération structurante », France et Allemagne, rejoints par quelques pays, devront aboutir à la réalisation en commun d’équipements militaires majeurs : avions de combats, drone, chars lourds et système de combat aérien du futur. 
Pour le moment, la France reste assez seule au Sahel dans les opérations dures. L’Allemagne a certes consenti à envoyer ses soldats au Mali, mais dans des activités de formation et dans le Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Elle s’en tient toujours à sa ligne prudente : un récent sondage de la chaîne de télévision allemande ZDF indique que 78% des Allemands étaient opposés aux frappes occidentales en Syrie. 
« L’Europe de la défense aujourd’hui c’est un impératif. Nous ne pouvons pas nous abriter éternellement derrière le paravent américain » avait déclaré le 27 août 2018 le Président Emmanuel Macron lors de la 26ème Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices. La Ministre de la Défense, Mme Florence Parly, lui a fait écho, le 9 septembre suivant, aux Universités d’été de la défense, en prônant une « autonomie stratégique » européenne tout en veillant à bien réaffirmer que « l’Alliance atlantique reste le pilier de la sécurité atlantique ». Sur le plan opérationnel, neuf pays européens ont rejoint l’initiative européenne d’intervention (IEI), destinée à créer une « culture stratégique » entre ses membres. D’ores et déjà un Fonds européen de défense (FED), doté de 13 milliards d’euros, a été mis sur pied.
La dernière porte sur la démocratie et les valeurs de l’Europe. Bruxelles, comme la France, l'Allemagne et les pays du Benelux, ne savent pas vraiment comment faire face aux positions des démocraties dites « illibérales », dont les dirigeants bénéficient d’un large soutien, comme l’a prouvé la réélection, le 8 avril 2018, du Premier ministre hongrois Viktor Orban, leur chef de file. La Commission a certes actionné la procédure de mise en œuvre de l’article 7 contre la Pologne et le Parlement l’a préconisé le 12 septembre dernier contre la Hongrie. Si cette procédure, dite de « l’arme atomique était menée à son terme, cette dernière se trouverait privée de son droit de vote. Mais toute décision en la matière exige un vote à l’unanimité. 
Aussi, dans le cadre des discussions du futur budget de l’UE pour la période 2021-2026 (d’un montant de 1 230 milliards d’euros, soit 1,1% du PIB de l’Union), la Commission envisage de faire dépendre les versements des fonds de cohésion et des fonds régionaux du respect par les pays bénéficiaires des normes démocratiques fixées dans les traités et, au premier chef, dans le domaine de l’indépendance de la justice. Ce qui augure de débats animés au sein des instances communautaires…

Un bilan d’étape de la construction européenne
La construction européenne a fait l’objet d’un nombre incalculable d’ouvrages qui cherchent à décrire ce processus si complexe qui comporte plusieurs niveaux et facettes, tout en rendant compte de ses derniers développements.
Dans leur ouvrage au titre éponyme3, Guillaume Courty et Guillaume Devin la décrivent à travers trois catégories d’acteurs. L’impulsion gouvernementale reste le carburant principal de la machine européenne. C’est celle des principaux acteurs, qui sont loin de se réduire aujourd’hui à la France, à l’Allemagne, au tandem franco-allemand ou au noyau des Six pays fondateurs d’origine. La constitution de majorités au sein du Conseil européen et des Conseils des ministres donne lieu à de permanentes discussions ou marchandages. 
Puis intervient la dynamique des institutions communautaires, dont le nombre et la complexité sont allés croissants au cours des décennies : Commission, Parlement, Cour de justice, Eurogroupe, Président du Conseil européen, Président de la Banque centrale européenne, Haut-Représentant pour les Affaires extérieures. 
La troisième catégorie d’acteurs, la moins connue, la plus hétérogène, regroupe les différents intérêts : professionnels, sociaux ou catégoriels. C’est d’ailleurs avec cette dernière catégorie que l’on est passé du communautaire à l’« européen » par la fusion des divers intérêts socio-économiques qui participent à la construction européenne par le bas. De même, s’est constitué un système politique autonome qui s’est détaché de celui des États, bien qu’il en dépende encore largement. 
Pourtant, malgré tous les efforts d’associer le « peuple européen », notion plus virtuelle que réelle, aux divers processus de décision ou même de consultation, l’Europe reste le domaine réservé d’un personnel autonome et spécialisé : lobbyistes, personnel politique spécialisé, diverses catégories d’experts y jouent l’essentiel de la partition. Le peuple européen en est encore absent, ce qui un des éléments alimentant euroscepticisme et populismes. L’Europe est néanmoins devenue un symbole, la multiplication des usages (drapeau à douze étoiles arboré lors des opérations de maintien de la paix, hymne, journée de l’Europe) a fait que la réalité européenne est désormais perçue comme inéluctable. Ces liens sont pourtant bien ténus. Sont-ils indestructibles ?

Quelles sont les attentes ou espoirs des pays restés en dehors de l’ UE ?
Si le cas de la Suisse, très attachée à sa neutralité traditionnelle, ne se pose pas – car elle n’a jamais exprimé le désir de rejoindre l’édifice communautaire, la Norvège en a, en revanche, nourri la tentation, alors que la Turquie, qui frappe depuis des décennies à la porte de l’Europe se demande si elle doit continuer à le faire.

Une Norvège hésitante
En dehors de la Suisse, donc au statut de neutralité solidement ancré, de l’Islande, un moment tenté de rejoindre l’UE, et de micro-États comme le Lichtenstein, la Norvège est le seul pays européen notable qui, à deux reprises, a repoussé par référendum, son admission à l’UE. Cette attitude réservée à l’égard de la construction européenne, s’explique par l’histoire et les traditions particulières de cette vigie au nord de l’Europe indique Paal J. Frisvold, dans une monographie détaillée.4 Son hésitation initiale reposait sur l’idée qu’elle était un petit pays pauvre et vulnérable à la périphérie de l’Europe, avec une industrie et une agriculture incapables de rivaliser avec les pays voisins. L’Europe continentale lui paraissait d’envergure trop restreinte, lui préférant soit les enceintes plus larges (Organisation européenne de coopération économique puis Organisation de coopération et de développement économiques, Conseil de l’Europe) ou la coopération nordique plus proche. Lors de l’adhésion à l’UE du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark, la Norvège repoussa le 26 septembre 1973, avec 53,5% des suffrages, son entrée au sein des Communautés européennes. En 1994, 52,2% de la population refusa de nouveau l’adhésion. Elle signe toutefois avec elle un accord commercial et douanier et participe depuis 1992 à l’Espace Economique Européen (EEE) qui l’associe avec le Liechtenstein et l’Islande (tous trois étant membres de l’Association européenne de libre-échange) aux 28 pays de l’Union.

Les relations Norvège – UE : un exemple pour le Brexit ?
La Norvège bénéficie ainsi de la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes, et prend part aux réunions conduisant à des prises de décision sur l’Union sans pouvoir influer sur le vote. En outre, elle a choisi en 1999 d’adhérer bilatéralement à l’espace Schengen et coopère avec l’Union sur les questions d’immigration et d’asile. Elle est presque intégrée à ce dernier sans en être membre. Dès lors, pourrait-elle fournir un exemple à la Grande-Bretagne ? Pour le moment, il ne le semble pas, mais le débat à Londres ne semble pas clos. Il n’est pas impossible qu’au dernier moment, à l’issue de la période de transition prévue après l‘entrée en vigueur du Brexit, le 31 mars 2019, qu’une majorité en Grande – Bretagne se dégage pour s’inspirer du modèle norvégien. Avant de s’accrocher à cet espoir, il convient de ne pas écarter, l’hypothèse d’un Brexit sans accord, bien que Jean Claude Juncker, le président de la Commission en ait écarté l’hypothèse dans son interview au journal Le Monde du 13 octobre. Une hypothèse qui couterait 4,5% de croissance en moins en Grande -Bretagne et qui aurait des conséquences pour les pays les plus proches géographiquement des îles britanniques.

« La Turquie d’Erdogan, avec ou sans l’Europe ? »
Voilà des années que responsables européens et turcs se demandent si la place de la Turquie est à l’intérieur de l’Union ou, comme l’a préconisé le président français, si elle doit conclure un traité spécial d’association avec elle. Un collectif d’enseignants et de chercheurs dressent l’état des lieux des relations complexes entre Turquie et UE, sous la direction de Claire Visier, maître de conférences en science politique à l’Université de Rennes.5 
Les négociations d’adhésion se heurtent à une série d’obstacles. Le non règlement de la question chypriote. Ankara ne reconnaît pas la République de Chypre, membre de l’UE, comme elle ne permet pas à ses navires de mouiller dans ses ports. En rétorsion l’UE a décidé en 2006 de bloquer huit chapitres de négociation en lien avec les questions de libre circulation des biens et services. La question kurde s’avère particulièrement épineuse et les derniers développements autour du canton d’Afrine, dans le nord-ouest de la Syrie (« Opération Rameau d’olivier »), est loin de la rendre plus aisée. Le débat permanent sur l’identité européenne de la Turquie, la fatigue des discussions d’élargissement, se sont installées et n’ont cessé d’alourdir l’atmosphère. Ces développements ont fait que l’attitude de l’opinion turque vis-à-vis de l’Europe n’a cessé de se dégrader. En décembre 2015, l’accord entre l’UE et la Turquie sur le dossier des réfugiés syriens, par lequel la première octroie une aide de 3 milliards d’euros à la seconde, afin qu’elle retienne les réfugiés sur son territoire, avait mené à l’ouverture d’un 15ème chapitre des négociations portant sur la politique économique et monétaire. Mais la tentative de coup d’État militaire du 15 juillet 2016, suivie d’un coup d’État civil orchestré par le gouvernement afin d’écarter toute opposition potentielle, a largement fini d’enterrer toute perspective d’adhésion de la Turquie à l’UE. Dans sa résolution du 24 novembre 2016, le Parlement européen en a appelé au gel des négociations d’adhésion, position qui est celle des Pays-Bas, de l’Allemagne, de la Belgique et de la France. Sur les 35 chapitres d’adhésion, 16 ont été ouverts et un seul a abouti en douze ans de négociation ! Le président Erdogan a balayé de la main la proposition du président français de substituer à l’adhésion la perspective d’un partenariat privilégié. Si la question de la candidature turque passionne tant, écrit Benjamin Gourasse6, c’est qu’elle se situe au croisement de plusieurs controverses et voit se confronter des arguments d’ordre culturel, confessionnel, géographique, historique et institutionnel, qui renseignent autant sur la prétendue vocation du pays à (ou ne pas) intégrer l’Union que sur ce que doit (ou ne doit pas) être l’Union. En effet, savoir si la Turquie doit ou non intégrer l’UE nécessite d’abord de préciser quelle conception retenir de celle-ci (club chrétien, régime économique, ensemble politique, etc.). 
En dépit de cette situation, la Turquie demeure le premier bénéficiaire de l’aide financière européenne au titre de la préparation à l’adhésion (48,2% du budget alloué aux pays candidats pour 2007-2013 et 53,3% pour 2014-2020, tandis que l’enveloppe financière qui lui est consacrée reste pratiquement identique : 4,4 milliards d’euros contre 4,8 milliards). En définitive, bien que le processus d’adhésion n’ait pas produit les effets recherchés – la démocratisation de la Turquie, il s’est soldé néanmoins par des effets non négligeables. En préparant son économie au « choc » de l’adhésion, la Turquie s’est pleinement intégrée au marché mondial. Elle est devenue la 15ème économie mondiale. 
La Turquie, reste un pays dans lequel les élites sont profondément divisées sur le modèle politique, culturel et social que doit promouvoir l’État. Les élites politiques kurdes, portant dans leur immense majorité les couleurs du parti pro-kurde, recherchent une solution alternative à l’intégration à la république de Turquie telle qu’elle se donne à voir actuellement. Nombre de politiciens kémalistes ne reconnaissent aucune légitimité au modèle politique et culturel promu par le parti de la Justice et du Développement (AKP), considérant qu’il bafoue les fondements mêmes de la révolution kémaliste. L’AKP se donne les moyens de se maintenir au pouvoir de nombreuses années par la mise en place d’un répertoire de pouvoir autoritaire.

L’Europe peut-elle relever le défi des GAFAM ?
Christian Saint-Etienne7 plaide pour relever ce défi en faveur d’un renforcement d’envergure des institutions européennes exprimant par là le sentiment de larges cercles, européens au sein de la Commission, des milieux politiques ou du monde des affaires.
Le constat : si l’Europe n’effectue pas un bond en avant significatif, elle risque fort bien d’être marginalisée face aux États-Unis et à la Chine qui sont engagés dans une compétition titanesque dans les secteurs d’avenir de l’intelligence artificielle (AI), des voitures électriques (VE) et autonomes, des robots et des drones, de la transformation numérique, des biotechnologies, des armes d’avenir, des nouvelles énergies, etc… 
Pour relever le défi, il ne reste qu’une issue : qu’un premier noyau de neuf ou dix pays, (les Six fondateurs auxquels se joindront l’Autriche, l’Espagne, le Portugal…) rassemblant 305 millions d’habitants, signent dans les deux ans à venir – un bien court délai considérant les délais actuels des discussions au sein de l’Union – un nouveau Traité de Rome. 
Si l’Europe stagne, c’est que depuis 1997 la panne intellectuelle et stratégique de la France a bloqué tout progrès. Or, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, les choses ont changé. Il conviendra, de choisir entre les deux visions qui ont constamment opposé les groupes de pays. Soit se fondre dans une zone de libre-échange sans limites géographiques, intégrée à l’OTAN, sous contrôle américain. Soit opter pour un projet conduisant à une union d’États-nations, fédérale ou confédérale, capable de mener une politique autonome dans tous les domaines, de la monnaie à la défense. 
Chacun est favorable à l’édification d’une e-économie entrepreneuriale européenne, permettant de faire face aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). À l’heure actuelle, la part de l’économie des plateformes et de l’Internet dans le PIB des pays développés varie de 5 à 7%, mais la part de l’e-économie, celle qui utilise toutes les activités normées et informatisées, et toutes les activités non nécessairement marchandes utilisant Internet, varie de 30 à 40%. De fait, c’est quasiment l’ensemble des activités humaines qui subissent et vont subir l’impact de la quatrième révolution industrielle.
L’Europe est stratégiquement aveugle dans ces secteurs. Selon la Commission européenne, 750 000 postes seront vacants dans le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) et, vraisemblablement, 2 millions de postes dans le périmètre plus large de l’e-économie. Il apparaît qu’une stratégie industrielle européenne dotée de multiples volets s’avère utile : recherche, formation, métropolisation. Mais ce qu’il convient de faire avant tout c’est de favoriser l’émergence d’entreprises fortement capitalisées, têtes de réseaux mondiaux de production, dotées de moyens techniques et des visions stratégiques nécessaires pour atteindre des positions d’excellence sectorielle et pour renforcer les avantages comparatifs du pays qui les soutiennent dans l’univers concurrentiel global, est beaucoup plus difficile à réaliser en quelques années.

Une synthèse indispensable sur l’état de l’Europe en 2018
Depuis des années, la Fondation Schuman publie au printemps son copieux rapport sur l’Europe, synthèse annuelle peut être la plus solide, en tout cas la plus claire et la plus accessible portant sur toute la gamme des questions européennes. Plus du tiers du Rapport Schuman 2018 sur l’Europe 8 est couvert par les statistiques portant sur un éventail très large de questions. S’agissant du poids de l’UE dans l’économie mondiale, il souligne qu’avec 511,8 millions d’habitants, elle représente 6,7% de la population mondiale, précisant toutefois que dans 15 ans en 2030, cette proportion devrait se réduire à 5,9%. Fait nouveau qui mérite d’être relevé du fait de la stabilisation de sa situation démographique (grâce en partie aux migrants), en 2030, la population allemande constituera 16% de la population européenne, suivie de la France (13,2%). En parité de pouvoir d’achat (PPP), l’UE conserve la seconde place (16%) dans l’économie mondiale après la Chine (18%) et devant les Etats-Unis (15%). Notons que l’Allemagne génère, en PPP, 20% du PIB de l’UE devant le Royaume-Uni (13,9%), puis la France (13,6%), l’Italie (11%), l’Espagne (8,5%) et la Pologne (5,3%). 
Sur le plan commercial l’Union a retrouvé en 2016 la deuxième place d’exportateur mondial derrière la Chine et celle de deuxième importateur mondial derrière les États-Unis, mais son solde commercial global n’est que le 7ème mondial avec plus 33,2 milliards d’euros, loin derrière l’excédent chinois (460,5 milliards d’euros) à comparer à l’énorme déficit américain (517, 2 milliards d’euros). 
Collectivement, les pays membres de l’UE dépensent 253 milliards de dollars pour leur défense, évolution d’autant plus inquiétante qu’elle est en baisse de 9% par rapport à 2009 et que les dépenses des Etats-Unis sont passées de 606 milliards de dollars en 2016 (soit 36% des dépenses mondiales) à 700 milliards de dollars en 2018 (+15% par rapport à 2016). De son côté, la Chine ayant de 2007 à 2016 augmenté les siennes de 226%. Selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), seules la Grèce, la France et l’Estonie respecteraient l’objectif de consacrer 2% du PIB aux dépenses de défense en 2025 (dont 20% pour les futurs investissements). 
En ce qui concerne les ventes d’armes, lors des années cumulées 2012-2016, les États-Unis occupent le premier rang mondial avec 86 milliards de dollars, suivies par la Russie (64,9 milliards de dollars), l’Allemagne occupant la 3ème place (20,2 milliards de dollars) devant la France (17,6 milliards de dollars), la Chine (13,8 milliards de dollars), le Royaume-Uni (11,8 milliards de dollars), l’Espagne (7,8 milliards de dollars) et l’Italie (7 milliards de dollars). Sans même compter d’autres exportateurs européens (Autriche Suède, Pays-Bas), ces données positionnent globalement l’UE au deuxième rang mondial, ce qui correspond bien à son poids économique et au niveau de ses dépenses militaires.
En matière d’aide au développement, l’UE représente 70% des flux d’aide publique au développement (APD) qui ont totalisé 143,3 milliards de dollars en 2016, ce qui tend à accentuer son aspect de « puissance purement civile ». 
Dernier facteur mesurant l’influence et la force, de tout pays sur la scène internationale, celui du niveau des dépenses de recherche et développement. Dans leur ensemble, les pays de l’UE y consacrent 2,03% de son PIB, loin de l’objectif fixé par les « stratégies de Lisbonne » et de « l’Europe 2020 ». Un niveau inférieur à celui des États-Unis (2,73%) ou de la Chine (2,05%), sans parler d’Israël (4,25%). Seuls quelques pays se situent à des niveaux de 3% ou proches (Autriche, Danemark, Finlande, Suède). Les investissements étrangers accueillis par l’Europe, ont atteint 424 milliards d’euros en 2016 contre 391 milliards pour les États-Unis. Ses dettes publiques sont inférieures de 25% à celles des Etats-Unis et bien inférieure à celles du Japon (250%) ou même de la Chine. Certes, l’euro rivalise avec le dollar dans les échanges monétaires internationaux (36% contre 39%) et l’Union reste vigoureuse dans l’économie verte – 40% des brevets mondiaux dans l‘énergie propre.
On parle beaucoup de mieux associer les peuples à la construction européenne, ce qui passe surtout par un rôle accru des Parlements nationaux et en donnant plus d’ampleur au principe de subsidiarité selon lequel chaque décision doit être prise au niveau adéquat, comme le soutient le Président du Sénat français Gérard Larcher. Joachim Bitterlich, ancien Conseiller du Chancelier Kohl décrypte le rôle, la place et la politique de l’Allemagne en Europe. Il plaide pour un dialogue accru entre la France et l'Allemagne, et plus précisément entre leurs dirigeants et leurs responsables publics respectifs : diplomates, militaires, banquiers et chefs d’entreprises, professeurs et chercheurs afin de rapprocher les deux pays en matière de sécurité extérieure, de politique étrangère et de développement, ainsi que de sécurité intérieure. Malgré le fait que les deux voisins sont des Ziemlich beste Freunde (« presque les meilleurs amis »), ils ne se connaissent pas assez. Qui en France, en dehors des spécialistes de l’Allemagne ou du franco-allemand connaît la structure fédérale de l’Allemagne, la compétence des Länder en matière d’éducation, la Mitbestimmung (la cogestion syndicale), le système dual de formation professionnelle, le rôle éminent joué par la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Le lecteur trouvera bien d’autres articles tout aussi fournis sur les mouvements populistes, le réalignement des forces politiques, les politiques sociales, commerciales…

Quelle place entend occuper l’Europe dans le monde ?
À l’examen des chiffres, auquel on a procédé plus haut, l’UE occupe, selon les domaines, la seconde où même la première place dans le monde, rarement la troisième ou la quatrième. Mais il ne s’agit que d’une vision purement comptable analogue au « comptage des petits pois » auquel se livraient les stratèges à propos des missiles, durant la guerre froide. Peut-on se contenter de dire, comme l’écrit Michel Foucher, que « l’Union fait la force », dans son article ouvrant la partie du rapport Schuman consacré à l’Europe dans le monde ? À l’évidence non, car c’est sa force que doit montrer l’Europe en l’employant et en l’exerçant à bon escient dans le domaine commercial, fiscal, sécuritaire et militaire. 
Défense européenne : « après les annonces des actes ! » s’écrit Arnaud Danjean, ancien fonctionnaire du Ministère français de la Défense et Député européen. Assiste-t-on à un réveil stratégique durable ou une simple euphorie passagère ? À défaut de pouvoir y répondre il pose les bonnes questions. De quels outils spécifique et efficaces devrait se doter l’Union pour avancer ? La Commission devra-t-elle se doter d’une Direction spécifique, soumise aux mêmes règles de transparence que les autres ? Quelle articulation devra se faire avec l’Agence européenne de défense ? Quel sera le contenu de la coopération structurée ? Qui choisira et comment les projets sélectionnés ? Quel leadership ? 
S’agissant des rapports de l’Union avec les puissances extérieures, André Kortounov, Directeur général du Conseil russe pour les relations internationales, dresse d’intéressants scenarios. Le « no man’ s land » : une Europe faible et pas de réformes en Russie ; une « nouvelle guerre froide » : une Europe forte et pas de réformes en Russie ; le « creuset Eurasie » : une Europe faible et des réformes en Russie ; enfin le dernier, tant désiré, une « Europe élargie, debout sur deux jambes » : une Europe forte et des réformes en Russie. L’avenir de l’Europe ne dépendra pas de ses seuls rapports avec son voisin russe et qu’il conviendrait dans ces scénarios d’inclure les évolutions probables aux États-Unis et même en Chine.

Les nouvelles Routes de la Soie arrivent en Europe
Les relations entre l’UE et la Chine sont avant tout marquées par un important et croissant déficit commercial de la première (174,5 milliards d’euros en 2016), ainsi que par une méfiance des pays européens envers le régime politique de Pékin, qui s’amoindrit toutefois avec le temps et les réalités commerciales et stratégiques. La Chine, comme la Russie, cherche plus les contacts bilatéraux avec les pays européens, qu’avec l’Union en tant que telle. En 2012, elle a lancé le Forum 16+1 qui la met en contact avec 16 pays d’Europe centrale et orientale, aux premiers chefs desquels figurent la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Roumanie, tous pays situés sur les Nouvelles routes de la Soie. 
Le sommet 16 +1 de Riga, des 4 et 5 novembre 2016 a décidé , la création d’un corridor de transport intégré entre l’Asie et l’Europe afin de favoriser les développements des infrastructures portuaires, ferroviaires et fluviales, du trafic international de conteneurs ainsi que de plateformes logistiques et de pôles de compétitivité. La Chine a prévu une somme de 10 milliards de dollars pour financer ces projets d’infrastructures dans le cadre de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII). Il restera à voir dans quelle mesure le vœu exprimé lors du 19ème sommet entre l’UE et la Chine, qui a eu lieu en juin 2017 à Bruxelles, sera suivi d’effets, à savoir le renforcement de la connectivité entre le projet des Nouvelles routes de la Soie et le plan Juncker. La Chine a promis d’investir massivement dans les petites et les moyennes entreprises (PME) de l’UE, bien que maints pays comme l’Allemagne ont pris conscience du danger que représente le projet chinois de mettre la main sur leurs pépites industrielles. 
Dans le respect des engagements pris par la signature des 11 traités européens depuis 1951, sûrement un record mondial, les États membres peuvent coopérer davantage pour atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés. Il convient d’espérer que l’Europe comme toujours s’en sortira par le haut. Certes, elle a fait montre d’une cohésion et d’une solidarité à nulle autre pareil et paraît encore robuste à la veille d‘entrer dans sa septième décennie, ce qui au regard des autres constructions politico-diplomatiques (concert européen, Zollverein, Société des Nations, etc…) constitue une performance non négligeable. Elle se doit de montrer qu’elle peut devenir à la fois plus efficace, attractive, protectrice et innovante. Elle le pourra, si elle le voudra.

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