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Deuxième trimestre 2018

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Agir pour reconstruire dans l’urgence

Entretien avec M. Patrick COULOMBEL,
Co-fondateur et Président de la Fondation Architecte de l’Urgence

Créée en 2001, la Fondation Architectes de l’Urgence est partenaire de cœur de la Diploamtic Garden Party 2018. Elle a pour vocation à « bâtir des murs pour reconstruire des vies ». Des Antilles au Moyen-Orient en passant par le Tchad, le Népal ou l’Asie du Sud-Est, elle cherche à apporter des solutions de long terme aux populations victimes de catastrophes naturelles, technologiques ou humaines dans le domaine de l’habitat.

La Lettre Diplomatique : Monsieur le Président, vous avez participé à la création de la Fondation Architectes de l’Urgence en 2001. Pourriez-vous nous rappeler les origines de cette initiative ?

M. Patrick COULOMBEL : La création de la Fondation Architectes de l’Urgence résulte de l’initiative de quelques architectes de la Somme (Hauts-de-France) à la suite des inondations qui avaient touchées la région en 2001. Nous avions alors été sollicités par des personnes victimes de la catastrophe et dont on connaissait un certain nombre. Cet événement a, en quelque sorte, cristallisé notre prise de conscience sur le fait qu’il n’existait pas d’organisation structurée capable de réaliser des opérations humanitaires et d’urgence susceptible d’intervenir juste après une catastrophe dans les domaines de l’expertise, de l’aide aux populations et à la reconstruction.

L.L.D. : Au-delà de votre connaissance de l’architecture, quelles circonstances vous ont-elles amené personnellement à vous tourner vers l’humanitaire ?

P.C. : Je ne suis pas animé par des convictions religieuse ou politique. J’ai fait ce choix en raison de mon histoire familiale. Mes parents avaient été, à différentes périodes de leur vie, bénéficiaires de la Croix Rouge. En tant que fils de bénéficiaires, j’ai trouvé cohérent de « renvoyer l’ascenseur » à travers mon métier. Les Architectes de l’Urgence rassemblent des professionnels qui maîtrisent leur métier, avec des capacités à faire et à agir dans l’urgence. Nous essayons d’intervenir très spécifiquement dans des zones touchées par des catastrophes naturelles, mais aussi technologiques ou humaines.

L.L.D. : Votre Fondation est également intervenue dans les Antilles, notamment à Saint-Martin et à La Dominique, après l’ouragan « Maria » qui s’y est abattu en septembre 2017. Comment se déroulent ces opérations de reconstruction ? Quels moyens humains et financiers y déploie la Fondation Architectes de l’Urgence ?

P.C. : Aux Antilles, nous avons essentiellement travaillé en appui aux autorités locales et aux services de secours tels que ceux que l’on appelle en France les Services départementaux d'Incendie et de Secours (SDIS) et les acteurs des opérations de sauvetage et de déblaiement. 
Chacun s’occupe bien sûr de son domaine de compétence. Pour notre part, nous faisons l’évaluation des dégâts dans les premiers jours. À Saint Martin, par exemple, contrairement à ce qui a été annoncé, il n’y a pas eu 95% de destruction. S’agissant des véritables destructions de bâtiments, le chiffre est plutôt inférieur à 10%. En réalité, les habitats qui ont été vraiment détruits, étaient du type bidonville et n’étaient pas conformes aux normes. En revanche, il y a eu beaucoup de dégâts à des degrés divers, notamment en matière de menuiserie extérieure. 
Nous intervenons ensuite pour de la mise en sécurité. Pour être très concret, nous construisons des lycées, des collèges et des écoles qui sont des bâtiments de grande surface en général. Notre objectif est de sécuriser ces lieux en essayant de les rouvrir le plus rapidement possible. En parallèle, nous avons fait acheminer des bâches, soit au total 12 000 m2 à Saint-Martin, pour qu’on puisse assurer, avec l’appui des pompiers, la couverture temporaire d’un certain nombre de bâtiments. Pour ce type de cas, nous disposons d’ailleurs d’un stock de bâches mobilisable à tout moment.

L.L.D. : Comment se poursuivent les interventions des Architectes de l’Urgence suite à l’ouragan « Maria » ?

P.C. : Nous poursuivons la construction d’écoles dans la région des Cayes, en Haïti, qui avait souffert du cyclone Matthews en 2016. Nous sommes également présents à La Dominique, où on développe quatre programmes d’écoles. En revanche, nous ne sommes pas restés à Saint-Martin parce que nous n’en avions pas la vocation en tant qu’organisation humanitaire, au-delà des actions d’urgence.

L.L.D. : Dans les régions touchées par des séismes et des ouragans, l’un des principaux enjeux est de bâtir des habitations durables. Quelle analyse faites-vous des choix qui ont été faits après le séisme de 2010 à Haïti ?

P.C. : À l’époque, j’avais pris très fermement position contre l’habitat temporaire qui a été installé à Haïti. Il s’agissait de petits shelter, des abris de 18 m2 qui sont faits en contre-plaqué. Pour tout dire, cette solution est un scandale de la reconstruction humanitaire. D’une part, elle représente une ineptie du point de vue financier puisqu’elle coûte relativement cher et tout autant que la construction d’habitats « en dur ». De plus, elle ne règle pas le problème du relogement sur le long terme. 
Ces petits shelter sont des habitats individuels, qui ont été installés dans une zone couverte en majorité par des édifices de trois niveaux. Au bout de quelques années, on a fini par s’apercevoir qu’il n’y avait plus de place pour reloger toutes les personnes qui en avaient besoin. Or, il n’y avait plus de ressources financières pour mettre en œuvre de véritables opérations de reconstruction. J’ajouterais par ailleurs que l’aide à la construction en parasismique, conduite dans ce cadre sous l’égide de la Banque Mondiale et d’autres organisations humanitaires, est une aberration technique et intellectuelle. Ces bâtiments sont compliqués à construire. Les formations de quelques heures dispensées sur place, à des gens qui n’étaient pas suffisamment qualifiés, ne pouvaient suffire. Ce n’est pas pour rien que des professionnels sont indispensables, d’autant que nous sommes considérés comme « responsables » d’un point de vue juridique, ce qui doit garantir la qualité de la maîtrise d’œuvre.

L.L.D. : Votre Fondation est également présente au Népal qui a été dévasté en 2015 par un séisme de forte amplitude. Comment percevez-vous les problématiques spécifiques de ce pays ? 

P.C. : Au Népal, il faut tenir compte de l’enclavement du pays entre deux géants, l’Inde et la Chine, mais aussi de l’absence d’infrastructures et des difficultés d’accès aux différents sites. Pour atteindre des sites situés parfois à une centaine de kilomètres de Katmandou, il faut parfois compter jusqu’à huit heures de transport sur des routes difficiles. Enfin, le Népal est un pays qui a récemment engagé un changement de son système politique ayant rendu difficile l’accès des organisations humanitaires comme la nôtre aux décideurs. Pour tout vous dire, nous avons lancé des opérations de reconstruction au Népal alors même que nous n’étions pas enregistrés officiellement comme ONG.

L.L.D. : Quels autres types de difficultés administratives ou politiques sont-elles de nature à entraver votre action ? 

P.C. : Il s’agit surtout de problèmes relatifs à l’accès aux pays ou aux zones dans lesquels nous voulons apporter notre expertise, comme l’obtention de visas. C’est une difficulté à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés pour nous rendre au Kurdistan irakien par exemple. 

L.L.D. : Les Architectes de l’urgence sont engagés dans plusieurs pays simultanément. Quelles ressources humaines mobilise-t-elle ? 

P.C. : Au total, environ 200 personnes sont engagées dans les pays que nous couvrons en ce moment. Ce ne sont pas des effectifs énormes, mais ils varient assez rapidement en fonction de la nature et du rythme des chantiers. Par exemple, la construction d’une maison mobilise cinq personnes, celle d’une école 40. Nous avons pu compter jusqu’à 800 personnes travaillant en même temps au titre de l’action de la Fondation. 

L.L.D. : Quelles sont vos relations avec les entreprises du secteur privé ? 

P.C. : Si elles ne sont pas forcément toujours bonnes, nous cherchons en effet à développer des liens avec des entreprises du BTP (bâtiment & travaux publics) et, plus spécifiquement, avec des fournisseurs de matériel, afin de renforcer nos ressources sur nos théâtres d’opération, en équipements électroportatifs par exemple. La Fondation a ainsi lancé, le 1er mars 2018, un appel auprès des entreprises du BTP en vue de développer avec elles des « partenariats » permettant de collecter des matériaux destinés à être recyclés en France et à l’étranger. 

L.L.D. : Dix-sept ans après la création d’Architectes de l’urgence, comment envisagez-vous les prochaines étapes du développement de la Fondation ?

P.C. : Notre objectif n’est pas de devenir une structure importante de reconstruction humanitaire. Au contraire, moins il y aura de catastrophe, mieux ce sera pour l’humanité. Nous cherchons à réaliser des opérations de qualité dans des lieux un peu compliqués d’accès où l’on a donc notre légitimité d’intervention. Nous sommes capables de faire des constructions parasismiques, paracycloniques, nous pouvons faire de la formation auprès des populations. Nous sommes attachés à notre spécialité. Je m’interroge à cet égard sur les résultats concrets d’autres acteurs dans ce domaine comme la Fondation de France qui capte toutes les ressources mais nous ignore. 

L.L.D. : La Fondation est partenaire de cœur de l’édition 2018 de la Diplomatic Garden Party qu’organise chaque année La Lettre Diplomatique. Quelles sont vos attentes à cet égard ? 

P.C. : Il est important pour nous de faire connaître ce que l’on fait. Notre lien avec le monde diplomatique est essentiel parce que les diplomates sont des interlocuteurs de premier plan si l’on veut faire notre travail correctement. De plus, si l’on peut illustrer la capacité d’intervention de la France lorsque des populations sont touchées par des catastrophes naturelles, nous n’en sommes que plus renforcés dans notre détermination à agir.

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