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  Mercredi 21 Novembre 2018  
 

Troisième trimestre 2017

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     Suriname
 
  S.E.Mme / H.E. Yldiz D. POLLACK-BEIGHLE

Une nouvelle ère pour les relations franco-surinamiennes

Entretien avec S.E.Mme Yldiz D. POLLACK-BEIGHLE,
Ministre des Affaires étrangères du Suriname

Marquant un tournant pour leurs liens de coopération, le Suriname et la France ont signé un accord majeur le 8 novembre 2017. La délimitation des frontières maritimes ne permet pas seulement d’amorcer une action commune face aux défis sécuritaires. Elle ouvre également de nouvelles opportunités aux échanges économiques avec la Guyane française. S.E.Mme Yldiz D. Pollack-Beighle, Ministre des Affaires étrangères du Suriname, nous en expliquent les enjeux ainsi que les priorités de la stratégie de redressement de l’économie surinamienne.

La Lettre Diplomatique : Madame la Ministre, au cours de la visite officielle que vous avez effectuée en France le 8 novembre 2017, vous avez signé avec Mme Annick Girardin, Ministre des Outre-Mer, un accord sur la délimitation des frontières maritimes franco-surinamiennes. En quoi consiste cet accord ? Quelles modifications introduit-il en ce qui concerne le tracé des frontières maritimes entre les deux pays ?

S.E.Mme Yldiz D. POLLACK-BEIGHLE : L’accord de délimitation maritime finalise le tracé de la frontière maritime entre la République du Suriname et la République française. Il porte sur les définitions de la ligne de frontière, de ses coordonnées, et fait également référence à une déclaration qui en fait partie intégrante, précisant les zones pour la coopération maritime bilatérale. Ce qui change avec cet accord, c’est qu’il n’existait pas de frontière maritime et au-delà entre nos deux pays. Depuis le 8 novembre 2017, c’est chose faite.

L.L.D. : La nouvelle délimitation frontalière étend la zone économique exclusive du Suriname ouvrant des perspectives d’exploration pétrolière. Quelles sont vos attentes dans ce domaine ?

S.E.Mme Y.D.P-B. : Cette nouvelle délimitation frontalière nous permet, en effet, d’élargir notre cadre géographique et nous donne la possibilité d’étendre nos domaines d’exploration pétrolière, gazière, minière et d’autres matériaux rares. 
Grâce à cette frontière nouvellement définie, les investisseurs et les entreprises souhaitant explorer des opportunités dans la région, disposeront de plus de garanties solides pour leurs investissements. 

L.L.D. : La lutte contre la pêche illégale et le trafic de drogue figurent parmi les défis auxquels sont confrontées les marines française et surinamienne. Comment la coopération maritime bilatérale est-elle appelée à être renforcée ?

S.E.Mme Y.D.P-B. : En effet, cette zone maritime pose de nombreux défis. La déclaration portant sur la coopération dans le domaine maritime, signée dans le cadre de l’accord de délimitation maritime, ouvre des perspectives de coopération dans de nombreux domaines. Il est prévu que les autorités chargées du contrôle des zones maritimes puissent coopérer pour résoudre les problèmes maritimes spécifiques. Je pense que seulement quelques rares pays ont associé une déclaration de coopération à leur accord de délimitation maritime. Cet aspect très important représente également un exemple unique concret de coopération entre États. 

L.L.D. : Des avancées ont également été accomplies en matière de coopération policière. Comment caractériseriez-vous la dynamique actuelle de resserrement des relations entre les deux pays ? Comment pourrait-elle bénéficier au développement des liens économiques entre le Suriname et le département français de Guyane ? Quelles initiatives pourraient, selon vous, permettre de valoriser leurs complémentarités, en particulier au plan des infrastructures ?

S.E.Mme Y.D.P-B. : En octobre 2018, l’Assemblée nationale du Suriname a adopté l’accord de coopération policière concernant les deux zones frontalières. Bien qu’existante, cette coopération dispose désormais d’un statut formel. Cet accord autorise l’échange d’informations entre nos forces de police respectives. Ceci permettra d’améliorer la sécurité et de réduire la criminalité dans cette région. Selon les autorités du Suriname, la sécurité ne se limite pas à l’absence de conflits ou de crimes. La sécurité est multidimensionnelle et étroitement liée au développement social, économique et durable, à la croissance économique, à l’éducation, à l’élimination du chômage et à la lutte contre la pauvreté. Je considère que la sécurité et le crime sont principalement déterminés par ces facteurs critiques que je viens de mentionner. S’il n’existe pas ou peu de possibilités d’emplois et de revenus décents, les populations peuvent être tentées par des activités illégales.
Il est donc essentiel pour le Suriname et la France de développer et de mettre en œuvre des initiatives communes visant à améliorer le développement durable et les conditions de vie de nos communautés sur les deux rives du fleuve, ceci constituant la méthode la plus efficace de prendre en charge les questions de sécurité et de crime. Les deux pays peuvent développer des initiatives à mettre en œuvre sur la zone frontalière afin de créer un environnement économique diversifié et propice à la création d’emplois et d’autres activités. Des projets communs peuvent être conçus et mis en œuvre dans la santé, l’éducation, le développement commercial et économique, les transports, le tourisme, l’agriculture, les services et d’autres secteurs ayant une pertinence sociale et économique. 

L.L.D. : Lors de votre intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 23 septembre 2017, vous avez qualifié « d’inacceptable » le classement des nations caribéennes comme « pays à revenu intermédiaire », dont le Suriname, appelant à la prise en compte de leur vulnérabilité au changement climatique. Comment souhaiteriez-vous voir s’améliorer le soutien de la communauté internationale à leur égard ?

S.E.Mme Y.D.P-B. : La question du classement des pays à revenu intermédiaire ne date pas d’hier. Les institutions issues des accords de Bretton Woods ont classé unilatéralement la majorité des pays de la région Caraïbe, dont le Suriname, comme pays à revenu intermédiaire, sur la base de leur revenu par habitant. L’une des conséquences de ce classement réside dans le fait que ces pays ne sont plus éligibles à certaines dispositions financières provenant de financements de donateurs. L’une des contraintes encore plus fortes découle du fait que, virtuellement, tous les autres donateurs bilatéraux, régionaux, extrarégionaux et multilatéraux suivent cette classification, ou même l’appliquent comme base de leurs négociations avec ces pays dans le domaine de la coopération au développement.
De ce fait, cette référence établie par les institutions de Bretton Woods ralentit significativement le processus vers un développement durable. Au bout du compte, la situation des pays dits à revenu intermédiaire est plus mauvaise qu’avant l’introduction de ce classement. Appelons un chat un chat : les pays prétendument à revenu intermédiaire ont le sentiment que ce classement est une sanction punissant leurs efforts vers le développement durable pour le bien de leurs peuples. En conséquence, le Suriname va soulever cette question dans tous les forums appropriés et dès qu’une occasion appropriée se présentera afin de convaincre la communauté internationale de changer ce point de vue déséquilibré.

L.L.D. : Adossée à son industrie extractive, l’économie surinamienne subit les effets de la chute des prix du pétrole. Quelles sont les priorités du Plan de développement multi-annuel (2017-2021) récemment adopté par le Parlement surinamien pour redresser la compétitivité de votre pays ? Dans quelle mesure s’inscrit-il dans un objectif de développement durable ?

S.E.Mme Y.D.P-B. : Le Plan de développement annuel 2017-2021 repose sur quatre piliers :
- le renforcement des capacités de développement ;
- la croissance économique et la diversification ;
- le progrès social ;
- l’utilisation et la protection de l’environnement.
Dans cet esprit, le Suriname abandonne un rôle réactif et adopte un rôle proactif par l’accroissement de sa capacité de développement. Il est nécessaire d’identifier les faiblesses et les forces sous-jacentes. Le potentiel du Suriname réside dans ses ressources naturelles variées exploitées dans le cadre d’un développement raisonné, dans sa population caractérisée par la diversité culturelle et, enfin, dans les atouts de sa position géographique et donc géopolitique. La réduction de la dépendance aux industries extractives est l’un des objectifs importants de la politique de développement actuelle et des efforts à venir du gouvernement du Suriname. L’accent est mis sur la mise en œuvre de stratégies de croissance économique plus durables. Dans son ambition de renforcement économique, le Suriname prend en considération les éléments clefs suivants : 
- la préservation de la biodiversité, 
- le développement du capital humain, 
- et la protection de l’environnement. 
Le Plan national de développement du Suriname 2017-2021 reflète un fort engagement en vue de diversifier notre économie afin de la rendre plus « verte », plus durable et plus à même de s’adapter au changement climatique dans un futur proche. 
Le Suriname se caractérise par : 
- une population d’environ 550 000 habitants,
- une impressionnante diversité ethnique et culturelle,
- plus de 20 tribus indigènes et métis,
- plus de 200 communautés vivant dans la jungle,
- des réserves significatives d’or, de pétrole et d’autres minéraux de valeur,
- 14,8 millions d’hectares de forêt pluviale tropicale, soit 12,9 hectares de forêt par habitant, 
- et 10% de l’eau douce fluviale mondiale.
Nous sommes une société à carbone négatif. Chaque année, nous stockons 11 giga tonnes de carbone forestier et nous absorbons plus de 8 millions de tonnes de carbone forestier. Cela signifie qu’avec un tel effort de stockage de carbone et de consommation annuelle de carbone, le Suriname assure un service éco-systémique clef pour la planète et la communauté mondiale.
À plusieurs reprises, le Suriname a insisté sur son engagement politique en faveur du développement durable. Celui-ci a été étayé par l’identification des progrès et des insuffisances dans la mise en œuvre des obligations convenues, et par la volonté de relever les défis, nouveaux et émergents, afin de faire avancer l’agenda du développement durable mondial. 
De plus, le Suriname fait partie des dix pays les plus vulnérables au monde aux effets négatifs du changement climatique. Notre gouvernement ne prend pas cette question à la légère et la traite conjointement avec son voisin français. Dans ce cadre, le Ministère des Affaires étrangères du Suriname attache une grande importance au renforcement des relations bilatérales et multilatérales en vue de l’adoption de stratégies régionales communes d’adaptation au changement climatique qui vont considérablement améliorer nos efforts de développement national. Si les ambitions sont suffisamment fortes et s’il est possible d’obtenir une plus grande attention internationale sur les approches intégrales de développement visant la mise en œuvre de stratégies communes de développement adapté au changement climatique, le gouvernement du Suriname est convaincu que de plus grands succès pourront être obtenus afin de fournir aux régions les plus vulnérables, telle que la nôtre, les instruments appropriés leur permettant de poursuivre leur voie vers la croissance socio-économique, nonobstant les prévisions pessimistes à propos des zones côtières basses. 
Il existe une grande diaspora surinamienne aux Pays-Bas, aux États-Unis et dans les pays voisins. L’implication de cette diaspora est essentielle à la promotion d’opportunités pour notre stratégie à long terme. Les relations et la coopération avec nos voisins directs, Guyana, la Guyane française et le Brésil, sont importantes de ce point de vue car il s’agit de l’un des piliers de notre politique étrangère.
En ce qui concerne la France, les questions d’intérêt commun pour nos pays comprennent le développement d’une zone économique spéciale le long du fleuve Maroni, de stratégies d’adaptation communes et de partenariats de développement des compétences afin de renforcer la résilience des populations vivant sur les zones côtières, ainsi que la coopération entre nos pays dans les secteurs de la santé, du développement durable du tourisme, des infrastructures, le transports de marchandises et la fourniture de services. Le Suriname est très fier que l’Agence française de Développement soit représentée à Paramaribo, car cette institution a beaucoup œuvré pour encourager et soutenir la coopération transfrontalière entre nos deux pays.
Finalement, c’est en s’intégrant pleinement dans l’économie mondiale que le Suriname surmontera les difficultés liées à la taille limitée de son économie. Ceci nécessitera des partenariats stratégiques afin de bénéficier de meilleures opportunités de développement. Ainsi, le Suriname se réjouit de la représentation de la Chambre de commerce de la Guyane française à Paramaribo. Nous espérons que ce contexte encouragera les entreprises siégeant à Paris, mais également dans d’autres régions françaises d’Outre-Mer, à envisager le développement de leurs activités sur les marchés de la Caraïbe et d’Amérique latine grâce à des liens plus étroits avec le Suriname. 

L.L.D. : Vous avez apporté votre soutien aux initiatives du Secrétaire général Antonio Guterres concernant la réforme des Nations unies comme partie intégrante de l’accomplissement de l’Agenda 2030 et des Objectifs de Développement durable. À l’image du « partenariat jeunes-adultes » lancé au Suriname, comment se traduisent les efforts de votre gouvernement en faveur d’une société plus inclusive ? Au-delà, comment votre pays contribue-t-il à ce processus sur la scène diplomatique internationale ?

S.E.Mme Y.D.P-B. : Le Président de la République du Suriname est un promoteur et un pionnier de l’implication de la jeunesse à tous les niveaux de la société. Le modèle d’un partenariat Jeune-Adulte permet à cette nouvelle génération de bénéficier d’une courbe d’apprentissage cruciale pour le développement du Suriname et sa croissance durable. Permettez-moi à cet égard de citer le Président Désiré Delano Bouterse à propos de l’engagement et de la participation de la jeunesse : « l’heure est venue d’impliquer notre jeunesse afin d’assurer le développement futur de notre nation. » Il convient de souligner que le Président est devenu le porte-parole des jeunes et de l’égalité des sexes pour leurs positions cruciales dans la société.
Par ailleurs, comme je l’ai exprimé dans mon discours à l’Assemblée générale des Nations unies, la communauté internationale doit soutenir les gouvernements des États membres des Nations unies dans leurs efforts pour surmonter les désastres naturels, par la restructuration des infrastructures socio-économiques et physiques de façon à ce que ces États puissent devenir plus résilients et qu’ils soient en mesure de réduire leur vulnérabilité dans le futur. Ceci va nécessiter le développement de concepts innovants et un partage intensif des expériences à l’échelle mondiale. De plus, ceci impliquera une mobilisation énergique des ressources adéquates.
Du fait que 93% du territoire surinamien soit recouvert par la forêt – la plus vaste couverture forestière au monde – et que la déforestation y soit minimale, notre pays contribue à la régulation du climat mondial, y compris en jouant le rôle de puits de carbone.
Au cours de notre histoire, nous avons toujours fait figure de pays à émissions négatives de gaz à effet de serre, mais aujourd’hui nous sommes confrontés au défi du développement tout en préservant cette situation unique dans le monde.
En conséquence, nous attendons beaucoup de partenariats avec les gouvernements, la communauté mondiale et d’autres parties prenantes pour transformer notre économie. Ces partenariats sont nécessaires pour mettre en œuvre des plans et des projets de développement qui font partie de l’engagement du Suriname en faveur de l’Agenda de développement à l’horizon 2030.
La restructuration des Nations unies est d’une importance critique et donc nécessaire pour permettre à cette organisation de relever les multiples défis auxquels la communauté internationale est actuellement confrontée, allant de la préservation de la paix et de la sécurité à la mise en œuvre de l’agenda 2030.
L’organisation des Nations unies doit fonctionner en conformité avec la réalité géopolitique mondiale actuelle.

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