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  Lundi 29 Mai 2017  
 

Quatrième trimestre 2016

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Revoir le modèle professionnel comptable francophone

Par Mme Michèle CARTIER LE GUÉRINEL,
Déléguée générale de la FIDEF

La FIDEF (Fédération Internationale Des Experts comptables et commissaires aux comptes Francophones), créée en 1981, à l’initiative d’experts comptables français, libanais, sénégalais, tunisiens… a pris un essor au fil des ans jusqu’à regrouper aujourd’hui 47 organisations membres, dans 38 pays de l’espace francophone.

On estime qu’elle représente ainsi plus de 100 000 professionnels réunis autour d’objectifs et de valeurs tels que la recherche du plus haut niveau de compétence, la promotion de la Francophonie… Elle est à ce titre reconnue par l’IFAC (International Federation of ACcountants) et l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie), membre observateur du groupe ISAR auprès des Nations unies et membre de l’IFRS Advisory Council.

Une économie culturelle francophone forte
Les enseignements tirés du rapport 2014 sur la langue française dans le monde confirment que le français est (reste) une langue partagée et appréciée très largement, y compris dans l’univers économique. L’adoption par les chefs d’État, réunis lors du Sommet de la Francophonie de 2014, d’une stratégie économique, pour la première fois de son histoire, en est un signe fort.
Il faut évidemment lier cette observation à celle faite du potentiel de développement de l’Afrique qui porte aujourd’hui le plus grand nombre de locuteurs francophones dans le monde et notamment, à la caractéristique des besoins spécifiques de transformation de l’économie de ce continent, plus généralement exprimée selon l’approche DEPHT (croissance en profondeur) :
- diversifier la production,
- rendre les exportations compétitives,
- accroître la productivité des fermes, des firmes et de l’administration publique,
- mettre à niveau la technologie utilisée dans toute l’économie pour améliorer le bien-être humain.
Plus encore, il est relevé que la langue française est considérée comme un atout dans le monde du travail, des affaires et du commerce international (la croissance du nombre d’apprenants dans les alliances françaises et de candidats à des diplômes de français en témoigne). Elle est d’ailleurs en troisième position derrière l’anglais et le mandarin, en tant que langue des affaires, les britanniques la considérant même comme la deuxième langue utile dans les relations avec leurs partenaires.
Mais, outre une langue, la Francophonie est aussi la marque d’une culture et de valeurs partagées : culture historique, culture du droit, valeurs humanistes... Ce qui explique l’attachement à l’espace francophone de nombreux pays qui ne pratiquent plus quotidiennement le français.
C’est aussi un atout fort pour plaider en faveur de la diversité culturelle ; tous ceux qui aujourd’hui militent dans l’espace francophone sont avant tout de fervents défenseurs et promoteurs du respect de la richesse qu’apporte la diversité culturelle.
Le terrain d’action est multiple. Il faut en effet pouvoir faire entendre la voix de la diversité dans les enceintes internationales, voire tenter d’y maintenir la pratique du français, mais étonnamment, il faut aussi réagir à l’introduction insidieuse de l’anglais dans les entreprises des pays francophones, où nombre d’employés se retrouvent à participer à des réunions internes, tenues totalement en anglais (alors même qu’il n’y a pas d’interlocuteur étranger) ou à travailler en référence à des outils et normes maintenus en anglais. Si la question de la qualité et des méthodes d’enseignement des langues est un sujet légitime, il n’est pas dit qu’imposer la pratique dans le quotidien d’une autre langue que la sienne contribue à son meilleur positionnement sur le marché international et surtout à la qualité des travaux.
Les études démontrent que forcer la pratique d’une langue non native lorsqu’il s’agit de travailler sur la base de normes techniques complexes, conduit à engendrer un risque né d’une mauvaise interprétation ou compréhension. Les travaux menés par le RAPF (Réseau des Associations Professionnelles Francophones, né au sein de l’OIF, notamment à l’initiative d’organisations comme la FIDEF, l’ANF – notaires -, l’UISF – ingénieurs, scientifiques -, ASSITEB – laboratoires médicaux -,RNF – normalisateurs) ont permis de partager des constats de cet ordre, communs aux différents domaines concernés.
Il importe donc de faire la part des choses entre élaborer une stratégie d’entreprise visant à accéder à des marchés étrangers et donc, former les collaborateurs en charge de traiter ces cibles par une pratique linguistique de haut niveau, et préserver un travail de haute qualité et en toute sécurité par et pour tous les intervenants de l’entité, sur la base de leur pratique locale.
Parler de Francophonie est toujours une gageure et semble être la seule préoccupation de quelques passionnés. Pourtant, quand on cite le nom des pays présents au sein de la FIDEF, l’étonnement surgit toujours à un moment.
Que peut-on faire de la francophonie et de la profession comptable ? En quoi sont-ce des termes que l’on peut associer ? Pourquoi autant de personnes engagées pour ces concepts ? Alors que la FIDEF organisait un événement au cours duquel elle a posé des questions existentielles sur le modèle de ses organisations membres, il nous a semblé opportun de faire un point et de rappeler le parcours qui a conduit à ce projet.
Très vite après sa création, des questions centrales ont concentré tous les efforts et les travaux se poursuivent, tant la tâche est immense :
- appui à l’institutionnalisation de la profession dans les pays membres (se traduisant aujourd’hui par l’accompagnement en vue de l’adhésion à l’IFAC),
- transfert et partage de savoirs et d’expériences,
- promotion d’une image intègre de la profession auprès des autorités nationales et des partenaires internationaux
Tout aussi vite, la question de la formation et plus précisément du diplôme est apparue cruciale, tant il est difficile d’avancer dans un contexte de reconnaissance étatique. Gérer un diplôme d’État est beaucoup plus complexe, moins réactif, et surtout la diffusion de ce concept est de fait très entravée.
La dimension internationale offerte par la normalisation et la considération de l’espace francophone sont des atouts dont on n’a pas encore tiré toute la substance ; et pourtant…

La francophonie au service d’une normalisation professionnelle concertée
Si l’économie culturelle francophone paraît une évidence pour tous, le partage d’une langue et d’une culture commune est un atout dans un environnement de normalisation pour les autres domaines économiques.
Paradoxal, peut-être ! Mais replaçons cette affirmation dans notre environnement professionnel comptable. Deux stratégies de base permettent d’agir en ce sens :
Tout d’abord, participer à la conception des normes : une organisation comme la FIDEF a très vite inscrit dans ses objectifs de participer, à la mesure de ses moyens, aux travaux de normalisation :
- en réunissant de très nombreuses institutions professionnelles, elle dispose d’autant de voix à entendre et faire entendre ;
- un travail de réflexion partagée à l’occasion des réponses aux exposés sondages qui précèdent la publication d’une norme ;
- le cas échéant, la concertation et l’expression d’une position commune ;
- mais aussi l’incitation et le soutien à des candidatures francophones au sein des comités techniques des organes normalisateurs ;
Ensuite, traduire pour faciliter la compréhension et l’appropriation naturelle des normes, permettant ainsi à chaque professionnel d’acquérir et maintenir des compétences de haut niveau et internationalement reconnues.
Le colloque organisé en 2011 par la FIDEF, à l’occasion de son trentième anniversaire, avait mis en évidence, outre les enjeux liés à la normalisation quant à l’accès de chacun dans le grand marché global, la perversité des systèmes de normalisation qui accentuent (acté délibéré ou non) le risque de rupture du droit à l’accès, par un phénomène de tentation de culture unique, de langue unique et donc l’exclusion, à court ou moyen terme, du droit à participer au concert de la normalisation et de l’économie pour de nombreux professionnels. La traduction est une réponse, mais à quel prix ! C’est à ce titre qu’elle a signé en novembre 2015, un accord avec l’IFAC traitant de la traduction, lui reconnaissant ainsi sa légitimité à être le vecteur et le coordonnateur de la diffusion en français de publications de l’IFAC.
Il faut noter que la FIDEF est la seule organisation professionnelle comptable reconnue internationalement autour de la communauté linguistique.
L’un des prérequis forts que la FIDEF met en avant pour ses travaux est le rôle de la profession au service de l’intérêt général et le lien indissociable qui la lie aux économies nationale, régionale et internationale. Ainsi, parce que la profession comptable ne peut exister ex nihilo, pour elle-même, il a toujours été estimé important de considérer la réalité des économies des pays de l’espace francophone au service desquels elle est impliquée. C’est pourquoi, il avait été choisi en 2014 de s’intéresser à une question majeure, notamment sur le continent africain (et les spécialistes du sujet avaient d’ailleurs été consultés lors de la préparation de la stratégie économique pour la Francophonie), celle du secteur informel et de l’émergence d’une nouvelle économie, sujet traité au cours des Assises de la FIDEF organisées en marge du Sommet des chefs d’État à Dakar : « Économie informelle, économie émergente, la profession comptable francophone s’engage ».
Ainsi, si chaque pays doit avoir un corps professionnel présentant des compétences de haut niveau destiné à garantir la qualité et la transparence de l’information financière produite par les grandes entités du pays, la question se pose de voir s’il a, en l’état, les capacités de servir tous les pans de l’économie.
L’analyse du modèle professionnel francophone (excluons la situation exemplaire du Canada) conduit à observer qu’il n’est pas adapté pour servir au mieux la cartographie économique des pays en développement. Or celle-ci, plus que les autres encore, doit évoluer.
On observe en effet :
- un effectif professionnel faible, constitué de professionnels de haut niveau dont l’activité sert essentiellement les plus grandes entreprises privées ;
- une profession disposant de très peu de moyens pour assurer la présence qu’elle devrait auprès des gouvernements, dans certains secteurs (comme le secteur public), privée d’une structure opérationnelle forte
- une économie constituée de très nombreuses petites entreprises, voire présentant un taux d’informel de l’ordre de 80% dans certains pays, lequel secteur est alors généralement servi par des intervenants comptables “illégaux“ dont les compétences ne sont pas garanties (faute de formation et d’éthique) qui conduisent à entretenir le système en l’état et à priver autant d’entreprises, petites, moyennes et grandes, de croissance régulière … ce qui prive l’État des ressources nécessaires au développement des services aux citoyens.
Une analyse de la corrélation entre la composition du corps professionnel et le service rendu à l’économie est flagrante et illustre combien il est urgent de repenser le modèle francophone si l’on veut lui permettre de jouer le rôle d’accompagnateur économique que sa mission collective lui confère.
Il est par ailleurs évident qu’une institution professionnelle ayant un effectif important dispose de plus de ressources pour structurer et multiplier les services qu’elle peut apporter à ses membres et ainsi indirectement à l’économie. C’est pourquoi, la FIDEF avait retenu ce thème pour ses Assises de 2016.
L’exercice est complexe du fait de l’environnement juridique, des barrières à faire tomber mais à l’heure où l’on parle de l’évolution digitale de la profession, il faut sans doute également s’interroger sur ce qu’elle doit fondamentalement être pour délivrer les services qu’on attend d’elle. C’est l’exercice auquel la FIDEF s'est livrée :
Dresser un état des lieux :
- comparer les modèles francophones et anglo-saxons et mesurer les atouts et inconvénients de l’un et l’autre ;
- apprécier les effets au plan intrinsèque et au plan de l’environnement local et international ;
- identifier les cibles et les modalités possibles de traitement ;
Découvrir d’autres expériences, dont certaines montrent qu’il est possible en quelques années, de combiner le développement de la profession et la croissance économique d’un pays ;
Travailler plus spécifiquement sur ce qu’il est raisonnablement possible de faire à court, moyen et long termes. Des pistes sont déjà identifiées, des approches ont déjà été engagées et des ateliers ont permis d’approfondir les multiples facettes du sujet :
- quels professionnels comptables considérer ?
- dans quelle structure les intégrer ?
- quelles voies emprunter pour créer cette nouvelle “famille“ comptable ?
L’abord de ces questions a fait apparaître très tôt le lien indissociable entre ce sujet et celui de la formation :
- formation professionnelle à dispenser à tous ceux qui agissent dans la grande famille comptable et contribuant à la production de l’information financière à tous les niveaux ;
- formation initiale avec en particulier les questions des parcours professionnels à partir d’un cursus commun, des passerelles permettant de faciliter des pratiques différentes au cours d’une carrière, de reconnaissance de diplôme...
Le chantier ainsi engagé qui mobilise autour de la FIDEF les plus grands instituts, l’IFAC mais aussi les bailleurs de fonds, comporte une dimension de plaidoyer considérable. Il est inimaginable d’aborder ces questions sans impliquer toutes les parties prenantes qui participent à l’économie d’un pays. On sent bien que l’un des effets nécessaires pour déclencher une réaction de croissance passe par l’acceptation de nouvelles modalités et l’engagement de tous vers un même objectif. L’argumentaire et la communication qui seront élaborés autour des travaux ainsi commencés et que chacun devra faire siens, sont essentiels pour réussir une telle mutation.
Nous avons la chance d’avoir un espace économique privilégié au sein du marché international qui constitue un atout pour accélérer un processus de croissance partagé. Nous pouvons à la fois servir la stratégie économique pour la Francophonie et faire preuve d’originalité, en acceptant de moderniser le concept institutionnel de la profession comptable francophone.
Nous avions découvert combien le secteur informel recelait des initiatives multiples et avait su intégrer les outils de la modernité, il est temps de montrer que la profession peut être créative au service de la communauté et que les nouveaux outils qui existent aujourd’hui, permettront d’accélérer et d’adapter plus vite et mieux des prestations sur mesure pour chaque taille d’entreprise, dont chacune a vocation à grandir.

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