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deuxième trimestre 2016

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La Russie, au centre de l’attention mondiale

Par M. Eugène Berg,
ancien Ambassadeur, auteur de La Russie pour les Nuls (éditions FIRST, 2016).

Le 1er mai 2016, qui fut en 2016 le jour de la Pâques orthodoxe, a coïncidé avec l’entrée dans le domaine public, du Boléro, l’œuvre symphonique la plus jouée dans le monde. Mais sait-on que l’œuvre maîtresse de Maurice Ravel, lui a été commandée par la célèbre danseuse des Ballets russes et mécène, Ida Rubinstein ?
Je l’indique dans mon livre (La Russie pour les Nuls, First, 2016, 495 pages) au chapitre consacré à ces Ballets russes de Serge Diaghilev, que Jean Cocteau avait qualifié de « Tsar des artistes » et dont Picasso a dit de lui : « C’est lui le plus grand artiste du XXème siècle ». Voilà qui illustre une fois de plus, s’il était encore nécessaire de le faire, la puissance culturelle, artistique et littéraire de l’éternelle Russie. Déjà le génial metteur en scène Tcherniakov avait réuni l’opéra Iolanta et le ballet Casse-noisette en un spectacle retentissant à l’Opéra de Paris. Le Disciple, film du metteur en scène Kirill Serebrennikov, a été présenté au 69ème Festival de Cannes, alors que deux artistes russes ont été invités au Centre Pompidou.
Le fait qu’André Makine, né en Sibérie en 1957, arrivé comme réfugié en France en 1987, deviendra à la fin 2016 le cinquième immortel, après Henri Troyat, Joseph Kessel, Maurice Druon et Hélène Carrère d’Encausse, ayant des racines russes, ces deux derniers ayant même été secrétaires perpétuels, illustre bien cette force de la littérature dans la conscience russe. Ne dit-on pas en Russie, qu’un poète est plus qu’un poète ?
Bien sûr, l’actualité russe ne se résume pas, loin de là, au rappel de ce glorieux passé ou à l’évocation de son génie créatif. Ce qui préoccupe les chancelleries, la presse internationale, les experts, les hommes d’affaires, c’est de savoir où en est la Russie, quel est l’état de son économie, comment se préparent les élections législatives du 18 septembre 2016 et comment se profilent les perspectives du scrutin présidentiel de 2018, l’année où se déroulera en Russie la coupe du monde de football. Qu’en sera-t-il aussi des sanctions dont une résolution adoptée le 28 avril 2016 par l'Assemblée Nationale a demandé la levée ?
L’influent hebdomadaire britannique The Economist, consacrait la couverture de son numéro du 30 mars 2016, à la Russie, la qualifiant de « Superpuissance creuse » (A hollow superpower), estimant que la politique extérieure russe n’était qu’une compensation aux faiblesses internes de la Russie et n’était destinée qu’à la télévision ! Un jugement aussi net et sévère, qui étonne d’un hebdomadaire aussi fin dans ses analyses, repose-t-il sur de quelconques fondements ? Alors même que la Russie venait de remporter une première victoire juridique lorsqu’un tribunal de La Haye a invalidé l’arbitrage qui avait condamné l’État russe à payer 50 milliards de dollars de compensations aux actionnaires de l’ancienne Société Ioukos, et que les réserves russes avaient augmenté.
Notre première préoccupation porte sur l’économie. On sait qu’en 2015, surtout en raison de la forte chute du baril, et accessoirement des sanctions (les hydrocarbures assurant les deux tiers des exportations russes et couvrant 50% des recettes budgétaires), le produit intérieur brut (PIB) russe a décroché de 3,8%, soit la moitié de la chute réalisée en 2009 (-7,9%). En 2016, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une baisse de 1%. L’on estime que l’économie russe a touché le fond au 2ème trimestre 2015 (recul de 4,6%).
La reprise ne se fera sentir qu’à compter de 2017, mais à un rythme lent. Le Premier Ministre Dmitri Medvedev, ne vient-il pas d’estimer le taux de croissance russe entre 1 et 1,5% d’ici 2019. C’est bien peu pour combler le retard pris, au cours des dernières années, et surtout pour assurer la conversion de l’économie russe vers une économie innovante, compétitive, moderne ne dépendant pas du « joug » des hydrocarbures. Cette expression rappelle le « joug tataro-mongol » (1240-1380) dont je décris les principales caractéristiques et conséquences dont toutes n’ont pas été négatives, et qui ne peut expliquer à lui tout seul le retard russe analysé par le grand historien de l’économie russe Georges Sokoloff. Parmi les apports culinaires des Mongols, figurent la viande grillée, le yaourt, le fromage caillé à base de lait fermenté !
L’une des faiblesses structurelles de la Russie reste son faible taux d’investissement, qui se situe entre 20 et 22% du PIB, bien loin des pics chinois à 45% ou des taux atteints, par exemple par la Corée durant sa phase ascendante de 30%. Pourtant, l’économie russe possède des bases relativement solides qui lui permettront d’engranger des gains de productivité. Outre qu’elle est dotée d’impressionnantes richesses naturelles (je fournis un tableau des productions où elle occupe le premier rang : palladium, éponge de titane si indispensable pour le secteur aéronautique, le nickel ; puis le second : aluminium, platine, rhodium, tungstène, vanadium), elle est dotée d’une main d’œuvre, bien éduquée et formée, et d’un réel esprit d’entreprise. Son déficit budgétaire atteint à peine les 3%, sa dette publique 13,6% du PIB (contre 100% pour la France et 224% pour le Japon) et la balance commerciale reste largement excédentaire en 2015, à 146 milliards de dollars, soit 11% du PIB. De même les sorties de capitaux, qui avaient atteint en 2014 un niveau record (154 milliards de dollars, 8,3% du PIB), ont ralenti en 2015 (56,9 milliards de dollars).
Au total donc, l’économie russe a fait preuve de résilience et a mieux résisté que prévu au double choc des sanctions et de la chute des cours de pétrole. Elle a commencé à produire chez elle des produits alimentaires, autrefois importés, comme les pommes, viandes ou produits laitiers. C’est ainsi que la part des importations de viande et de volaille qui en 2005 s’élevait à 39% est tombée à 23% en 2013, puis 11% en 2015. Elle valorise mieux ses ressources forestières (ses forêts représentent 20% du couvert forestier mondial), elle est devenue un grand exportateur céréalier, elle développe ses secteurs chimiques, para-chimiques, pharmaceutiques, sa mécanique, sans parler de ses points forts que sont l’atome, l’aéronautique et le secteur de l’armement – Rosatom n’a-t-il pas engrangé un portefeuille de commandes de centrales atomiques et autres équipements d’un montant de 100 milliards de dollars ! On verra si la campagne de privatisation, envisagée déjà depuis des années, sera couronnée de succès, les autorités escomptant en tirer 12 milliards d’euros.
S’agissant de la stabilisation des cours du pétrole, dont la Russie est devenue le 3ème producteur mondial (sa production actuelle de 10,96 millions de barils par jour, représente un record historique depuis 1989), après avoir été un moment le premier, on a vu que la réunion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), prévue en juin 2016 a maintenu le statut quo. Le précédant round de discussions mené à Doha, le 17 avril, n’ayant pu aboutir en raison du refus de l’Iran de se joindre à tout effort de stabilisation de sa production aux niveaux de janvier 2016, comme s’étaient engagés à le faire l’Arabie Saoudite, la Russie et d’autres producteurs du Golfe.
Que peut-on attendre sur le dossier ukrainien, et la question qui lui est intimement liée, celle des sanctions édictées par étapes à l’égard de la Russie, à compter de mars 2014 ? Les pays occidentaux, semblent de plus en plus lassés des atermoiements de Kiev qui tarde à mettre en œuvre la disposition des accords de Minsk II, du 12 février 2015, qui visaient à donner une véritable autonomie aux régions de Louhansk et de Donets. D’ailleurs, Jean-Marc Ayrault n’a pas caché, parlant de Moscou où il était en visite en avril 2016, son impatience face aux manœuvres dilatoires des autorités ukrainiennes.
Peu de progrès ont été par ailleurs accomplis en matière de transparence et de lutte contre la corruption. Les puissants oligarques ukrainiens qui règnent en maître sur des régions entières n’ont nullement vu leur pouvoir entamé. Cet ensemble de faits a été jusqu’à mettre en doute le bienfondé de l’importante aide financière accordée à l’Ukraine par les institutions financières internationales. Mais on sait aussi que les États-Unis ont décidé de multiplier par quatre leurs dépenses destinées à rassurer leurs partenaires de l’Organisation du Traité Atlantique Nord (OTAN), les plus préoccupés, par la renaissance militaire russe actuelle. On verra si le sommet atlantique de Varsovie, début juillet, relancera le dialogue avec la Russie ou au contraire accentuera les craintes et suspicions qui subsistent des deux côtés.
S’il est un dossier où le Kremlin a montré que son action avait fait bouger les choses, c’est bien celui du conflit syrien. Certes, on semble encore loin du compte, la paix, la stabilité et la prospérité de la Syrie, ce pays clef qui se trouve entre Proche et Moyen-Orient, apparaissent comme un horizon lointain obscurci de tant d’obstacles. Les négociations de Genève III, laborieusement mises en place sous l’égide russo-américaine, en février 2016 et orchestrées par l’émissaire de l’Organisation des Nations unies (ONU), Steffan de Mostura, restent toujours très fragiles. Les affrontements sur le terrain, surtout autour d’Alep, n’ont pas cessé bien qu’ils se soient notablement réduits. En tout cas, Moscou a évité de s’enliser, comme bon nombre d’experts et même des responsables, comme Barack Obama, l’avaient envisagé. La Russie s’est remise en selle. Elle est devenue l’interlocuteur privilégié des États-Unis dans la région. S’agissant du conflit des plus complexes de l’après-guerre froide, il n’est guère possible d’envisager une sortie rapide tant les intérêts des multiples parties intéressées sont contradictoires et enchevêtrés. La Russie, seul État qui entretient des rapports avec toutes les parties impliquées (régime de Bachar al-Assad, Iran, monarchies du Golfe, Égypte, Occidentaux), à l’exclusion de la Turquie, y a démontré son habileté diplomatique, son savoir-faire militaire, et la qualité de ses armements, dont elle est le deuxième exportateur mondial.
Mais les horizons russes ne se bornent ni à l’Europe, ni au Moyen-Orient et à l’Asie centrale. L’aigle bicéphale russe se tourne de plus en plus vers l’Asie ainsi que je l’expose dans mon livre, dans le chapitre « Le tropisme asiatique ». Elle développe son Extrême-Orient où en septembre 2012, elle a accueilli le sommet de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC). Elle subit à son tour l‘attraction du Pacifique : son partenariat avec la Chine est devenu le nouveau pivot de la politique russe, quoiqu’en dise des rapports économiques déséquilibrés entre les deux piliers de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), cette grande organisation de coopération eurasiatique qui agglomère autour d’elle un nombre accru de pays, Inde, Iran, Pakistan, qui sont venus se joindre au cercle fondateur russo-chinois et de quatre pays d’Asie centrale, qui apparaît comme une sorte de pendant de l’OTAN à l’est du continent eurasiatique, une sorte d’alternative au modèle occidental, qui ne peut plus prétendre à l’universalité.
Telle est la toile de fond économique et diplomatique dans laquelle se meut et sur laquelle agit Vladimir Vladimirovitch Poutine depuis bientôt dix-sept années, ayant accédé au poste de Premier Ministre en août 1999. Un récent ouvrage a même été intitulé « comment Poutine change le monde ». Qu’il s’en est écoulé depuis de l’eau sous les ponts de la Moskova, qui borde l’imposant complexe du Kremlin, vers lequel se sont dirigés tant de regards depuis des siècles, du couronnement des tsars aux Congrès impressionnants des Partis communistes du monde entier, ou de ceux du Parti communiste russe (PCUS). On a tant écrit sur la personnalité, les idées, les objectifs, les amis, les méthodes du « nouveau tsar » qu’il semble difficile d’ajouter quoi que ce soit de nouveau ou d’original. Voyons pourtant un à un les reproches qui lui sont le plus couramment adressés par une partie de la presse occidentale, sinon des dirigeants ou leaders occidentaux. Convient-il de mentionner les comparaisons si outrancières, qui le mirent sur le même pied qu’Hitler, et qui pourtant sont sorties de la bouche de personnalités en vue. « Tout ce qui est excessif est insignifiant » a déclaré Talleyrand.
Un des premiers reproches fait au président russe est qu’il ne respecte que les rapports de force. À cela, il ne cesse de rétorquer que si la Russie n’élève pas la voix, elle n’est guère entendue, voire respectée. Ne l’a-t-on pas humiliée après la chute de l’URSS, n’a-t-on pas même cherché à la démembrer, n’a-t-on pas poussé, pleins feux vers l’élargissement de l’OTAN à l’est, contrairement aux promesses verbales prodiguées à Mikhaïl Gorbatchev qui avait donné son feu vert à la réunification de l’Allemagne, une concession de taille qui avait même conduit François Mitterrand à déclarer, au début, que si le dernier Secrétaire général du PCUS y consentait, il serait remplacé dans son fauteuil par un maréchal soviétique ! Pour les Russes, le bombardement de la Serbie, la déclaration d’indépendance du Kosovo restent des blessures.
L’autre série de critiques porte sur le resserrement de sa politique intérieure (opposition muselée, presse bâillonnée, justice enchaînée, économie régentée). Il y a beaucoup à dire en ce domaine, à peser ses mots, à se livrer à des comparaisons, à ébaucher des explications. Depuis une trentaine d’années (et je les énumère) la Russie a connu tant de chocs, voire de traumatismes, qu’il n’apparaît plus normal qu’elle aspire au calme, à l’ordre et la stabilité. Il arrive à l’opposition, par ailleurs si divisée et qui se déchire entre elle, de gagner des élections municipales ou régionales. Des ouvrages critiques paraissent, comme des articles. Que ne dit-on de la Turquie redevenue candidate à l‘Union européenne (UE) dont elle est censée partager les valeurs, sans parler des libertés que prennent les membres du groupe de Višegrad (Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Pologne) avec les standards démocratiques européens.
Un autre faisceau de critiques porte sur le Poutine défenseur des valeurs conservatrices, qui prône une nouvelle alliance du sabre et du goupillon ou de valoriser la formule tant dévoyée par Vichy de « travail, famille, patrie ». Rappelons que cette formule à peu près semblable « Travail, famille, propriété et ordre » avait été proposée par le poète Lamartine, et qu’elle figurait dans le Préambule de la Constitution de 1848. N’ai-je pas entendu de Raymond Barre, un homme politique largement respecté, que si cette formule n’avait pas été dévoyée par Pétain, il l’aurait faite sienne ! En 2013, Vladimir Poutine s’en est expliqué citant le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev, mort en France. Être conservateur ce n’est pas s’en tenir à la seule défense de l’acquis, mais c’est empêcher que les choses ne s’effondrent. Albert Camus n’a-t-il pas dit la même chose lorsqu’il a écrit : « Les générations précédentes pensaient que leur devoir étaient de changer le monde, la responsabilité de la mienne est de faire que le monde ne s’effondre pas. »
Plus encore, on reproche au maître du Kremlin, de nourrir des ambitions impériales, de vouloir restaurer l’URSS… Vieille rengaine s’il en est. Le complexe militaro-industriel américain, dénoncé par le Président Eisenhower à la fin de son mandat, n’a-t-il pas, à la fin des années 1950, à la suite du lancement du premier spoutnik en 1957, grandement exagéré le missile gap entre les États–Unis et l’URSS, prêtant à celle-ci une supériorité en terme d’armement balistique qu’elle ne possédait nullement. Ceci afin d’accélérer l’armement américain ; ce qui en retour a déclenché une couteuse course aux armements. Que d’intentions malignes n’a-t-on prêté à Moscou en 1979, lorsqu’elle prit la décision difficile d’intervenir, presque contre son gré, le 25 décembre en Afghanistan pour venir en aide à un « pays frère », et de lutter contre l’islamisme.
Or, Washington était déjà, dès juillet venu en aide aux moudjahidines afghans, la plupart islamistes et soutenus par le Pakistan. Ce qui a fait dire en 2005 à Vladimir Poutine, que c’est l’Occident qui a enfanté le terrorisme islamique qui s’est retourné contre lui. Un jugement qui doit être pesé avec attention à la lumière des évènements actuels en Syrie, en Irak et en Libye…
Que n’a-t-on glosé sur l’existence des armes de destructions massives chez Saddam Hussein, prétexte à l’intervention américaine de 2003, avec les conséquences que l’on voit. Que les pays baltes ou la Pologne aient des griefs à l’égard de la Russie peut se comprendre au regard de leur expérience historique, mais doit-on pour autant déclarer que la Russie est « la menace principale pour les États-Unis », à l’heure de la lutte contre le terrorisme, la montée en puissance de la Chine en mer de Chine méridionale ? Il conviendrait peut-être de dialoguer, d’échanger, de se servir des organes existants (Conseil Russie-OTAN, G7, G8, ONU, etc.) plutôt que se livrer aux exclusions, aux sanctions, aux réprimandes.
On reproche, par ailleurs, au dirigeant russe de s’accrocher au pouvoir. En supposant, comme il est très probable, qu’il se présentera en 2018, pour effectuer un dernier mandat présidentiel de six ans, le « leader national » sera resté vingt-quatre années aux manettes, soit huit années de plus qu’Helmut Kohl, dix ans de plus que François Mitterrand, sans envisager les seize années probables d’Angela Merkel. A-t-il écarté délibérément tous ses opposants potentiels ? Ceux–ci ne sont-ils pas à la hauteur ? Toujours est-il qu’entre 2000 et aujourd’hui son taux d’approbation n’est jamais descendu au-dessous de 60% (hiver 2011-2012, lors de la vague des élections à la suite des élections dites « truquées» de décembre 2011) et qu’il a même atteint 89,9% en octobre 2015 après le déclenchement des bombardements russes en Syrie. Sa cote était même plus élevée chez les moins de 30 ans. Même si l’on prend en compte le récent sondage du centre Levada indiquant que 26% des personnes sondées hésitent à exprimer leurs véritables opinions, les taux de popularité de Vladimir Poutine apparaissent très élevés dans la durée. Ils s’expliquent par une série de facteurs.
Le sentiment patriotique au premier chef : en appréciant ainsi hautement leur leader, les citoyens de la Fédération de Russie se renvoient une image positive d’eux mêmes et de leur pays, à nouveau respecté et écouté. Ils expriment un sentiment de fierté, surtout après le retour de la Crimée, province si chargée en symboles héroïques, dans le giron national. Pour beaucoup de Russes, leur dirigeant leur renvoie une image de jeunesse, représente un père pour les uns, un homme fort, un grand politique, une personnalité intéressante, un homme religieux un sportif accompli (je mentionne que Vladimir Poutine a été instructeur de judo et qu’il a sorti un DVD sur son enseignement). En un mot, Vladimir Poutine est aux yeux d’une grande partie de la population un « nastoyachii muzshchin », un homme véritable. Napoléon après avoir rencontré Goethe, venu le voir à Iéna en 1806, avait dit du créateur des Souffrances du jeune Werther : « Voilà un homme », une formule que maints Russes font la leur. Le grand écrivain qui a donné son nom aux Instituts culturels allemands, n’a-t-il pas dit un jour : « Je préfère une injustice à un désordre », une formule que le germaniste Poutine a sûrement médité.
Dans son récent bilan des pays les plus influents, la revue américaine US News and World Report place la Russie au deuxième rang dans le monde en 2016 avant la Chine (la France figurant au 6ème rang). Pour ce qui est de son économie, en parité de pouvoir d’achat, la Russie figure au 5ème rang mondial après la Chine, les États-Unis, le Japon, l’Inde et on pourra discuter les autres rangs (obligations sociales de l’État : 33ème ; influence culturelle : 25ème ; héritage culturel : 19ème). Pour ce qui est de l’innovation, l’agence Bloomberg la place à la 12ème place. Un dernier critère permet de mesurer les progrès accomplis par la Russie. C’est celui de la Banque mondiale Doing Business : de 92ème en 2013, 62ème en 2015, la Russie est passée aujourd’hui à la 51ème place et ambitionne de se placer à la 20ème d’ici 2020.
« Leçon de Poutine aux démocraties lâches »  écrivait en avril 2016, après la reprise de Palmyre, en Syrie, actuellement déminée par les sapeurs russes, alors que l’Ermitage se prépare à sa reconstruction, l’éditorialiste du Figaro Ivan Rioufol, frappant une formule de bon sens : « La renaissance russe est exemplaire de ce que devrait être la renaissance française, en pleine ébullition ». Bien que les expériences historiques, les trajectoires, le positionnement des deux pays soient fort différents, bien des liens les rapprochent, à commencer par un fort engagement sur la scène internationale, un commun attachement à l’équilibre européen, comme la volonté d’apporter un message au monde.
Au moment où l’on se rappellera du voyage historique du Général de Gaulle en URSS (fin juin-début juillet 1966) qui a lancé sa politique de détente, entente et coopération, il serait peut-être temps de reprendre cette formule. De l’enrichir surtout, de lui donner un contenu, à commencer par une meilleure communication entre les canaux de communication et les communautés politiques, diplomatiques, militaires occidentales et russes dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, les menaces de prolifération et autres menaces, comme de donner une nouvelle impulsion à la coopération économique, commerciale, technologique, et scientifique. L’Europe, malgré ses difficultés actuelles, ou à cause d’elles, se doit d’avoir sa stratégie et sa politique vis-à-vis de la Russie et ne pas laisser les États-Unis et la Chine, avec ses Routes de la Soie, en décider pour elle.   

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