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Le rôle de l’espace dans l’avenir de l’Europe

Par M. Johann-Dietrich WÖRNER,
Directeur général de l’Agence Spatiale Européenne (ASE)

Alors que nous devons affronter des défis comme le terrorisme, la crise économique et l’euroscepticisme rampant, il est de la plus haute importance que nous conservions nos valeurs européennes et donnions des signes positifs pour l’avenir.
L’héritage de l’Europe est pluriel : liberté, démocratie, droits de l’homme, diversité culturelle, philosophie et arts, science et développement, sans oublier esprit d’aventure et d'exploration. Ces valeurs sont menacées par une certaine frilosité face au risque dans des domaines comme les activités spatiales, par des lourdeurs administratives et une tendance à faire passer l’intérêt individuel avant la solidarité.
Le résultat du référendum sur le « Brexit » est l’illustration frappante de cette situation.
Quelle solution apporter ? Qui peut intervenir et comment ?
Les décisions prises au niveau européen ont parfois été perçues par les citoyens comme ridicules, l’Union allant jusqu’à réglementer la forme des concombres. Mais pour que des échanges commerciaux fructueux puissent se développer, il faut une réglementation commune ; c’est pourquoi les avantages considérables apportés par le marché unique européen devraient nous faire oublier les quelques abus dus à un excès de zèle réglementaire. Quoi qu’il en soit, le moment est venu de procéder à quelques ajustements et d’envoyer des signaux positifs aux citoyens européens et aux gouvernements nationaux, qu’il s’agisse de la situation économique ou de nos valeurs communes. L’espace a le pouvoir d’envoyer de tels encouragements, à condition qu’il ne soit pas handicapé par une réglementation et une bureaucratie outrancières ; dans les faits, les activités spatiales ont des retombées économiques substantielles, elles procurent un retour sur investissement direct et apportent une valeur ajoutée considérable à la société.
Au cours des cinquante dernières années, grâce aux activités spatiales, nous avons pu mettre en place, pas à pas, une infrastructure qui joue aujourd’hui un rôle inestimable dans nos vies quotidiennes.
Depuis « l’espace 1.0 » et l’observation scientifique de l’Univers par les astronomes, le secteur spatial est entré, il y a un demi-siècle, dans « l’espace 2.0 », où le facteur dominant était la course au prestige ; les puissances spatiales se sont alors lancées dans cette « course à l’espace » qui a débouché sur l’ère d’Apollo. En passant à « l’espace 3.0 », depuis le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, les activités se sont ouvertes à des applications plus larges, comme les télécommunications, la navigation et l’observation de la Terre. C’est également à cette époque que nous avons assisté à la construction de la Station spatiale internationale. L’idée selon laquelle l’espace pouvait apporter des avantages à la société et à l’économie s’est alors imposée ; il ne s’agissait plus d’une simple question de prestige ou d’objectifs emblématiques de politique étrangère en concurrence directe avec ceux de puissances rivales. On ramenait, en quelque sorte, l’espace sur Terre : une large palette d’applications et de moyens spatiaux devenaient déterminants et indispensables à notre économie et à notre société de la connaissance.
Il est temps, désormais, de réinventer l’espace pour l’avenir : nous l’appellerons « l’espace 4.0 ».
Dans cette nouvelle ère, les domaines couverts par le secteur spatial, déjà très larges, s’étendent désormais vers la commercialisation, les activités publiques et privées, les transferts de technologies vers/depuis le spatial, et davantage d’interactions directes avec la société. Il en résulte de nouveaux rôles pour les agences et l’industrie qui dépassent les définitions traditionnelles du client et du fournisseur.
L’espace n’est plus le pré carré des gouvernements et de quelques puissances spatiales, mais devient un secteur dans lequel s’engagent les gouvernements du monde entier, émergent des acteurs privés, et interagissent gouvernements, secteur privé, société et politique.
L’industrie entre dans une nouvelle ère caractérisée par une révolution des mécanismes de conception, de production et de gestion ; le spatial, en tant que secteur économique, suivra, et suit déjà dans certains domaines, cette tendance qui débouchera sur une banalisation de la fabrication de véhicules spatiaux alors que toutes les autres caractéristiques stratégiques du secteur seront conservées.
Tandis que le secteur spatial gagne en maturité et est davantage interconnecté avec d’autres domaines technologiques, l’innovation dans les technologies et les applications spatiales est de plus en plus liée à l’innovation dans d’autres domaines de la société, et vice-versa : de nombreuses technologies à usage général, comme l’intelligence artificielle, la robotique de pointe et l’impression en trois dimensions, présentent un grand potentiel pour les applications spatiales. Ce scénario dynamique et évolutif constitue le terreau d’une future croissance économique.
C’est à l’ESA qu’il revient de donner forme à cette nouvelle ère.
L’ESA est en train de redéfinir les modalités de son fonctionnement et de ses interventions, en établissant des conditions qui stimulent l’innovation et aident ses partenaires, notamment l’industrie, les PME, les opérateurs, les chercheurs, les universités et les gouvernements. Pour favoriser le déploiement harmonieux d’une chaîne d’innovation, qui permet de passer rapidement et sans interruption d’une idée à un produit ou à un service,  l’ESA mettra en place, soutiendra et intensifiera les échanges et les interactions des universitaires vers les utilisateurs finaux, en passant par tous les acteurs et parties prenantes, et élaborera des politiques, procédures et cadres programmatiques novateurs.
À cette fin, l’ESA appliquera une stratégie d’innovation intégrée et poursuivra l’optimisation de sa politique industrielle. Elle saisira les opportunités qu’offre l’industrie nouvelle du New Space et s’ouvrira à d’autres partenariats, notamment avec des entreprises spatiales innovantes, afin également de procéder à des transferts de technologies depuis/vers le spatial et de mener des codéveloppements, le but étant de faire face à des enjeux mondiaux comme l’énergie ou la santé, et d’optimiser les capacités d’innovation en regroupant ressources et compétences autour de projets ayant des objectifs communs.
« L’espace 4.0 » exige d’être prêt à accepter des idées novatrices, parfois déstabilisantes et de passer outre la tentation du rejet de la nouveauté. Cette attitude semble simple et chacun est prêt à l’accepter tant qu’elle reste théorique. Mais selon moi, il est clair que ce souffle nouveau ne touche pas uniquement les institutions et leur rôle ; il porte aussi sur la façon de travailler et les responsabilités de chacun. De plus, ce changement ne doit pas concerner que les relations entre les institutions publiques et le secteur privé, mais également les interactions au sein du secteur public : la Commission européenne, l’ESA, EUMETSAT, l’Agence européenne de défense, entre autres, doivent comprendre que la situation politique actuelle les pousse vers un modèle de coopération que l’on pourrait appeler « l’espace uni européen ».
Au lieu de s’efforcer d’élaborer des stratégies contraignantes, des tactiques et des plans de travail détaillés, nous devons soutenir activement les idées novatrices, même si certaines d’entre elles sortent des sentiers battus. Pour ce faire, nous avons besoin de définir des buts et des objectifs communs.
Pour nous, Européens, l’identité, l’esprit et la cohésion de l’Europe sont les objectifs premiers ; dans le monde du spatial, ils se concrétisent lorsque nous intégrons totalement l’espace dans l’économie et la société européenne pour parvenir à une liberté d’action dans l’espace et mettre en place un secteur spatial européen compétitif à l’échelle mondiale. Cependant, ces objectifs doivent reposer sur l’excellence en matière de science et de technologie spatiales. Les activités spatiales comme l’observation de la Terre, la navigation, les télécommunications, le transport, les sciences spatiales et l’exploration répondent à ces objectifs dans leur ensemble. Cependant, les sciences spatiales et l’exploration doivent être considérées comme à part car elles ont toujours été au coeur de l’Europe. Les sciences spatiales et l’exploration peuvent servir à stimuler la société, car elles inspirent autant qu’elles fascinent, et l’inspiration comme la fascination sont source de motivation : la mission robotique Rosetta et les astronautes sont deux exemples qui en témoignent de façon évidente.
Cependant, la structure actuelle du financement et de la règlementation des activités spatiales à l’ESA n’est pas la mieux à même de soutenir leur mise en oeuvre : les délégués des États membres font valoir les points de vue de leurs gouvernements nationaux qui recherchent en particulier la croissance économique sur la base du « retour sur investissement », de leurs intérêts nationaux spécifiques et de la faisabilité budgétaire. Bien qu’il soit évident que les États membres de l’ESA continueront, par l’intermédiaire de leurs délégations, à définir le périmètre des activités spatiales à mettre en oeuvre, il est important d’entamer une réflexion sur la façon d’améliorer les mécanismes de financement et la réglementation.
Pour conclure, je souhaite évoquer le rôle et les interactions des différentes institutions, qui ont besoin d’être clarifiés. Ce point est tout particulièrement important lorsqu’il s’agit de l’ESA et de la Commission européenne.
Alors que la Commission européenne est particulièrement bien placée pour faire connaître les possibilités qu’offre l’espace aux nombreux secteurs de l’économie et de la société européenne qui relèvent de son champ d’action, l’Agence spatiale européenne (ESA) est quant à elle chargée de gérer les projets spatiaux, notamment la conception système, les aspects techniques et les approvisionnements, et de mettre en oeuvre une politique industrielle qui évite les monopoles, soutient les PME et garantit la diversité du paysage industriel européen, compétitif sur le marché mondial ; forte de plus d’un demi-siècle d’expérience, l’ESA possède les compétences et les capacités nécessaires pour rester l’agence spatiale de l’Europe.
L’Europe et l’esprit européen méritent que les différents acteurs intervenant déjà dans le secteur spatial, ainsi que les nouveaux venus, travaillent en étroite coopération et de façon cohérente : ensemble, nous ferons « l’espace uni européen » !.   

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