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  Jeudi 22 Juin 2017  
 

Quatrième trimestre 2015

La lettre diplometque
  Éditorial
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Pologne
Turquie
  Un acteur engagé de l’OTAN face aux défis du XXIème siècle
 
  De la renaissance à l’émergence
 
  Un marché émergent riche en opportunités pour les entreprises françaises
 
  Un marché colossal aux portes de l’UE
 
  Un partenaire culturel majeur
 
  Une terre chargée d’histoire
 
Zimbabwe
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     Turquie
 
  S.E.M./ H.E.  Hakki Akil

L’affirmation d’une puissance incontournable

Entretien avec S.E.M. Hakki Akil,
Ambassadeur de Turquie en France

Située au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie, la Turquie n’a cessé d’accroître, sous l’impulsion du Président Recep Tayyip Erdogan, son rôle d’acteur pivot à la fois aux plans diplomatique et économique. Une réalité mise en exergue par sa présidence du G20 et le sommet qu’elle a accueilli à Antalya du 15 au 16 novembre 2015. Mais également par les bouleversements géopolitiques du Moyen-Orient. Lutte contre le terrorisme, crise des réfugiés, politique énergétique ou encore relations avec l’Union européenne figurent parmi les thèmes majeurs sur lesquels S.E.M. Hakki Akil, Ambassadeur de Turquie en France, nous livre ses réflexions dans cet entretien.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, la Turquie a accueilli les 15 et 16 novembre dernier le sommet du G20 dont il a assumé la présidence en 2015. Au regard des signes d’un ralentissement de la croissance mondiale, voire de risque de crise économique globale, comment qualifieriez-vous les avancées de la concertation au sein de ce forum ? Quel bilan pouvez-vous d’ores et déjà dresser de la présidence turque du G20 et des initiatives lancées sous son égide comme le Forum mondial sur les PME ?

S.E.M. Hakki Akil : Comme vous le savez, le G20 constitue une plateforme de coopération importante, qui représente 85% de l’économie mondiale, 75% du commerce international et 65% de la population mondiale.
Le G20 permet aux économies développées et émergentes de se réunir autour d’une même table et de trouver des solutions communes aux problèmes globaux.
Dans ce cadre, les mesures prises depuis 2008 ont joué un rôle important dans l’atténuation des effets de la crise globale et surtout dans la consolidation du système financier global. En Turquie, lorsque nous avons pris la présidence du G20, nous avons annoncé que nos trois priorités seraient « l’inclusivité », « la mise en œuvre » et l’« investissement ».
L’enjeu essentiel des pays du G20 est, non seulement une croissance « forte », « durable » et « équilibrée », mais aussi une croissance « inclusive » que la présidence turque du G20 a intégrée dans ses objectifs principaux.
L’inclusivité n’est pas seulement la garantie de la stabilité sociale, c’est aussi la garantie de la croissance durable de l’économie. C’est pour cela que l’inclusivité se trouve parmi les priorités de notre présidence du G20.
L’un des aspects importants de l’inclusivité, qui exige que tout le monde prenne sa part de la croissance économique et du bien-être, c’est de donner aux femmes toute leur place dans l’économie. Or, aujourd’hui, dans les pays du G20, la participation des femmes à la force de travail est de seulement 58% contre 86% pour les hommes. Selon les calculs du Forum économique mondial (FEM), une augmentation de 1% de la participation des femmes à la force de travail entraînerait une augmentation de 80 milliards de dollars du produit mondial brut (PMB).
Afin de faire des propositions et de contribuer aux travaux du G20 à ce sujet, nous avons créé le groupe W20 (Women 20) lors de notre présidence du G20.
Nous poursuivons également nos efforts pour accroître la participation des jeunes, qui constituent la catégorie la plus dynamique, mais aussi la plus touchée par le chômage, sur le marché de l’emploi. Dans ce cadre, en tant que G20, nous nous sommes engagés à réduire le chômage des jeunes non qualifiés ou employés dans le secteur informel de 15% d’ici à 2025.
Un autre des sujets prioritaires de notre présidence du G20 sont les petites et moyennes entreprises (PME).
Nous pensons que la question des PME constitue un sujet prioritaire, parce que ces dernières ont une capacité de création d’emploi et qu’elles jouent un rôle important dans les activités économiques et commerciales. Nous faisons des efforts pour renforcer l’accès des PME aux systèmes économiques et commerciaux globaux, pour leur permettre de faire entendre leur voix sur la scène internationale. C’est pour cela que dans le cadre de notre présidence du G20, nous avons initié, avec la Chambre de Commerce Internationale (ICC) la création du Forum mondial des PME.

L.L.D.: À l’initiative du Président Recep Tayyip Erdogan, la Turquie s’est fixée comme objectif d’intégrer le cercle des dix premières puissances économiques mondiales à l’horizon 2023, année du centenaire de la République turque. Comment décririez-vous les atouts de votre pays en vue d’y parvenir ? Alors que le PIB accuse une légère contraction à hauteur de près de 3% attendue en 2015, quelles sont les mesures prévues afin d’insuffler un nouvel élan à la croissance de l’économie turque ?

S.E.M.H.A. : Comme vous l’avez mentionné dans votre question, la Turquie aspire, en vue du centenaire de la République, en 2023, atteindre les objectifs suivants : porter le PIB par habitant à 25 000 dollars et le revenu national à 2 000 milliards de dollars ; se hisser parmi les 10 premières économies mondiales ; réaliser 500 milliards de dollars d’exportations en intégrant les nouveaux marchés et les marchés alternatifs d’exportation ; faire partie des cinq premiers pays au niveau mondial dans le secteur de l’agriculture ; créer dix marques mondialement connues ; posséder dix des plus grands ports mondiaux ; construire trois centrales nucléaires ; multiplier par deux sa production d’électricité et posséder des lignes de trains à grande vitesse (TGV) de 10 000 km de long.
Je tiens à souligner dans ce cadre que ce qui permet à la Turquie de se tourner avec espoir vers l’avenir, ce sont l’accomplissement des différentes étapes de ce processus dans un climat d’investissement réformateur et libéral. Dans le contexte de sa proximité avec le marché européen, de moyens d’accès rapides à l’Eurasie, au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord, ce sont aussi des infrastructures logistiques et énergétiques qui se développent et se diversifient rapidement. Nous disposons, en outre, d’une population jeune et formée, d’un vaste marché interne, de puissantes entreprises turques en expansion dans le monde entier et, en particulier, dans les régions voisines. Enfin, nous pouvons compter sur la promotion des investissements étrangers pour l’exportation, les progrès effectués dans le domaine de la coopération entre les universités et les industries, ainsi que sur l’accroissement des ressources consacrées à la R&D et les innovations.
Dans le cadre du plan financier à moyen terme pour la période 2016-2018 récemment annoncé, l’objectif principal de notre politique économique est d’accroître et de rendre plus inclusive la croissance par des réformes structurelles, dans un environnement dans lequel la stabilité macroéconomique est protégée et où le déficit du compte-courant et l’inflation sont réduits de façon progressive. De ce fait, l’augmentation des économies internes, la promotion d’une croissance basée sur les investissements privés et le renforcement de la force de compétitivité, ainsi que le renforcement du niveau d’efficacité de notre économie, font également partie de nos objectifs principaux.
Si l’on aborde le sujet sur la base des critères de Maastricht, et tenant compte du maintien de la stabilité macroéconomique de notre pays au cours des dix dernières années, notre objectif est d’atteindre 0,7% de déficit budgétaire de l’administration centrale en 2016 et de 0,4% en 2018. De plus, nous avons comme objectif de baisser le stock de la dette de celle-ci à 32,8% en 2016 et à 30% en 2018.
Par ailleurs, le 10ème Plan de développement relatif à la période 2014-2018, fait partie des composants du processus de réformes. Je tiens à préciser que ce plan se compose de 25 programmes de transformation ayant pour objectif l’accroissement de notre force de compétition, la production au moyen des nouvelles technologies et la croissance durable et approximativement de 1 200 plans d’action.

L.L.D. : L’attraction des investissements étrangers demeure l’une des priorités de la stratégie de développement économique de votre pays. À l’image de la construction de tunnels de transport sous le Bosphore ou du plus grand aéroport du monde à Istanbul, quels projets vous semblent emblématiques de la montée en puissance de l’économie turque ? Tenant compte de la hausse des activités de recherche et développement de plus de 20% en cinq ans, dans quels secteurs d’innovation phares la Turquie aspire à renforcer sa compétitivité ?

S.E.M.H.A. : Les objectifs de 2023 qui donneront un nouveau visage à la Turquie, nécessitent des réformes complètes dans de nombreux domaines et des investissements à grande échelle en matière d’infrastructures. Celles-ci serviront de base en vue d’atteindre ces objectifs.
Dans ce cadre, je voudrais préciser qu’une série de projets d’infrastructures, y compris ceux que vous avez cités, sont de nature à se compléter dans ce processus de transformation. Les projets en question sont des étapes qui associent la position et la puissance de la Turquie qui sert d’intermédiaire historique, de par ses particularités géographiques, entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique, aux réalités géostratégiques et économiques actuelles. Parmi ces nombreux projets que nous avons appelé les « mégaprojets », nous pouvons citer le pont suspendu d’Izmir, les autoroutes de milliers de km de long, les lignes de TGV de 10 000 km de long, l’aéroport d’Istanbul qui sera l’un des plus grands aéroports du monde, la construction de plusieurs autres aéroports de tailles diverses, de nouveaux ports à conteneur incluant les zones franches, la construction, actuellement en cours, d’hôpitaux publics dans les principales villes turques et les vastes investissements réalisés dans l’industrie de défense.
L’importance accordée à la R&D dans le processus de transformation économique peut également être évaluée dans ce contexte.
Avant tout, la principale stratégie visant à atteindre une croissance élevée et stable dans le cadre des objectifs de 2023 consiste à développer une structure de production tournée vers l’extérieur, compétitive et rénovatrice sous le leadership du secteur privé. Nous comptons ainsi favoriser dans le Plan à moyen terme 2016-2018, un soutien éco-responsable et créateur de plus-value à l’infrastructure de production issue de la R&D, la promotion des processus de commercialisation des biens et services qui seront ainsi obtenus et l’accélération des micro-réformes dans ces domaines qui figurent parmi les objectifs à atteindre.
Cette dynamique permettra aux PME de générer des activités de R&D, des innovations et des exportations. L’attribution des allocations publiques de R&D vise à orienter les investissements du secteur privé vers les secteurs de production industrielle dans lesquels nous souffrons d’un important déficit commercial. Par ailleurs, nous voulons également développer les activités de R&D dans la construction de nouvelles raffineries, la production des voitures électriques, de moteurs et pièces d’aéronefs de haute technologie, ainsi que de médicaments et d’appareils médicaux.
Enfin, comme je l’ai déjà mentionné, nous menons de vastes travaux de R&D en matière d’industrie de défense (chars d’assaut, frégates, corvettes, hélicoptères, avions de guerre nationaux) ; secteur dans lequel nous avons franchi d’importantes étapes.

L.L.D. : Occupant un positionnement de carrefour géostratégique, votre pays cherche à s’affirmer comme un corridor énergétique pour l’Europe. Fort du lancement de la construction du Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline (TANAP) ou du projet envisagé d’Iran-Turkey-Europe Natural Gas Pipeline Project (ITE), la Turquie vous paraît-elle devenue incontournable pour la sécurité énergétique européenne ? Outre la nécessité de satisfaire les besoins de son marché intérieur, à travers quels projets envisage-t-elle d’accroître son rôle de distributeur d’énergie ? En quoi la promotion des énergies renouvelables pourrait-elle, selon vous, contribuer à réduire sa dépendance aux importations d’hydrocarbures ?

S.E.M.H.A. : La Turquie se trouve à proximité de 75% des ressources mondiales d’énergie connues. Dès lors, notre politique énergétique inclut parmi ses principales orientations le renforcement de la position de la Turquie entre les pays riches en énergie et les pays consommateurs en mettant à profit sa situation géographique et géostratégique, ainsi que sa conversion en un centre d’énergie. Dans cette perspective, notre pays a pris les devants pour la réalisation du couloir énergétique Est-Ouest, projetant d’acheminer les ressources d’hydrocarbures du bassin de la mer Caspienne directement vers les marchés occidentaux.
Nous envisageons de transformer le port de Ceyhan en un centre dédié aux échanges commerciaux et à l’exportation de pétrole. Le pétrole irakien est ainsi acheminé vers les marchés internationaux à travers le port de Ceyhan par l’oléoduc Kirkouk-Yumurtalık qui est en service depuis 1976 et dont la capacité est de 70,9 millions tonnes par an. Ce port turc joue un rôle similaire dans le cadre de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) qui fait également partie des projets majeurs de transport d’hydrocarbures. Celui-ci a été mis en œuvre en 2006 pour transporter le pétrole caspien, surtout azéri. Depuis le lancement du projet BTC, plus de 263 millions tonnes de pétrole ont été vendus sur les marchés internationaux. Dès que la raffinerie de pétrole, le terminal GNL et le complexe pétrochimique seront reliés au port de Ceyhan, ce dernier pourra contribuer encore davantage à la sécurité énergétique de l’Europe.
Les gazoducs traversant notre pays et qui vont acheminer les réserves de gaz naturel du Moyen-Orient et du bassin Caspien vers l’Europe, formeront le Corridor Gazier Sud (CGS). La Turquie a pour objectif de devenir la 4ème artère d’approvisionnement après la Russie, la Norvège et l’Algérie. Les gazoducs transportant le gaz naturel du Caucase du Sud et de Bakou-Tbilissi-Erzurum, ainsi que l’interconnecteur de gaz naturel Turquie-Grèce sont d’ores et déjà en service. Ceux du Trans-Anatolien et du Trans-Adriatique sont des projets du CGS qui seront, quant à eux, opérationnels dans les années à venir.
Avec le gazoduc de gaz naturel Trans-Anatolien (TANAP), la pierre angulaire du CGS, le gaz naturel caspien sera acheminé pour la première fois vers les marchés occidentaux en grandes quantités et par des voies alternatives. Dans le cadre de ce projet, le gaz naturel arrivera en Turquie en 2018 et en Europe en 2020. TANAP deviendra opérationnel avec une production de gaz naturel, dans les premiers temps, de 16 billions de m3 par an dans le cadre de la phase II de Shah Deniz, dont 6 billions de m3 seront vendus dans le marché intérieur turc et 10 billions dans les marchés européens. On aspire à atteindre une capacité de 16 billions m3 en 2020, de 23 billions en 2023 et de 31 billions en 2026. Dans ce projet, dont 58% des actions sont détenues par SOCAR et 12% par BP, la compagnie turque BOTAŞ possède également 30% des parts. Par ailleurs, le transport du gaz naturel turkmène par le TANAP est actuellement en cours de discussion. L’UE soutient et accorde également la priorité à la construction du CGS qui inclut des projets de gaz naturel traversant notre territoire.
De surcroît, la position géographique unique de notre pays donne l’opportunité, à court et moyen terme, de transporter vers l’Europe de manière sécurisée et économique non seulement le gaz naturel caspien, mais aussi le gaz naturel provenant d’Irak, d’Iran, de Russie et de l’est de la Méditerranée. Pour cette raison, la Turquie est d’une importance capitale en ce qui concerne la diversification des voies d’acheminement et l’accroissement de l’approvisionnement énergétique.
Par ailleurs, la Turquie continue à travailler pour inclure l’énergie nucléaire dans son mix énergétique et pour renforcer la part des énergies renouvelables dans son programme énergétique national en vue de réduire sa dépendance énergétique extérieure, d’exploiter les ressources régionales au maximum et d’atteindre les objectifs relatifs à la lutte contre le changement climatique.
Dans ce contexte, nous offrons aux investisseurs plusieurs types de soutien économique en fonction de la nature du site de production d’énergie et de sa capacité, tels que le tarif de subventionnement, la garantie d’achat, les priorités de contact et l’exemption de licence. Grâce à ces appuis, la part des investisseurs privés a considérablement augmentée dans la production d’énergie renouvelable, surtout dans l’électricité. Alors que les ressources en énergies renouvelables représentent 40% de la puissance installée de 70 GW en Turquie, le reste des 60% est issu des combustibles fossiles. Selon le Plan d’action nationale des Énergies renouvelables de la Turquie préparé par le Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, nous nous sommes fixés comme objectif de porter à 49% la part des sources d’énergie renouvelables et qu’au moins 30% de la demande en énergie électrique soit approvisionnée par des énergies renouvelables en 2023. Cela nous permettra de bénéficier progressivement de ressources nationales et renouvelables, et de réduire la part des ressources en hydrocarbures importés à des prix élevés, qui ont un effet négatif sur le solde du compte courant de notre pays.

L.L.D. : Près d’une semaine après l’attentat suicide à Suruç et la riposte du Parti des travailleurs kurdes (PKK), le Président Erdogan a annoncé, le 28 juillet 2015, le gel du processus de paix engagé avec ce dernier depuis 2012. Pouvez-vous nous préciser la stratégie turque en vue de sécuriser ses frontières et d’établir une zone de « sécurité » dans le nord de la Syrie ? Peut-on, selon vous, qualifier de revirement de la politique étrangère turque son ralliement à la coalition internationale contre Daech annoncé en août 2015 ? Une intervention militaire au sol de votre pays vous paraît-elle envisageable ?

S.E.M.H.A. : Les risques et les menaces résultant de la politique de violence du régime Assad en Syrie n’ont pas cessé d’augmenter depuis 2011. La Turquie est en proie à toutes ces menaces en provenance de la Syrie. L’implantation de Daech et d’autres organisations terroristes à nos frontières et la répression du régime Assad sur sa propre population ont provoqué un flux de réfugiés vers les pays voisins. L’interminable situation de conflit dans ce pays empêche les efforts d’aide humanitaire de la communauté internationale d’aboutir. De nouvelles vagues de réfugiés sont attendues en raison des derniers développements qui risquent de déstabiliser davantage la Syrie.
La création d’une zone de sécurité au nord de la Syrie dans les régions frontalières de la Turquie entre les villes d’Azaz et de Jerablus, et la purge des éléments de Daech dans cette zone permettraient le rétablissement de l’ordre de façon à ce que les habitants de cette zone aujourd’hui sous contrôle de Daech, puissent vivre en toute sécurité et que les réfugiés syriens puissent y retourner et s’y installer. C’est la raison pour laquelle nous insistons depuis le début pour que soient créées les conditions d’une vie en sécurité et pour que les populations de ces régions n’aient pas besoin de la chercher ailleurs.
Notre lutte contre Daech n’est pas nouvelle. Cette dernière figure sur la liste des organisations terroristes depuis 2013. La Turquie est un membre actif de la coalition internationale contre Daech depuis son lancement. Elle continue d’apporter sa contribution tout en la diversifiant. En coopération avec les États-Unis, nous poursuivons la lutte contre Daech aussi bien au plan bilatéral qu’au sein de la coalition internationale. Dans le cadre de l’accord que nous avons conclu avec les États-Unis en juillet 2015, nous avons ouvert quelques-unes de nos bases militaires à la coalition internationale contre Daech, tandis que les chasseurs turcs participent à des frappes aériennes ciblées contre elle.
Par contre, il est clair que Daech ne peut pas être anéantie uniquement par des moyens militaires. Sans une véritable transition politique qui devra être acceptée par toutes les composantes du peuple syrien, nous ne pourrons pas aboutir à sa destruction. Par conséquent, la lutte contre Daech et la résolution de la crise syrienne sont des sujets directement liés.

L.L.D. : À l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, le Président Vladimir Poutine a appelé le 28 septembre 2015 à former une grande coalition associant le Président syrien Bachar el-Assad en vue de lutter contre l’organisation terroriste Daech. Alors que la Turquie reste opposée à cette alternative, quels types de coopération internationale privilégiez-vous à cet égard ? Comment percevez-vous l’engagement militaire croissant de la Russie en Syrie et comment souhaiteriez-vous voir évoluer la stratégie de la coalition internationale emmenée actuellement par les États-Unis ?

S.E.M.H.A. : Daech ne constitue pas une cible prioritaire pour la Russie. Les opérations sont plutôt poursuivies aux frontières externes du territoire que le régime syrien détient et visent l’anéantissement des groupes de l’opposition modérée représentant une menace pour la survie de celui-ci. Parmi les attaques de l’aviation russe en Syrie, seulement les 9% ont visé les cibles de Daech. Le reste est consacré à l’opposition modérée reconnue par la communauté internationale. Elles visent aussi, par conséquent, le renforcement dudit régime. Cette stratégie ne peut pas assurer l’intégrité de la Syrie. Au contraire, elle risque de la diviser davantage et de causer encore plus de morts et de nouvelles vagues de réfugiés.
Par ailleurs, cette intervention russe ciblant une zone proche de notre territoire met en même temps en péril notre propre sécurité. La violation de notre espace aérien, ainsi que celui de l’OTAN les 3 et 4 octobre 2015, par les avions de combat russes a provoqué le risque d’une vraie tension avec la Russie. L’attention des autorités russes avait été attirée sur ce point. Malgré nos multiples mises en garde, les avions de combat russes ont malheureusement violé une nouvelle fois notre espace aérien en date du 24  novembre et nous avons dû intervenir.

L.L.D.: Partageant une frontière commune de plus de 1 000 km avec la Syrie et l’Irak, la Turquie voit transiter sur son sol des djihadistes étrangers voulant combattre dans cette région mais aussi une partie des populations fuyant ce conflit vers l’Europe. Quelle analyse faites-vous de ces défis ?

S.E.M.H.A. : De par sa situation géographique, la Turquie est aujourd’hui en première ligne dans la lutte menée contre Daech. Elle a également été la première à prendre conscience de la menace que constituait cette organisation terroriste qui s’est renforcée à ses frontières grâce au soutien du régime d’Al-Assad. Il revient avant tout aux pays d’origine, notamment européens, de mieux contrôler leurs frontières pour que leurs ressortissants présumés djihadistes ne rejoignent pas Daech. La Turquie -étant une destination touristique qui attire plus de 40 millions de touristes par an- n’est pas en mesure de pister chaque touriste légalement présent sur son sol. Un échange de renseignement et une véritable coopération entre les pays d’origine et la Turquie sont indispensables. Le nombre de personnes interdites d’accès sur le territoire turc et le nombre de présumés djihadistes extradées dépassent respectivement 15.000 et 2.000. Une autre dimension de la lutte contre Daech où les efforts de la Turquie sont mal appréciés est la contrebande. Soupçonner la Turquie de tolérer le trafic à travers ses frontières revient à ignorer les efforts considérables qu’elle déploie face à des contrebandiers armés et prêts à tout. Grâce aux mesures que nous avons prises, la contrebande du pétrole a pu être éradiquée.
La tragédie humaine à laquelle fait  face la Syrie s’intensifie jour après jour. Les civils et les opposants dans ce pays sont coincés entre les attaques du régime et la terreur de Daech. La crise des réfugiés provoquée par cette tragédie humaine affecte aujourd’hui non seulement la Turquie, mais aussi l’UE et toute la communauté internationale. La Turquie assume entièrement toute la responsabilité qui lui incombe s’agissant de l’accueil et de l’amélioration de leur situation. Par contre, les pays voisins de la Syrie ne peuvent plus continuer à porter seuls le lourd fardeau de ce problème, et il faudra qu’il soit partagé. La Turquie a dépensé jusqu’aujourd’hui plus de 9 milliards de dollars, c’est-à-dire plus de 1,2% de son PIB pour les réfugiés. Pour mieux comprendre l’effort fourni par la Turquie, si la France avait fait le même effort elle aurait dû dépenser 24 milliards d’euros (1,2% du PIB) et les Etats-Unis 214 milliards de dollars. Pendant toute cette période l’aide de la communauté internationale à la Turquie n’a été que 441 millions de dollars. Nous avons un principe d’accord avec nos partenaires européens en ce qui concerne l’approvisionnement des produits de première nécessité aux Syriens déplacés. Nos efforts à ce sujet seront poursuivis.
Par ailleurs, tous ces développements ont démontré à quel point la Turquie avait raison de proposer la création des zones sécurisées à l’intérieur de la Syrie. Afin d’empêcher le flux des réfugiés, il faudra rétablir la stabilité et la sécurité dans la région, normaliser la vie dans la mesure du possible de façon à permettre le retour de ces réfugiés sur la base du volontariat.  

L.L.D. À travers quels dispositifs votre pays organise-t-il la gestion de ces flux migratoires ?

S.E.M.H.A. : Tout d’abord, nous considérons la crise actuelle comme une crise de réfugiés et non comme une crise de migrants. Car les gens fuient les massacres, la mort et la guerre. Le Haut-Commissaire des réfugiés de l’ONU, M. Antonio Guterres, a d’ailleurs annoncé, à plusieurs reprises, que la crise actuelle était une crise de réfugiés et qu’elle ne pourrait pas être considérée comme une crise de migrants. À cause d’elle, presque la moitié de la population syrienne, à savoir 12 millions de personnes, ont été contraintes à des déplacements forcés soit à l’intérieur de la Syrie, soit vers les pays voisins.
Pour répondre à votre question, la Turquie poursuit une politique de « porte ouverte » face à cette tragédie humaine. Elle accueille ainsi plus de 2,2 millions de Syriens sans distinction de religions et d’ethnies. Selon les statistiques du Haut-Commissariat des réfugiés de l’ONU, la Turquie est le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde, tout en respectant scrupuleusement le principe de non-refoulement. Tous les besoins des 260 000 Syriens qui sont hébergés dans les camps de réfugiés et les frais médicaux de 2 millions de Syriens vivant dans les villes en Turquie, sont actuellement couverts par notre gouvernement. Le montant de l’aide totale que notre gouvernement a mis à la disposition des Syriens s’éleve à 9 milliards de dollars, alors que la contribution de la communauté internationale reste malheureusement très faible (441 millions de dollars). Notre pays mobilise également tous ses moyens pour empêcher les flux migratoires vers l’Europe par voie maritime. Depuis le début de 2015, le commandement turc de la garde côtière a ainsi sauvé plus de 70 000 réfugiés en mer Egée.

L.L.D. : Quel regard portez-vous sur la crise dite « des réfugiés » que traverse l’Europe ?

S.E.M.H.A. : L’Europe n’a pas pu échapper à la crise des réfugiés, qui s’est transformée en une crise humanitaire. La Turquie fait face à cette crise depuis quatre ans par ses propres moyens. Or, la protection que nous assurons aux Syriens en Turquie constitue en même temps un rempart contre le flux d’immigration vers l’Europe. Le partage de ce fardeau et de la responsabilité de la crise des réfugiés apparaît désormais comme une obligation afin de faire face à cette crise qui dépasse les moyens et les limites d’un seul pays. Cette crise influence toute la région, y compris l’Europe, et nous devons agir de concert avec les instances de l’ONU. Les efforts déployés en ce sens par l’UE sont d’autant plus importants qu’une concertation plus poussée et approfondie entre la Turquie et l’UE est indispensable.
   
L.L.D : Avec la signature le 14 juillet 2015 de l’accord sur le programme nucléaire iranien, Téhéran apparaît comme une puissance régionale de plus en plus influente dans la région. Comment entrevoyez-vous la consolidation de la coopération avec l’Iran, tant sur les enjeux politiques régionaux qu’économiques ?

S.E.M.H.A. : Nos frontières communes avec l’Iran n’ont pas changé depuis près de 400 ans et nous jouissions des relations de bon voisinage avec notre voisin de l’Est. Même si nous avons des différences de vues sur certains sujets régionaux avec l’Iran, nous sommes déterminés à développer nos relations bilatérales dans l’intérêt de nos peuples respectifs. Nous poursuivons nos efforts afin de développer nos échanges commerciaux dont le volume atteint 30 milliards de dollars. Nous considérons que la levée des sanctions contre l’Iran facilitera le développement de nos relations économiques et commerciales, et nous permettra d’atteindre cet objectif.

L.L.D: Considérant les liens étroits que votre pays partage avec les États du Golfe et la possibilité d’une reprise des relations avec Israël, comment qualifieriez-vous les aspirations turques dans la région ?

S.E.M.H.A. : Nous poursuivons nos relations d’amitiés et de fraternité avec les peuples de la région du Golfe avec laquelle nous avons partagé un destin commun par le passé. La sécurité de la région du Golfe est en corrélation constante avec celle de la Turquie. Partant de cette idée, nous avons mis en place plusieurs mécanismes institutionnels comme les « hauts comités stratégiques » afin d’approfondir et d’élargir nos relations avec l’ensemble de la région. De plus, nous avons un mécanisme de dialogue stratégique de haut niveau avec le Conseil de coopération du Golfe.
Dans le cadre d’une série de mesures prises suite aux attaques des militaires israéliens contre la flottille de Mavi Marmara en 2010 dans les eaux internationales qui ont causé la mort de 10 citoyens turcs, nous avons revue à la baisse le niveau de nos relations avec Israël. Les excuses présentées par le Premier Ministre Israélien Benyamin Netanyahu en 2013 ont constitué un pas dans le bon sens. Des efforts complémentaires de la part d’Israël sont encore nécessaires en vue d’une éventuelle normalisation de nos relations.
Plus largement, pour parvenir à une paix durable dans la région, il est attendu de la part d’Israël qu’il mette un terme à ses violations du Haram el Sharif (ndlr, l’Esplanade des Mosquées), ainsi qu’à ses activités de colonisation en Palestine et qu’il entame des négociations en vue d’une solution visant à l’établissement d’un État palestinien dans les frontières de 1967.

L.L.D. : Au-delà, quelle est votre perception de la montée en puissance militaire de l’Égypte ?

S.E.M.H.A. : Chaque pays fait ses propres évaluations de menace et équipe ses forces de sécurité en fonction de celle-ci. L’important est de pouvoir contribuer à la sécurité et la stabilité de la région.

L.L.D.: Médiateur entre l’Afghanistan et le Pakistan depuis 2007, Ankara a accueilli les 12 et 13 février 2014 le 8ème sommet trilatéral visant à intensifier la coopération entre les trois pays, ainsi que la stabilité régionale. Comment se poursuit cette médiation et l’engagement de la Turquie en Afghanistan ?
 
S.E.M.H.A. : Il existe des liens d’amitiés historiques entre la Turquie et l’Afghanistan. La Turquie a soutenu les efforts de modernisation de l’Afghanistan avec lequel elle a établi des relations diplomatiques en 1921. Elle a joué un rôle important dans l’instauration et le développement des institutions étatiques de ce pays dans les domaines culturels, militaires, civils, ceux de l’éducation et de la santé. Cette relation d’amitié et de coopération rapprochée que nous avons nouées avec l’Afghanistan, a continué jusqu’à la période où ce dernier est entré dans la sphère d’influence de l’Union soviétique. Avec la fin de l’occupation soviétique en 1989, nous avons continué avec détermination à apporter notre contribution à la stabilité et à la sécurité de ce pays en renouant le dialogue avec tous les groupes afghans. Depuis 2001, le programme d’aide au développement mis en place par la Turquie en Afghanistan s’élève ainsi à 1 milliard de dollars et constitue le montant le plus important investi pour un pays. En outre, nous nous sommes engagés à soutenir l’Afghanistan dans différentes conférences de donateurs à hauteur de 350 millions de dollars, dont 200 millions de dollars ont déjà été utilisées pour différents projets. Plus de 800 projets ont ainsi été mis en place dans l’ensemble des 34 villes afghanes.  
Dans le domaine de la sécurité, nous avons également contribué aux efforts du maintien de l’ordre dans ce pays et assumé d’importantes responsabilités au sein de la Force internationale d’assistance et de Sécurité (FIAS) depuis son lancement jusqu’à la fin 2014, année où elle a pris fin. Depuis le 1er janvier 2015, la Turquie assure la mission de pays-cadre responsable de Kaboul dans le cadre de la Mission de soutien résolu qui a remplacé la FIAS. Elle assume également depuis cette date la responsabilité de l’exploitation de l’aéroport de Kaboul et de sa sécurité pour une durée de deux ans. Par ailleurs, nous avons consacré un budget de 60 millions de dollars pour les Forces nationales afghanes, ce qui fait de la Turquie le 6ème pays donateur en termes d’engagement parmi les pays de l’OTAN. De plus, nous organisons des formations globales pour l’armée et la police nationale afghanes et nous leur fournissons des équipements. Enfin, notre pays contribue aux efforts de développement et de sécurité de l’Afghanistan dans le cadre de la procédure du sommet tripartite « Afghanistan-Pakistan-Turquie » et de la procédure d’Istanbul.
Partant de l’idée que la paix et la stabilité durables ne peuvent être assurées qu’à l’échelle régionale, la Turquie a initié en 2007 le mécanisme du Sommet tripartite entre l’Afghanistan, le Pakistan et la Turquie. Elle cherche à favoriser une coopération en accordant une attention spécifique au dialogue politique, à la sécurité et au développement entre ces pays en question. Au cours des huit premiers sommets, d’importants progrès ont été enregistrés entre ces pays. Cette dynamique devrait se poursuivre à l’occasion du 9ème sommet entre nos pays.
Le processus d’Istanbul constitue une autre initiative que nous avons amorcée ensemble avec l’Afghanistan en 2011, ayant pour objectif de développer la coopération régionale en proposant des solutions communes. Comptant 14 pays de la région et 15 autres pays partenaires, ce processus vise à créer des solutions politiques et pratiques par le biais de mécanismes de mesures de réconciliation et de restauration de la confiance. La 5ème Conférence du processus d’Istanbul a eu lieu le 8 décembre 2015 à Islamabad.
Comme vous pouvez le constater, les engagements de la Turquie pour l’Afghanistan s’inscrivent sur le long terme. Elle continuera de soutenir ses efforts tant qu’il nous le demandera, afin qu’il devienne un pays prospère et en toute sécurité.

L.L.D.: Plus largement, quelles sont, de votre point de vue, les retombées attendues de la récente tournée asiatique du Président Erdogan en Asie au cours de laquelle il a notamment plaidé en faveur de l’adhésion de votre pays à l’ASEAN ?

S.E.M.H.A. : La Turquie a mis en place une stratégie d’ouverture envers les régions considérées autrefois comme « lointaines », parallèlement à l’accroissement des capacités et des moyens de sa politique étrangère. Dans ce contexte, la région Asie-Pacifique se trouve également dans notre sphère d’intérêt. Lorsque nous voulons développer nos relations avec une région précise, nous ne nous contentons pas seulement des relations bilatérales, mais nous souhaitons aussi établir des relations avec les organisations régionales de coopération afin d’élargir les domaines de coopération que nous pourrons développer avec la région en question. Par conséquent, il faut étudier dans ce contexte nos attentes relatives à la visite de notre Président que vous évoquez.      
L’un des éléments clé de notre ouverture à la région de l’Asie-pacifique réside dans le développement des relations institutionnelles avec l’ASEAN. Celle-ci constitue la troisième puissance économique mondiale après le Japon et la Chine avec un PIB de 2,4 trillion de dollars. Elle est donc devenue un acteur de poids dans la rivalité économique entre la Chine et les États-Unis dans la région et elle s’affirme de plus en plus comme une organisation jouant un rôle régional important.
Nos relations avec les pays de l’ASEAN se développent de manière régulière. Nous disposons actuellement de neuf ambassades sur les 10 pays que compte l’ASEAN. Avec l’ouverture d’une dixième ambassade turque à Vientiane, au Laos, nous aurons une représentation dans chaque État membre de cette organisation. Il faut également tenir compte de l’évolution du volume de nos échanges commerciaux avec les pays de l’ASEAN : celui-ci est passé de 1,3 milliard de dollars en 2002 à 8,5 milliards de dollars en 2014.
La Turquie a pris la décision de développer ses relations institutionnelles avec l’ASEAN et a exprimé, dans ce cadre, son intention de dialogue et de partenariat dès 1999. La Turquie est ainsi partie prenante du Traité d’amitié et de coopération avec l’ASEAN conclu au cours de la 43ème réunion des Ministres des Affaires étrangères et notre Ambassade à Jakarta a été accréditée auprès de l’ASEAN en 2010. De plus, nous participons depuis 2013 aux réunions du Forum régional de l’ASEAN en tant qu’invité des présidences respectives de la Malaisie, de Myanmar et de Brunei. Et lors de la visite qu’il a effectuée en Indonésie en août 2015, notre Président a exprimé notre volonté de développer davantage nos relations institutionnelles avec l’ASEAN.

L.L.D.: Dix ans après leur ouverture, les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE progressent encore lentement. Quels sont les principaux points d’achoppement de ce processus et comment pourrait-il, selon vous, être dynamisé ?

S.E.M.H.A. : L’adhésion de la Turquie à l’UE est un objectif stratégique. Dans ce cadre, des réformes fondamentales d’envergure ont été mises en œuvre dans de nombreux domaines. D’importants progrès ont été réalisés pour que la Turquie atteigne les standards de l’UE.
Notre processus d’adhésion a débuté en 2005. Il a donné un aspect plus concret à nos relations avec l’UE et a marqué le début d’une période de renouvellement pour la Turquie dans plusieurs domaines.
Pour autant, les négociations d’adhésion ont ralenti et sont entrées dans une période de stagnation à cause d’obstacles artificiels (*) créés dans les années suivantes par certains pays membres pour des motifs qui nous apparaissent incompatibles avec les paramètres de notre processus d’adhésion.
Malgré ce ralentissement du processus des négociations, la Turquie continue néanmoins ses efforts relatifs à son adhésion à l’UE. La récente crise des migrants et des refugiés qui a profondément affecté les structures économiques et sociales des États membres de l’UE, a révélé une nouvelle fois que la Turquie et l’UE partagent des problèmes et des intérêts communs. De notre point de vue, les relations doivent être construites selon une vision stratégique visant le long terme et non sur la résolution des crises. À cet égard, et indépendamment de n’importe quelle crise, on espère que les États membres de l’Union vont entrer dans une période qui les amènera à reconsidérer leurs approches à l’égard de l’adhésion de la Turquie et qui mettra fin à l’inertie concernant notre processus d’adhésion. Dans ce contexte, il est important que lors du sommet de Turquie-UE du 29 novembre, les deux parties aient agréés de relancer les relations Turquie-UE. Un nouveau chapitre de négociation a été ouvert le 14 décembre 2015.

L.L.D.: Quels sont vos espoirs de voir aboutir les négociations, relancées en mai 2015, en vue d’une réunification de Chypre ?

S.E.M.H.A. : Je vous rappelle que les négociations avaient été interrompues en octobre 2014, la partie chypriote ayant quitté la table des négociations. Ces négociations ont, en effet, redémarré le 15 mai 2015.
Le texte de la déclaration conjointe du 11 février 2014 a précisé le cadre général de la résolution, en particulier les principes visant à l’établissement d’un nouveau partenariat de nature bi-communal et bizonal, fondé sur la souveraineté égale entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs et composé de deux États constitutifs. La partie chypriote turque maintient sa volonté politique et sa détermination en vue de la conclusion immédiate des négociations sur la base de cette déclaration conjointe. Nous attendons de la partie chypriote grecque qui a refusé le Plan Annan, rejetant ainsi l’intégration de l’île en 2004, une approche plus sincère et plus ouverte à la coopération dans le cadre des négociations. Nous sommes sincèrement persuadés que la résolution pourra être atteinte de cette façon.
De notre côté, nous allons poursuivre notre résolution pour trouver une solution juste et durable concernant la question chypriote. Une solution complète et durable sur l’île créera une atmosphère positive pour la coopération en Méditerranée orientale et contribuera à l’établissement de la stabilité de notre région, laquelle comme vous le savez, traverse à l’heure actuelle une période critique.
Nous apprécions le soutien de l’UE pour une solution durable et équitable sur l’île. En cette période délicate où le processus de négociations s’est intensifié et se rapproche de la dernière étape, nous attendons des États membres de l’UE de poursuivre leurs entretiens avec les deux parties de façon équitable en étant conscient que la solution ne peut être trouvée que par la volonté constitutionnelle des deux peuples.

L.L.D.: Comment expliquez-vous la crispation de l’Europe sur l’histoire arménienne et quel est son impact sur le partenariat entre Ankara et Bruxelles ?

S.E.M.H.A. : Tout d’abord, les allégations arméniennes concernant les évènements de 1915 ne sont pas à l’ordre du jour de nos relations institutionnelles avec l’UE. Ce sujet ne fait ni partie des rapports réguliers de la Commission sur la Turquie, ni de l’ordre du jour des réunions régulières effectuées dans le cadre de notre dialogue politique. Les différentes approches des États membres de l’Union à ce sujet sont traitées dans le cadre de nos relations bilatérales. Les autorités du Conseil et de la Commission de l’UE ont d’ailleurs également souligné cela lors de leurs nombreuses déclarations.
Cependant, il est vrai que les milieux arméniens s’efforcent de mettre à l’ordre du jour des relations Turquie-UE leurs allégations qualifiant les événements de 1915 de « génocide ». Malheureusement, ces efforts ont des répercussions au sein du Parlement européen, institution connue pour compliquer le développement des relations Turquie-UE, influençant par conséquent plusieurs décisions, qu’il a adopté de façon illégale et qui lui ont été retournées par la Turquie. La Cour de Justice de l’UE a d’ailleurs statué dans sa décision du 17 décembre 2003, lors du procès intenté par la diaspora arménienne, que les décisions du Parlement européen sont de nature politique, qu’elles peuvent changer au cours du temps et qu’elles ne peuvent pas avoir de conséquences juridiques contraignantes.

L.L.D : Marquant une première depuis 22 ans, la visite d’État effectuée par le Président François Hollande à Ankara les 27 et 28 janvier 2014 a ouvert une nouvelle phase dans les relations franco-turques. Dans quels domaines le plan d’action 2014-2016 adopté le 10 octobre 2014 vise-t-il à amplifier les liens de coopération bilatéraux déjà denses ?


S.E.M.H.A. : La visite d’État du Président François Hollande en Turquie, les 27 et 28 janvier 2014, a donné un nouvel essor aux relations entre les deux pays qui s’est consolidé avec plusieurs visites mutuelles au niveau ministériel. Suite à l’invitation de M. Hollande, M. Recep Tayyip Erdogan, Président de la République de Turquie, a également effectué une visite en France, le 31 octobre 2014. Les visites présidentielles bilatérales effectuées la même année après une longue période de 22 ans traduisent au plus haut niveau l’importance stratégique mutuelle des liens entre nos deux pays et la volonté politique de les développer.
À l’occasion de la visite en France de M. Mevlüt Çavusoglu, qui est Ministre des Affaires étrangères de Turquie, un Plan d’action conjointe pour la coopération entre la République de Turquie et la République française (2014-2016) a été signé dans le cadre de la Déclaration politique conjointe sur l’établissement d’un cadre stratégique de coopération entre la République de Turquie et la République française signée le 27 janvier 2014 par les Ministres des Affaires étrangères des deux pays.
Avec le Plan d’Action, l’intensification des visites bilatérales de haut niveau entre les deux pays et le renforcement de la coopération notamment en matière de politique étrangère, une coopération renforcée est envisagée dans les différents domaines tels que la sécurité, la défense, l’économie, le commerce, l’investissement, l’énergie, les affaires intérieures, la sécurité sociale, la culture, l’éducation, les sciences et la recherche.

L.L.D.: Comment décririez-vous la concertation entre Paris et Ankara dans le cadre de la préparation de la COP21 ?

S.E.M.H.A. : La Turquie accorde une importance particulière à la lutte contre le réchauffement climatique et à la protection de l’environnement. Elle entretient une synergie entre la croissance économique et la protection de l’environnement dans ses programmes d’investissement. Par conséquent, malgré une augmentation annuelle de 6% de notre besoin énergétique, l’annonce d’une réduction de 21% de nos émissions de gaz à effet de serre au titre de notre contribution nationale démontre l’importance que nous accordons à la lutte contre le réchauffement climatique.
Parallèlement, nous nous efforçons bien entendu à intensifier la coopération internationale pour parvenir à un accord juste, effectif et complet lors de la Conférence qui se tiendra à Paris.
Dans ce cadre, en tant que pays assurant respectivement la présidence du G20 et la présidence de la COP21, la Turquie et la France ont établi un dialogue constructif à partir de la 20ème Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP20) qui s’est tenue à Lima. Nous avons ainsi participé aux consultations non-officielles réunies au niveau des ministres et des négociateurs en chef. On a également eu l’occasion de partager nos expériences et d’échanger nos idées lors des réunions de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies.
Par ailleurs, M. Nicolas Hulot, Envoyé spécial pour la Protection de la planète du Président François Hollande, est intervenu au cours de la 12ème Conférence des parties de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (COP 12) qui s’est tenue à Ankara du 12 au 23 octobre 2015.  

L.L.D.: Plus généralement, quels projets comptez-vous promouvoir en vue d’ouvrir les liens culturels franco-turcs à de nouveaux horizons ?

S.E.M.H.A. : La culture française occupe une place exceptionnelle dans l’interaction culturelle entre l’Empire ottoman et l’Occident. Elle a montré son influence de manière marquée dans divers domaines, depuis la fondation de la République de Turquie à nos jours.
Je tiens à préciser avec plaisir que la volonté politique commune reflétée par les deux parties lors de la visite du Président de la République française, S.E.M. François Hollande, l’année dernière en Turquie a permis de renforcer davantage les relations culturelles franco-turques enracinées depuis des siècles en créant de nouveaux domaines de coopération.
Dans la « Déclaration politique » signée lors de cette visite, la coopération culturelle entre les deux Etats a pris sa place en tant qu’élément principal du cadre stratégique pour la coopération couvrant plusieurs domaines.
Le soutien des activités d’art visuels, des salons du cinéma et du livre, rendre les centres culturels plus actifs; le développement de la coopération entre les organismes de réflexion et les universités, les échanges entre les représentants des Ministères de l’éducation au sujet de la langue et de l’éducation, la préservation de la propriété intellectuelle ainsi que le développement du dialogue et de la coopération dans les domaines comme la recherche scientifique font partie des objectifs du Plan d’action de coopération commune qui est l’application pratique de cette déclaration.
La coopération étroite conduite par les autorités turques et françaises permettra sans aucun doute, l’apparition de nouveaux projets communs dans le cadre de ce plan d’action.     

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