$tabnombandeau  
  Jeudi 22 Juin 2017  
 

Quatrième trimestre 2015

La lettre diplometque
  Éditorial
Bénin
Lettonie
Pologne
  «Polonais, Français, nous nous ressemblons tant et tant »
 
  Un acteur au service du renforcement des relations franco-polonaises
 
  La Pologne, puissance européenne en devenir
 
  L’armement, un secteur d’opportunités
 
  Des liens solides avec la France et ses partenaires occidentaux
 
  Une coopération étroite autour du nucléaire
 
  Plus de 50 ans de coopération scientifique avec la Pologne : le rôle clé du CNRS
 
  L’Eldorado polonais, creuset de la high tech internationale
 
  UNESCO : la Pologne très investie en faveur de la protection du patrimoine mondial
 
Turquie
Zimbabwe
CCNR
Nouvelles Technologies
Coopération Internationale
 
La lettre diplometque
La lettre diplomatique Haut
     Pologne
 
  S.E.M. / H.E. Andrzej Byrt

Un acteur clé de la construction européenne

Entretien avec S.E.M. Andrzej Byrt,
Ambassadeur de Pologne en France

En une décennie, la Pologne a su s’affirmer comme un acteur clé au sein de l’Union européenne. En première ligne, Varsovie s’active, aux côtés de Paris et de Berlin, en faveur du règlement d’une crise russo-ukrainienne sans précédent, mais aussi pour trouver une réponse adaptée aux flux d’immigration massive. Francophile et parfait francophone, S.E.M. Andrzej Byrt, Ambassadeur de Pologne en France, nous éclaire sur les priorités du gouvernement conservateur, formé en novembre 2015 à l’issue du scrutin législatif. Dans cet entretien exclusif, il revient également sur les points forts de l’économie polonaise qui en font aujourd’hui l’une des plus dynamiques du continent, et milite en faveur d’un approfondissement des liens avec l’Hexagone.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, lors de la 70ème Assemblée générale des Nations unies, le Président Andrzej Duda a annoncé le 28 septembre 2015 la candidature de la Pologne à un siège de membre non-permanent au Conseil de sécurité. Comment définiriez-vous les motivations de votre pays ? Au regard de l’instabilité de la scène internationale et du projet de réforme des Nations unies, quelle voix compte-t-il porter dans cette enceinte ?

S.E.M. Andrzej Byrt : La Pologne figure parmi les pays fondateurs de l’ONU et a toujours été très active en son sein : nous apportons, en effet, une contribution très importante aux opérations de maintien de la paix à travers nos contingents. Nous participons également à la création des instruments de la justice internationale, tels que la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ou la Convention relative aux droits de l’enfant. La Pologne a, par ailleurs, été membre non-permanent du Conseil de Sécurité pour la dernière fois en 1996-1997.
Notre retour au Conseil de sécurité en 2018-19 pourrait ainsi se produire alors que la position internationale de la Pologne a changé au cours de ces vingt dernières années (avec son adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN). Nous sommes persuadés qu’en tant que membre non-permanent, nous pourrions contribuer de manière effective à la paix et à la sécurité internationale.
Les maîtres-mots de la campagne en faveur de notre candidature sont : solidarité, responsabilité, engagement. Nous sommes convaincus que la bonne gouvernance, le respect du droit international, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale sont les conditions indispensables de la participation égalitaire et juste des nations à la communauté internationale. Nous ne voulons pas que le Conseil de sécurité soit l’enceinte où les puissances prennent les décisions concernant le destin d’autres pays. Nous estimons qu’il doit avant tout être un forum de discussion sur les principales menaces pour la paix et la sécurité internationales. Dans la situation actuelle, il est particulièrement important d’agir en faveur de la réforme des méthodes du travail du Conseil, notamment en ce qui concerne le droit de veto des membres permanents. Nous soutenons d’ailleurs pleinement l’initiative de la France et du Mexique à ce sujet.

L.L.D. : Élu le 24 mai 2015, le Président Andrzej Duda aspire à « recalibrer » ses relations avec l’Allemagne. Quel bilan pouvez-vous dresser de la visite officielle qu’il a accomplie à Berlin le 28 août 2015 ? Considérant les liens étroits qu’ils partagent au plan économique, comment souhaiteriez-vous voir évoluer la coopération germano-polonaise ?

S.E.M.A.B. : L’Allemagne est pour la Pologne l’un de ses partenaires les plus proches. Les relations entre nos deux pays témoignent de la confiance et du respect réciproques qui les unissent. La visite du Président de la République Andrzej Duda à Berlin a été l’un de ses premiers déplacements à l’étranger. Elle marque la détermination à poursuivre la politique étrangère de la Pologne, dont la relation avec l’Allemagne constitue l’un des facteurs-clés. De fait, cette visite a été très positive et les échanges constructifs auxquels elle a donné lieu sont la preuve que les relations entre la Pologne et l’Allemagne ont atteint la maturité d’un partenariat stratégique.
Au plan économique, l’Allemagne représente notre plus grand partenaire commercial et le plus grand investisseur étranger en Pologne. Nous avons également construit une riche infrastructure de coopération dans tous les domaines de la vie sociale qui forme un socle adéquat pour l’avenir de nos relations.
Au-delà, notre coopération avec l’Allemagne façonne les politiques de l’Union européenne (UE), notamment face aux questions d’ordre global, telles que la politique du voisinage oriental, la sécurité énergétique et climatique. Plus encore, nous voudrions que la Pologne parle d’une seule voix avec l’Allemagne, ainsi qu’avec la France, dans le cadre du Triangle de Weimar, en contribuant au débat sur les défis actuels auxquels nous sommes tous confrontés.
De ce point de vue, 2016 constituera une année exceptionnelle pour la diplomatie polonaise, car elle marquera le 25ème anniversaire de l’établissement de nos relations avec la France et avec l’Allemagne, consacrant les liens de coopération forgés depuis un quart de siècle au sein du Triangle de Weimar.


L.L.D. : Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la crise ukrainienne a mis fin à une longue période de paix en Europe. À la lumière du sommet qui s’est tenu à Paris en octobre 2015, comment percevez-vous les avancées de l’application des accords de Minsk 2 ? Fort du dialogue qu’elle entretient avec la France et l’Allemagne dans le cadre du Triangle de Weimar, quel rôle la Pologne entend-elle jouer en vue de consolider les mécanismes de dialogue avec la Russie ? Plus largement, comment décririez-vous l’avenir du Partenariat oriental de l’UE ?


S.E.M.A.B. : Il n’y a pas d’alternative à une solution politique de la crise à l’est de l’Ukraine. Nous soutenons tous les pourparlers de paix qui ont pour objectif de la trouver. Les signes d’une désescalade des tensions dans la région du Donbass sont certes perceptibles, mais il faut que toutes les dispositions des accords de Minsk 2 soient mises en œuvre, notamment celles relatives à l’amnistie, à l’accès sans entraves de la mission de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) dans les zones contrôlées par les forces anti-ukrainiennes, au retrait des forces armées étrangères de l’Ukraine et au contrôle par Kiev de la frontière avec la Russie. Nous devons donc rester vigilants et être préparés au développement de divers scenarios de la situation. La Russie doit donner des preuves qu’elle est prête à un dialogue constructif à long terme. Tant que nous n’avons pas à faire à des actions concrètes menant à une désescalade durable et à la normalisation de la situation dans le Donbass, nous nous opposons à l’allègement ou à la levée des sanctions.  
Le Partenariat oriental de l’UE demeure, quant à lui, un instrument réel d’influence positive de l’UE sur les changements en Europe de l’Est. Notre soutien à l’Ukraine, à la Géorgie et à la Moldavie dans la mise en œuvre des accords de l’association, sera déterminant. Il est important toutefois d’insister sur le fait que les gouvernements de ces pays continuent de mettre en œuvre les réformes indispensables en matière de bonne gouvernance et de redressement économique.

L.L.D. : Alors que la Pologne accueille le prochain sommet de l’OTAN en 2016, le Président polonais a fait du stationnement permanent de forces de l’Alliance dans votre pays l’une de ses priorités en matière de politique étrangère. Comment la concertation évolue-t-elle dans ce domaine avec ses partenaires ?

S.E.M.A.B. : Dans la perspective du sommet de l’OTAN qui se déroulera à Varsovie en 2016, notre priorité est de créer des garanties réelles au renforcement de la sécurité en Europe centrale et orientale. Lors du sommet de Newport, au Pays de Galles, nous avions déjà œuvré, en septembre 2014, en vue d’assurer une présence continue des forces de l’OTAN dans cette région. Et avec succès : avec l’organisation d’exercices conjoints des forces alliées et de programmes de formation des armées de l’air conduits en coopération avec les États-Unis à Łask, Krzesiny et Powidz (dans le cadre de l’Aviation Detachment), ainsi que le positionnement dans notre région de bases de l’armement américain déployables rapidement en cas de menace.
Toutefois, les décisions prises à Newport ne sont pas suffisantes dans la mesure où la situation de la sécurité, a changé radicalement. De plus, l’adaptation stratégique de l’Alliance devrait se poursuivre, en rassurant les pays de notre région par le renforcement de la présence alliée. La recherche du consensus à ce sujet n’est pas une tâche facile. Certains alliés soulèvent la crainte d’une réaction de la Russie, ce qui n’est pas acceptable étant donné que c’est la Russie qui nous contraint à cette adaptation. Dans le même temps, et dans un esprit de solidarité, la Pologne comprend parfaitement les menaces croissantes au Sud de l’Europe. Nous soutenons d’ailleurs nos alliés et partenaires du Sud en coopérant à la lutte contre le terrorisme, en fournissant de l’aide humanitaire et en soutenant les forces engagées dans la lutte contre Daech. La sécurité de l’OTAN est indivisible. Les mécanismes, les procédures et les forces de l’Alliance doivent être pleinement préparés à faire face de manière efficace à tout le spectre des menaces – telles sont nos attentes à l’égard du sommet de l’OTAN qui se tiendra à Varsovie.

L.L.D. : Réunis à Prague aux côtés des autres membres du groupe de Visegrad, votre pays a rejeté l’idée de quotas obligatoires pour l’accueil de réfugiés. Quelle est votre vision de ce drame humanitaire et quelles solutions préconisez-vous pour faire face aux flux d’immigration massive en provenance de Syrie mais aussi d’Afrique ? Tenant compte de l’impact économique des flux en provenance d’Ukraine, comment comptez-vous renforcer la surveillance de votre frontière qui est, par ailleurs, une frontière de l’espace Schengen ? Au-delà, avec quels objectifs, le chef d’État polonais a-t-il annoncé vouloir « reconstruire ou faire renaître une sorte de Groupe Višegrad » ?

S.E.M.A.B. : La crise migratoire nécessite l’élaboration d’une vision complexe et de long terme. La Pologne, au nom de la solidarité européenne est prête à prendre ses responsabilités face à cette crise et soutient la décision du Conseil concernant l’accueil de 120 000 migrants arrivés en l’Italie et en Grèce. En revanche, nous sommes contre l’attribution de nouvelles prérogatives à la Commission européenne et un partage contraignant déterminé par un système des quotas.
Le Groupe de Višegrad que vous mentionnez, demeure un forum de coopération clé, notamment en ce qui concerne la crise migratoire. En 2016, nous célébrerons le 25ème anniversaire de notre coopération. Ce sera pour nous l’occasion de faire le bilan de son action et de nous fixer des objectifs stratégiques pour le futur. « Faire renaître » le Groupe de Višegrad signifie que nous devrions beaucoup plus souvent adopter une approche commune pour répondre aux problèmes et réagir aux défis.
Concernant l’Ukraine, la Pologne possède une expérience qui pourrait s’avérer intéressante pour d’autres pays, surtout s’agissant des canaux légaux des flux migratoires qui en proviennent. Notre politique sur les migrations et les visas pour l’Ukraine a, en effet, donné ses preuves et illustre pleinement l’utilisation d’instruments adéquats permettant de limiter les migrations illégales non seulement en Pologne, mais aussi dans tout le reste de Europe.

L.L.D. : À l’image de l’élection de l’ancien Premier Ministre polonais Donald Tusk à la tête du Conseil européen, la Pologne est devenue, en l’espace d’une décennie, l’un des acteurs-clé de l’UE tant au plan politique qu’économique. Quel bilan pouvez-vous dresser des apports de la construction européenne à la prospérité de votre pays ? Prenant en considération la crise économique grecque ou le futur referendum britannique sur son maintien au sein de l’UE, comment analysez-vous ses faiblesses ? Dans quelle mesure l’adhésion de votre pays à la zone euro vous semble-t-elle envisageable ?

S.E.M.A.B. : La Pologne a tiré grandement profit de son adhésion à l’UE. Le pays a notamment bénéficié de nombreuses aides européennes depuis qu’elle en est devenue membre en 2004. De nombreuses infrastructures ont ainsi pu être financées, permettant à la Pologne de rattraper rapidement son retard sur ses voisins européens en termes de maillage du territoire. Le PIB par habitant a augmenté très rapidement depuis la chute du communisme. Après 20 ans de croissance économique ininterrompue, le PIB nominal par habitant a, quant à lui, augmenté jusqu’à atteindre 13 400 dollars. Si bien que la Banque Mondiale et l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE) considèrent à présent la Pologne comme une économie à hauts revenus. Enfin, le pouvoir d’achat des Polonais a considérablement augmenté et nous avons également pu constater l’amélioration des conditions de vie de tous les Polonais.
Aujourd’hui, notre pays représente la plus grande économie d’Europe centrale et orientale, la 7ème plus importante au sein de l’UE, occupant entre la 20ème et la 25ème place à l’échelle mondiale. Selon les prévisions à long terme, la croissance de l’économie polonaise sera plus rapide que celle des économies de l’Ouest et elle devrait atteindre leur niveau en 2030.
L’adhésion à la zone euro demeure un objectif stratégique de la Pologne qui fait l’unanimité parmi les représentants des différents partis politiques, même si ce processus a été repoussé, car il est essentiel pour la Pologne de bien se préparer à l’introduction de la monnaie commune.

L.L.D. : Première puissance économique d’Europe de l’Est, la Pologne affiche l’un des plus forts dynamismes économiques de l’UE avec une croissance moyenne de 4% au cours des dix dernières années. Quels atouts expliquent, selon vous, sa résilience face à la crise économique ?

S.E.M.A.B. : La Pologne avec un PIB de plus de 410 milliards d’euros en 2014, occupe la 7ème place des économies au sein de l’UE. En 2014, le PIB polonais a augmenté de 3,3%, un résultat très satisfaisant, si on le compare aux résultats d’autres pays européens.  Les données pour 2015 sont encore plus optimistes.
L’économie polonaise se caractérise par un fort potentiel de développement qui lui a permis de résister significativement aux effets de la récession économique actuelle. Les principaux facteurs qui contribuent à cette dynamique sont une demande intérieure stable et un impact progressif des exportations sur la croissance du PIB.
Notre pays a connu une croissance ininterrompue pendant ces 23 dernières années. Il est le seul pays européen, qui n’est pas entré en récession au cours de la récente crise économique grâce, entre autres, à une forte demande intérieure, des exportations dynamiques, un système bancaire et fiscal sain et solide, une politique monétaire et fiscale responsable ; celle-ci fixe, d’ailleurs, un niveau maximal pour la dette publique, à savoir 60% du PIB.

L.L.D. : Comment Varsovie prépare-t-elle la fin du programme d’aide européenne intervenant en 2020 ?

S.E.M.A.B. : Durant les années 2007-2013, la Pologne a obtenu plus de 80 milliards d’euros, soit plus ou moins 11,4 milliards d’euros par an, ce qui ne correspond toutefois qu’à 2,8% de notre PIB annuel qui était de 410 milliards d’euros en 2014. Nous allons recevoir de nouveau 80 milliards d’euros dans les années 2014-2020.
Grâce aux fonds européens, la Pologne a réalisé plus de 160 000 projets dans les années 2004-2013. Ils ont permis de réaliser des investissements clés : de nouvelles routes, des usines de traitement des eaux usées, l’accès à l’éducation ou à l’Internet haut débit, etc.
La Pologne a très bien géré ses dépenses issues des fonds structurels. Je tiens à cet égard à souligner que nous sommes au premier rang au sein de l’Union européenne pour l’efficacité de l’utilisation des fonds européens. Celle-ci a même été bénéfique aux autres économies de l’Union, surtout l’Allemagne, beaucoup de contrats d’investissement ayant été réalisés par des entreprises d’autres pays européens, y compris la France.

L.L.D. : Tenant compte de la nouvelle stratégie d’innovation et d’efficacité économique adoptée par le gouvernement polonais en 2013, quelles sont les mesures prévues pour encourager les investissements privés en recherche et développement (R&D) et dans quels secteurs d’activité ?

S.E.M.A.B. : Au cours des dernières années, la Pologne a réussi à changer la structure du financement de ses activités de R&D, principalement grâce à une augmentation de 20% à 43% de la participation des entreprises à des investissements dans ce domaine. Cet engagement accru des entrepreneurs confirme le fait que l’industrie polonaise a reconnu la nécessité d’investir dans la R&D et que ces investissements vont, très probablement, continuer à croître de façon constante.
Les secteurs qui ont le plus bénéficié des efforts en matière de R&D sont les technologies de l’information (TI) (30% du total en 2014) et la production de véhicules et de machines (26%).
L’Index sur l’innovation global de Bloomberg a placé la Pologne en 24ème position parmi les 50 pays les plus innovants. En 2014, il y avait 22 entreprises polonaises dans le classement des meilleurs innovateurs technologiques « Deloitte Technology Fast 50 CEE ».
La Pologne est, par ailleurs, une destination prioritaire des investissements dans le domaine de la R&D. Le climat favorable aux affaires de notre pays et sa population éduquée attirent de nombreuses entreprises mondialement reconnues du secteur des TI. Dans celui-ci et dans l’industrie de l’aviation, les laboratoires R&D à capitaux étrangers ont établi des liens fructueux avec les universités polonaises et les organismes publics de R&D. De nombreux projets ont eu lieu dans de nombreux domaines. En février 2015, un centre de R&D d’Airbus sur les nouvelles technologies a, par exemple, été ouvert à Lodz.

L.L.D : Forte d’une main d’œuvre qualifiée et d’un coût du travail compétitif, votre pays demeure une destination prisée pour les délocalisations. Quels autres aspects de l’attractivité économique de la Pologne souhaiteriez-vous souligner ? Comment votre pays envisage-t-il notamment de renforcer sa dimension de porte d’entrée privilégiée vers les marchés d’Europe centrale et orientale ?

S.E.M.A.B. : La Pologne occupe toujours la première place en Europe centrale et orientale en termes d’attractivité de l’investissement. Selon un rapport préparé par Ernst&Young, ayant pour but d’évaluer l’attractivité des pays européens en terme d’investissement, dans les années à venir, la Pologne sera la 2ème destination la plus populaire pour les investissements sur le continent, avant le Royaume-Uni, la France et la Russie. Le rapport souligne l’importance de la stabilité macro-économique de la Pologne. L’attractivité de notre pays réside dans plusieurs facteurs : une main-d’œuvre qualifiée, bien formée et bien motivée, des coûts de travail peu élevés, un grand marché intérieur et un positionnement à la croisée des plus grands axes européens ouest-est et nord-sud. De plus, les investisseurs étrangers peuvent bénéficier de plusieurs incitations et exonérations fiscales.
Grâce à ses cadres bien formés et à ses fortes traditions industrielles, la Pologne est devenue un important centre de production européen et un fournisseur majeur de produits alimentaires, d’appareils électromécaniques, de meubles, de voitures et d’avions de qualité.
La Pologne est également passée de la 10ème à la 7ème position dans le classement des pays du Vieux continent pour ce qui est du nombre de nouveaux investissements étrangers. Elle a enregistré la plus forte augmentation (23%) parmi les dix premiers pays européens du classement. Il est également leader du classement en Europe centrale.
Avec une population de 38,5 millions d’habitants, la Pologne est, en outre, le plus grand marché de la région. La demande interne, qui est un atout majeur du pays, ne cesse de croître depuis sa transformation.
Nous avons réussi à développer les infrastructures de transport, indispensables non seulement à la libre circulation des personnes, mais aussi au développement de l’économie. Grâce aux fonds européens et aux préparatifs pour l’Euro 2012, la Pologne a rapidement comblé ses lacunes dans ce domaine.

L.L.D. : Plus globalement, comment ces atouts peuvent-ils être conciliés avec la stratégie protectionniste prônée par le Président Andrzej Duda ?

S.E.M.A.B. : Le Président Andrzej Duda ne propose aucune stratégie protectionniste. Au contraire, il assume la participation de la Pologne à la division internationale du travail de façon ouverte, de la même manière que la France, mais il tient aussi compte des spécificités polonaises qu’il défendra, conformément aux règles européennes, tout comme la France le fait aussi.

L.L.D. : En amont de la COP21, les États membres de l’UE ont réussi le 18 septembre 2015 à s’accorder, in extremis, sur une position commune en matière de lutte contre le réchauffement climatique. De quelle manière la politique énergétique est-elle appelée à être adaptée à cet engagement ? Plus précisément, quelles sont les alternatives possibles aux centrales à charbon ? Eu égard à la volonté de réduire la dépendance de l’Europe au gaz russe, comment qualifieriez-vous les avantages pour la Pologne du projet d’Union de l’énergie dévoilé par la Commission européenne en février 2015 ?

S.E.M.A.B. : Le projet d’Union énergétique présenté par la Commission est lié en grande partie aux questions climatiques, y compris la dé-carbonisation de l’économie. Pour la Pologne, qui souhaite diversifier son mix énergétique, l’essentiel est d’assurer l’accès à l’énergie à un prix raisonnable tant pour les entrepreneurs que pour les citoyens. La transition vers une économie à faible émissions de carbone devrait être mise en œuvre en prenant en compte les spécificités existantes entre les pays membres de l’UE, leur potentiel, leur capacités financières et techniques.
Aujourd’hui, la Pologne investit dans sa transition énergétique, surtout dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Le gouvernement est en train d’analyser la possibilité d’investir dans l’énergie nucléaire. Néanmoins, ce processus de transition prendra du temps et portera ses fruits dans la longue durée, ce que montre l’exemple de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne.
Le gouvernement polonais partage la préoccupation pour la protection du climat mondial, mais restera vigilant sur l’impact socio-économique des instruments proposés par la Commission européenne qui pourraient avoir des conséquences négatives sans permettre une protection efficace du climat à l’échelle mondiale.
Pour atteindre l’objectif de réduction des émissions de CO2, les États membres devraient pouvoir disposer d’une certaine souplesse dans le choix des moyens qui seraient rentables et pertinents, c’est-à-dire qui auraient le plus grand potentiel d’actions sur les émissions en question. L’économie polonaise est beaucoup plus vulnérable à une baisse du PIB que la moyenne des économies de l’UE en raison de la mise en œuvre de la politique climatique et énergétique européenne. Il existe un danger de déplacement des industries à haute consommation d’énergie hors de l’UE (que l’on appelle carbon leakage ou fuite de charbon en français) ce qui, outre l’augmentation réelle des émissions, réduirait davantage la compétitivité de l’UE.
Il est nécessaire d’examiner les variantes possibles aux instruments préconisés pour atteindre les objectifs de réduction de CO2, afin que les entreprises en Pologne puissent s’y adapter tout en maintenant leur rentabilité et leur compétitivité. L’adoption des solutions les plus optimales à cet égard constitue une condition pour que la Pologne donne son accord à l’objectif de réduction de 40% des émissions de CO2 proposé par l’UE.

L.L.D. : Renforcées par l’instauration d’un partenariat stratégique en 2008, la France et la Pologne entretiennent des relations très étroites à tous les niveaux. De quelle manière les deux pays peuvent-ils encore consolider leur entente politique ? Dans quels secteurs d’activité les échanges économiques, mais également la coopération scientifique et technologique pourraient-ils, d’après vous, s’intensifier ?

S.E.M.A.B. : Pour la Pologne, la France est et demeurera un partenaire clé, ce que souligne non seulement le Partenariat stratégique de 2008 ou le Programme de coopération 2014-2019, mais aussi la visite officielle du Président de la République de Pologne à Paris le 28 octobre 2015. Au cours des 25 dernières années, nous avons développé des relations à plusieurs niveaux, dont témoignent les mécanismes de coopération toujours perfectionnés, comme les Consultations intergouvernementales organisées de manière régulière depuis 2004, ou le Dialogue stratégique de haut niveau dans le domaine de la sécurité et de la défense.
Notre coopération progresse également au niveau régional. La France est, en effet, la direction privilégiée pour la coopération étrangère choisie par les administrations locales : quatorze régions sur seize ont déjà noué une coopération bilatérale et nous comptons plus de 250 partenariats au niveau local !
En ce qui concerne les échanges commerciaux, la France est le 4ème partenaire de la Pologne (les échanges en 2014 ont atteint 15,4 milliards d’euros, c’est-à-dire des échanges d’une valeur hélas cinq fois moindre qu’avec l’Allemagne, principal partenaire de la Pologne (78,9 milliards d’euros), mais deux fois plus élevée qu’avec l’Espagne (7,3 milliards d’euros). La France occupe ainsi la 11ème position parmi les principaux partenaires de la Pologne.
La France est, par ailleurs, le 3ème investisseur en Pologne et l’un des plus grands employeurs étrangers dans notre pays. Il convient de rappeler que les entrepreneurs français sont également pionniers sur le marché polonais. Ceux-ci investissent dans notre pays depuis le début des années 1990, et les atouts des investisseurs français sont bien connus. Ils ont un savoir-faire et une expérience reconnus dans le monde entier. La valeur annuelle des investissements en 2013 était de 19,10 milliards d’euros. À titre de comparaison, celle des investissements allemands était de 27,5 milliards d’euros (1er rang) et celle de l’Espagne de 10,5 milliards d’euros (5ème rang). La France comtpe le plus grand nombre de filiales d’entreprises en Pologne (parmi tous les pays de l’UE). En 2014, elles ont participé à de nombreux produits et services « Made in Poland » qui ont conquis les marchés mondiaux, y compris les autobus fabriqués par Solaris, les trains de Pesa, les logiciels d’Asseco.
De leur côté, les entreprises polonaises commencent également à investir en France et à reprendre les petites entreprises françaises. Au total, les investissements polonais à l’étranger ont atteint 1,3 milliard d’euros en 2013. Les Français sont, eux-mêmes, convaincus de la possibilité d’approfondir les échanges mutuels. La Pologne figure parmi les clients potentiellement les plus importants dans trois des quatre secteurs clés des exportations françaises jusqu’en 2022 (agro-alimentaire, pharmaceutique, infrastructures urbaines, télécommunications).

L.L.D. : Francophile, votre pays est membre observateur de la Francophonie depuis 1997. Quels sont les avantages offerts par cet espace de concertation à la diplomatie polonaise ? Fort de la densité de la coopération universitaire franco-polonaise, comment souhaiteriez-vous voir se développer les liens culturels bilatéraux ? À l’instar de la participation de Cracovie et de Wrocław au Salon du Livre de Paris en mars 2015, quels autres projets comptez-vous soutenir en vue d’approfondir la connaissance mutuelle entre les cultures des deux pays ?


S.E.M.A.B. : La Pologne continue d’approfondir la coopération avec l’espace francophone. Ses objectifs, dont l’action en faveur de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme, ainsi que le soutien aux pays sortant de crises politiques sont pleinement compatibles avec nos valeurs, de pair avec la promotion de la diversité culturelle et linguistique. Cette dernière revêt une signification particulière en raison de l’actuelle crise migratoire, ce qui a, d’ailleurs, été souligné lors de la 31ème session ministérielle de la Francophonie à Erevan en octobre 2015. Cette organisation joue également un rôle important en tant que plateforme pour l’approfondissement des relations avec d’autres pays, en se basant sur les principes de partenariat et de respect mutuel. En outre, la société polonaise s’intéresse beaucoup à la culture francophone comme en témoigne le succès des festivals de films, des concerts et d’autres évènements culturels français, organisés en Pologne.    

Retour en haut de page
 
 

 
La lettre diplomatique Bas
  Présentation - Derniers Numéros - Archives - Nos Liens - Contacts - Mentions Légales