Samedi 25 Mai 2019  
 

N°102 - Deuxième trimestre 2013

La lettre diplometque
  Éditorial
Émirats arabes unis
Afghanistan
Slovaquie
Vietnam - Diploprofil©
Francophonie
Organisations Internationales
Organisations Internationales
Opinion
Institutions
Questions de Protocole
 
La lettre diplometque
La lettre diplomatique Haut
     Institutions
 
 

Un Collège de France ouvert sur le monde

Entretien avec M. John Scheid,
Vice-Président de l’Assemblée des professeurs du Collège de France

La Lettre Diplomatique : Monsieur le Vice-président, vous avez été élu avec Serge Haroche, Administrateur, par vos pairs à la tête du Collège de France en 2012. Alors qu’il compte parmi les établissements d’enseignement supérieur et de recherche les plus anciens de l’Hexagone, pouvez-vous rappeler quelles sont ses missions ? Quelles priorités allez-vous donner à votre mandat ?

M. John Scheid : Le Collège de France est un très vieil établissement (il a été fondé en 1530) dont l’histoire ne s’est jamais interrompue. Il a toujours continué de dépendre du chef de l’État et à remplir une mission nationale. Celle de diffuser un savoir qui n’est pas ou pas encore enseigné dans les universités. En d’autres termes, il doit statutairement diffuser le résultat d’une recherche de pointe. Qu’il s’agisse des sciences de la terre ou de la vie, ou des sciences sociales, historiques et littéraires, le Collège n’a pas pour mission d’enseigner les fondamentaux. Il est un lieu de recherche, qui débouche toujours sur un cours et un séminaire. Dans le cours, le professeur expose, à une audience de plus en plus vaste grâce à la diffusion numérique des enseignements, les résultats les plus récents de sa recherche. Alors que les cours sont destinés aussi bien aux spécialistes qu’à un public cultivé mais non spécialisé, les séminaires examinent des questions plus pointues des derniers acquis de la recherche avec une audience qui est surtout professionnelle.

L.L.D. : En octobre 2012, Serge Haroche a reçu le Prix Nobel de Physique. Que représente cette distinction pour le Collège ? En quoi peut-il être un outil de promotion de l’action du Collège de France à l’étranger, et plus largement du creuset intellectuel national ?

J.S. : C’est d’abord une énorme joie et satisfaction qu’un de nous, qui est de surcroît le président en exercice, soit honoré par cette distinction. Le Collège ne comprend que 52 professeurs permanents, ce qui permet de mesurer les chances que le Collège a d’obtenir un Prix Nobel, comparé aux grandes universités françaises ou étrangères. Et pourtant, il en a compté dix dans les cent dernières années !
Il est évident que le Prix Nobel de l’administrateur est un extraordinaire outil pour promouvoir notre action à l’étranger, ne fût-ce que pour démontrer l’excellence de la science française. Parallèlement, puisque le prix récompensait un professeur actif, les nombreuses conférences qu’un détenteur du Prix Nobel doit faire de par le monde portent partout des informations sur le Collège. Le paradoxe est, en effet, que les professeurs du Collège sont souvent bien connus, alors que l’institution elle-même à laquelle ils ou elles appartiennent l’est beaucoup moins, en France comme à l’étranger.  Ce Prix Nobel donne également un surcroît de crédibilité à notre structure qui peut paraître déroutante vue des universités, et encourage, s’il en était besoin, à la recherche. C’est notamment en France que cette distinction très médiatique diffuse l’image d’un Collège de France qui est un lieu de recherche vivant où l’on peut se mesurer aux plus grandes universités. Le Prix Nobel est, si l’on veut, un outil de promotion de la nécessité d’une recherche nationale de pointe.

L.L.D. : En partenariat avec l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), le Collège de France met en libre accès sur Internet, sur son « campus numérique  international », les cycles d’enseignement de ses professeurs et conférenciers invités. Quel succès cette démarche rencontre-t-elle ?

J.S. : Elle rencontre un succès stupéfiant. Le Collège de France a investi, avec l’aide de la Fondation Bettencourt-Schueller, dans une diffusion numérique de ses enseignements par le Net, qui a comme conséquence des millions d’heures de cours ou de séminaires téléchargées. Cet outil lui permet aussi de diffuser en direct des leçons inaugurales ou des colloques. C’est dans ce contexte que le partenariat avec l’AUF a pris une signification importante. Des événements comme les leçons sont diffusés sur des sites universitaires choisis, et après quelques jours et un travail de préparation avec les enseignants locaux, un dialogue peut se dérouler grâce aux moyens de l’AUF entre des étudiants dans divers pays du monde et le professeur qui a prononcé sa leçon inaugurale. Il est à souhaiter que ces échanges directs, qui dépassent le simple téléchargement de cours sur le site du Collège, se développent, car ils permettent d’associer un nombre toujours croissant d’étudiants au débat scientifique particulier qui est celui des enseignements du Collège.

L.L.D. : Grâce au séjour de ses professeurs dans les universités du monde et à l’accueil de personnalités scientifiques étrangères en son sein, le Collège de France renforce son rayonnement au-delà des frontières françaises. Quelles formes prennent ses relations extranationales ? Quels sont les partenaires avec lesquels vous entretenez les rapports les plus étroits ? Pourriez-vous préciser le rôle du Comité international d’Orientation Scientifique et Stratégique (COSS) à l’œuvre depuis dix ans en matière d’ouverture à l’international ?

J.S. : D’abord, je dois préciser qu’un professeur du Collège sur cinq environ est étranger ou d’origine étrangère, ce qui trahit déjà une particularité. Un visiteur nous a un jour encouragé à nous appeler « Collège d’Europe ». Quant à nos relations extranationales, elles existent soit avec des institutions semblables au Collège ou avec des universités avec lesquelles nous avons des accords de collaboration (14 à l’heure actuelle), soit elles s’organisent avec l’aide de l’Institut français dans un certain nombre d’instituts (5) ou avec des IFRE(1). Dans le cadre des conventions (aussi bien qu’en dehors de ces conventions), nous échangeons des enseignements de professeurs et nous accueillons parfois des doctorants pour de brefs séjours qui leur permettent de s’orienter dans la suite de leurs recherches. Enfin, nous organisons parfois des séminaires communs. Dans les instituts français ou les IFRE, nous donnons des conférences devant différents publics, pour faire connaître la science française – et le Collège de France. L’essentiel de nos conventions concernent l’Europe et le Maghreb, puis l’Amérique et l’Asie, et nous associent souvent à des Instituts d’études avancés ou de très grandes universités. Il existe un déficit en Afrique, et c’est pour cette raison que notre partenariat avec l’AUF est si important.
À côté des jurys d’évaluation de nos laboratoires, qui sont internationaux, nous avons aussi mis en place un Comité international d’orientation scientifique et stratégique (COSS), composé de douze professeurs qui évaluent le fonctionnement et la politique générale du Collège. Ce recours à des experts étrangers nous paraît indispensable si nous voulons éviter les jugements partiaux, l’endogamie et la fermeture sur nous-mêmes. Il est évident aussi que la connaissance que ce Comité acquiert de notre spécificité propage à l’étranger l’image du Collège et de la recherche d’excellence. Après le renouvellement régulier du COSS, nos évaluateurs restent des conseillers particulièrement précieux car ils connaissent nos problèmes et nos ambitions.

L.L.D. : Le Collège de France accueille auprès de ses chaires et dans les laboratoires qui leur sont rattachés de jeunes chercheurs étrangers. Quels sont les objectifs de ce programme ? Sous quelles formes les relations avec ces étudiants se prolongent-elles à l’issue du programme ?


J.S. : Le Collège de France n’est pas un établissement diplômant. Nos enseignements s’adressent à tous ceux qui désirent les suivre. Pour cela ils n’ont pas besoin de s’inscrire et ne se soumettent à aucun examen à la fin du cours. Tout juste les doctorants peuvent-ils, en vertu d’un accord, utiliser nos cours et séminaires dans le cadre de leurs enseignements doctoraux. Cela ne signifie pas, toutefois, que nous n’accueillons pas des jeunes chercheurs français et étrangers.
Des doctorants ou des post-docs étrangers peuvent se présenter à des postes d’ATER(2) ou de Maître de conférences associés pour une période de deux ans auprès d’une chaire ou d’un laboratoire. Ce temps leur permet d’achever leur thèse ou de développer un programme postdoctoral, et, en même temps, de participer aux activités scientifiques des chaires. Après ce séjour, tous ces jeunes chercheurs partent vers d’autres postes ou se font recruter de façon permanente dans leur pays ou ailleurs. Nous continuons toutefois d’avoir des relations avec certains d’entre eux, et nous voulons développer encore davantage ce réseau international à l’avenir. Nous avons fondé une association des chercheurs associés et doctorants (les ChaDoCs) du Collège de France, pour créer ainsi une relation étroite entre le Collège et ces jeunes chercheurs, et entre les jeunes chercheurs français et étrangers. L’idée est de créer un réseau d’alumni sur le modèle d’Outre-Atlantique. Nous observons actuellement les premières « promotions » de ChaDoCs pour voir si le réseau se tisse. Enfin, dans les laboratoires de biologie et de physique, un « hôtel à projets » accueille de jeunes équipes, qui d’abord reçoivent pour une période déterminée les moyens de réaliser un projet, et qui ensuite doivent essaimer et diffuser à l’étranger (ou en France) l’esprit du Collège.

L.L.D. : Dans l’esprit du Collège de France, sa Fondation a vocation à faciliter les échanges entre le monde académique et le monde économique. Compte tenu du dialogue parfois difficile entre les deux, quelles actions vont être entreprises à cette fin ?

J.S. : La Fondation du Collège de France essaie effectivement d’attirer le mécénat et de l’intéresser aux projets scientifiques du Collège. Ce n’est pas un mystère que cela est problématique en France. Beaucoup d’acteurs du monde économique sont frileux pour accorder une subvention destinée à la recherche, et souvent, les chercheurs acceptent le mécénat comme des subventions publiques, sans rendre hommage aux donateurs. Les torts sont donc partagés. Nous essayons de corriger ces inclinations nationales et d’instaurer des relations de confiance avec nos mécènes. Nous organisons parfois des journées sur tel ou tel pays étranger à l’intention de nos donateurs, et l’on peut augurer que le jour où le nouvel Institut des civilisations fonctionnera, ces initiatives pourront se multiplier. Nous pouvons en effet offrir aux entreprises travaillant à l’étranger des points de vue et des conseils plus pointus et efficaces que d’autres institutions, dans la mesure où nous abritons des professeurs et des chercheurs qui connaissent les pays étrangers de l’intérieur, et notamment les mondes méditerranéen, asiatique ou sud-américain.

L.L.D. : A l’occasion de sa visite au Collège de France en février 2012, le Président François Hollande a réaffirmé sa volonté de soutenir l’éducation et la recherche, notamment en sanctuarisant ce budget pour l’année 2013. Quelles attentes formulez-vous à l’égard des mesures annoncées ? A l’image du rapprochement entre les grands établissements de la Montagne Sainte-Geneviève initié par le Collège de France et l’École normale supérieure (ENS), dans quelle mesure la mise en œuvre d’une coopération académique peut-elle consolider la notoriété de la recherche française tant en France qu’à l’étranger ?

J.S. : Nous avons salué les paroles prononcées par le Président de la République lors de sa visite, le 4 février. Comme il l’a rappelé, la recherche française est compétitive et, en sanctuarisant ses crédits, l’État maintient cette compétitivité. Très importante a aussi été la volonté exprimée de simplifier l’administration de la recherche.
La coopération académique peut offrir des moyens supplémentaires pour faire connaître la recherche française. Nous appartenons à la Fondation de Paris Sciences Lettres (PSL), qui a pour fonction de mettre en commun des outils de recherche et de valorisation de la recherche, de lancer des projets de recherche parallèles, voire, pour une partie des membres de PSL, d’expérimenter de nouveaux types d’enseignement, en ingénierie par exemple. Nous pouvons aussi unir nos moyens et nos forces pour aider à la présentation de candidatures à des financements à Bruxelles ou dans d’autres pays étrangers. En même temps, les regroupements d’universités dans des PRES ou « sites » a certainement un effet pour leur visibilité. En Ile-de-France, ces regroupements sont beaucoup plus difficiles que dans les grandes villes de France, surtout lorsqu’il s’agit d’institutions aussi spécifiques que celles de PSL.
Le Collège est en effet réservé sur les classements des universités selon des critères unilatéraux. Pour notre institution, ce classement n’a aucun sens puisque nous n’avons pas d’étudiants et ne décernons pas de diplômes.

L.L.D. : En décembre 2011, le Collège de France a reçu le colloque organisé par l’Institut Français sur le thème : « Diplomatie culturelle : un atout pour la France dans un monde en mouvement ». Quel rôle le Collège de France pourrait-il assumer dans le cadre de la diplomatie française ? Dans quelle mesure pourrait-il en devenir le fer de lance ? Plus largement, quel regard portez-vous sur la diplomatie culturelle française ?

J.S. : Le rôle que le Collège de France peut assumer sur le plan diplomatique doit avant tout résider dans la diffusion de la recherche de pointe. Il ne faut pas oublier que le Collège n’est ni une université ni une école. Il ne peut donc pas jouer le même rôle formateur que ces institutions, et il n’a aucune intention de les concurrencer dans cette tâche essentielle. Le Collège accueille, néanmoins, des jeunes chercheurs finissant un doctorat ou commençant une première recherche personnelle pour les accompagner et les lancer. Parmi eux, il y a beaucoup de jeunes étrangers, que nous essayons le cas échéant de maintenir en France.
En même temps, par la diffusion de ses cours, par les cycles d’enseignements ou de conférences à l’étranger, le Collège fait connaître partout le niveau de la recherche française et son caractère international, ou en tout cas lié au monde, tel qu’on peut aussi le trouver dans les autres grands pays universitaires. Il faut croire que, malgré le petit nombre de professeurs et l’absence de cursus d’études, nous y arrivons, puisque régulièrement des délégués d’universités étrangères, perplexes, viennent inspecter ce Collège intriguant pour eux et tentent de l’imiter.    

Retour en haut de page
 
 

 
La lettre diplomatique Bas
  Présentation - Derniers Numéros - Archives - Nos Liens - Contacts - Mentions Légales