Mercredi 26 Juin 2019  
 

N°101 - Premier trimestre 2013

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«Développer une vraie stratégie internationale d’établissement»

Entretien avec M. Vincent Berger, 
Président de l’Université Paris-Diderot
 

Président de l’Université Paris Diderot depuis 2009, réélu en mai 2012, M. Vincent Berger a fait des relations internationales une priorité de son second mandat. Alors que le chantier du nouveau campus s’achève, il aborde pour nous la politique de partenariats privilégiés de l’Université, les initiatives prises pour accroître son attractivité et son ouverture sur le monde de l’entreprise, dans le contexte d’un paysage universitaire en pleine transformation.  


La Lettre Diplomatique : Monsieur le Président, vous avez été réélu en mai 2012 à la tête de l’Université Paris-Diderot. Comment décririez-vous les principaux enjeux qui caractériseront votre deuxième mandat ? 

 

M. Vincent Berger : L’Université Paris Diderot a maintenant quasiment achevé la construction de son tout nouveau campus sur le quartier Paris Rive Gauche. Cette construction aura mobilisé une énergie considérable de tous les acteurs de l’université pendant près de 15 ans. Nous sommes très heureux du résultat : Paris Diderot est aujourd’hui la seule université parisienne à bénéficier d’un campus cohérent et complet, qui rassemble toutes les disciplines sur un même quartier – en dehors des composantes liées à la santé qui sont naturellement liées à la carte des hôpitaux parisiens. Le premier enjeu de ce second mandat sera donc de faire vivre ce campus : favoriser les interactions entre tous les acteurs du campus, dynamiser la vie étudiante, le sport, ouvrir notre campus à la cité par l’organisation de manifestations… 

Le second enjeu est sans aucun doute la création de l’Université Sorbonne Paris Cité, qui va réunir les huit partenaires que sont les quatre universités Paris Diderot, Sorbonne Nouvelle, Paris Descartes, Paris Nord et les quatre établissements INALCO, Sciences Po, l’Ecole des Hautes Études en Santé Publique et l’Institut de Physique du Globe de Paris. Ces deux enjeux sont complémentaires : le premier consolide l’action sur notre campus, le second nous amène à coopérer davantage avec les partenaires parisiens. 

 

L.L.D. : L’Université Paris-Diderot est partie prenante du projet d’Université Sorbonne Paris Cité. Quel regard portez-vous sur les transformations profondes du paysage universitaire français ? Dans quelle mesure les regroupements qui le caractérise permettront-ils, selon vous, d’améliorer le positionnement international des établissements d’enseignement supérieur français ? 

M.V.B. : Les Assises de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ont montré que le dispositif français est trop complexe et que la multiplication des acteurs nuit fortement à l’efficacité du service public. Il y a plus de 200 opérateurs dépendant de la seule Direction de l’Enseignement Supérieur et de l’Insertion Professionnelle, sans compter les écoles diverses et variées qui n’en dépendent pas, et l’État reconnaît lui même qu’il n’y a pas de cohérence possible de son action dans un système pareillement pulvérisé. Les mots d’ordre que l’on a ainsi entendu au cours des Assises sont simplification et coopération. Les regroupements d’universités et d’établissements permettront cette coopération accrue, au bénéfice des étudiants pour ce qui concerne l’offre de formation, et au bénéfice des travaux de recherche également. Les organismes de recherche pourront enfin interagir mieux avec ce que l’on appelle ainsi les « sites », et l’État pourra réellement contractualiser avec ces regroupements. La visibilité internationale des établissements sera aussi accrue, par exemple dans les classements internationaux. Aujourd’hui, pratiquement personne en France n’est capable de différencier les universités franciliennes. Vous imaginez combien le système peut être incompréhensible pour un étudiant brésilien ou coréen…

 

L.L.D. : Vous avez été le rapporteur des Assises de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Quelles sont vos attentes à l’égard du projet de loi présenté le 30 mars 2013 par la Mme Geneviève Fioraso, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ? En quoi permettra-t-il d’ouvrir davantage l’université française sur le monde ? Comment accueillez-vous la disposition prévue dans ce projet de loi autorisant l’enseignement des cours universitaires dans d’autres langues que le français ?

M.V.B. : Les Assises ont amené un ensemble très riche de propositions, il est difficile d’en faire le résumé. Globalement, le comité de pilotage des Assises était très satisfait de voir l’essentiel de l’esprit des Assises repris par les propositions de la Ministre, que ce soit dans la loi ou dans d’autres actions. L’ouverture de l’enseignement supérieur et de la recherche française sur le monde est un enjeu essentiel. La Ministre est très déterminée sur ce sujet, comme elle l’a montré dès son arrivée en abrogeant la circulaire Guéant qui interdisait aux diplômés étrangers de chercher du travail en France, ce qui était une aberration à peine croyable. Mais il faut aller beaucoup plus loin. L’accueil des étudiants étrangers nécessite énormément d’efforts pour ce qui concerne la délivrance des titres de séjour, l’accès aux soins, le logement… 

Pour ce qui concerne l’enseignement dans une autre langue que le français, il est heureux que la loi rattrape ainsi la pratique universitaire. En 2007, il y avait 11 masters enseignés en anglais dans l’hexagone. En 2011, il y en avait 346 ! Que voulez-vous : vous ne pouvez pas attirer des étudiants coréens ou indonésiens si vous ne parlez pas anglais. Je l’ai vérifié partout. La France a besoin d’être attractive. C’est comme cela qu’elle défendra la francophonie et son influence dans le monde. Un étudiant vietnamien qui vient en France pour suivre ses études, certes en langue anglaise, apprendra à connaître notre pays, notre culture et la plupart du temps notre langue. Il en repartira amoureux de la France. C’est comme cela qu’il faut défendre la francophonie. L’autarcie linguistique serait au contraire mortifère dans le monde global contemporain.   

 

L.L.D. : Depuis votre élection à la présidence de l’Université Paris-Diderot, vous avez fait des relations internationales une priorité. Comment se manifeste cette volonté notamment en termes de moyens budgétaires ? Comment comptez-vous améliorer l’attractivité de l’Université Paris-Diderot en ce qui concerne l’accueil des étudiants et des chercheurs étrangers ? 

 

M.V.B. : Nous avons fait d’importants efforts ces dernières années pour intensifier et valoriser notre développement international. Il a fallu d’abord s’organiser en interne, en nommant un Vice-Président en charge de ces questions, en installant un Comité de pilotage et en montant un véritable bureau des relations internationales. Ce bureau s’occupe de l’accueil des étudiants et chercheurs étrangers, accompagne les projets de mobilité de nos étudiants et gère tout notre portefeuille de conventions. Avec le conseil d’administration nous avons pérennisé un important budget (de l’ordre de 1,5 million par an), permettant à l’Université de disposer des ressources nécessaires pour développer une vraie stratégie internationale d’établissement. C’est sur ce point peut-être que notre tâche a été la plus innovante et la plus exaltante : identifier des actions prioritaires en matière de formation (diplômes en partenariat international, mobilité étudiante) et de recherche (laboratoires internationaux, réponses conjointes à des appels d’offres, thèses en co-tutelle), améliorer notre accueil et notre attractivité (par exemple avec des logements dédiés aux échanges internationaux), faire émerger des partenariats privilégiés, avec appels d’offres et programmes d’invitations fléchées, tout cela dans une université résolument pluridisciplinaire, dont la variété des collaborations internationales est complexe à structurer et à orchestrer.

 

L.L.D. : A l’instar des liens de coopération établis avec les universités de Séoul, de l’Illinois at Urbana et de Wuhan, ou avec la ville de Buenos-Aires et le Vietnam, la recherche de partenariats constitue l’un des principaux axes de la politique internationale que vous souhaitez mettre en œuvre. A travers quels projets de formation et recherche se manifestent ces rapprochements ? Avec quelles universités étrangères envisagez-vous de nouveaux partenariats et dans quels domaines ? Dans ce contexte, comment la mobilité des étudiants peut-elle être encouragée ?

 

M.V.B. : Notre politique de partenariats privilégiés se révèle doublement bénéfique : d’une part elle a des effets structurants et décloisonnants inattendus en interne (par exemple le grand projet autour du concept de « traduction/translation » que nous avons lancé avec l’Université de l’Illinois à Urbana a amené plus d’une vingtaine de collègues de Paris Diderot provenant  de sept départements différents – de l’informatique à la psychanalyse, de la littérature américaine à la géographie – à travailler et publier ensemble) ; d’autre parts elle est très attractive pour nos partenaires et renforce notre visibilité (les Chaires d’invitation que nous avons lancées pour l’accueil d’enseignants-chercheurs argentins rencontrent un grand succès). C’est cette politique que nous avons décidé d’étendre au niveau de l’université Sorbonne Paris Cité (SPC). Ainsi, nous allons dans les 4 années qui viennent ouvrir des antennes de SPC dans quelques endroits privilégiés dans le monde (Berlin, Sao Paulo, Buenos Aires, Singapour dès 2013-14), ce qui entraînera toute une politique d’appels d’offre et permettra des développements de grande ampleur d’un bout à l’autre de la chaîne de nos activités, depuis la mobilité des étudiants de Licence jusqu’à la mise en place de collaborations de recherche au plus haut niveau et dans toutes les disciplines. Les partenaires internationaux pressentis se montrent très intéressés par cette politique, au point que certains d’entre eux, à notre invitation, envisagent d’ouvrir à leur tour des antennes sur l’un ou l’autre de nos campus à Paris.

L.L.D. : Avant de devenir professeur à l’Université Paris Diderot, vous avez travaillé au sein du groupe Thales. Comment analysez-vous le manque d’interactions, en France, entre le monde universitaire et le monde de l’entreprise ? Quel est le rôle de la Fondation Paris Diderot en vue de les intensifier ? Quelles autres initiatives sont-elles prévues dans ce domaine ?  

 

M.V.B. : Commençons par dire que le manque d’interaction entre l’université et les entreprises en France est un énorme handicap pour notre pays. Les entreprises françaises mobilisent 1,41% seulement du PIB pour la recherche et de développement. Leurs consœurs allemandes montent leur effort à 1,9%... Il ne faut pas chercher plus loin la capacité de l’Allemagne à innover, occuper des produits haut de gamme, à haute valeur ajoutée, dégager des marges et investir encore, etc. Les entreprises françaises sont alors positionnées sur des marchés moins innovants et se retrouvent en compétition avec des pays aux modèles sociaux plus bas, nos entreprises souffrent énormément. Cette spirale de l’échec de l’innovation française explique en partie la désindustrialisation et notre mauvaise santé économique. 

Les causes de la très mauvaise interaction entre entreprises et universités sont anciennes. Elles ont des causes historiques, politiques, par exemple dans la cristallisation politique entre la « droite économique » et la « gauche intellectuelle » pendant les trente glorieuses. Une caractéristique française a joué un rôle désastreux : les élites françaises ont pour l’essentiel suivi des études déconnectées de la recherche. Il en a résulté, pour l’essentiel des cadres des entreprises, un manque de culture de recherche, de réflexe de recherche, de réseau de recherche… Pour bien des cadres des entreprises encore aujourd’hui, un doctorant est un passionné qui regarde son électron au bout de la lorgnette, alors qu’un ingénieur est quelqu’un de sérieux. Il ne faut pas chercher plus loin le 1,41% du PIB évoqué plus haut. Aujourd’hui encore, les étudiants de classes préparatoires ne sont pas confrontés à des enseignants chercheurs. Nous sommes le seul pays au monde où il en est ainsi, et on trouve encore des gens qui prétendent que le système des classes préparatoires « marche »… Pendant les Assises, en Octobre et en Novembre, il y avait un chômeur de plus en France chaque minute qui passait. C’est quoi, un système qui marche ? 

La Fondation Paris Diderot a pour mission de collecter des fonds en provenance de mécènes et permet de financer certaines actions de notre université. Elle est ainsi à l’interface entre le monde académique et le monde socio-économique. Dans sa démarche de prospection, la Fondation contribue aussi à la promotion de l’université et elle favorise les liens et les rencontres entre des universitaires et des entreprises. Créer une fondation est une manière de s’ouvrir au monde socioéconomique. Mais il y en a d’autres : par exemple le développement de la formation continue (la France est l’un des derniers pays en Europe dans ce domaine), l’apprentissage (sur le modèle suisse ou allemand), les recherches conjointes dans le cadre d’unités de recherche partagées, de thèses co-encadrées (c’est le dispositif CIFRE). Toutes ces actions méritent d’être intensifiées. 

 

L.L.D. : Créée en 2011, la Fondation Paris Diderot participe également de l’ouverture internationale de votre université. Quels sont les objectifs de projets tels que les fouilles archéologiques menées au Maroc, dans le site de l’Oasis de Figuig ? 

 

M.V.B. : Le patrimoine de l’Oasis de Figuig est à la fois matériel (modes de construction traditionnels en terre, palmier, enduits à la chaux et au sable..., architecture des mosquées, marabouts et maisons, hammams, structures des rues et des places), immatériel (récits des habitants, des anciens, de chaque fraction, tribu, communauté, activités artisanales, commerciales, chants, légendes) et environnemental autant que sociétal (eau, palmeraie, jardins), donnant ainsi tout son sens à la notion de « paysage culturel ». Nous avons là un exemple merveilleux de la pluridisciplinarité en action, dans un contexte international.

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