Mercredi 26 Juin 2019  
 

N°101 - Premier trimestre 2013

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  S.E.M. / H.E. Alshiabani Mansour Abuhamoud

Les défis de la reconstruction

Près de deux ans après la victoire de la révolution, la Libye est entrée dans la dernière étape de sa transition politique qui s’achèvera avec l’adoption d’une nouvelle Constitution. Si la sécurité demeure la priorité du gouvernement, le rétablissement des exportations libyennes d’hydrocarbures ouvre aujourd’hui des perspectives prometteuses pour accélérer le processus de reconstruction du pays, d’autant que son potentiel industriel reste encore largement inexploité. Ambassadeur de Libye en France, S.E.M. Alshiabani Mansour Abuhamoud évoque pour nous les accomplissements de la transition politique et économique engagée par la Libye et ses aspirations pour le développement des liens de coopération avec la France.


La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, le 17 février 2013 a marqué le deuxième anniversaire de la révolution qui a mis fin au régime du colonel Kadhafi. Quel regard portez-vous sur la transition politique amorcée avec la passation des pouvoirs entre le Conseil national de transition (CNT) et le Congrès général national le 8 août 2012 ? Quels principes vont-ils prévaloir à la rédaction de la Constitution définitive de la « nouvelle » Libye ? 

 

S.E.M. Alshiabani Mansour Abuhamoud : Dans le cadre de la transition politique amorcée par la Libye, la passation des pouvoirs entre le Conseil national de transition et le Congrès général national a, en effet, représenté une étape importante, marquée par l’organisation d’élections libres et transparentes. 

A cette occasion, le peuple libyen a imposé sa volonté de renouveau. Il s’est également démarqué de ses voisins par la mise en œuvre d’un processus électoral différent qui a permis de dissiper tous les doutes sur la capacité de notre pays à mener à bien une transition politique nécessaire.

S’agissant de la future Constitution libyenne, je crois que le pluralisme et la démocratie constitueront les principes essentiels qui prévaudront à sa rédaction. Elle s’attachera certainement à mettre en exergue le respect des droits de l’homme, notamment des droits de la femme et des minorités.

Il convient en outre de souligner l’importance de pouvoir s’appuyer sur une économie forte en tant qu’élément-clé de la réussite de notre transition politique. De fait, des milliers de nos concitoyens se sont sacrifiés lors de la révolution afin d’améliorer les conditions de vie quotidiennes. À présent, le peuple libyen nourrit de nombreuses aspirations sur ce plan. Or, le redressement de l’économie libyenne tend à s’accélérer. Alors qu’elle dépend encore aujourd’hui dans une large mesure de la production pétrolière, les exportations de ce secteur sont revenues à leur plus haut niveau, ce qui est une excellente chose pour le peuple libyen, pour la Libye, ainsi que pour la communauté internationale.

 

L.L.D. : S’appuyant sur le rétablissement rapide de la production pétrolière, votre pays a en effet enregistré une croissance record de près de 120% en 2012 selon les estimations du FMI. Quelles réformes structurelles sont-elles prévues par le gouvernement, concernant notamment le système bancaire et en vue de stimuler le secteur privé ? Fort de sa volonté de diversifier l’économie et de renforcer les infrastructures du  pays, comment décririez-vous les opportunités que peut offrir le marché libyen aux investisseurs étrangers et notamment français ?  

 

S.E.M.A.M.A. : Il est évident que l’économie libyenne a besoin de réformes structurelles. Pendant plus de 60 ans, elle a été totalement dépendante de ses ressources minières. Il est désormais primordial, en cette période de réformes et de reconstruction, que nous puissions consolider et diversifier nos atouts économiques en valorisant de nouvelles sources de croissance.

De ce point de vue, nous considérons que le secteur privé doit jouer un rôle prépondérant. Notre gouvernement s’est pleinement engagé dans cette perspective, à stimuler son développement.

La Libye offre à cet égard de nombreuses opportunités d’investissement pour les entreprises étrangères. Nous les encourageons de différentes manières à s’y intéresser. Plusieurs d’entre elles qui étaient déjà actives sur le marché libyen, s’y sont d’ores et déjà réinstallées. 

Pour répondre plus précisément à votre question, je peux dire que plus de 1 500 entreprises françaises semblent désireuses d’y développer leurs activités. Il s’agit d’ailleurs d’un intérêt partagé, car l’aide, tant matérielle qu’idéologique que nous a apporté la France pendant les longs et difficiles mois de la révolution a scellé une forte amitié et coopération entre nos deux pays. Le gouvernement libyen met donc tout en œuvre afin de faciliter l’implantation des entreprises françaises en premier lieu.

 

L.L.D. :  Élu le 15 octobre 2012 par le Congrès général national, le Premier Ministre Ali Zeidan a fait de la sécurité la priorité du gouvernement libyen. Quelles avancées ont-elles été réalisées en vue de reconstituer les structures de maintien de l’ordre et de défense de votre pays ? Quelles mesures sont-elles envisagées pour accélérer le désarmement des milices ? Compte tenu des tensions internes qui persistent au sein de la société civile, quelle approche est-elle préconisée pour cimenter la réconciliation nationale ? 

 

S.E.M.A.M.A. : La sécurité est un facteur essentiel pour nous permettre de mettre en œuvre avec sérénité la reconstruction libyenne. Il s’agit effectivement d’une orientation prioritaire et cruciale de la politique du Congrès général national (CGN) qui a engagé plusieurs réformes et initiatives, telles que le désarment des milices, la formation des forces de l’ordre, pour laquelle la collaboration française s’avère précieuse, ou encore l’intégration d’anciens révolutionnaires au sein des effectifs des ministères de l’Intérieur et de la Défense.

Le gouvernement libyen déploie ainsi tous les efforts nécessaires en vue de désarmer la population et répondre aux besoins légitimes du peuple libyen. Ce seront là les mesures les plus importantes de son programme d’action. La sécurité et la stabilité de la Libye constituent en effet l’une des conditions d’une économie forte.

Ces mêmes actions sauront également régler les tensions de la société civile. Une commission a été formée au sein du Congres général national afin d’accomplir la réconciliation nationale. Leur travail est considérable, mais nous notons une amélioration incontestable dans de nombreuses régions.

L.L.D : Réunie à Paris le 12 février 2013, la Conférence des amis de la Libye a adopté un Plan de développement de la sécurité nationale et un Plan de développement de la justice et de l’Etat de droit. Pouvez-vous nous décrire les lignes directrices de ce plan ? Quelles sont vos attentes à l’égard de vos partenaires internationaux en vue de relever ces défis ? A la lumière de la mise en place d’une mission civile européenne pour la sécurisation des frontières, quel nouvel élan peut-il, selon vous être impulsé aux relations entre votre pays et l’UE, notamment dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée ?

 

S.E.M.A.M.A. : Cette conférence avait pour but d’intensifier la coopération visant à développer la sécurité nationale libyenne, mais aussi, plus largement, la sécurité internationale. 

Pour donner corps à cette ambition, nous devons collaborer avec l’ensemble des acteurs de la communauté internationale afin d’endiguer les risques et menaces susceptibles de porter atteinte à la stabilité dans notre pays et dans le monde.

La mise en œuvre d’une stratégie en matière de sécurité correspond à une véritable nécessité. La mobilisation de la France, mais aussi de l’ensemble de la communauté internationale permettra à la Libye de relever les défis sécuritaires.

La mise en place d’une Mission civile européenne pour la sécurisation des frontières représente un effort nécessaire qui permettra de donner corps à notre ambition commune.

 

L.L.D. : Effectuant sa première visite à Paris dans le cadre de cette conférence, le Premier Ministre Ali Zeidan a reçu du Président François Hollande le soutien de la France dans le processus de reconstruction et de stabilisation de la Libye. Fort de l’accord conclu le 2 novembre 2012, comment le partenariat de défense franco-libyen est-il appelé à s’approfondir ? Au regard du rôle majeur joué par la France dans la révolution libyenne, dans quels domaines souhaiteriez-vous voir s’amplifier les liens de coopération entre les deux pays ? 

 

S.E.M.A.M.A. : Les projets qui résultent du partenariat de défense franco-libyen sont multiples. J’attire votre attention sur les différentes initiatives entreprises dans la formation et la modernisation de l’armée libyenne, les échanges d’informations sécuritaires ainsi que les projets d’acquisition d’armement français.

Notre souhait est que la coopération entre nos deux pays soit optimale dans tous les domaines où la France peut nous apporter son savoir-faire et son expérience, tels que la sécurité, la santé, l’éducation, les transports, les réseaux téléphoniques, etc.

La France pourra prendre part ainsi à la reconstruction libyenne en tant que partenaire privilégié de la Libye.

 

L.L.D. : La crise malienne a mis en relief le risque sécuritaire que pose la porosité des frontières dans la région sahélienne et plus spécifiquement de la Libye. Quel dispositif a-t-il été mis en place par les autorités libyennes pour empêcher un éventuel reflux des groupes terroristes vers votre pays consécutif à l’opération Serval ? Comment s’articule la concertation avec les autres pays de la région, et notamment l’Algérie, dans ce domaine ? 

 

S.E.M.A.M.A. : Notre gouvernement a fortement renforcé la mise en place de troupes militaires dans les différents postes stratégiques des frontières libyennes. De plus, nous travaillons étroitement avec les pays frontaliers, notamment l’Algérie et la Tunisie, afin d’empêcher la circulation de tout élément susceptible de constituer une menace sur la sécurité.

Nous pensons que nous partageons une compréhension commune de la nature et de la gravité  de cette menace, ce qui implique et exige que nous travaillons conjointement pour y faire face. L’Algérie saura nous apporter ses connaissances en la matière,  ayant elle même été victime de ce danger durant de nombreuses années.

J’ajouterais que nous avons défini une stratégie en matière de sécurité sur un plan global. Le développement sécuritaire, le dialogue social, le développement économique dans la région ainsi que la collaboration avec la communauté internationale sont les actions majeures qui nous permettront de mener la lutte contre les activités fanatiques.

 

L.L.D. : L’intégration économique régionale a franchi le 9 janvier 2013 une étape majeure avec la création de la Banque d’investissement de l’Union du Maghreb arabe. Comment votre pays compte-t-il participer à cette dynamique ? En quoi peut-elle favoriser l’approfondissement du dialogue politique avec la Tunisie et l’Egypte, notamment sur la sécurité des frontières et l’immigration illégale ? 

 

S.E.M.A.M.A. : La création de l’Union du Maghreb arabe se concrétisera à travers une coopération forte et définie par une collaboration tant au plan politique qu’économique. L’échange d’expériences et de connaissances entre les pays qui en sont membres nous permettra d’achever l’élaboration de cette union, qui nous l’espérons, répondra aux espérances des peuples qui ont suscité le printemps arabe.

Pour répondre à votre deuxième question, je tiens à souligner que les gouvernements égyptiens, libyens et tunisiens sont les héritiers du printemps arabe. Ils sont aujourd’hui porteurs de cette responsabilité ; c’est pourquoi nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes idéaux politiques, mais également les mêmes problématiques sécuritaires et humanitaires qui sont liés à l’émergence toujours plus importante de l’immigration illégale et des menaces des groupuscules armés. 

J’ai la conviction que la mise en œuvre d’une doctrine commune, avec les moyens qui lui seront dévolus, permettra de garantir la sécurité des frontières et des peuples. Pour faire vivre cette stratégie, nous mettrons en place, en commun, les réformes nécessaires afin d’accélérer le processus de sécurisation.

L.L.D. : Lors du sommet de l’Union Africaine (UA) qui s’est tenu les 27 et 28 janvier 2013, le Premier Ministre Ali Zeidan a réaffirmé le rôle de la Libye dans le processus de construction africaine. Rétrospectivement, comment percevez-vous les critiques formulées contre l’inaction de l’UA durant la révolution ? Quels sont les vecteurs du renouveau de la politique africaine de votre pays ? 

 

S.E.M.A.M.A. : La non-ingérence dans les affaires interétatique est une politique fondamentale de certains pays africains, et nous le comprenons. Plusieurs d’entre eux sont également restés fidèles à Kadhafi, considérant qu’il est le fondateur de l’Union Africaine et qu’il est le seul légitime à la représenter. D’autres ont fortement condamné l’ancien régime pour les crimes perpétués contre le peuple durant la révolution libyenne.

Tout cela fait désormais parti du passé et nous souhaitons aujourd’hui construire l’avenir. La Libye est un pays africain, fondateur de l’union africaine, ce qui nous confère un rôle prépondérant dans la consolidation des liens de coopération entre les différents pays d’Afrique. Nous concrétiserons cette responsabilité par des initiatives spécifiques en direction de chaque pays du continent tout en respectant les points suivants : le respect de leur orientation politique, du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États et de leur intégrité territoriale. 

Une fois encore le vecteur primordial de la politique que nous adopterons sera de chercher à mettre en œuvre une collaboration et un travail commun en vue de faire face aux menaces pesant sur le continent africain et ce, quelle que soit leur nature, sécuritaire, économique, environnementale, etc.

 

L.L.D. : Près d’un an et demi après le début de la guerre civile en Syrie, la communauté internationale demeure impuissante à trouver une issue à cette crise. Quels facteurs pourraient-ils permettre de surmonter le blocage du Conseil de sécurité ? Quelles sont les motivations du fort soutien apporté par la Libye au Conseil national syrien et par quelles initiatives se traduit-il ? Plus largement, quelle est votre vision des bouleversements géopolitiques entraînés par les « printemps arabes » ?  

S.E.M.A.M.A. : Ce n’est pas la première fois que la communauté internationale fait face à un blocage du Conseil de sécurité ; ce fut déjà le cas pour le Kosovo et il peut en aller de même pour la Syrie. Cependant, certains signes évoquent un changement de position, comme la déclaration récente de la France et de la Grande-Bretagne concernant l’approvisionnement de l’opposition syrienne en armes défensives.

Le peuple libyen peut mieux que quiconque comprendre la souffrance et les aspirations du peuple syrien. Il y a deux ans de cela, nous avions les mêmes besoins, les mêmes revendications et les mêmes désirs.

Nous comprenons aussi mieux que quiconque la valeur du soutien politique et économique qui peut être apporté à un peuple luttant pour sa liberté et nous savons qu’une Syrie libre et démocratique est dans l’intérêt du monde arabe et de l’ensemble du Proche-Orient.

Enfin, je conclurais en ajoutant que le printemps arabe fut un événement historique tant au plan politique que culturel, entre autres nombreux aspects.  

Le monde arabe ne sera jamais comme il l’a été. Tout un pan de son histoire est désormais révolu. En fait, c’est la première fois depuis des siècles que les peuples sont libres.

Il est vrai aussi qu’il subsiste des difficultés internes ; il s’agit d’une étape difficile mais nécessaire, et nous sommes optimistes, car tous les peuples ont traversé des périodes identiques et sont parvenus à les surmonter. Je suis convaincu que nous y arriverons également.

Si la victoire et la démocratie signifient la fin de l’histoire, le peuple arabe lutte aujourd’hui afin d’atteindre ce point de leur histoire, comme l’on déjà atteint d’autres peuples.


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