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Deuxième trimestre 2012

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Les nouveaux défis de la Banque de Développement du Conseil de l’Europe

Entretien avec M. Rolf Wenzel, Gouverneur de la Banque de Développement du Conseil de l’Europe

Gouverneur de la Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB), M. Rolf Wenzel a participé à sa première Réunion Commune de la CEB à Chisinau (Moldavie) les 15 et 16 juin 2012. À l’heure où l’Europe traverse une crise économique et financière, il analyse pour nous les grandes lignes de son programme d’action à la tête de cette institution financière internationale.

La Lettre Diplomatique : Monsieur le Gouverneur, fondée en 1956, la Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB) est orientée vers des projets sociaux. Comment décririez-vous ses spécificités par rapport aux autres institutions financières internationales ?

M. Rolf Wenzel : Comme vous l’avez rappelé, la CEB a été créée en 1956, le 16 avril 1956 très exactement, ce qui fait d’elle la doyenne des banques multilatérales de développement européennes.
Deuxième spécificité, plus substantielle, elle a été créée par huit États membres du Conseil de l’Europe – elle en compte aujourd’hui quarante – sous forme d’Accord partiel. C’est même le premier des accords partiels du Conseil de l’Europe, qui sera suivi par de nombreux autres. Ce lien spécifique avec le Conseil de l’Europe, dont la Banque est statutairement soumise à la « haute autorité », la distingue ainsi des autres institutions financières internationales.
Concrètement, cette réalité se traduit de manières multiples. Je me contenterai d’en citer trois à titre d’illustration. Tout d’abord, le rôle joué par le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe qui, entre autres, émet un avis de recevabilité du point de vue politique et social pour chaque projet soumis à l’approbation du Conseil d’administration de la CEB. L’impulsion par ailleurs que chacun des trois Sommets des chefs d’État et de gouvernement a pu donner à l’action de la Banque et à l’élargissement de son mandat. Enfin, le fait que tout État membre du Conseil de l’Europe puisse devenir à son tour membre de la CEB sous réserve qu’il souscrive à son capital. Ceci étant, il importe de souligner que la Banque dispose d’une personnalité juridique distincte, qu’elle a ses propres organes de gouvernance et une entière autonomie financière : autant de conditions indissociables, du reste, d’un fonctionnement bancaire de plein exercice.
Pour mieux comprendre la singularité de la CEB, il faut également se pencher sur les valeurs du Conseil de l’Europe. La Banque a en quelque sorte pour mission de contribuer, par ses moyens propres, aux conditions matérielles d’exercice des valeurs et des priorités que promeut le Conseil de l’Europe. J’y suis très attaché et notre Conseil de direction, « organe suprême » de la Banque composé d’Ambassadeurs, Représentants permanents auprès du Conseil de l’Europe des États membres de la CEB, y est naturellement très sensible. Or, la Banque exerce son mandat à travers le financement de projets d’investissement à caractère social. Tel est  bien la troisième spécificité que je veux mettre en lumière. Mais pour reprendre le libellé de votre question, la CEB n’est pas simplement orientée vers des projets sociaux : elle est la seule banque de développement à vocation exclusivement sociale en Europe. C’est sa « marque distinctive » au sein de la communauté des institutions financières internationales.
Bien évidemment, son mandat a évolué au fil du temps, il s’est élargi et adapté aux priorités sociales du continent européen. Depuis sa création, l’histoire de la Banque est au demeurant étroitement liée à celle de l’Europe. Le « rideau de fer » qui s’abat au début de la guerre froide est en effet à l’origine de la création de la CEB, laquelle voit alors le jour  sous forme d’un Fonds de Réétablissement doté d’un capital inférieur à 7 millions de dollars. Ce fonds est destiné à financer des projets de réinstallation des réfugiés qui ont afflué en Europe, et singulièrement en Allemagne, devant l’instauration brutale de régimes autoritaires à l’Est. Plus tard, la réunification du continent, qui s’engage à compter de 1989 et que symbolise la chute du Mur de Berlin, donne à l’Institution un élan renouvelé. L’aide originelle aux réfugiés politiques s’élargit dans le même temps au renforcement de la cohésion sociale dans l’ensemble de ses dimensions. D’une certaine façon, ce mouvement historique obéit à la formule fameuse : « c’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source. »
Je crois pouvoir dire que la CEB est ainsi demeurée fidèle à sa vocation sociale d’origine en développant son intervention dans les domaines de la santé, de l’éducation, du soutien à l’emploi lorsqu’elle contribue au financement des investissements réalisés par les PME et même les micro-entreprises, du logement social ou simplement quand elle participe à l’amélioration des conditions de vie en finançant des infrastructures municipales. L’objectif étant, au bout du compte, d’aider les populations vulnérables qui sont les bénéficiaires finaux des opérations de la Banque.
Dernier point, cette spécificité de la CEB, loin de l’isoler sur la scène internationale, en fait au contraire un partenaire naturel dans le domaine social pour les autres organisations multilatérales, qu’elles soient financières ou non. Ces relations de coopération sont très importantes pour une Banque telle que la nôtre, au dimensionnement modeste. Elles facilitent les échanges d’expertise et lui permettent de démultiplier ses moyens d’intervention et, par là-même, d’accroître sa valeur ajoutée. Je vous ferai l’économie du détail de nos accords de coopération. Sachez simplement que l’éventail en est riche et diversifié, autour de trois blocs : l’Union européenne, partenaire majeur de la Banque, les autres institutions financières internationales et les agences spécialisées des Nations Unies.

L.L.D. : Avant votre prise de fonction en tant que Gouverneur de la CEB le 18 décembre 2011, vous avez occupé le poste de Directeur général de la Politique des marchés financiers au Ministère des Finances de la République fédérale d’Allemagne. Au regard de votre parcours professionnel, comment appréhendez-vous vos responsabilités à la tête de la CEB ?

R.W. : Mon parcours au Ministère fédéral des Finances, à Berlin, m’a permis de disposer d’une bonne vision des enjeux financiers internationaux – j’étais ainsi en charge des questions de politique financière et monétaire internationale – et de côtoyer plusieurs acteurs clés du développement lorsque j’exerçais les fonctions de Gouverneur suppléant pour l’Allemagne auprès de banques multilatérales de développement régionales ou encore dans la représentation de mon pays au sein de grandes enceintes internationales. Par ailleurs, je me suis également consacré aux questions européennes et ai eu le privilège, voici quelque temps déjà, de participer, en tant que membre de la délégation allemande, aux négociations qui ont abouti à la création de l’Union économique et monétaire.
Cependant, mes responsabilités au Ministère fédéral des Finances comprenaient en premier lieu toutes les questions de supervision des banques, assurances et marchés financiers. Tout au long de ces dernières années, j’ai par conséquent contribué avec mes équipes à la mise en place des mécanismes permettant de recapitaliser les banques fragilisées par la crise financière. Dans le même temps, j’ai participé aux efforts internationaux visant à adapter et à renforcer la règlementation bancaire. À ce titre, j’ai représenté l’Allemagne aux travaux du Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board - FSB).
Pour en revenir plus directement à votre question, que puis-je en retirer à la tête de la CEB ? D’abord, si vous me permettez ce détour supplémentaire, c’est un honneur pour moi d’avoir été élu à l’unanimité à ces éminentes responsabilités. J’en suis reconnaissant à notre Conseil de direction et croyez-bien que je consacrerai toute mon énergie sur les cinq prochaines années de mon mandat à faire fructifier l’héritage qui m’a ainsi été transmis. Fondamentalement, et mon expérience professionnelle m’en convainc, je n’ai pas de doute sur l’utilité d’une institution telle que la CEB. Plus encore, en temps de crise. Simplement, j’entends, en parfaite concertation avec nos conseils, lui donner un cap et une visibilité supplémentaire qui permettront d’asseoir sa place au sein de la famille des organisations internationales actives en Europe, aux côtés de la BERD, de la BEI et en partenariat avec la Commission européenne. Il est essentiel que la CEB fasse partie intégrante de ce cadre d’ensemble.
Je dois également composer avec un environnement multiculturel : pas moins de 27 nationalités sont représentées à la Banque, ce dont je suis très heureux. J’espère conjuguer l’ouverture internationale qui a pu être la mienne avec une pratique moderne des relations sociales pour imprimer un style de management ouvert, participatif et transparent. À mes yeux, la première richesse de la CEB, organisation à taille humaine, réside dans son personnel que je sais très dévoué à la mission sociale de l’institution. Cet engagement doit être cultivé, j’y accorderai la plus grande attention.

L.L.D. : L’approfondissement de la réflexion stratégique « sur les défis de la CEB » que vous avez lancé avec le Conseil de direction et le Conseil d’administration, a figuré au cœur des débats de la première Réunion Commune de la CEB à laquelle vous avez participé à Chisinau, en Moldavie, les 15 et 16 juin 2012. Dans le contexte de crise économique et financière que traverse actuellement l’Europe, comment analysez-vous ces défis?

R.W. : Dès ma prise de fonction, j’ai effectivement souhaité engager un dialogue étroit et structuré avec les organes collégiaux de la Banque, le Conseil de direction et le Conseil d’administration. Je crois aux vertus d’un tel dialogue et à l’utilité pour une institution internationale de construire le consensus sur sa feuille de route stratégique. Les membres des conseils ont ainsi été invités à apporter leur contribution, ce que beaucoup ont fait par écrit, et nous avons enclenché un processus de réflexion qui se poursuit à l’heure actuelle autour des défis à relever par la CEB.
La question centrale peut se résumer comme suit : comment approfondir la valeur ajoutée sociale de la Banque tout en préservant sa solidité financière ? La CEB chemine sur cette ligne de crête et la première exigence consiste à trouver le juste équilibre.  Dans ce cadre, nous avons dégagé des lignes de force autour du mandat social de la Banque (à réaffirmer), de la valeur sociale des projets financés par la CEB (à améliorer), et de la transparence couplée à la communication (à accroître). Chacune de ces lignes de force est déclinée en propositions concrètes qui sont débattues avec les conseils. En complément, d’autres questions importantes sont également ouvertes. Politiques en matière de personnel, moyens budgétaires, ajustements au cadre prudentiel et à la gouvernance entrent parmi d’autres dans le champ d’investigation.
Bien sûr, cette réflexion d’ensemble est indissociable du contexte de crise économique et financière que subit l’Europe, dont les effets sur la CEB sont au demeurant contrastés.
D’une part, la Banque ne saurait être immune à un environnement dégradé, qui frappe à la fois ses emprunteurs et une grande partie de ses actionnaires. Je souligne à cet égard la nécessité pour la CEB de maintenir sa solidité financière, en tant que condition d’exercice de sa mission sociale. Chaque année, la Banque se refinance en totalité sur les marchés internationaux de capitaux. Pour vous donner un ordre de grandeur, l’autorisation d’emprunt pour 2012 est de 4,65 milliards d’euros et nous avons déjà levé sur le premier semestre 3,22 milliards d’euros soit près de 70% de cette autorisation.
Vous comprenez bien que non seulement l’accès à ces marchés mais aussi les conditions de cet accès sont primordiaux. Nous bénéficions à ce jour de la meilleure note possible (AAA) de la part des trois grandes agences de notation mondiales, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings, ce qui nous permet d’accéder à ces ressources financières aux meilleures conditions et de pouvoir ensuite, par l’addition d’une marge réduite permise par nos faibles coûts de structure, rétrocéder une large partie de ces avantages à nos emprunteurs. Ce cercle vertueux  est l’un des atouts majeurs d’une institution telle que la nôtre. Mais nous devons demeurer vigilants car, incontestablement, les difficultés que connaît l’Europe le fragilisent. Les agences de notation, tout en confirmant pour le moment leur excellente appréciation de la CEB, nous l’ont fait savoir et les perspectives s’annoncent plus incertaines. En parallèle, la Banque dispose d’un excellent track record en matière de crédit, proche du « zéro défaut » mais, là encore, notre profil de risques n’est pas insensible à la dégradation continue de nombreuses contreparties, bancaires et souveraines.
Or, le cœur de nos capitaux propres, de l’ordre de 2 milliards d’euros, a été constitué par la mise en réserve année après année de l’essentiel du bénéfice, une centaine de millions d’euros en vitesse de croisière. Et chacun sait que ce sont les capitaux d’une banque qui déterminent sa capacité de prêt. Pour faire simple, tout défaut de paiement a un impact démultiplié sur le volume de prêt, notamment en direction des emprunteurs les plus faibles. Nous ne devons jamais perdre de vue la nature bancaire de l’activité de la CEB et j’en suis le garant.
D’autre part, la crise majeure que traverse l’Europe renforce la pertinence et l’utilité d’une institution telle que la nôtre, qui a un rôle de levier financier au service de la cohésion sociale. Les besoins semblent importants et appelés encore à s’amplifier alors même que les États ou les collectivités locales voient leur capacité d’endettement se contracter. Pensons simplement au vieillissement des populations et au chômage des jeunes, qui nécessiteront des efforts considérables d’investissement à caractère social.
Au total, la Banque doit s’adapter, évoluer et se moderniser, dans la fidélité à sa mission sociale.

L.L.D. : Rassemblant les différents organes de la CEB, la Réunion Commune a également constitué pour vous l’occasion de rencontrer les plus hautes autorités moldaves. Quel bilan faites-vous de ce premier temps fort de votre mandat ?

R.W. : En effet, la Réunion Commune rassemble une fois par an le Conseil de direction, le Conseil d’administration et le Management de la Banque, dans l’un de ses États membres. C’est une occasion unique de pouvoir échanger dans un cadre propice, de mieux se connaître – j’indique à titre d’exemple que, contrairement à la majorité des autres institutions financières internationales, la CEB ne possède pas de conseil d’administration résident – et de nourrir la réflexion stratégique. Cette année n’a pas dérogé à la tradition.
Or, comme vous l’avez mentionné, la 47ème Réunion Commune de la Banque s’est déroulée en 2012 à Chisinau, à l’invitation de la République de Moldova. C’est important et je souhaite m’y arrêter un moment. Les autorités moldaves, le Premier ministre en tête, se sont mobilisées pour faire de cette Réunion Commune une réussite et je les en remercie vivement. J’y associe naturellement les représentants au Conseil de direction et au Conseil d’administration, dont le rôle dans l’organisation et la préparation de cet événement a été déterminant. La CEB a établi avec la Moldova une coopération de longue date et, je crois pouvoir le dire, de très grande qualité. J’ai pu le vérifier lors de mes entretiens avec les plus hautes autorités de l’État, les 13 et 14 juin 2012. Le signal donné par la Moldova, premier État membre de la CEB à souscrire à sa 6ème augmentation de capital, va dans le même sens.
Concrètement, depuis l’adhésion de la Moldova à la Banque, en 1998, sept projets ont été approuvés. Quatre sous forme de prêts auxquels s’ajoutent trois dons, pour un montant cumulé de 40 millions d’euros dont 5,9 millions d’euros de bonification d’intérêts. Les chiffres peuvent apparaître modestes, ils ne rendent pas justice de la valeur sociale des projets concernés. Les membres des deux Conseils de la CEB ont pu apprécier, à Chisinau, au cours d’une visite organisée en compagnie du Ministre de la Santé, la qualité du centre national de transfusion sanguine, qui a bénéficié du soutien financier de la Banque. La signature aux côtés du Premier ministre, de l’ « accord de contribution » sur un don de 500 000 euros pour l’acquisition d’équipement dédié au fractionnement secondaire du plasma, représente une contribution supplémentaire majeure dans la modernisation du système de transfusion du pays. Nous avons également signé à cette occasion un contrat-cadre de prêt à hauteur de 13,4 millions d’euros, destiné à engager la seconde phase d’un projet de logement social.
Je suis heureux que ma première Réunion Commune, en tant que Gouverneur, ait pu se tenir en Moldova et que chacun ait mesuré, sur le terrain, la contribution spécifique d’une banque de développement social telle que la CEB.

L.L.D. : Fin 2011, la CEB a vu la 6ème augmentation de son capital qui devrait atteindre € 5,5 milliards à la fin de la période de souscription. Comment la CEB peut-elle contribuer à l’effort de relance de la croissance économique en Europe ?

R.W. : La 6ème augmentation de capital a été approuvée début 2011, a pris effet fin 2011, le seuil minimum de 67% des titres de souscription ayant été largement franchi, et devrait d’ici le 31 décembre 2012 – après prolongation technique de six mois du délai de souscription pour permettre à certains de nos États membres d’accomplir l’ensemble des procédures nationales requises – être souscrite en quasi-totalité. D’ores et déjà, le capital souscrit a été porté à plus de 5 milliards d’euros et avoisinerait 5,5 milliards d’euros à la fin de l’année. Au total, les fonds propres de la Banque devraient ainsi être portés à près de 6,8 milliards euros.
C’est un succès et plus encore un témoignage de confiance en l’institution de la part de nos États membres, à saluer dans une période où les finances publiques, partout, sont extrêmement contraintes. Cette base en capital renforcée est un élément essentiel de la solidité financière de la CEB, confrontée à un environnement économique difficile, et lui permettra de continuer à mener à bien sa mission sociale, en particulier en faveur des populations les plus défavorisées.
Ceci dit, pour en revenir à votre question, je souhaite clarifier le positionnement de la CEB. Disons-le nettement, celle-ci n’a ni vocation ni la taille critique pour jouer un rôle « macro-économique » dans une perspective de relance de la croissance. Par exemple, il est exclu que la Banque finance directement le budget de tel ou tel de ses États membres en accordant des lignes de crédit indifférenciées.
Notre niveau d’intervention est et doit demeurer celui du projet d’investissement, pourvu qu’il soit éligible à nos critères sociaux et qu’il soit viable dans l’ensemble de ses dimensions, techniques et financières. Ceci ne signifie pas que la contribution de la Banque ne fasse pas la différence dans de nombreux cas. L’effet de levier qui est le nôtre fait partie intégrante de notre modus operandi puisqu’à de rares exceptions près la quote-part de financement de la CEB demeure limitée à 50% des coûts du projet.
Dans les faits, à raison d’une quote-part moyenne de 40% par projet, 1 euro apporté par la CEB aide à mobiliser 2,5 euros en faveur d’investissements à vocation sociale. La Banque peut à la fois avoir une action de catalyseur ou compléter un programme de financement et permettre ainsi à un projet de voir le jour. Plus largement, la CEB, sur les segments qui sont les siens, contribue à financer des projets qui ont, selon le jargon des économistes, des « externalités positives » pour la cohésion sociale tout en ayant parfois une rentabilité propre différée. Ce sont ces projets qui, par temps de crise, peuvent faire l’objet d’arbitrages contraires et qu’il convient de soutenir. Ce que fait la CEB.

L.L.D. : Dans le cadre de la réflexion que vous avez initiée, vous avez fixé comme objectif d’accroître la valeur ajoutée sociale des projets auxquels participe la CEB. Pourriez-vous nous présenter quelques exemples de projets témoignant de cette volonté de réaffirmer son mandat social ?

R.W. : Comme je l’ai indiqué, l’amélioration de la valeur sociale des projets financés par la CEB est effectivement l’une des lignes de force du processus de réflexion stratégique en cours.
Un mot au préalable sur cette notion de « valeur ajoutée ». Pour toute banque multilatérale de développement, la recherche de la valeur ajoutée est à la fois une exigence et un défi. De surcroît, les approches de la valeur ajoutée d’un projet diffèrent selon que l’on raisonne au niveau du projet lui-même, et donc de sa qualité sociale intrinsèque, ou de la contribution spécifique qu’apporte la Banque à ce projet. Contribution financière et non financière en termes d’assistance technique, de suivi et de conseil à chaque étape du cycle de projet.
Concrètement, notre réflexion sur l’amélioration de la valeur sociale des projets s’articule autour de trois objectifs simples : améliorer la sélection des projets, mieux cibler les prêts, en particulier ceux destinés au financement des PME, et soutenir davantage les bénéficiaires en élargissant le subventionnement de l’assistance technique. Dans ce cadre, nous examinons des approches nouvelles, par exemple une approche en deux volets qui puisse combiner une évaluation de la valeur sociale du projet en lui-même avec celle de la situation sociale du pays concerné. L’objectif à nos yeux est clair, les moyens d’y parvenir sont encore en cours d’examen au sein d’un processus itératif et d’apprentissage continu.
L’histoire de la CEB, depuis son origine, est naturellement émaillée de projets emblématiques sur le plan social, qu’il serait trop long de citer. Ceci étant, pour répondre directement à votre question, nous avons approuvé depuis le début de l’année 2012, 16 projets pour un montant cumulé légèrement supérieur à 1 milliard d’euros, ainsi qu’un don de 500 000 euros en faveur de Moldova déjà évoqué. Ces projets sont très diversifiés mais tous répondent à une logique de valeur sociale qui va bien au-delà de la simple éligibilité.
Je vous livre ainsi le panorama des projets approuvés sur le premier semestre 2012 et, ce faisant, un premier aperçu de la mission sociale de la Banque en action, dans le respect des équilibres qui sont les siens et la prise en compte du contexte de crise en Europe :
- accent mis sur l’emploi dans les pays cibles d’Europe centrale, orientale et du Sud-Est à travers une série de projets destinés à financer les investissements productifs de PME et de micro-entreprise en Bosnie-Herzégovine, Croatie, Pologne, Roumanie ou Turquie ;
- accès à la propriété de ménages à bas revenus dans le cadre du Plan « Habitat pour tous » de la Région wallonne en Belgique ;
- mise aux normes environnementales d’habitations collectives vétustes en République slovaque ;
- construction d’établissements pénitentiaires à visage humain en Serbie ;
- déploiement d’un réseau régional d’approvisionnement en eau potable en Bosnie-Herzégovine ;
- création d’infrastructures d’accueil de personnes âgées dépendantes ou en situation de handicap en France ;
- don en faveur du système de transfusion sanguine en Moldova ;
- aide aux infrastructures municipales en Croatie, en Espagne ou en Roumanie. Dans ce cadre, je souligne que la priorité donnée à l’emploi fait tout particulièrement sens aujourd’hui au titre du soutien apporté à la cohésion sociale.
Pour autant, ce rapide récapitulatif de nos projets dit assez peu de la réalité de chacun d’entre eux, de leur apport social et des efforts de la Banque pour en optimiser la valeur. De mon point de vue, la contribution des équipes de la CEB s’analyse et s’apprécie dans le détail. Et ce, tout au long de la vie du projet, de son instruction jusqu’à son évaluation ex post. En d’autres termes, c’est dans une logique intégrée et complète de développement social, projet par projet, que s’inscrit et doit s’inscrire l’action de la CEB.
À cela s’ajoute, comme un nouveau défi majeur, le rôle central de la CEB vis-à-vis du Programme régional de logement, fruit d’une initiative régionale dans les Balkans occidentaux qui vise à trouver des solutions équitables, globales et durables à la question des personnes réfugiées ou déplacées.
Ce rôle me semble emblématique de la contribution que peut apporter la Banque. Dans ce cadre, le Programme lancé par les quatre pays partenaires concernés, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro et Serbie, avec l’appui notamment de la Commission européenne, du HCR, de l’OSCE et des États-Unis, doit permettre de reloger 27 000 foyers, soit environ 74 000 personnes réfugiées ou déplacées, considérées comme les plus vulnérables. Le programme est ambitieux, d’une très grande complexité et d’une valeur sociale incontestable. La CEB est un acteur clé du dispositif en tant que gestionnaire du Fonds associé à ce Programme, lequel acheminera les contributions des donateurs aux pays partenaires – une Conférence des donateurs, qui s’est tenue à Sarajevo le 24 avril 2012 a permis de mobiliser près de 300 millions d’euros. À ce titre, la Banque supervisera également la mise en œuvre du Programme, sous le contrôle des donateurs.

L.L.D. : Sur seize nouveaux projets approuvés depuis le début de l’année 2012, treize sont destinés aux pays d’Europe centrale et du Sud-Est. Quels facteurs expliquent cette « spécialisation » dans cet espace géographique ? Dans quelle mesure les régions d’intervention de la CEB sont-elles appelées à évoluer ?  

R.W. : Vous avez raison de mettre en exergue la part des approbations en faveur de ce que nous appelons dans notre terminologie, les « pays du groupe cible », à savoir : treize projets sur seize, ce qui représente un montant cumulé de 606 millions d’euros, soit plus de 60% du total approuvé lors du premier semestre 2012.
Avant de revenir à votre question, je voudrais apporter quelques éclaircissements préalables sur ces pays. Ce « groupe cible » est composé de 21 pays d’Europe centrale, orientale et du Sud-Est*. La CEB, pour mémoire, en compte 40 au total à ce jour. Il  représente environ 17% du capital de la Banque et 37% de la population totale de ses États membres. Établie en 2004, dans le cadre du Plan de Développement 2005-2009 de la CEB, cette liste comprend 18 pays d’Europe centrale et orientale anciennement socialistes, ainsi que Chypre, Malte et la Turquie ; tous ont été considérés comme méritant une attention particulière eu égard aux activités de la Banque.
Historiquement, cette liste a beau avoir répondu à des considérations d’ordre politique, il n’en reste pas moins qu’elle reflétait également les écarts économiques existant entre l’Europe de l’Est et l’Europe occidentale – mesurés en termes de revenus par habitant. Pour une institution née sous la forme d’un Fonds de Réétablissement afin de contribuer à la réinstallation des réfugiés suite au « rideau de fer», le mouvement de réunification du continent européen jusqu’à l’élargissement de l’Union européenne revêt nécessairement une valeur particulière. Par ailleurs, au regard de l’acuité des besoins sociaux dans la majorité des pays concernés, il apparaît logique que la CEB porte en priorité ses efforts dans cette aire géographique.
Vous évoquez le terme de « spécialisation ». Je ne le reprendrai pas à mon compte et j’évoquerai plutôt un mouvement de redéploiement de l’activité, qui s’est traduit par l’inscription d’objectifs quantitatifs dans nos deux derniers plans de développement à moyen terme. Ainsi, l’objectif du plan 2005-2009 était de répartir à parité le montant moyen de prêts accordés annuellement sur sa durée entre les « pays cibles » et les autres. Le Plan de développement actuel, 2010-2014, précise quant à lui que la Banque doit renforcer son soutien en faveur des « pays cibles » et relever l’objectif de leur part dans l’encours de prêt jusqu’à 60% au terme du plan. À ce jour, la Banque se conforme à ces orientations.
Toutefois, je souhaite apporter deux précisions importantes. Contrairement à d’autres banques multilatérales de développement, la CEB a la possibilité d’opérer dans tous ses États membres sans discrimination et elle est active à ce jour dans 33 d’entre eux. Ce qui se justifie par la réalité de grands écarts de développement socio-économiques au sein même des pays les plus prospères et ce qui permet à la Banque de préserver un équilibre d’ensemble. Dans ces conditions, la CEB ne refusera jamais de financer un projet à haute valeur ajoutée sociale, dans un pays non cible, et continuera de procéder en tout état de cause selon un examen au cas par cas.
La composition des « pays du groupe cible  » est-elle amenée à évoluer ? Il est certain que la crise économique et financière transforme en profondeur le paysage européen. Si, après plusieurs années de croissance et de rattrapage, la situation de la plupart des « pays cibles » s’est dégradée, à l’image de la majeure partie de
l’Europe, on assiste tout particulièrement  à des divergences de plus en plus marquées entre eux. Ceci vaut à l’intérieur du groupe des « pays cibles » comme pour les autres, ceux de la zone euro notamment. Une redéfinition des critères de classement des pays demeure toutefois un exercice délicat, qui doit faire l’objet d’un consensus suffisant au sein de nos Conseils. D’autres approches sont également envisageables, peut-être plus constructives, et sont actuellement débattues dans le cadre du processus de réflexion stratégique en cours.

* Albanie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Chypre, Croatie, Estonie, Géorgie, Hongrie, l’ "ex-République yougoslave de Macédoine", Lettonie, Lituanie, Malte, Moldova, Monténégro, Pologne, République slovaque, République tchèque, Roumanie, Serbie, Slovénie, Turquie

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