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  Dimanche 24 Février 2019  
 

Deuxième trimestre 2012

La lettre diplometque
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Suisse
  La Représentation permanente de la Suisse auprès du Conseil de l’Europe : rôle, aspirations, vision des nouveaux défis
 
  Le Centre de Politique de Sécurité de Genève : une pépinière de leaders
 
  PlanetSolar, sur la vague des nouvelles énergies
 
  La Suisse aux côtés de l’OCDE face aux mutations de l’économie mondiale
 
  Le Swiss Business Hub, vecteur incontournable des échanges économiques franco-suisses
 
  L’innovation suisse a le vent en poupe
 
  Avenir Suisse : un think tank pour le pays, dans quel but ?
 
  Défense et armement l’industrie de défense suisse à la pointe de la technologie
 
  Le CERN, pilier de la recherche fondamentale
 
  Les interactions entre les régions genevoise et Rhône-Alpes au cœur des relation franco-suisses
 
  L’Aquitaine, terre d’accueil pour les Suisses
 
  Un exemple de coopération transfrontalière : le programme « INTERREG IV A France - Suisse »
 
  Promouvoir la paix par l’éducation, la science et la culture : des intérêts convergents entre la Suisse et l'UNESCO
 
  « La Francophonie ne se concentre pas seulement sur son espace »
 
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  S.E.M. / H.E. Jean-Jacques de DARDEL

« La neutralité n’est pas synonyme de passivité »

Dans une Europe en crise, la Suisse fait figure d’îlot de prospérité. Un modèle de gouvernance économique qu’elle entend bien défendre en préservant ses liens privilégiés avec l’Union européenne et en participant plus activement aux réflexions sur la réforme du système financier international. Toujours plus engagée en faveur de la paix et des droits de l’homme, elle assumera en 2014 la présidence de l’OSCE. Une échéance majeure pour Berne qui pourra ainsi faire valoir sa vision de l’architecture de sécurité européenne. Ambassadeur de Suisse en France, S.E.M. Jean-Jacques de Dardel nous expose sa vision du positionnement stratégique de la Suisse en Europe et dans le monde.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, élue le 14 décembre 2011 à la présidence de la Confédération helvétique, Mme Eveline Widmer-Schlumpf a appelé, dans son discours du nouvel an, les Suisses à l’unité face aux défis de l’année 2012. Quelle est votre vision de ces défis ? Alors que la Confédération a célébré en 2011 le 720ème anniversaire de sa fondation, comment analysez-vous les capacités de votre pays à surmonter les « forces centrifuges » qui l’écartèlent selon la Présidente suisse ?

S.E.M. Jean-Jacques de Dardel : Dans le discours auquel vous faites référence, la Présidente de la Confédération suisse déclare en effet que « notre pays est écartelé entre des forces centrifuges ». Cette expression peut paraître surprenante, mais en la replaçant dans son contexte, on comprend que Mme Eveline Widmer-Schlumpf se place dans une perspective historique. Elle ajoute ainsi : « Il n’y a pas en effet de véritable lien national qui soit comparable à celui qui, ailleurs, s’est formé sur une langue commune ou sur la continuité monarchique. Cela explique que la Suisse doit réaffirmer son unité tous les jours. »
Pour caractériser la Suisse, on parle en allemand de « Willensnation », c’est-à-dire une nation formée par la volonté des siens. Elle ne constitue pas une nation « naturelle », tel que le terme était défini au XIXème siècle, fondée sur une langue, une culture, une religion communes ou sur un domaine royal. Cette vision doit donc être reconsidérée par chacun d’entre nous, chaque jour qui passe ou, tout au moins, de génération en génération. Si l’on ne s’adonne pas consciemment à cet effort, on peut alors craindre que ce soient les préoccupations les plus individuelles qui finissent par l’emporter sur cette vision focalisée sur le bien commun. Or, ces forces centrifuges naturelles ont tendance à séparer plutôt qu’à rassembler.
Vous évoquez le 720ème anniversaire de la fondation de la Confédération. Au-delà de cette date plutôt symbolique, il est certain que nous travaillons à cette bonne entente commune depuis plusieurs siècles. Ce processus n’a pas été linéaire avant d’aboutir, à partir de l’époque napoléonienne et de notre propre guerre civile au XIXème siècle, à la Suisse telle qu’elle est aujourd’hui : une Suisse égalitaire et égalitariste entre les États, c’est-à-dire entre les cantons et les individus qui la peuplent.
Il n’y a donc rien de nouveau à dire que notre pays est en proie à des forces centrifuges. Cette phrase aurait pu être prononcée à n’importe quelle époque, même si je reconnais qu’elle peut surprendre sortie de son contexte. De plus, il ne faut pas oublier que la Présidente de la Confédération s’adresse à des Suisses, qui eux comprennent tout à fait cette vision.
Tout au long de son histoire, notre pays a connu de nombreux défis et menaces à la fois extérieurs et intérieurs, comme dans la période contemporaine les deux Guerres mondiales ou la crise de 1929. La Suisse a toujours été partie prenante de la destinée du continent européen et, plus largement, du monde. Ce n’est pas la première fois qu’elle est confrontée, comme les autres pays du continent européen, à des problèmes particuliers. De mon point de vue personnel, je pense toutefois que l’on a tendance à trop surestimer le temps présent dans notre analyse de l’évolution des choses.
À l’heure actuelle, les défis sont clairement de nature économique. La crise économique et financière à laquelle se trouve confrontée l’Europe tend à instiller une certaine morosité chez les prévisionnistes et dans certaines branches de l’industrie. Ce phénomène se traduit en Suisse par des pressions sur notre monnaie. Si son appréciation a des effets positifs pour les touristes suisses à l’étranger, cela constitue en revanche un désavantage pour l’industrie touristique suisse et, plus généralement, pour un pays comme le nôtre, dont les exportations se caractérisent par une forte valeur ajoutée. En outre, nos importations de matières premières, dont le coût a baissé en raison de la force du franc suisse, ne compensent pas le manque à gagner résultant du renchérissement de nos exportations. Les pressions sur le franc suisse déstabilisent donc l’essentiel de notre stratégie économique qui consiste à gagner un franc sur deux à l’étranger grâce à la très forte valeur ajoutée de nos ventes.
Ce contexte génère une certaine préoccupation qui est amplifiée par la perception d’une Union européenne et d’une zone euro affaiblies par les crises économiques qui affectent certains de ses membres, par les pressions sur l’euro, et, sur un plan plus large, par les effets d’une crise qui s’est étendue à l’échelle internationale alors que son foyer d’origine est les États-Unis. Cela étant, les Suisses demeurent sereins grâce aux bonnes performances économiques de notre pays.

L.L.D. : Présenté le 2 mars 2012 par M. Didier Burkhalter, Ministre suisse des Affaires étrangères, le rapport sur les axes stratégiques de la politique étrangère 2012-2015 met l’Union européenne (UE) et les relations avec les pays voisins en tête des priorités de la diplomatie helvétique. À la lumière de la visite effectuée le 20 mars 2012 à Bruxelles par la Présidente Eveline Widmer-Schlumpf, comment analysez-vous les marges de manœuvre de votre pays pour approfondir la « voie bilatérale » ? Quel compromis vous semble envisageable sur les questions institutionnelles concernant la transposition du droit européen ?

S.E.M.J-JdD : Le Conseil fédéral (c’est-à-dire notre gouvernement) analyse régulièrement les options qui s’offrent à la Suisse eu égard à la défense de ses intérêts en Europe et vis-à-vis de l’UE en particulier, car les conditions cadres évoluent constamment. Le gouvernement suisse est de l’avis que la voie bilatérale reste actuellement l’instrument qui sauvegarde au mieux la marge de manœuvre de la Suisse en matière de défense de ses intérêts, même s’il faut admettre que la poursuite de cette voie n’est pas facile. Il ne faut pas oublier non plus que la voie bilatérale jouit d’un large soutien dans la population suisse.
Dans le cadre de la visite de la Présidente et du Ministre des Affaires étrangères de la Confédération à Bruxelles, à laquelle vous faites allusion, les entretiens ont porté sur les prochaines étapes que la Suisse et l'UE peuvent franchir ensemble pour poursuivre la voie bilatérale. Les discussions ont en particulier porté sur un renouvellement de la voie bilatérale, notamment en ce qui concerne les questions institutionnelles.
À propos de ces dernières, le gouvernement suisse vient d'adopter à l'attention de l'UE des principes sur la base desquels des solutions institutionnelles devront être recherchée. Dans ce cadre, le gouvernement a réaffirmé sa volonté de résoudre également ces aspects, tout en réaffirmant qu’une solution devra tenir compte de la souveraineté et du bon fonctionnement des institutions et des procédures internes des deux parties. À cet égard, toute idée d’automatisme dans la reprise de nouvelles législations au niveau européen continue à poser problème du point de vue suisse.
Par ailleurs, les relations avec nos voisins immédiats, pays membres de l’UE, comportent aussi une série de thèmes bilatéraux et transfrontaliers de premier ordre. C’est dire l’importance d’assurer d’excellentes relations de voisinage, y compris sur le plan humain et culturel.

L.L.D. : Considéré comme essentiel pour l’approfondissement des relations entre votre pays et l’UE, un accord sur l’électricité se heurte pour l’heure au blocage du dialogue entre les deux parties. Compte tenu du positionnement de la Suisse au cœur de l’Europe, comment décririez-vous les enjeux d’un tel accord ? Quels atouts peuvent offrir les capacités suisses, notamment en matière d’hydroélectricité et de stockage, au futur réseau électrique européen ? Au-delà, comment est appelée à évoluer la stratégie énergétique de la Suisse dans la perspective de l’abandon progressif du nucléaire d’ici 2034 ?

S.E.M.J-JdD : Les négociations entre l’UE et la Suisse concernant un accord sur l’électricité sont en cours depuis 2007. S’il est vrai que l’aboutissement des négociations dépend également de la possibilité de trouver des solutions aux questions institutionnelles actuellement ouvertes, les négociations ne sont pas pour autant bloquées et avancent dans plusieurs domaines importants. Dans ce cadre, on recherche notamment une solution qui prenne en compte les contrats de longue durée existant entre les producteurs français d’électricité et les entreprises suisses, et qui sont pour l’instant privilégiés en matière d’accès au réseau.
Les enjeux de l’accord vont par contre bien au-delà de la thématique des contrats de longue durée : dans une perspective d’amélioration de la sécurité d’approvisionnement, l’accord devra prévoir une intégration de la Suisse dans le marché européen de l’électricité et définir les règles communes pour l’accès au réseau, notamment en ce qui concerne les capacités transfrontalières.
À moyen et long termes, la Suisse souhaite garder sa fonction de plaque tournante de l’électricité en Europe, ce qui souligne l’importance d’une collaboration au niveau européen, également dans le domaine des infrastructures de transmission. Pour l’Union, il s’agit en même temps d’éviter qu’au sein du futur marché de l’électricité paneuropéen, il y ait un pays ou des règles différentes s’appliqueraient, ce qui aurait des conséquences négatives pour le bon fonctionnement d’un tel marché fortement interconnecté.
En vue d’une sortie progressive du nucléaire, décidée par le gouvernement et le parlement suisses en 2011 à la suite du séisme qui s'est produit au Japon et des dommages subis à Fukushima, une nouvelle stratégie énergétique à l’horizon de 2050 est en voie de concrétisation. Cette stratégie mise avant tout sur des économies en énergie et un développement plus poussé des énergies renouvelables, mais elle pourrait également requérir la production d’électricité à partir de sources fossiles (par exemple de nouvelles centrales à gaz à cycle combiné), et accroître le besoin d’importations.
Les défis qui se posent dans ce contexte sont cependant très similaires aux défis que l’Union entend relever par le biais de sa feuille de route pour l'énergie à l'horizon 2050, laquelle devra mener à la « décarbonisation » du système énergétique de l’UE. En Suisse, le gouvernement va maintenant soumettre sa nouvelle stratégie au parlement, afin de concrétiser les mesures nécessaires et élaborer les adaptations législatives nécessaires.
Néanmoins, il est également important de souligner que, malgré la sortie programmée du nucléaire, les autorités suisses ont laissé la porte ouverte à la recherche scientifique dans ce domaine. Ainsi, la formation, l’enseignement et la recherche dans toutes les techniques de l’énergie – y compris le nucléaire – continuent d’être soutenus.  

L.L.D. : Représentant près de 10% du PIB suisse, le secteur financier, et plus précisément ses dispositions en matière de secret bancaire, se trouvent confrontés à une forte pression internationale. Quelle est votre perception des contraintes imposées par le nouvel accord de non-double imposition avec les États-Unis ? Considérant les accords récemment conclus par votre pays avec le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Autriche, comment appréhendez-vous l’ouverture de négociations sur la fiscalité avec Bruxelles qui plaide pour l’échange automatique des informations ?

S.E.M.J-JdD : Il est évident que, dans le sillage de la crise financière et de la dette, les pressions se sont accrues au niveau international pour tenter de stabiliser la finance et lutter contre les délits dans le domaine fiscal. En raison de l’envergure de sa place financière, la Suisse entend contribuer à ces efforts.
En adaptant son accord de double imposition avec les États-Unis, la Suisse se conforme aux standards internationaux en matière d’échange d’informations. Cet accord n’est cependant pas encore en vigueur, le protocole devant encore être approuvé par le Sénat américain. Une fois ratifié, il permettra à la Suisse de fournir des informations rétroactivement (à compter du 23 septembre 2009) aux autorités américaines sur la base d’une « demande fondée ». La question du passé n’étant que partiellement résolue avec les États-Unis, une solution globale  – dans le plein respect du cadre normatif suisse et pour l’ensemble de la place financière suisse – est d’ailleurs souhaitée. En outre, la nouvelle version de l’accord de double imposition avec les États-Unis prévoit que la Suisse pourra continuer à transmettre des renseignements en cas de demandes groupées.
Pour sa part, Bruxelles a reconnu en avril 2012 que les accords d’imposition à la source, signés par la Suisse avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne, étaient en parfaite conformité avec le droit européen. Plus récemment encore, un même accord de ce type vient d’être conclu avec l’Autriche. D’autres pays européens ont aussi donné des signaux positifs à ce sujet. Le système d’imposition à la source s’inscrit dans une stratégie récemment peaufinée par le gouvernement suisse (en février 2012), visant à assurer une place financière compétitive et conforme aux règles de la fiscalité internationale. Cette stratégie vise à équilibrer la protection de la sphère privée avec la lutte contre les abus. L’imposition à la source est en effet combinée avec une assistance administrative internationale (échange d’informations) améliorée, ce qui devrait permettre aux États une collecte effective des recettes fiscales.
Il en va aussi d’un constat de fond voyant dans le système de retenue à la source un modèle souvent bien plus efficace que celui de l’échange automatique. Dans ce contexte, d’autres pays de l’UE semblent aussi partager cette approche. La « coexistence » des deux systèmes (échange automatique ou retenue à la source), depuis l’adoption de la Directive de l’UE sur l’épargne (en 2005) ainsi que la conclusion récente d’accords sur un « impôt à la source » avec certains membres de l’UE, continuent à le démontrer.  

L.L.D. : Abritant à Bâle le Conseil de stabilité financière, la Suisse demeure relativement en retrait des consultations du G20 sur la réforme de l’architecture financière internationale. Compte tenu du poids de sa place financière, comment pourrait-elle renforcer davantage son rôle dans ce domaine ? Fort du modèle que représente le système suisse de « frein à l’endettement », quel regard portez-vous sur la gestion de la crise que traverse l’Europe depuis 2009 ?

S.E.M.J-JdD : La Suisse mériterait légitimement d’être davantage associée aux discussions du G20 sur la réforme de l’architecture financière internationale. Non seulement sa place financière et sa monnaie ont une influence significative sur le système financier international, mais elle contribue aussi activement aux travaux et aux ressources des institutions financières internationales, en particulier à celles du FMI (Fonds monétaire international).
En outre, en tant que membre du FSB (Conseil de stabilité financière), la Suisse contribue activement aux travaux sur la régulation financière internationale. Elle est représentée au sein du Comité de pilotage (« Steering Committee »), ainsi que dans divers comités et groupes de travail du FSB. Celui-ci a été mandaté par le G20 pour émettre des propositions de réforme du secteur financier. Les moyens de renforcer le FSB (ressources, mandat et gouvernance) sont actuellement à l’étude.
La Suisse est également membre du Comité monétaire et financier international (CFMI) du FMI, où elle dispose d’un siège. Le CFMI a récemment pris la décision d’augmenter, de manière extraordinaire, les ressources du FMI et fait progresser la réforme de sa gouvernance et de ses quotes-parts. Par ce biais, la Suisse peut contribuer aux discussions sur la réforme du système financier international.
Pour répondre à votre question sur la crise que traverse l’UE, la Suisse engage vivement ses partenaires européens à consolider leurs finances publiques et à mettre en œuvre de nouvelles solutions budgétaires. En Suisse, la règle du « frein à l’endettement » a été acceptée par référendum populaire et est inscrite dans la Constitution depuis une décennie (adoptée en 2003). Ce mécanisme, visant à empêcher que la charge financière des projets d’aujourd’hui ne soit reportée sur les contribuables de demain, a donc été adopté en Suisse bien avant la crise financière et économique qui s’est ouverte en 2008.
Cette règle a contribué de manière significative à contenir la dette publique, tout en s’adaptant avec souplesse à la conjoncture économique. Les autorités européennes auraient avantage à communiquer davantage auprès des populations sur la nécessité de mettre en œuvre un tel mécanisme fiscal adapté à leur modèle économique.

L.L.D. : Après avoir atteint 2% en 2011, la croissance de l’économie suisse devrait décélérer en 2012, notamment en raison des effets de la forte appréciation du franc et du ralentissement des pays de l’UE dont elle est le deuxième partenaire commercial. Quelles sont les marges de manœuvre du gouvernement suisse pour s’adapter à cette dégradation de la conjoncture ? Comment percevez-vous les répercussions de cette situation sur l’attractivité du marché suisse auprès des investisseurs étrangers ? Plus largement, quelles sont les mesures prévues pour accroître les performances suisses en matière d’innovation et de compétitivité ?

S.E.M.J-JdD : Les marges de manœuvre, au niveau de la Confédération, et en termes de politique budgétaire, sont liées aux critères de mise en œuvre du frein à l’endettement. Des dérogations ne sont vraiment possibles qu’en période de crise conjoncturelle grave, ce que nous n’attendons pas pour 2012 et 2013. Pour l’heure, les statistiques sur les investissements directs étrangers en Suisse (disponibles jusqu’à la fin 2011), ne mettent pas en évidence des évolutions qui devraient nous surprendre ou qui signaleraient des revirements de tendance.
En matière d’innovation et de compétitivité, il faut souligner que la Suisse a amplement démontré ses atouts : les classements internationaux le montrent régulièrement. C’est un fait que la compétitivité, l’innovation et la recherche suisses figurent le plus souvent en tête du palmarès.  
L’excellence de ces résultats n’empêche pas les autorités et l’économie suisses de tendre constamment à l’amélioration. Ainsi, la Suisse doit être perçue encore davantage comme un lieu propice au développement des activités les plus exigeantes et les plus rémunératrices de la chaîne de création de valeur. Les mesures à mettre en œuvre pour y parvenir s’articulent autour de quatre axes : premièrement, la politique économique extérieure doit assurer aux entreprises établies en Suisse le meilleur accès possible aux marchés étrangers; deuxièmement, les entreprises doivent bénéficier d’infrastructures performantes; troisièmement, la politique fiscale et la politique budgétaire doivent créer un climat favorable à l’établissement des entreprises et de leurs cadres, dont la mobilité géographique s’accroît sans cesse ; quatrièmement, les obstacles administratifs et juridiques à l’épanouissement des activités économiques doivent être maintenus au niveau le plus bas possible.
Le potentiel économique remarquablement élevé que recèlent les structures suisses repose sur différents piliers, notamment sur le système économique et politique. En l’absence de telles conditions cadres, une économie dynamique et innovante ne pourrait pas se développer dans la durée. Le potentiel structurel de croissance est avant tout à rechercher dans les branches existantes : la chimie-pharmacie, la mécanique de précision, l’horlogerie mais aussi le secteur financier et des assurances. Il s’agit là de branches exportatrices très compétitives sur le plan international.

L.L.D. : La Suisse s’est affirmée comme la première place mondiale pour le négoce des matières premières. Considérant les discussions qui se sont tenues dans le cadre du sommet Rio+20 en juin 2012 au Brésil, quelle approche est-elle préconisée par votre pays pour contenir la croissance exponentielle de la demande des matières premières et rééquilibrer leur exploitation ? Plus largement, comment la Suisse peut-elle contribuer à la définition d’un nouveau modèle de croissance économique durable ?

S.E.M.J-JdD : La Suisse s’engage aux plans national et international pour une utilisation des ressources plus efficace. En octobre 2010, le Conseil fédéral a donné un signal fort en définissant six domaines d'intervention en faveur d'une économie verte. À terme, il s’agit d’assurer un transfert vers une économie à l’impact écologique moins néfaste et dans laquelle l’utilisation des ressources naturelles (renouvelables ou pas) se fait de manière plus rationnelle.
Dans le cadre de la conférence de Rio+20, la Suisse s’engage pour qu’un signal fort soit donné en ce sens. Concrètement, notre pays attache une grande importance à l'économie verte en tant qu’instrument permettant d’atteindre un développement durable, ainsi qu’à l'efficience dans l’utilisation des ressources. Dans cette optique, il préconise que :
- toutes les entreprises doivent être encouragées à introduire la dimension écologique et sociale dans leur cycle de rapports;
- les pays doivent adopter des mesures favorisant une consommation et une production durables, notamment en intégrant les coûts écologiques et sociaux dans les prix des produits ;
- au vu de l’influence du secteur public dans la passation de marchés publics, des dispositions doivent être prises pour que ces démarches s’effectuent dans une perspective durable ; la Suisse s’est, pour sa part, dotée d’instruments adéquats en ce sens.
Notre pays s’engage en outre en faveur d’une définition élargie du PIB, qui intègre les dimensions écologique et sociale. C’est dans cet esprit que le gouvernement suisse s’est donné pour tâche de compléter le PIB par des indicateurs du développement social, économique et écologique. Ces travaux sont en cours. La Suisse est également partie prenante de travaux similaires au sein de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

L.L.D. : Dix ans après son adhésion aux Nations unies en 2002, la Suisse, qui accueille de nombreuses organisations internationales et ONG, a développé une politique étrangère volontariste, promouvant la défense des droits de l’homme et s’appuyant sur un effort conséquent en matière d’aide au développement. Comment ces orientations sont-elles appelées à se pérenniser ? Tenant compte de l’inflexion introduite dans la politique étrangère suisse en faveur d’un retour à une « neutralité classique », comment votre pays envisage-t-il de continuer à jouer un rôle de médiateur dans les conflits internationaux, à l’image de son initiative dans la crise sur le programme nucléaire iranien ?

S.E.M.J-JdD : S’il est vrai que la Suisse n’est devenue membre des Nations unies qu’en 2002, il n’en demeure pas moins qu’elle y a immédiatement joué un rôle actif. Elle se trouve, dès le début, au cœur du système onusien et de son développement, notamment lors de la création des nombreuses agences de coopération internationale. Dès lors, avant 2002 et pendant une cinquantaine d’années, la Suisse, sans être membre, a fait partie des Nations Unies et y a joué un rôle privilégié et parfois exceptionnel.
En 1948, elle a été le premier pays à obtenir le statut d’observateur auprès de ses principaux organes et a participé activement au processus de paix. Elle est représentée dans les institutions apolitiques spécialisées des Nations unies (FAO, UNESCO, UNICEF, etc.) depuis de nombreuses années. De plus, les deux tiers des activités de l’ONU se concentrent à Genève, principal siège européen de l’organisation.
Sur le fond, la Suisse met l’accent sur le respect des droits de l'homme et du droit humanitaire, ainsi que la prévention des conflits et l’aide au développement, et s’engage ainsi pour un renforcement des institutions internationales qui œuvrent dans ces domaines. En participant à l’élaboration d’instruments ou de processus en la matière - comme la création du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ou l’Initiative de Genève pour le Proche-Orient - la Suisse a pu montrer sa plus-value internationale ces dernières années.
Notre candidature à un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, pour les années 2023-24, nous donne aussi un objectif ambitieux à atteindre les prochaines années. Le travail  actuel de préparation en vue de la présidence suisse de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) en 2014 s’inscrit aussi dans cette ligne. À noter que la Suisse a déjà pu faire figurer en sa faveur la présidence de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie), qu’elle assume jusqu’en octobre 2012, pour mettre en avant son engagement en faveur de l’amélioration de la sécurité humaine et de la diversité culturelle.
Concernant la neutralité, la Suisse demeure fidèle à son profil en offrant son territoire pour accueillir des rencontres qui seraient difficiles ailleurs. La neutralité permanente de notre pays est un instrument de sa politique extérieure universellement reconnu de longue date. En assumant cette responsabilité, il met l’accent sur la promotion durable de la Genève internationale et améliore avec constance les conditions cadres pour les institutions internationales.
La mise en œuvre concrète de ce principe de neutralité et la définition de la politique du pays en la matière dépendent du contexte géostratégique. N’appartenant à aucune alliance militaire, la Suisse a un intérêt particulier à assumer sa responsabilité en faveur de la paix et de la stabilité mondiales en mobilisant des efforts importants en termes de politique extérieure et de sécurité, et en exerçant une influence sur la scène internationale. Neutralité n’est donc pas synonyme de passivité, bien au contraire. C’est justement la neutralité de la Suisse qui lui permet souvent de jouer un rôle actif de médiateur ou encore d’avoir une crédibilité particulière dans le domaine humanitaire. La diplomatie suisse représente souvent les intérêts de pays auprès d'autres pays avec lesquels ils n'ont pas de relations. Ainsi, par exemple, depuis 1980, la Suisse représente les intérêts des États-Unis en Iran, mais aussi, depuis 2010, ceux de la Géorgie en Russie et de la Russie auprès de Tbilissi.
Concernant les questions de non-prolifération nucléaire, la Suisse contribue, depuis 2006, aux tentatives de règlement de la question nucléaire iranienne. Elle a accueilli ces dernières années trois réunions consacrées à ce sujet. Si ce dossier n’avance pas au rythme souhaité, l’activité de la Suisse a indiscutablement contribué à amener les parties à dialoguer. Nous sommes persuadés qu’il est important de maintenir un canal de communication diplomatique et nous avons signalé aux parties que nous sommes prêts à héberger des futurs entretiens entre l’Iran et les E3+3.
Il est aussi important de noter que la Suisse est très active dans d’autres situations de tension ou de crise, et que les autorités suisses tirent de leur discrétion et de leur impartialité une crédibilité et une capacité d’action bien meilleure que celle qui résulterait d’une recherche de profil médiatique.

L.L.D. : Alors qu’elle assumera en 2014 la présidence de l’OSCE, la Suisse a accru en 2011 son effort budgétaire dans le domaine de la défense. Comment définiriez-vous le rôle de votre pays dans l’architecture de défense euro-atlantique ? À l’aune du commandement assuré pour la première fois par votre pays depuis le 1er janvier 2012 d’un détachement de l’OTAN au Kosovo, comment qualifieriez-vous l’évolution de l’engagement militaire suisse ? Au-delà, quels seront les apports de la coopération récemment instaurée avec l’Agence européenne de Défense (AED) pour l’Armée suisse ?

S.E.M.J-JdD : La Suisse participe activement depuis longtemps à l’architecture de sécurité européenne.
Après avoir présidé l’OSCE une première fois en 1996, la Suisse a réitéré sa candidature pour une présidence en 2014, suivie de celle de la Serbie en 2015. Par le biais de cette présidence, la Suisse continuera à exercer un rôle de facilitation et de médiation dans des situations de tension, de crise ou de conflit, et offrira au besoin ses bons offices.
La neutralité reste une maxime de la politique étrangère de la Suisse. L’évolution des relations internationales après la fin de la Guerre froide a réduit le risque de guerre en Europe. Comme c’est le cas pour la plupart des États de l’espace euro-atlantique, la Suisse a réagi avec une réduction substantielle, en plusieurs étapes, de ses forces armées. Une nouvelle réduction des effectifs, notamment des forces de défense, est à l’étude.
Parallèlement à ce processus, la Suisse a renforcé au cours de ces dernières années ses efforts de promotion de la paix dans les domaines civils et mis l’accent sur une approche intégrée dans la gestion de crise. Notre pays est actif non seulement au sein de l’OSCE mais aussi du Partenariat pour la Paix, que nous avons rejoint en 1996, et du Conseil du Partenariat Euro-Atlantique ; il participe à des missions de l’UE, comme EUFOR, ALTHEA et EULEX au Kosovo. Il met à disposition ses bons offices et ses capacités de médiation (comme la médiation pour l’accès à l’OMC de la Russie, la représentation des intérêts russes en Géorgie et géorgiens en Russie).
Toutes ces activités sont la preuve du rôle actif et solidaire de notre pays et montrent l’importance pour la communauté des États d’Europe de pouvoir compter encore aujourd’hui sur des pays neutres.
La promotion de la paix dans le domaine civil coexiste avec un engagement militaire de la part de la Suisse. Partant du principe que la neutralité suisse n’est pas incompatible avec l’engagement de militaires suisses dans des opérations de soutien à la paix mandatées par l’ONU, voire l’OSCE, la Suisse a par exemple très récemment déployé des observateurs militaires en Syrie. L’engagement militaire suisse au sein de la KFOR au Kosovo est, lui, substantiel et de longue durée, puisque notre présence militaire dans les Balkans remonte aux années 1990.
La Suisse participe ainsi aussi aux efforts militaires de la communauté internationale pour promouvoir la paix et la stabilité régionale. Les engagements militaires suisses à l’étranger évoluent en fonction des besoins de la communauté internationale, des intérêts suisses ainsi que des besoins de l’opération. Ces engagements se traduisent notamment en contingents armés, en hélicoptères et en blindés. Par ailleurs, les autorités suisses ont décidé d’augmenter l’importance des contingents militaires pouvant être affectés à des opérations à l’étranger (de 300 à 500 personnes). Il sied aussi de mentionner qu’une enquête récente montre qu’une majorité de Suisses est favorable à l’envoi de soldats dans le cadre d’opérations de paix menées sous l’égide de l’ONU.
Pour répondre à votre dernière question, je tiens à rappeler que l’Agence européenne de la Défense (AED) est un instrument pour le développement des synergies au niveau industriel. Il permet à l’industrie de l’armement suisse d’offrir son savoir-faire et de participer aux grands projets d’armement européens. Il nous permet aussi de rester à l’écoute de nos partenaires européens au sujet des grands projets d’armement et d’échanger des informations sur le développement des capacités militaires.

L.L.D. : Ardent défenseur de la diversité culturelle, votre pays préside jusqu’en octobre 2012 l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Comment décririez-vous le rôle de cette organisation sur la scène diplomatique internationale ? Alors que le prochain sommet de l’OIF se tiendra à Kinshasa en octobre 2012, quelle est votre perception de l’engagement de la Suisse en faveur des pays en développement, notamment africains ?

S.E.M.J-JdD : L’importance d’une organisation internationale regroupant 75 États et gouvernements n’est plus à démontrer. Ce, d’autant plus que la Francophonie n’est pas seulement une forme de gouvernance et de développement du plus haut niveau, mais aussi une organisation très active sur le terrain pour promouvoir notamment la démocratie, l’éducation et la formation, les nouvelles technologies et la diversité culturelle. Quel bilan en tirer? Fondée en 1970 sur la base du Traité de Niamey, l’OIF connaît un renforcement presqu’exponentiel depuis quinze ans. Et le sommet de Montreux s’est particulièrement focalisé sur la mise en œuvre et le suivi des décisions de coopération et de concertation, ce qui renforce encore les capacités opérationnelles de l’organisation.
Pour ce qui est de nos efforts de coopération en faveur des pays en développement, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Suisse a mis en œuvre une politique qui s’est orientée vers les pays les plus pauvres. Nous nous sommes ainsi implantés dans toute une série de pays sur le long terme. Avec l’avènement de l’Afrique, en particulier après les indépendances, dans les années 1960, nos liens se sont davantage diversifiés. Ce processus a également été favorisé par la montée en puissance de la Suisse au sein du système multilatéral des Nations unies, mais également d’organisations comme l’OIF. Nous avons en effet compris tout l’intérêt de développer des rapports de travail d’appui mutuels autour
de valeurs communes.

L.L.D. : Caractérisées par la proximité géographique et par une riche histoire commune, les relations franco-suisses devraient entrer dans une nouvelle phase avec l’élection du Président François Hollande. Quelle nouvelle impulsion pourrait être, selon vous, donnée au dialogue politique entre les deux pays ? Considérant la branche Est de la LGV Rhin-Rhône, inaugurée fin 2011, quels autres grands projets sont appelés à animer à moyen terme la coopération économique et transfrontalière bilatérale ? À l’image des secteurs scientifique et universitaire, dans quels domaines souhaiteriez-vous voir s’intensifier la coopération franco-suisse ?

S.E.M.J-JdD : La coopération entre la France et la Suisse est très riche en expériences et exemples concrets. Les relations au niveau régional et technique sont très bonnes et variées. Les autorités suisses ne peuvent qu’aspirer à compléter ces excellents liens transfrontaliers en institutionnalisant un dialogue politique étroit et constructif avec le nouveau gouvernement français.
Cependant, la nature des défis ou des problèmes qui se posent aux deux pays dans leur relation bilatérale ne devrait pas fondamentalement évoluer avec les changements au sein de leurs gouvernements respectifs. La Suisse et la France sont en effet liées par une amitié indéfectible depuis le Moyen Âge qui constitue le socle de leur rapport de travail depuis des siècles. S’il est encore trop tôt pour préciser dans quelle direction vont être discutés tel ou tel dossier d’actualité, il semble que nos relations ont retrouvé leur nature habituelle de cordialité.
Les projets d’infrastructures de transport sont en effet nombreux. Si les liaisons ferroviaires entre les deux pays sont performantes, les efforts se poursuivent pour rapprocher encore les grands centres et les régions de part et d’autre.
La concrétisation de la ligne ferroviaire reliant Cornavin, Eaux-Vives et Annemasse (CEVA) permettra de dynamiser davantage la région genevoise et la France voisine.
Le projet d’agglomération franco-valdo-genevoise, désormais le « Grand Genève », est un projet d’envergure en terme d’aménagement du territoire dans sa globalité, qui permettra d’augmenter la coopération entre les habitants et les institutions de la région dans un très grand nombre de domaines.
Du côté de la région bâloise, le projet de raccordement ferroviaire de l’aéroport binational de Bâle-Mulhouse devra permettre d'accroître davantage l’accessibilité et l’importance de ce site pour la région du Rhin supérieur. Enfin, l’approvisionnement énergétique et le développement des sources d’énergie renouvelable sont des thématiques plus importantes, aussi dans le contexte de la nouvelle politique énergétique suisse. La coopération transfrontalière technologique et énergétique, ainsi que de solutions aux défis environnementaux, allant souvent au-delà des dimensions nationales, devraient être assurées conjointement.
Je ne doute d’ailleurs pas que nos intérêts communs, relevant d’une destinée régionale et sociétale commune, seront toujours mieux compris et pris en compte par les autorités et les populations de nos deux pays voisins.    

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