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  Jeudi 13 Décembre 2018  
 

Deuxième trimestre 2012

La lettre diplometque
  Éditorial
République Démocratique du Congo
Guinée
Singapour
  La France réaffirme son engagement à long terme en Asie
 
  France-Singapour, une relation politique de qualité et dynamique
 
  Le changement climatique d\' une stratégie singapourienne en faveur d\' une croissance verte
 
  INSEAD à Singapour : un succès pour les formations à la française
 
  Concevoir les nouvelles alliances stratégiques entre Singapour et la France
 
  Singapour : un partenaire commercial majeur de la France en Asie
 
  UbiFrance Singapour : la porte d’entrée sur l’ASEAN pour les entreprises françaises
 
  Singapour « une excellente vitrine commerciale pour Sodexo en Asie du Sud-Est »
 
  LA FCCS : au cœur des échanges franco-singapouriens
 
  Un cabinet d\\\'architecture français chargé du projet de la National Art Gallery of Singapore
 
  Une offre culturelle française en constante augmentation
 
  Singapour Rêves et Réalité
 
Suisse
Togo
Organisations Internationales
Enjeux Économiques
Prospectives et Stratégies
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     Singapour
 
  S.E.M. / H.E. TAN York Chor

Une stratégie de développement confrontée à de nouveaux défis

En 2015, Singapour célèbrera le 50ème anniversaire de son indépendance. Cinquante ans qui ont vu, en dépit de son territoire modeste, l’émergence d’une des économies les plus dynamiques d’Asie, située à un carrefour stratégique du commerce international. Ambassadeur de Singapour en France, S.E.M. TAN York Chor nous livre son analyse des facteurs qui ont favorisé cette réussite et continuent aujourd’hui de faire de la Cité-État un acteur de premier plan, non seulement en matière d’innovation économique mais aussi sur la scène diplomatique régionale et internationale.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, Singapour célèbrera en 2015 le 50ème anniversaire de son indépendance. Compte tenu de son positionnement stratégique et du poids qu’il a acquis sur la scène régionale, quel regard portez-vous sur le parcours historique de votre pays ? Alors que M. LEE Kuan Yew, ancien Premier Ministre et considéré comme fondateur de l’État singapourien, a récemment quitté ses fonctions, comment décririez-vous son héritage ?

S.E.M. TAN York Chor : Le 9 août 2015, Singapour célèbrera les cinquante ans de son indépendance. Ce jour marquera une date importante. Il n’est pas exagéré de dire que ces années ont été le théâtre d’une aventure collective extraordinaire, au cours de laquelle un travail important et intelligent a permis d’obtenir de bons résultats. De nombreuses familles ont vu leur niveau de vie s'accroître au cours de ces décennies. Singapour dispose aujourd’hui de l’un des taux de propriétaires les plus élevés au monde et ses concitoyens bénéficient d’un système de qualité dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des services. Cette réussite, qu’il ne faut pas croire définitivement acquise, mais qu’il faut continuer de faire fructifier, a été rendue possible parce que les Singapouriens y ont œuvré ensemble en ayant foi les uns en les autres, sans discrimination raciale, linguistique ou religieuse.
Singapour a eu la chance de pouvoir bénéficier, notamment dans les premières décennies qui ont suivi son indépendance, de dirigeants avisés et visionnaires. Je pense notamment à
M. LEE Kuan Yew et à ses premiers compagnons. Ils ont mis en place le dialogue social, l’état de droit et la méritocratie dans notre pays. Ils ont également créé un État sûr, stable, harmonieux et exempt de toute corruption, guidant Singapour sur la voie qui lui a permis de devenir une ville cosmopolite et ultra-connectée. Aujourd’hui, Singapour est non seulement très agréable à vivre pour ses habitants, mais elle offre également un environnement favorisant l’esprit d’entreprise. Elle figure d’ailleurs en tête du classement sur la facilité de faire des affaires dans le rapport « Doing Business 2012 » de la Banque mondiale.

L.LD. : Premier Ministre depuis 2004, M. LEE Hsien Loong a été reconduit à la tête du gouvernement singapourien à l’issue des élections générales du 7 mai 2011. Comment analysez-vous les inquiétudes de la population singapourienne exprimées à l’occasion de ce scrutin ? Quelles mesures votre gouvernement préconise-t-il pour y répondre ?

S.E.M.T.Y.C. : Comme lors des grandes échéances électorales en France ou dans d’autres pays démocratiques, chaque édition des élections générales de Singapour présente une dynamique qui lui est propre. À la différence de toutes les  élections depuis 1991, qui avaient vu le People’s Action Party obtenir plus de 44% et même jusqu’à 65% des sièges sans opposition, les élections de 2011 ont été celles qui ont vu, depuis l’indépendance, le plus grand nombre de circonscriptions et de sièges faire l’objet d’une opposition (tous, sauf une circonscription avec cinq sièges). De plus, les partis d’opposition y ont, dans l’ensemble, présenté des candidats d’un niveau supérieur à ceux présents lors des précédents scrutins.
Les sujets de préoccupation des électeurs ont été : la hausse de l’inflation et son impact sur les familles à bas revenus ; les limites de certains équipements et services publics soumis à une population grandissante que vient renforcer l’affluence de travailleurs étrangers ; ainsi qu’un fossé croissant entre les revenus, tel que reflété dans notre coefficient de Gini.
Face à cela, le gouvernement a admis la nécessité d’impliquer davantage ses concitoyens dans de vastes consultations, de façon à ce que les grandes questions politiques et les compromis qui s’imposent soient plus transparents pour l’opinion publique. Il a également reconnu que la croissance économique ne doit pas être une fin en soi, mais doit déboucher sur de meilleures conditions de vie pour tous, et ce, y compris par divers schémas de redistribution.  Notre budget 2012-2013, intitulé « An Inclusive Society, a Stronger Singapore », souligne ce besoin de croissance inclusive. Depuis les élections, des mesures concrètes ont été mises en œuvre pour remédier aux problèmes liés à une surexploitation de certains secteurs du service public.

L.L.D. : Après un fort rebond du PIB en 2010, à hauteur de 14,5%, Singapour subit le contrecoup du ralentissement de la conjoncture économique internationale. Tenant compte de la priorité donnée à l’innovation, quelles sont les lignes directrices de la politique du gouvernement singapourien pour soutenir la croissance ?

 S.E.M.T.Y.C. : Singapour se caractérise par une économie ouverte de petite dimension, qui la rend vulnérable aux bouleversements des autres économies mondiales et régionales. Nous ne disposons ni d’une grande population, ni d’un grand territoire pour amortir les chocs extérieurs. Afin assurer une croissance durable et inclusive, nous avons adopté de grands principes et stratégies, fondés sur un modèle de développement et des conditions socio-économiques qui nous sont propres.
D’abord, Singapour a toujours fait preuve de prudence budgétaire. Nous dépensons en fonction de nos moyens et faisons en sorte de disposer d’une base de revenus stable et diversifiée. Notre politique monétaire s’est principalement attachée à maintenir l’inflation à un bas niveau et à assurer la stabilité des taux de change. Notre législation, dans ce secteur, vise à garantir la stabilité et le bon fonctionnement de notre secteur financier, et ce malgré la volatilité des marchés financiers mondiaux.
Deuxièmement, nous avons mis en place un environnement propice à l’entreprenariat, dans lequel les sociétés peuvent travailler efficacement et faire du profit. Notre philosophie consiste à conduire des politiques favorables au marché et à la compétition, ce qui se traduit par :
- des impôts maintenus à un bas niveau ;
- une législation transparente qui s’applique efficacement ;
- un marché du travail et un système salarial flexibles ;
- et un gouvernement qui n’intervient qu’en cas de défaillances du marché.
Troisièmement, Singapour a adopté une approche équilibrée dans sa démarche de développement économique, en favorisant la croissance à la fois du secteur des services et du secteur des produits manufacturés. Le fait de disposer d’une économie dont la structure est diversifiée permet à notre pays de bénéficier de plusieurs moteurs de croissance renforçant la résilience de son économie et sa solidité. Le fait d’exporter vers différents marchés nous a aidés à limiter notre dépendance vis-à-vis d’un marché en particulier.
Quatrièmement, Singapour est bien consciente d’être une petite économie très ouverte et, par conséquent, hautement dépendante des échanges. Le libre-échange est donc essentiel à la poursuite de notre croissance.  Nous continuerons de regarder au-delà de notre petit marché national pour déterminer les grandes orientations de notre croissance économique.
S’agissant de son développement industriel, Singapour a adopté une approche groupée, favorisant la collaboration horizontale et les partenariats stratégiques, pour porter sa croissance économique. Nous sommes capables d’approfondir et d’accroître nos capacités au sein de ces groupes en favorisant la croissance d’un écosystème plus important tels que ceux liés à nos infrastructures, nos transports, notre énergie, notre R&D (recherche et développement), etc.
Pour rester compétitive, Singapour repositionne en permanence ces groupes, les faisant évoluer vers des activités à haute valeur ajoutée. C’est très net dans le secteur de l’électronique, notamment dans les domaines du stockage de données et des semi-conducteurs.

L.LD. : À l’instar des biotechnologies, des énergies renouvelables ou encore des technologies de gestion des ressources en eau, comment votre gouvernement compte-t-il favoriser l’émergence de nouveaux secteurs à haute valeur ajoutée ?

S.E.M.T.Y.C. : Singapour considère également la R&D comme un élément clef de sa stratégie de croissance durable et de renforcement de sa compétitivité industrielle. Nous avons investi 16,1 milliards de dollars singapouriens dans le plan RIE2015 pour dynamiser la Recherche, l’innovation et l’entreprise (RIE). Ce plan s’articule autour de six points clefs :
- assurer la poursuite des investissements dans de nouveaux savoirs et idées pour faire fructifier notre capital intellectuel qui est la base des innovations à venir ;
- attirer des talents et en développer pour répondre aux besoins de l’industrie et des instituts de recherche publics ;
- mettre davantage l’accent sur des financements compétitifs perçus comme moyens de sélectionner les meilleures idées ;
- favoriser les coopérations entre les chercheurs des secteurs public et privé pour encourager les avancées scientifiques dans toutes les disciplines ;
- allouer une plus grande partie de nos moyens de R&D à mettre l’accent sur les résultats économiques ;
- soutenir davantage la commercialisation pour faciliter le développement de nouveaux produits et services, et ce, au profit de l’économie et de la société.
Tout en renforçant ses industries existantes, Singapour cherche en permanence à identifier et catalyser des secteurs nouveaux et émergents. Parmi eux, celui des solutions urbaines. Alors que l’urbanisation s’accélère partout, il existe une demande de plus en plus forte pour relever les défis de cette urbanisation galopante. Singapour a une expérience en matière de gestion dans ce domaine. En se fondant sur notre expérience de Cité-État à forte densité de population, nous élaborons des programmes pour aider des groupes à développer des solutions nouvelles dans les secteurs tels que la construction verte, la gestion de l’eau, des services d’ingénierie, des transports et de l’e-gouvernement.
Situé au cœur de l’Asie, notre positionnement de « carrefour asiatique » a bien fonctionné, attirant de nombreuses sociétés désireuses de profiter des opportunités de croissance de notre région. Nombreuses sont celles qui pensent à implanter leurs sièges régionaux à Singapour, dans la mesure où nous offrons un environnement propice aux affaires et sommes idéalement placés pour leur permettre de gérer leurs activités dans toute l’Asie.

L.L.D. : Figurant parmi les centres financiers les plus dynamiques du monde, votre pays a été retiré en 2009 de la liste des paradis fiscaux dressée par l’OCDE. Quelles réformes restent à accomplir pour mettre le secteur financier singapourien en conformité avec les normes de l’OCDE ? À la lumière de la participation de votre pays au sommet du G20 de Cannes en novembre 2011, quelle est votre vision de la refonte de l’architecture financière internationale ?

S.E.M.T.Y.C. : Il est important de préciser qu’en 2009, Singapour a été classée par l’OCDE comme centre financier ayant adopté, mais non totalement mis en œuvre, la norme d’échange de renseignements (Standard for the Effective Exchange of Information, EOI) de l’OCDE à des fins fiscales. Jamais l’OCDE ne nous a listés comme paradis fiscal.
Depuis, nous avons procédé à une mise en œuvre intégrale de cette norme en adaptant notre législation nationale et en signant les accords contenus dans la norme EOI avec les partenaires concernés – 32 à ce jour – dont la France, la Suisse et le Royaume-Uni. Nous sommes désormais tout à fait en règle avec la norme de l’OCDE. Le Forum mondial sur la Transparence et l’Échange de renseignements a conduit un examen par les pairs de Singapour en 2011 pour s’en assurer et nous allons poursuivre la mise à jour du reste de notre réseau lié à la norme EOI.
Beaucoup de progrès ont été réalisés s’agissant de la réforme de la régulation de l’environnement financier international. Ils englobent notamment les mesures visant à améliorer le fonctionnement du Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board, FSB), de même que la mise en œuvre de différentes normes et régulations sur le système bancaire parallèle (shadow banking) et les instruments dérivés de gré à gré ; de même que des mesures politiques pour répondre de manière systématique aux grandes institutions financières. La mise en place de ces réformes de régulation financière peut également être perçue comme l'une des priorités à long terme du G20, visant à renforcer la résilience des systèmes bancaires et à prévenir la réémergence des excès de la décennie écoulée.
Des progrès seront attendus sur dans la mise en œuvre de la réforme lancée par le G20 en 2010 sur la question des quotas et de la gouvernance du Fonds monétaire international (FMI) par les pays membres du G20, alors que la
date-limite se profile avec les réunions d’automne du FMI en octobre 2012. Les progrès dans ce domaine seront déterminants pour renforcer la légitimité et l’efficacité du FMI.

L.L.D. : Située au carrefour de l’une des plus importantes routes maritimes internationales, Singapour s’est affirmé comme l’un des acteurs pivots de la sécurité en Asie du Sud-Est. Comment évaluez-vous le développement de la coopération régionale, notamment avec la Malaisie et l’Indonésie, face aux menaces du terrorisme, mais également de la piraterie et du crime organisé ? Dans quelle mesure votre pays envisage-t-il d’exporter cette expertise dans d’autres régions confrontées à des défis similaires comme l’Océan Indien ?  

S.E.M.T.Y.C. : Un tiers du commerce mondial et la moitié des flux de pétrole internationaux transitent par les détroits de Malacca et Singapour. En tant que grande nation commerciale, la liberté et la sécurité de la navigation dans les détroits sont cruciales pour Singapour. Les deux autres États littoraux ainsi que ses principaux utilisateurs partagent le même intérêt. Depuis 2004, Singapour, la Malaisie et l’Indonésie ont développé un programme commun pour améliorer la sécurité maritime des détroits, par la mise en place de patrouilles aériennes et maritimes pour lutter contre la piraterie. Depuis, peu d’incidents ont été recensés dans les eaux des détroits.
Singapour, la Malaisie et l’Indonésie ont également conjointement mis en place, en 2007, un Mécanisme de coopération pour la sécurité de la navigation et la protection de l’environnement dans les détroits, sous l’égide de l’initiative de « Protection des voies de navigation vitales » de l’Organisation maritime Internationale (OMI). À travers cette plateforme, les États littoraux, les États utilisateurs et les principaux acteurs des détroits contribuent au Fonds d’aides à la navigation et aux projets visant à améliorer la sécurité de la navigation et la protection environnementale. En septembre 2012, Singapour accueillera la Vème réunion du Mécanisme de coopération.  
Singapour a également participé à la mise en place de mécanismes d’échange de renseignements en faveur de la lutte contre la piraterie. Notre pays a été l’un des premiers signataires de l’Accord sur la coopération régionale pour combattre la piraterie et le vol à main armée contre les navires en Asie (Regional Cooperation Agreement on Combating Piracy and Armed Robbery against Ships in Asia, ReCAAP). L’Accord ReCAAP est entré en vigueur le 4 septembre 2006, tandis que le Centre d’échange de renseignements (ReCAAP Information Sharing Centre, ISC) était inauguré en novembre de la même année.
Aujourd’hui, ReCAAP regroupe 18 parties contractantes et l’ISC fait figure de modèle en matière de coopération régionale contre la piraterie et le vol à main armée. Le Centre facilite la rapidité des échanges de renseignements entre parties contractantes. Il fournit régulièrement des rapports sur la situation de la piraterie en Asie. De plus, ReCAAP aide à renforcer, au-delà de la région asiatique, la coopération de gouvernement à gouvernement, en faveur de la lutte contre la piraterie et le vol à main armée. Des centres d’échange de renseignements sur, le modèle de l’ISC, ont été établis au Yémen, au Kenya et en Tanzanie, dans le cadre du Code de conduite de Djibouti concernant la répression de la piraterie et les vols à main armée à l’encontre des navires dans l’Océan Indien occidental et dans le golfe d’Aden. L’ISC, en collaboration avec l’OMI, a également organisé un atelier de formation, en novembre 2011, pour les Centres ISC du Yémen, de Tanzanie et du Kenya sur la notification des incidents et sur les mesures de renforcement des capacités.

L.L.D. : Quarante-cinq ans après la fondation de l’ASEAN, le sommet accueilli par le Cambodge en avril 2012 s’est conclu par l’adoption d’un agenda sur la construction de la « Communauté de l’ASEAN ». À l’image des tensions frontalières ou politiques qui subsistent en Asie du Sud-Est, quels défis restent, selon vous, à surmonter pour atteindre cet objectif ?

S.E.M.T.Y.C. : L’ASEAN est confrontée à un environnement externe de plus en plus imprévisible et difficile. Des changements géopolitiques ont fait émerger de nouveaux acteurs du monde en développement, tandis que les puissances traditionnelles, comme les États-Unis ou l’Union européenne (UE), n’ont pas perdu leur pertinence et continuent d’exercer une grande influence. La crise financière et économique mondiale de 2008 a vu un déclin relatif de la volonté des pays à exercer le leadership mondial. Le monde a également vu la croissance et l’influence des médias sociaux, ainsi que l’accession à plus de pouvoirs des citoyens, qui a conduit les populations à se faire plus revendicatrices.
Paradoxalement, dans le même temps, le fossé entre riches et pauvres a continué de se creuser, avec des millions d’êtres humains n’ayant toujours pas accès aux biens de première nécessité, nourriture, eau et habitat. Le chemin à venir est loin d’être tout tracé et il n’est pas sûr que l’économie mondiale retrouve ses niveaux de croissance antérieurs.
Jusqu’à présent, l’ASEAN et l’Asie en général ont été parmi les rares régions à continuer d’afficher une croissance positive quoique plus modeste. Pour continuer dans cette voie, l’ASEAN doit aller vers plus d’intégration afin de maintenir une pertinence internationale et de développer sa résilience. Elle a décidé de bâtir une Communauté fondée sur trois grands piliers : politique-sécurité, économique et socioculturel. L’intégration communautaire est un processus à long terme, comme l’a montré l’expérience de l’UE au cours des cinquante dernières années. L’ASEAN a défini ses objectifs pour 2015 et au-delà. C’est un projet ambitieux mais les États membres de l’ASEAN partagent tous la même conviction que seul ce processus peut garantir la croissance et la prospérité de leur région à long terme.
L’Agenda de Phnom Penh, adopté lors du 20ème Sommet de l’ASEAN, est venu renforcer son engagement à réaliser la Communauté de l’ASEAN en 2015.  Au cœur des efforts de construction communautaire de l’ASEAN se trouvent l’intégration et la coopération économiques régionales, comme en témoigne le tournant pris en 1992, avec l’accord sur la zone de libre-échange de l’Asean (AFTA). Dernièrement, en mars 2012, l’Accord global d’investissements de l’Asean est entré en vigueur, et des progrès réguliers ont été enregistrés en matière de libéralisation des services grâce à l’accord-cadre de l’ASEAN sur les services. En 2010, l’ASEAN a adopté un Plan global sur la Connectivité avec pour objectif d’augmenter la connectivité intra-régionale par des liens physiques, institutionnels et entre les peuples.
L’un des autres points essentiels de l’Agenda de l’ASEAN vise à combler le fossé existant entre ses membres en termes de développement. Les efforts pour aider les États membres moins avancés sont financés par l’Initiative pour l’Intégration de l’ASEAN (IAI). Il s’agit d’un cadre souple qui fournit des financements pour des programmes d’assistance technique. Plus vite ce fossé sera résorbé, plus vite l’ASEAN se renforcera. Ainsi, Singapour a-t-elle volontiers apporté son soutien au développement de ses voisins de l’Asean par des contributions à l’IAI. Lors du 19ème Sommet de l’Asean en novembre 2011, Singapour a annoncé un engagement supplémentaire de 50 millions de dollars singapouriens en faveur de l’IAI portant sa contribution totale à cette initiative à près de 170 millions de dollars singapouriens.
Pour faciliter la gestion des défis auxquels est confrontée la région, l’ASEAN a mis en place différentes structures pour garantir la stabilité régionale et la prospérité en Asie du Sud-Est, par le biais de l’engagement de toutes les parties concernées à l’intérieur comme à l’extérieur de la région. Il s’agit notamment du Forum régional de l’ASEAN, de l’ASEAN+3, du Sommet de l’Asie orientale (EAS) et de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC), chacune de ces structures jouant un rôle unique et complémentaire des autres. Étant donné la diversité de la région, la multiplicité de ces structures offre une meilleure résilience et plus de stabilité que ne le permettrait une seule structure globale. Ces différents forums régionaux sont utiles pour procéder à des échanges de vues sur d’importantes questions stratégiques. Ces échanges réguliers aident à construire la confiance et à approfondir la compréhension mutuelle, et par la même, à faire progresser la paix et la sécurité dans la région.

L.L.D. : Stimulées par l’instauration d’une zone de libre-échange en 2010, les relations entre la Chine et l’ASEAN demeurent marquées par des contentieux frontaliers. Quelles sont vos attentes à l’égard des mécanismes de négociations établis en vue de leur résolution ? Tenant compte du partenariat étroit que votre pays entretient avec les États-Unis, comment percevez-vous la réaffirmation de l’influence américaine en Asie lors du sommet de l’ASEAN à Bali en novembre 2011 ?

S.E.M.T.Y.C. : La Chine et l’ASEAN entretiennent d’excellentes relations. Leur dynamisme se manifeste dans le renforcement rapide des liens économiques et de la coopération dans de nombreux domaines comme le tourisme, la santé publique et les technologies de l’information. Bien que des différends demeurent entre la Chine et certains États membres de l’ASEAN en Mer de Chine méridionale, les relations ASEAN-Chine sont solides et ne se limitent pas à un seul domaine. Les deux parties sont très conscientes de la nécessité de préserver la paix et la stabilité dans la région pour soutenir la croissance économique, notamment dans le contexte d’un environnement extérieur mouvant. Ainsi, les deux parties défendent-elles la mise en œuvre effective de la Déclaration sur la conduite des parties en Mer de Chine méridionale, et nous espérons la réalisation cette année de projets communs permettant de renforcer la confiance mutuelle.
L’ASEAN et la Chine travaillent également à un Code de conduite qui doit guider le comportement de toutes les parties en Mer de Chine méridionale. Même si la Déclaration et le Code de conduite ne sont pas destinés à résoudre les différends en cours en Mer de Chine méridionale, il s’agit néanmoins de mécanismes importants pour gérer la situation en attendant que les contentieux soient résolus. Ils marquent une volonté politique en faveur de la résolution pacifique de ces différends, conformément à la législation internationale et notamment à la Convention des Nations unies sur le Droit de la Mer, de façon à préserver la paix, la stabilité et la croissance dans notre région.
Les États-Unis ont longtemps joué un rôle prépondérant dans la stabilité et la prospérité du Sud-Est asiatique et de la région Asie-Pacifique. Singapour accueille avec satisfaction le recentrage des États-Unis sur cette zone. Il existe des marges de manœuvre pour les Américains s’agissant de l’exploitation du potentiel économique de l’ASEAN. Les États-Unis sont actuellement le 4ème partenaire commercial de l’ASEAN ; les exportations américaines ont augmenté de 27% en 2010 pour atteindre 86 milliards de dollars américains. Les flux d’investissements directs étrangers des États-Unis vers l’ASEAN ont doublé entre 2009 et 2010. L’ASEAN a enregistré une croissance de 5% en 2011 et des taux de croissance soutenus sont attendus dans les années à venir.
Il est important de maintenir la dynamique de l’Accord de Partenariat Transpacifique, dans la mesure où il constitue une plateforme importante pour une meilleure intégration économique et sert de base à une future zone de libre-échange Asie-Pacifi que. Les États-Unis peuvent jouer un rôle constructif dans le cadre du Sommet de l’Asie orientale (EAS), en partageant leur expérience dans les domaines que celui-ci a identifié comme prioritaires, tels la gestion des catastrophes, l’éducation, la finance et l’énergie.

L.L.D. : Forte des liens qu’elle maintient avec la Corée du Nord, Singapour a été l’hôte en 2008 de négociations sur le programme nucléaire nord-coréen. Dans quelles conditions ce processus pourrait-il, selon vous, être relancé ?

S.E.M.T.Y.C. : Nous pensons que toutes les parties doivent travailler en vue d’atteindre à long terme l’objectif d’une péninsule coréenne dénucléarisée par la voie pacifique de la diplomatie. À terme, une Corée du Nord complètement intégrée à la région Asie-Pacifique, partageant sa croissance et sa prospérité, serait bénéfique à la région dans son ensemble.
Les accords conclus entre la Corée du Nord et les États-Unis le 29 février 2012 visant à la mise en place d’un moratoire sur les lancements de missiles de longue portée, les essais nucléaires et les activités nucléaires à Yongbyon, de même que disposant de la fourniture d’une aide alimentaire à la Corée du Nord, ont constitué un important développement, qui aurait pu ouvrir la voie à des discussions plus approfondies. Malheureusement, cette dynamique positive a été stoppée par le lancement du satellite nord-coréen le 13 avril 2012.
Nous souhaitons que la Corée du Nord ne commette pas de nouvelles actions contraires aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et ne contribue pas à accroître les tensions dans la région. La Corée du Nord devrait se conformer totalement à ses obligations internationales, dont la surveillance de l’AIEA (Agence internationale de l’Énergie atomique) sur le programme nucléaire nord-coréen pour s’assurer de sa transparence. À cet égard, nous accueillons avec satisfaction la récente déclaration de la Corée du Nord, affirmant qu’elle n’entend pas effectuer un troisième essai nucléaire. Il est essentiel que toutes les parties fassent preuve de la plus grande retenue et travaillent ensemble à rétablir la confiance et la compréhension mutuelles, ce qui devrait faciliter une reprise du dialogue entre toutes les parties.

L.L.D. : En votre qualité d’ancien Ambassadeur, Représentant permanent de Singapour auprès de l’Agence internationale pour l’Energie atomique (AIEA), quelle nouvelle impulsion pourrait être donnée à la concertation multilatérale sur la lutte contre la prolifération nucléaire ? Dans le contexte d’instabilité du Moyen-Orient, comment accueillez-vous la possibilité d’une reprise des pourparlers avec l’Iran ?  

S.E.M.T.Y.C. : Au cours des trois dernières années, nous avons assisté à la mise en place d’un nouveau processus multilatéral – le Sommet sur la sécurité nucléaire – dont la mission consiste à renforcer la sécurité nucléaire et à freiner la prolifération. Cela a permis de concentrer une attention politique de haut niveau sur cette question dans un grand nombre de pays.
Cependant, n’oublions pas que 90% des armements nucléaires, c’est-à-dire hautement enrichis en uranium et en plutonium, se trouvent aux États-Unis et en Russie, deux grandes puissances qui continuent d’entretenir des armes nucléaires dans le cadre de leur doctrine de défense l’une envers l’autre.
Il existe également le problème persistant de la Corée du Nord et de l’Iran qui cherchent à posséder l’arme nucléaire ou du moins des capacités nucléaires militaires. Les sanctions de l’ONU et d’autres sanctions ont été  imposées à ces deux États pour les empêcher d’avancer dans cette voie. Les pays sont censés prévenir le transfert de matériel et d’équipement susceptibles de contribuer aux programmes nucléaires nord-coréen ou iranien.
Singapour a fidèlement mis en œuvre ses obligations internationales relevant du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) et des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais toute action d’un État doit s’intégrer à un cadre mondial cohérent. La coopération internationale est essentielle et tous les pays doivent procéder à une mise en œuvre intégrale des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU et des régimes multilatéraux de contrôles des exportations, pour éviter de créer des fossés dans le système qui pourraient être exploités.
Au-delà de la question de l’Iran et de la Corée du Nord, il reste des pays qui possèdent l’arme nucléaire et n’ont pas adhéré au TNP, comme l’Inde, le Pakistan et Israël.
La prolifération nucléaire et le terrorisme nucléaire ne pourront être totalement éradiqués tant qu’existeront les armes nucléaires. Il reste environ 20 000 ogives nucléaires dans le monde. Nombre d’entre elles sont encore en état d’alerte. Il nous faut trouver les moyens de convaincre tous les États qu’une réduction de leur arsenal nucléaire ne réduira pas leur sécurité, ni ne diminuera leur prestige. Les Etats nucléaires doivent prendre la tête de ce processus. Ainsi, les États non nucléarisés seront-ils plus enclins à accepter les obligations liées aux normes de sécurité  et les restrictions à l’enrichissement des combustibles nucléaires.
Dans son discours fondateur de Prague en 2009, le Président américain Barack Obama a présenté sa vision d’un monde sans arme nucléaire. Il en a encore fait mention en préparation du Sommet sur la Sécurité nucléaire de Séoul. Le Traité de suivi entre les États-Unis et la Russie faisant suite au Traité de réduction des armes stratégiques (Strategic Arms Reduction Treaty, START) constitue une avancée positive venant après une longue période d’inaction. Mais cette dynamique semble se dissiper.
S’agissant de votre question liée à la reprise des discussions avec l’Iran, je note que l’AIEA et le P5+1 ont tenu des discussions avec l’Iran encore très récemment, les 18 et 19 juin 2012 à Moscou. Mais certaines questions demeurent sans solution. J’espère que la sagesse et le bon sens prévaudront et que toutes les parties feront de leur mieux pour trouver une issue satisfaisante à ces négociations.
Singapour a toujours pensé que l’Iran devait coopérer entièrement avec l’AIEA et se conformer à ses obligations internationales. Comme je l’ai dit lors de ma déclaration de septembre 2009 durant la 55ème Conférence générale de l’AIEA, le droit des États à recourir au nucléaire à des fins pacifiques doit s’exercer conformément à leurs obligations liées à la non-prolifération. Notre appel lancé à l’Iran pour qu’il retrouve la confiance de la communauté internationale quant à son programme nucléaire est tout à fait cohérent avec le droit de l’Iran à poursuivre des activités nucléaires à des fins pacifiques.

L.L.D. : À l’instar de son implication aux côtés de la Force internationale d'assistance et de sécurité (FIAS) en Afghanistan, Singapour a développé une politique étrangère active. Comment appréhendez-vous le retrait des troupes de l’OTAN de ce pays à l’horizon 2014 et ses éventuelles répercussions pour la stabilité régionale ? Quelle est votre appréciation du départ anticipé des Forces françaises avant la fin 2012 décidé par le Président français François Hollande ?

S.E.M.T.Y.C. : Singapour suit de près les efforts déployés par la FIAS dans le cadre de la transition. En tant que membre de la communauté internationale, nous contribuons, selon nos moyens, au soutien des efforts de la FIAS dans le domaine de la formation des Forces de sécurité nationales afghanes, afin qu’elles puissent à terme prendre en charge la responsabilité de la sécurité de leur pays.

L.L.D. : Liés par des relations denses au cœur du dialogue entre l’Asie et l’Europe, Singapour et la France ont construit une coopération d’envergure dans les domaines de la défense, de l’armement, de la recherche universitaire et des échanges économiques. Dans le prolongement de l’élection du Président François Hollande, quelles initiatives vous sembleraient propices à l’approfondissement des interactions entre les deux pays ? Votre pays étant le premier partenaire économique de la France en Asie du Sud-Est, quelles nouvelles opportunités la conclusion d’un accord de libre-échange UE-Singapour pourraient ouvrir en faveur de l’intensification des échanges commerciaux franco-singapouriens ?  

S.E.M.T.Y.C. : La France et Singapour connaissent une coopération mutuellement bénéfique dans les domaines que vous venez d’énumérer, mais il existe des marges de manœuvre pour approfondir et élargir notre coopération bilatérale. La France et Singapour ont également, comme vous l’évoquiez, travaillé au fil des années à promouvoir le dialogue, les échanges et la compréhension entre l’Asie et l’Europe. Nous voyons dans la France une puissance influente, et sommes persuadés que la France et notre région pourraient tirer un grand profit d’une présence plus active et plus stratégique de la France en Asie du Sud-est.
C’est pourquoi nous avons accueilli, avec une grande satisfaction, la récente visite à Singapour du nouveau Ministre de la Défense, M. Jean-Yves Le Drian, du 1er au 3 juin 2012, à l’occasion du 11ème Sommet sur la Sécurité en Asie de l’Institut international d’études stratégiques. Plus souvent appelé Shangri-La Dialogue, il s’agit d’un forum international pour débattre de questions  stratégiques d’importance pour la région. La visite du Ministre français, moins de deux semaines après sa nomination, est une indication forte de l’engagement français en direction de notre région. Au plan économique, je note que le Ministre des Affaires étrangères, M. Laurent Fabius, a indiqué que son Ministère, en accord avec la stratégie de redressement économique du Président de la République, serait aux avant-postes pour soutenir les entreprises françaises et promouvoir la culture et les connaissances scientifiques et technologiques françaises.
L’ASEAN n’est pas seulement positionnée entre les deux géants régionaux que sont la Chine et l’Inde. Elle constitue une puissance économique en elle-même, avec un PIB annuel avoisinant 1,5 milliard d’euros – de l’ordre de l’économie de l’Inde – et bénéficie d’une croissance dynamique. Au cœur de l’Asie et de l’Asie du Sud-Est, Singapour constitue un centre économique, financier et de R&D d’importance profitant de la forte présence de sociétés asiatiques (par exemple plus de 6 000 entreprises indiennes et plus de 5 000 chinoises).
Singapour constitue pour la France une plateforme idéale pour projeter et défendre les forces de ses industries et de ses sociétés, et pour entreprendre des collaborations conjointes en R&D avec Singapour. À cet égard, je me réjouis de la perspective de la conclusion prochaine de l’Accord de libre-échange UE-Singapour (EUSFTA), qui devrait être signé dans la seconde moitié de 2012. On attend de cet accord des bénéfices concrets dans le secteur commercial, mais également pour les investisseurs et les consommateurs français, singapouriens et européens. L’EUSFTA pourrait également apporter un coup d’accélérateur au solide partenariat économique liant la France et Singapour et ouvrir la voie à un possible accord de libre-échange de région à région, qui permettrait aux sociétés françaises et européennes d’exploiter efficacement le marché dynamique de l’ASEAN.   

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