Mercredi 22 Octobre 2014  
 

Troisième trimestre 2011

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  S.E.M. / H.E. Alexandre Orlov

Le tandem franco-russe au cœur de la Grande Europe

Portée par la dynamique de l'Année croisée France-Russie en 2010, les relations entre Moscou et Paris n'auront jamais été aussi denses. Alors que la Russie s'apprête à prendre la présidence du G20 en 2013, les deux pays partagent une grande convergence de vues sur de nombreux dossiers de la politique internationale. Sur le plan économique, l'intensification des liens est spectaculaire mettant en lumière leurs complémentarités dans de nombreux domaines. Replaçant ce partenariat dans le cadre plus large de la construction d'un espace commun russo-européen, S.E.M. Alexandre Orlov, Ambassadeur de Russie en France, dresse pour nous le bilan de ces avancées sans précédent.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, vous avez participé aux travaux du 16ème séminaire intergouvernemental franco-russe qui s’est déroulé à Moscou du 17 au 18 novembre 2011. Quel bilan faites-vous de ces consultations ?

S.E.M. Alexandre Orlov :
Le 16ème séminaire franco-russe qui s’est tenu à Moscou en novembre 2011 a été marqué par une très forte participation de ministres français et russes en charge des dossiers les plus importants de notre coopération bilatérale. J’ai eu la chance d’assister à toutes les rencontres et je peux témoigner qu’elles étaient à l’image de la profondeur et de la franchise qui caractérisent les relations actuelles entre la Russie et la France. Ce sont vraiment des relations de grande confiance et d’amitié, relevant d’un véritable partenariat stratégique entre deux pays qui s’estiment et se respectent. Ce séminaire fut aussi l’occasion de dresser le bilan du travail accompli au cours de ces quatre dernières années par les équipes en place dans nos deux gouvernements, car 2012 sera marquée aussi bien en Russie qu’en France par d’importantes échéances électorales, y compris présidentielles.
De part et d’autre, les résultats de ce séminaire sont jugés exceptionnels. Malgré la crise, nous avons réussi à augmenter nos échanges de manière considérable. Pour les neuf premiers mois de 2011, le volume de nos échanges a ainsi augmenté de 34%, si bien que d’ici la fin de l’année, ils devraient s’élever à 30 milliards de dollars, ce qui sera un record historique dans les relations franco–russes.
Au-delà de la richesse de ces échanges, quelques projets emblématiques ont pu être menés à bien. Je citerais en exemple le premier tir d’un lanceur Soyouz à partir du Centre spatial de Kourou le 21 octobre 2011. Il a marqué l’aboutissement de dix ans de collaboration intense entre les deux pays, mais plus encore un véritable exploit qui, à mon sens, ouvre de nouveaux horizons à la coopération franco-russe et à l’Europe. Soyouz est en effet devenu un lanceur de la famille européenne, ce qui est un fait inédit. Je vous signale d’ailleurs que pour ce premier projet, la France et l’Europe n’ont pas confié à Soyouz le lancement d’un satellite quelconque : il s’agissait des deux premiers satellites de la constellation Galileo, donc d’un programme stratégique pour l’Europe, ce qui illustre le degré de confiance réciproque.
Le deuxième projet d’envergure à avoir abouti en 2011, c’est l’acquisition par la Russie de deux BPC (bâtiments de projection et de commandement) de classe Mistral. Pour la première fois, la Russie, qui est elle aussi un grand producteur et exportateur d’armement, a acheté à un autre pays, qui plus est concurrent sur plusieurs marchés, des bâtiments navals modernes dotés des meilleures technologies.
Enfin, l’ouverture des vannes du gazoduc Nord Stream constitue le troisième projet qu’il me semble important de mentionner. Celle-ci a eu lieu le 8 novembre 2011 en présence du Président Dmitri Medvedev, du Premier Ministre François Fillon, du Premier Ministre néerlandais Mark Rutte et de la Chancelière allemande Angela Merkel. Il permettra pour la première fois au gaz russe d’approvisionner directement l’Union européenne. Il s’agit d’une avancée majeure en vue d’assurer la sécurité énergétique de l’Europe et de faire progresser cette coopération qui est primordiale à nos yeux.

L.L.D. : Le précédent séminaire intergouvernemental en décembre 2010 avait vu la mise en œuvre d’un programme de coopération dans le secteur agricole et la création d’un Centre franco-russe pour l’efficacité énergétique. Dans quels autres domaines souhaiteriez-vous voir s’approfondir le partenariat stratégique franco-russe ?

S.E.M.A.O. :
De nouvelles perspectives s’ouvrent en effet pour les relations franco-russes. La question de l’énergie nucléaire a ainsi été abordée au cours du dernier séminaire intergouvernemental. Après l’accident de Fukushima et la décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire, la Russie et la France restent les deux seules puissances européennes à continuer de croire en cette source énergétique. De mon point de vue, le nucléaire représente l’énergie de l’avenir, car c’est une énergie propre, que rien ne pourra remplacer, avec le gaz, dans les décennies à venir. Il est bien sûr nécessaire de développer les énergies alternatives mais, selon les estimations des experts, celles-ci ne pourront être que complémentaires.
Pour la Russie, la France possède les meilleures technologies dans le domaine du nucléaire civil. Nous avons ainsi évoqué à Moscou la possibilité d’une coopération en vue de la construction de nouvelles centrales nucléaires aussi bien en Russie que dans des pays tiers. Nous avons en effet pris la décision de doubler nos capacités dans ce domaine d’ici dix ans, avec la mise en service de 16 ou 18 nouveaux réacteurs. Nous sommes d’ailleurs en train de construire une centrale à Kaliningrad. C’est un projet pour lequel la société française Alstom, fort des garanties de soutien de l’Etat français, a manifesté tout son intérêt. Le nucléaire civil constitue donc un domaine important de notre coopération bilatérale pour les prochaines années.
Il est également significatif que nous ayons abordé la question de l’insuffisance des investissements russes en France. Ceux-ci ne s’élèvent qu’à 160 millions de dollars. Ce n’est rien, comparé au volume global des investissements français sur le marché russe qui atteignent près de 9 milliards de dollars ! Le Premier Ministre Vladimir Poutine a invité son homologue français à en analyser les causes et à œuvrer ensemble pour intéresser les investisseurs russes au marché français. C’est d’ailleurs l’une des préoccupations auxquelles va s’intéresser le Conseil économique, financier, industriel et commercial (CEFIC), avec la création d’un groupe mixte spécialement dédié à cette question. Cet axe de coopération peut, à mon sens, vraiment intéresser la France parce que, dans le contexte de la crise économique, la venue d’investisseurs russes ne peut être que bénéfique pour son économie et la création d’emplois.
Plus généralement, nous pouvons constater qu’à l’occasion de chaque nouvelle rencontre intergouvernementale, le spectre de la coopération franco-russe ne cesse de s’élargir. Après l’agriculture en 2010, c’est la coopération juridique qui a été mise en exergue cette année. Une commission, très attendue en raison de la multiplication des mariages mixtes entre nos deux pays, a également été créée pour protéger les droits de l’enfant dans les cas de divorce. Un autre traité très important a été signé en matière d’adoption. A ma connaissance, déjà plus de 2 000 enfants russes ont été adoptés par des familles françaises. Nous espérons que ce traité permettra de réglementer ce domaine délicat et, peut-être aussi, de faciliter les procédures d’adoption.
L’autre sujet qui pourrait faire l’objet d’une éventuelle coopération, ou tout au moins d’un échange d’idées, porte sur les projets du Grand Paris
et de la Grande Moscou. Nos deux pays ont en effet initié une réflexion sur un programme d’élargissement de leurs capitales respectives en dehors de leurs limites actuelles. Le Ministre français de la Ville, M. Maurice Leroy, a déjà pris contact avec son homologue russe pour tenter d’étudier les possibilités à cet égard.
Vous pouvez donc constater que la coopération franco-russe dépasse de plus en plus les enjeux primaires comme les échanges commerciaux. Nous parlons vraiment d’une intégration entre deux économies qui apparaît comme l’ébauche de la construction de ce grand espace économique, humain et sécuritaire entre la Russie et l’Europe, appelé autrefois de ses vœux par le Général De Gaulle et repris plus récemment par le Président Sarkozy et le Président Medvedev.

L.L.D. : Aux côtés des technologies de pointe, le renforcement des infrastructures constitue l’un des axes primordiaux du programme de modernisation de l’économie russe érigé en priorité par le Président Dmitri Medvedev. Quel rôle le savoir-faire français est-il appelé à jouer plus particulièrement dans le secteur ferroviaire ?

S.E.M.A.O. :
Etant donné l’immensité du territoire russe, vous comprenez bien l’importance que nous accordons aux infrastructures de transports. Il faut aussi appréhender les projets envisagés dans ce domaine à la lumière des importantes échéances à venir pour notre pays, avec l’organisation des Jeux Olympiques d’Hiver à Sotchi en 2014, ou la Coupe du monde de football en 2018. A plus court terme, l’île de Rousski, face à la ville de Vladivostok, accueillera en 2012 le sommet de l’APEC. Nous nous réjouissons d’ailleurs que ce soit une filiale du groupe français Vinci qui ait été sélectionnée pour bâtir le pont qui reliera cette île au continent. Ce groupe est également en charge de la construction du premier tronçon de l’autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg.
En dehors du projet d’autoroute vers Sotchi qui est déjà bien engagé, des entreprises françaises devraient également participer à l’appel d’offres relatif à l’autoroute à péage qui longera le Don. Par ailleurs, divers projets de ponts sont susceptibles d’intéresser les constructeurs français dans la tradition de Gustave Eiffel qui a érigé en son temps plusieurs ponts ferroviaires en Russie.
Pour ce qui est du secteur ferroviaire, nous sommes en train de mettre en place de nouvelles lignes de chemins de fer mais surtout de moderniser le réseau existant. Un consortium regroupant Alstom et d’autres groupes français participe ainsi à l’appel d’offres pour la construction de la ligne TGV entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Je pense, sans préjuger de l’aboutissement de l’appel d’offres, qu’il a de bonnes chances de le remporter. D’autres projets de lignes à grande vitesse sont envisagés vers Nijni-Novgorod et éventuellement vers Ekaterinbourg.
Toutes ces infrastructures sont également liées à l’organisation de la Coupe du Monde de football que nous accueillerons en 2018 dans une douzaine de villes. Dans cette perspective, il est prévu de moderniser les voieries, de construire de nouveaux stades, de nouveaux hôtels, etc. Enormément de chantiers s’ouvrent donc en Russie et nous comptons sur la participation de nos amis français aux différents appels d’offres qui seront lancés prochainement.

L.L.D. : A l’image du Superjet-100 développé par l’avionneur Soukhoï ou du projet d’acquisition par la France d’avions de type Beriev pour lutter contre les incendies, quelles opportunités pourraient-elles s’ouvrir, selon vous, pour la technologie russe sur le marché français ?

S.E.M.A.O. :
La France réfléchit en effet au renouvellement de son parc de canadairs et a manifesté son intérêt pour l’avion russe Beriev. Nous avons d’ailleurs exposé cet avion lors du salon aéronautique du Bourget, en juin 2011, où il a effectué quelques vols de démonstration. Il a surtout été mis à disposition durant tout l’été dans le Midi de la France, où fort heureusement il n’y a pas eu beaucoup d’incendies de forêt cette année. Nous avons tout de même reçu beaucoup d’échos très positifs. C’est désormais à l’Etat français de se prononcer, ce qui pourrait intervenir à l’horizon 2015.
Pour ce qui est du Superjet-100, il ne faut pas sous-estimer la forte participation de la France, et plus précisément celle du groupe Safran, à sa conception. Un tiers de son prix global de vente revient ainsi à la partie française. C’est un avion de très grande qualité, qui a récemment été testé entre Moscou et Le Bourget. Jusqu’à présent, il a fait l’objet de 170 commandes en Russie mais aussi dans d’autres pays. Nous espérons que certaines compagnies aériennes françaises, notamment régionales, acquerront cet avion, d'autant plus que la France en est partie prenante.

L.L.D. : L’inauguration du gazoduc Nord Stream le 8 novembre 2011 a marqué un aboutissement majeur de la coopération énergétique entre la Russie et l’UE. Fort de cette réussite, comment analysez-vous les difficultés que rencontre le projet de gazoduc South Stream ? Celle-ci sont-elles, selon vous, liées à la préférence affichée par la Commission européenne à l’égard du projet concurrent Nabucco ?

S.E.M.A.O. : Le gazoduc South Stream représente un projet très important. Avant de lancer les travaux de construction, qui nécessitent évidemment des investissements très lourds, nous avons conclu des négociations avec tous les pays que ce gazoduc est censé traverser. Nos partenaires européens et notamment les pays du sud de l’Europe, nous ont ainsi confirmé leur intérêt à l’égard de ce projet, compte tenu de leurs besoins en gaz et de leur volonté de diversifier leurs voies d’approvisionnement. Nous avons également constitué le consortium de sociétés chargé de sa construction et de son exploitation. Nous nous félicitons d’ailleurs que le groupe français EDF y participe. Tout le cadre pour débuter les travaux de construction a donc été posé.
Mais avec l’adoption du 3ème paquet énergétique par la Commission européenne, nous sommes confrontés à un sérieux problème dont il a été beaucoup question lors du séminaire intergouvernemental franco-russe. Cette directive pose en effet de nouvelles conditions en matière de distribution d’énergie sur le territoire de l’UE.
Or, les accords d’approvisionnement en gaz conclus par la Russie avec plusieurs pays, y compris la France, sont des accords de long terme, jusqu’en 2025, et sont antérieurs à cette directive. La Commission européenne a changé les règles du jeu en donnant à celle-ci un effet rétroactif, ce qui ne se fait jamais en matière de droit international. Nous avons clairement fait savoir que cette directive complique énormément nos relations avec l’Europe dans le domaine énergétique. Il faut donc que nous trouvions un arrangement.
Quant au projet Nabucco, je tiens à préciser que la Russie n’y est pas du tout opposée. Toutefois, ce projet peut-il remplacer les capacités d’approvisionnement en gaz de la Russie ? Il faut être réaliste et placer tous les projets sur un pied d’égalité. De plus, il convient de resituer la coopération énergétique entre la Russie et l’Europe dans son contexte historique. A titre d’exemple, notre premier contrat avec l’entreprise française GDF a été signé il y a 40 ans. Ce sont 40 ans de bons et loyaux services. D’ailleurs, la plupart de nos interlocuteurs européens ont exprimé un avis positif à l’égard de ce projet.
J’attire en outre votre attention sur une autre problématique qui se pose lorsque l’on évoque l’énergie en Europe. Il s’agit de l’augmentation du prix du gaz. En dehors du fait que celui-ci est corrélé avec les cours du pétrole, nous pouvons néanmoins permettre aux consommateurs européens de faire des économies, en livrant directement notre gaz à une société locale de distribution. Comme l’a souligné le Premier Ministre Vladimir Poutine a son homologue français M. François Fillon, ce sont les intermédiaires entre le producteur et le consommateur qui font augmenter le prix du gaz. En les évitant, le prix du gaz pourrait baisser de 25 à 30% pour le consommateur selon nos estimations. Nous sommes en train de négocier avec une société allemande un contrat de ce type pour lui livrer directement notre gaz. Nous verrons alors quels seront concrètement les effets sur le prix.

L.L.D. : En vue du sommet UE-Russie qui se tient le 15 décembre 2011, la diplomatie russe avait exprimé sa volonté de faire progresser les négociations sur la libéralisation des visas pour les ressortissants russes. A plus long terme, qelles sont vos attentes à cet égard ? 

S.E.M.A.O. :
Notre volonté est d’abolir les visas de circulation entre la Russie et l’UE le plus tôt possible. Nous avons déjà accompli tout le travail préparatoire en ce sens. Nous avons ainsi signé avec l’UE des accords sur la réadmission des ressortissants russes présents de manière illégale sur le territoire européen. Nous avons également mis en place des passeports biométriques. Mais en dépit de ces efforts, de nouvelles obligations nous sont encore imposées. C’est à nouveau la Commission européenne qui freine ce processus. La France y est favorable, ainsi que l’Italie ou l’Espagne. Il y a certes encore quelques problèmes à régler avec l’Allemagne à ce sujet, mais nous y travaillons
ensemble.
Nous souhaitons donc que dès que les différentes conditions prévues par la feuille de route élaborée dans cet objectif seront remplies, nous puissions débuter les négociations pour la signature d’un accord sur la suppression des visas. C’est la position que nous allons défendre à Bruxelles, lors du sommet UE-Russie.
Je pense que si l’on veut aller de l’avant, construire cette grande Europe, qui est nécessaire face aux grands pôles d’émergence que sont la Chine, l’Inde ou le Brésil, mais aussi les Etats-Unis qui restent un acteur important, l’Europe doit se concentrer sur des objectifs ambitieux. Pour bâtir cet espace commun, économique et humain, il faut abolir les visas. Nous aspirons à créer un vaste marché, garantissant la libre circulation des capitaux, des hommes et des idées, à l’image des principes posés par le traité de Rome de 1957 et qui pourraient former, sans aller au-delà, la base de cet espace commun entre l’Europe et la Russie.

L.L.D. : Hôte en juin 2009 du premier sommet des pays émergents, les BRICS, votre pays a affirmé sa volonté de peser sur la réforme du système de gouvernance international. A la lumière du sommet qui s’est tenu à Cannes, comment percevez-vous les difficultés du G20 à faire émerger des propositions concrètes en ce sens ? Quelle est votre perception des difficultés de la zone euro et des répercussions potentielles sur les relations Russie-UE ?

S.E.M.A.O. :
La Russie participe activement aux travaux du G20. Nous pensons qu’il constitue un très bon format de coopération, notamment face aux problèmes économiques qui nous concernent le plus. Le G8 doit sans doute être conservé car il a son propre agenda, mais le G20 est beaucoup plus représentatif et correspond mieux à ce monde multipolaire qui est en train d’émerger.
Notre attachement au G20 trouvera d’ailleurs sa pleine expression en 2013 puisque sa présidence reviendra à la Russie, notre candidature ayant été retenue lors du sommet de Cannes. Nous succéderons alors au Mexique. Je crois que les sujets qui ont été mis en avant par la présidence française seront largement repris par la Russie. Il existe à cet égard une grande compréhension mutuelle entre les deux chefs d’Etat. Nous poursuivrons ainsi les efforts initiés pour réformer la gouvernance mondiale ainsi que le système monétaire international. Mais vous comprenez bien que ces reformes ne peuvent pas se faire du jour au lendemain. Tout le mérite de la présidence française a résidé dans le fait même de les mettre à l’ordre du jour du G20. Il s’agit déjà d’une avancée très importante, qui ouvre des perspectives aux pays qui lui succéderont pour chercher et trouver des solutions novatrices.
S’agissant de la crise actuelle que traverse l’Europe, nous sommes, bien entendu, directement concernés puisque notre économie est de plus en plus intégrée à l’économie européenne. Nous ressentons d’autant plus les fluctuations du cours de l’euro, que la moitié de nos réserves en or et en devises sont libellées en euro. Nous avons donc tout intérêt à ce que l’Europe traverse cette période difficile le plus vite possible. Nous sommes prêts à investir en Europe si l’on crée des conditions et des projets intéressants, comme je l’ai évoqué à propos des investissements russes en France. Nous sommes tout à fait disposés à aider nos amis européens.
Les premiers ministres français et russes se sont entretenus par ailleurs sur le rôle de la banque centrale européenne (BCE). Notre analyse est la même que celle de nos amis français : la BCE doit en effet pouvoir jouer un rôle clé dans le règlement de la crise financière européenne, puisque le danger le plus important pour l’UE actuellement, ce n’est pas l’inflation mais plutôt le risque de récession. Celle-ci serait catastrophique.
Nous sommes également prêts à soutenir financièrement les pays en difficulté mais par le biais du Fonds monétaire international (FMI). Cette institution a été conçue pour agir face à ce genre de problèmes. Les procédures qu’elle prévoit à cette fin sont bien rodées, permettant notamment le contrôle des fonds engagés et de leur utilisation par les pays secourus. Nous parlons en connaissance de cause puisque nous avons dû, nous même, faire face une période difficile au début des années 1990, quand la Russie était un pays très endetté. Nous avons alors beaucoup coopéré avec le FMI et nous avons payé toutes nos dettes. A telle enseigne que la dette publique de l’Etat russe correspond aujourd’hui à seulement 10% de notre PIB. Nous savons donc à quel point le FMI peut être efficace pour régler les problèmes de dette auxquels sont confrontés certains pays européens.

L.L.D. : Avec un rythme de croissance en baisse en 2011, l’économie chinoise n’est pas épargnée par les effets de la crise économique internationale. Craignez-vous que cette tendance soit appelée à perdurer ? Plus largement, quelle est votre vision du développement de la coopération russo-chinoise ?

S.E.M.A.O. 
: Non, je ne pense pas que la Chine soit exposée durablement à un ralentissement et encore moins à un risque de récession. Il faut s’efforcer d’observer la tendance générale, même si, pour différentes raisons, un certain ralentissement peut parfois être constaté dans le développement de l’économie chinoise, mais aussi indienne, brésilienne ou même russe. La Chine est un pays
immense qui devrait s’affirmer dans les prochaines années comme la première économie mondiale.
Pour nous, la Chine représente un partenaire majeur. Si la Russie est un pays européen de par sa géographie, sa civilisation, son orientation économique, une très grande partie de notre territoire se situe en Asie. La Chine est de ce point de vue notre plus grand voisin. Nous partageons avec elle une grande tradition d’échanges. Je crois que c’est plutôt une chance pour la Russie d’avoir à ses frontières un partenaire qui se développe avec un tel dynamisme. Pour accompagner son essor, elle a notamment besoin d’énergie. Nous sommes d’ailleurs en train de construire un oléoduc pour l’approvisionner. Mais la Russie ne doit pas se contenter d’être un fournisseur de matières premières. Nous aspirons aussi à développer notre coopération dans le domaine de l’industrie, par exemple en vue de favoriser la croissance de nos régions les plus orientales. Sur le plan politique, nos dirigeants se rencontrent plusieurs fois par an, sans compter que nos deux pays font partie des nouvelles enceintes de coopération internationale que sont par exemple le groupe des BRICS ou l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Cette nouvelle réalité est aussi le reflet de l’émergence d’un monde multipolaire.

L.L.D. : Les divergences de vues entre votre pays et la France sur la Syrie sont apparues comme la seule « fausse note » du dernier séminaire intergouvernemental. Pourriez-vous nous expliquer la position de la Russie face à la crise syrienne ? Plus largement, quel regard portez-vous sur la nouvelle donne géopolitique qu’a fait émerger le « printemps arabe » au Moyen-Orient ?

S.E.M.A.O. :
Nous avons effectivement une certaine différence de vue et d’analyse sur les évènements qui se déroulent en Syrie. A Moscou, les chefs de gouvernement français et russe ont eu à ce propos un échange très ouvert. Il faut bien comprendre que la Russie n’est pas un allié de la Syrie. Nous ne voulons pas être l’avocat de M. Bachar El Assad. Au contraire, nous travaillons à tous les nivaux avec nos partenaires syriens pour les inciter à accélérer les réformes, notamment sur le plan social. Le peuple syrien nourrit de grandes attentes concernant la modernisation de leur pays. Il faut leur donner des réponses, mais celles-ci ne peuvent pas passer par l’usage de la force.
Si l’on considère plus globalement le « printemps arabe », beaucoup d’interrogations demeurent en suspens. Certes, ces mouvements populaires sont tout à fait légitimes et nous reconnaissons leur caractère objectif. Ils traduisent un manque de modernisation de ces régimes et l’aspiration de la jeunesse au bien-être, a davantage de liberté, à vivre dans une société plus ouverte. Bien souvent, les dirigeants dans ces pays sont en place depuis trois ou quatre décennies, ce qui a conduit à une certaine stagnation, voire à une sclérose de la vie politique.
Mais notre question est de savoir où nous allons ensuite. Est-ce que la France ou les pays occidentaux le savent ? Devons-nous nous intervenir et prendre partie en faveur d’un coté contre l’autre dans ces guerres civiles, qui revêtent parfois un caractère tribal ? Nous sommes d’avis que non : de ce point de vue la communauté internationale doit rester en retrait. Il faut bien sûr arrêter la violence, ce que nous pouvons faire en nous appuyant sur les moyens politiques et économiques dont nous disposons. Mais nous ne devons pas intervenir militairement comme cela a été le cas en Libye. M. Vladimir Poutine a notamment cité les exemples de l’Irak et de l’Afghanistan. Les Etats-Unis vont se retirer d’Afghanistan et après ?
Nous avons nous aussi fait l’expérience de l’Afghanistan et que s’est-il produit ensuite ? Nous avons vu l’exportation du wahhabisme vers la Russie, notamment en Tchétchénie, les attentats du 11 septembre 2001 et maintenant nous sommes confrontés au trafic d’héroïne en Russie et à travers notre pays vers l’Europe. Nos frontières dans cette région sont soumises à une très grande instabilité. Nous avons payé cher pour venir à bout de la rébellion alimentée en Tchétchénie par des islamistes extrémistes venus d’ailleurs, de Jordanie, d’Arabie saoudite ou d’Algérie, pour se battre contre la Russie. Aujourd’hui, nous ne voulons pas que la déstabilisation dans le monde arabe se manifeste dans notre pays par une nouvelle montée de l’islamisme. Nous essayons donc de nous placer dans une perspective historique de long terme. Malheureusement les dirigeants européens sont tentés de prendre trop vite des décisions souvent en fonction des sondages sur leur popularité. C’est ce qui explique notre différence d’approche notamment en ce qui concerne la Syrie. Il est facile de déstabiliser le monde arabe, mais il sera beaucoup plus difficile d’arriver à un point d’équilibre.

L.L.D. : L’Agence internationale de l’Energie atomique (AIEA) a récemment rendu public un rapport établissant de forts soupçons sur les objectifs militaires du programme nucléaire iranien. Fort de la coopération que la Russie entretient avec l’Iran, quel rôle votre pays peut-il jouer pour favoriser une reprise du dialogue entre Téhéran et la communauté internationale ?


S.E.M.A.O. :
L’Iran est un pays voisin de la Russie. Il est également un partenaire difficile Nous œuvrons avec les pays occidentaux et la Chine au sein du groupe des Six pour l’inciter à adopter une approche plus constructive et à reprendre le dialogue avec l’AIEA ainsi qu’avec les Nations unies. Mais c’est une tâche difficile.
Notre volonté est aussi dans ce dossier d’éviter un recours à la force militaire qui n’aboutirait à rien, mais qui risque au contraire de déstabiliser encore davantage nos frontières. Nous avons beaucoup d’échanges avec la France à ce sujet, que ce soit de façon officielle ou officieuse. Nous travaillons donc ensemble, même s’il y a parfois quelques dissonances. Nous observons en effet que nos amis français nourrissent une certaine impatience à agir plus vite. Mais, il est vrai aussi que la patience à ses limites et nous sommes parfois très déçus. Vous constaterez qu’à chaque fois que vient le moment de prendre des décisions importantes, la Russie se range toujours du coté du groupe des Six. Chacun essaye de travailler différemment avec l’Iran pour tenter de parvenir à un résultat. Au fond nous cherchons à atteindre le même résultat : nous ne voulons pas à nos frontières d’un Iran détenteur de l’arme nucléaire et que celle-ci puisse tomber entre les mains de terroristes. Sur le plan de la sécurité, nous partageons les mêmes préoccupations que la France. Aussi, je pense que la coopération entre nos deux pays sur la question iranienne a été plutôt bonne jusqu’à présent.   
 

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