Mercredi 21 Août 2019  
 

N°93 - Premier trimestre 2011

La lettre diplometque
  Éditorial
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Maurice
  La Réunion-Maurice : un lien fraternel et une coopération renouvelée
 
  Des liens franco-mauriciens étroits et ancrés dans l’histoire
 
  Maurice, un pays en développement à l’avant-garde du progrès
 
  Air Mauritius un acteur incontournable du transport aérien de l’Océan Indien
 
  Les marchés financiers et de capitaux à Maurice
 
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     Maurice
 
  S.E.M. / H.E. Jacques Chasteau de Balyon

« Notre plus grand atout est notre peuple et son potentiel d’adaptation »

Pays multiculturel par excellence, Maurice poursuit une stratégie de développement ouverte sur les grands marchés qui l’entourent : l’Afrique et de plus en plus l’Inde et la Chine. Dépourvue de ressources minières, elle est en recherche permanente de nouveaux leviers de croissance économique pour relever le défi de la mondialisation. La France demeure à cet égard l’un de ses principaux partenaires à l’image des accords de coopération signés en février 2011, dont S.E.M. Jacques Chasteau de Balyon, Ambassadeur de Maurice en France, analyse pour nous la portée. 

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, à l’occasion de la visite officielle du Premier Ministre Navinchandra Ramgoolam à La Réunion le 24 janvier 2011, l’Ile Maurice et la France ont signé une série d’accords de coopération. Alors que le contentieux sur l’îlot de Tromelin a été réglé le 7 juin 2010, comment décririez-vous la nouvelle dynamique impulsée aux relations entre les deux pays ?

S.E.M. Jacques Chasteau de Balyon :
Tout d’abord, laissez-moi vous dire que cette dynamique dans nos relations avec la France nous vient tout naturellement de notre histoire. Comme vous le savez, l’Ile Maurice, Isle de France jusqu’en 1810 lorsqu’elle passa aux mains des Anglais, a gardé une âme française. Toute la population comprend et parle le français, notre presse est à 90% francophone, même le code civil est issu du code Napoléon. A l’Assemblée nationale, comme dans les conseils régionaux, on peut s’exprimer en français ; de même que dans nos cours de justice et dans toutes les instances de la vie publique. L’appellation de beaucoup de nos villes, villages et rues nous rappellent constamment la présence française. Et ce, même si la langue officielle est l’anglais. Depuis des siècles, la culture française est bien vivante dans notre île.
Cette nouvelle dynamique que vous évoquez a été concrétisée ces dernières années. Ce n’est pas un hasard si au long des cinq dernières années, le Premier Ministre mauricien, le Dr Navinchandra Ramgoolam, a effectué quatre visites officielles en France, rencontrant par deux fois le Président Jacques Chirac, puis à deux reprises le Président Nicolas Sarkozy.
Tout dernièrement, fin 2010, nous avons célébré le bicentenaire de la bataille de Grand Port, lagon du sud-est de l’île, où la flotte française eut le dessus sur les Anglais, et qui fut d’ailleurs la seule victoire navale française de l’ère napoléonienne sur ces derniers. A cette occasion, une délégation officielle de parlementaires français s’est rendue à l’Ile Maurice, tandis que le drapeau mauricien a été hissé pour la première fois, en présence du Premier Ministre mauricien, lors d’une cérémonie à l’Arc de Triomphe, où le nom de « Grand Port » est inscrit.
Cette coopération dynamique, qui a commencé avec la Caisse centrale de coopération économique, devenue aujourd’hui l’Agence française de Développement (AFD), est donc le fruit de notre histoire commune.
Vous mentionnez également Tromelin. En effet, en juin 2010, un accord de cogestion de l’île a été signé entre la France et Maurice. Ce contentieux, qui persistait depuis plusieurs décennies, a fait l’objet d’amples négociations entre nos deux pays. La volonté de nos dirigeants a permis de conclure cet accord prévoyant, plus précisément, un régime de cogestion dans les domaines économiques, scientifiques et environnementaux de l’île de Tromelin ainsi que de son territoire maritime et de sa zone économique exclusive.


L.L.D. : La signature de ces accords à La Réunion consacre la volonté partagée d’intensifier les synergies entre les deux « îles-sœurs » de l’Océan Indien. A travers quels projets, le resserrement de leurs liens de coopération est-il appelé à se traduire ? Fort de leur potentiel respectif, quelles initiatives sont envisagées en vue de valoriser la complémentarité de leur offre touristique ?

S.E.M.J.C.d.B. :
De par leur proximité géographique, les « îles sœurs » que sont La Réunion et l’Ile Maurice, ont toujours entretenu des relations plus que cordiales. Les échanges dans les domaines touristique, agricole, sportif et social ont toujours existé, de même que la coopération entre nos villes et villages. Plus de 40 000 Réunionnais nous rendent visite chaque année, tandis que La Réunion attire des milliers de nos compatriotes.
Pourtant, la volonté de mettre en œuvre une plus grande coopération s’est accentuée au cours de ces dernières années. Dans son sillage, la visite officielle du Premier Ministre mauricien à La Réunion début 2011, accompagné de plusieurs ministres dont le Ministre des Affaires étrangères, et de représentants du secteur privé, s’est conclue sur des résolutions fortes. Cinq accords ont ainsi été signés durant ce séjour portant sur :
- l’ouverture d’un Consulat général ainsi que la mise en place d’une mission non diplomatique entre les deux îles ;
- la coopération entre l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) Réunion et le Ministère mauricien de l’Energie et des Services publics ;
- la mise sur pied d’un groupe de contacts en matière de sécurité publique ;
- les échanges en matière de santé, de sécurité maritime et de circulation des personnes entre les deux pays ;
- un accord de partenariat entre le Bureau mauricien du Directeur des poursuites publiques et l’Université de La Réunion et la Faculté de droit et d’économie, visant à partager les expériences respectives des deux pays.
Dans le domaine du tourisme, nous avons lancé le concept des « Iles Vanille ». Le but de cette opération est de promouvoir les deux destinations au sein d’une même offre. En d’autres termes, il s’agit de célébrer entre nos îles un mariage d’amour… avec pour conjoints les majestueuses montagnes de l’Ile Bourbon et les étendues de plage de l’Ile de France !
D’ailleurs, dans ce domaine, la récente classification des Cirques de La Réunion au patrimoine de l’UNESCO apporte un plus à cette destination. De même, les sites historiques de la montagne du Morne (symbole du temps de l’esclavage) et de l’Appravasi Gath (lieu de l’arrivée des travailleurs engagés) également classés par l’UNESCO, font partie du paysage historique et touristique de notre pays.

L.L.D. : Avec le plan « Maurice Ile durable » (MID), votre pays cherche à réduire sa dépendance au pétrole et à promouvoir les énergies renouvelables. Tenant compte des objectifs du MID, quelles sont vos attentes à l’égard de la coopération engagée avec La Réunion dans le domaine énergétique ?

S.E.M.J.C.d.B. :
En ce qui concerne l’écologie, nous voulons, en effet, partager nos expériences, nos connaissances, nos atouts et nos projets. L’Ile Maurice pourra ainsi tirer partie de la maîtrise plus avancée dont fait preuve La Réunion dans certains domaines.
A l’initiative du Premier Ministre, nous avons lancé le concept de « Maurice île durable ». Ce vaste projet, qui jouit de l’expertise du Pr Joël de Rosnay, ancien Directeur à la Cité des Sciences à Paris, (lui même un enfant du pays), vise à implanter le concept, la mentalité, l’âme écologique, à tous les niveaux de la société mauricienne.
Nous voulons développer les énergies durables dont l’énergie éolienne, déjà bien implantée à La Réunion, ainsi que l’énergie solaire et marémotrice. Avec un budget initial de 35 millions d’euros le gouvernement mauricien est bien décidé à faire de cette vaste initiative un succès… et pourquoi pas, un exemple en la matière. Déjà les constructions, qu’il s’agisse d’hôtels, de centres commerciaux, de complexes résidentiels ou industriels, etc. doivent répondre à des normes écologiques dans le cadre de l’« Environment Impact Assessment ». De plus, le gouvernement encourage par des subventions l’installation de panneaux solaires, tandis que la climatisation des hôtels se fera bientôt avec les technologies modernes utilisant l’eau de mer à très basse température, pompée derrière les récifs. De même, le recours à des unités de dessalement d’eau de mer deviendra obligatoire.

L.L.D. : En dépit de leur proximité, les échanges économiques entre votre pays et La Réunion demeurent modestes. Comment évaluez-vous l’effet d’entraînement qu’est susceptible de générer la plateforme publique-privée Maurice-Réunion inaugurée le 24 janvier 2011 ? Plus largement, comment qualifiriez-vous les synergies entre les économies mauricienne et française ?

S.E.M.J.C.d.B. :
Avec la visite officielle effectuée en janvier 2011 à l’Ile de La Réunion par le chef du gouvernement mauricien, accompagné de représentants du secteur privé, une nouvelle ère a, en effet, été ouverte, une nouvelle synergie a été créée. Plus d’une trentaine de chefs d’entreprises mauriciens étaient alors présents à La Réunion. Et déjà, la collaboration entre les chambres de commerce et d’industrie en est le symbole.
En dehors des secteurs que j’ai évoqués précédemment, je tiens également à souligner que les eaux territoriales que notre pays a en partage avec la France offrent de larges perspectives de développement à l’industrie de la pêche. Si dans ce domaine, Maurice jouit d’une certaine expertise, La Réunion n’est pas en reste. Une proche collaboration entre nos deux îles promet à cette industrie des lendemains heureux. Comme vous pouvez le constater la plateforme publique-privée Maurice-La Réunion dispose donc d’un potentiel énorme.
Au-delà, la France représente le premier partenaire commercial de Maurice, si l’on prend en compte la somme totale des exportations et des importations. Nos échanges commerciaux avec la France sont parmi les plus importants pour notre pays, et ce malgré la crise financière. Ils ont connu un essor considérable ces dernières années. En moyenne, près de 600 millions d’euros sont ainsi échangés chaque année, les exportations françaises atteignant 350 millions d’euros contre 250 millions d’euros pour les importations.
Plus précisément, la France représente son deuxième client après le Royaume-Uni. Elle est aussi le troisième fournisseur de Maurice après l’Inde et la Chine, avant l’Afrique du Sud. Les importations en provenance de l’Hexagone sont constituées des produits d’exportation français les plus importants, notamment les voitures et autres véhicules de transport, les machines industrielles, les médicaments et autres produits chimiques, les métaux et les alcools (vin, champagne et spiritueux).
En outre, plus de 150 entreprises françaises sont présentes dans l’Ile. En 2009, quelque 30% des investissements étrangers qui y ont été réalisés étaient le fruit de capitaux français. Les flux d’investissements directs en provenance de France ont alors atteint un record de 57 millions d’euros, ce qui en fait aujourd’hui le premier investisseur étranger à Maurice. Ceux-ci sont de longue date diversifiés et irriguent tous les secteurs de l’économie mauricienne. Les entreprises françaises sont aussi bien présentes dans les secteurs traditionnels que dans les secteurs émergents et fournissent de l’emploi à de nombreux Mauriciens. Parmi les grands noms qui ont fait confiance à Maurice, je pourrais citer Accenture France, France Telecom/Orange, Canal Plus, le groupe Banque Populaire Caisse d’épargne, le groupe Accor, Total, Club Med, Air France/KLM, le groupe Colas, Aérowatt, le groupe Soufflet, Aéroports de Paris, le groupe Séchilienne et le groupe Piriou. En dehors de ces grands groupes, de nombreuses PME françaises accompagnent également Maurice dans sa stratégie de développement économique.
En outre, la France reste historiquement le plus grand pourvoyeur de touristes à Maurice. En 2009, plus de 400 000 touristes français, en provenance directe de la France et représentant 25% du nombre total des touristes, ont ainsi visité l’Ile. En y ajoutant les touristes en provenance de l’île de La Réunion, ce pourcentage s’élève à 36%.
Ces échanges économiques s’inscrivent dans le cadre de relations bilatérales équilibrées, marquées par la présence d’une communauté française résidant à Maurice très importante, avec plus de 10 000 ressortissants enregistrés au Consulat de l’Ambassade de France.

L.L.D. : Quels sont les avantages du marché mauricien pour les investisseurs français ?


S.E.M.J.C.d.B. :
Le nom de l’Ile Maurice évoque souvent une petite île paradisiaque de l’Océan Indien avec des plages de rêve de sable blanc, bordées d’une eau turquoise à vingt-quatre degrés et des palaces luxueux sur fond de grande hospitalité des Mauriciens. Cependant, l’Ile Maurice dispose aujourd’hui de beaucoup plus d’atouts pour devenir une grande plateforme internationale compétitive et attrayante pour l’investissement étranger et pour la réalisation de multiples opportunités d’affaires.
En 2010, la Banque mondiale a classée l’Ile Maurice parmi les pays les plus performants du monde et le numéro un sur le continent africain, grâce à son climat d’affaires très favorable à l’investissement direct étranger et au développement des activités économiques. Maurice est ainsi classée au 20ème rang sur plus de 180 pays évalués par l’étude « Doing Business 2010 ». Ce positionnement est le résultat du vaste programme de réformes économiques engagé par l’Etat mauricien depuis 2005, visant à faciliter les affaires, l’investissement et l’entreprenariat. C’est aussi ce qui a permis à Maurice de faire face à la crise financière et économique mondiale, malgré une économie tournée vers les marchés d’exportation, et sa dépendance à l’égard des produits importés. Notre pays a, en effet, réussi l’exploit de maintenir une croissance économique positive entre 3 et 4%.
Pour répondre à votre question, je dirais qu’il existe de multiples raisons d’investir à Maurice, principalement :
- un pays démocratique, politiquement et socialement stable depuis son accession à l’indépendance en 1968 ;
- un Etat de droit avec un système judiciaire indépendant, fiable et sécurisant ;
- une situation géopolitique stratégique, au carrefour de l’Asie, l’Afrique et l’Europe ;
- une économie diversifiée avec de multiples opportunités d’affaires ;
- un des meilleurs climats pour l’investissement au monde, avec une fiscalité très attrayante ;
- un centre financier international avec la présence sur place des grandes banques internationales et un réseau de traités de non-double imposition avec plus de 35 pays ;
- une bonne image et une bonne notation au niveau des instances internationales ;
- une main d’œuvre qualifiée et multilingue ;
- une infrastructure de qualité au niveau de l’accès aérien ou maritime, des routes, des télécoms et des services publics ;
- un cadre idyllique avec une qualité de vie exceptionnelle et une richesse multiculturelle unique.

L.L.D. : Entrée en 2010 au classement des pays émergents d’Afrique, l’Ile Maurice cherche à développer de nouveaux relais de croissance et à accélérer sa transition vers une économie de services. Pourriez-vous décliner les grandes orientations de cette stratégie de développement ?

S.E.M.J.C.d.B. :
L’Ile Maurice jouit d’une des économies les plus performantes parmi les pays en voie de développement. Son produit intérieur brut (PIB) a connu une croissance annuelle moyenne de 5% au cours des vingt dernières années. A l’aube de son indépendance en 1970, le PIB de Maurice était de l’ordre de 200 dollars et à ce jour en 2010, le PIB de Maurice a atteint les 7 000 dollars.
Depuis son accession à l’indépendance, Maurice a connu un succès remarquable sur les plans économique et social, grâce à sa bonne gouvernance, l’utilisation exceptionnelle des accords commerciaux préférentiels pour le sucre et les exportations textiles, ainsi que le développement robuste du tourisme et des services financiers. Le pays a ainsi évolué d’une économie agricole, mono-productrice de sucre, à une économie diversifiée qui repose essentiellement sur l’agro-industrie, les industries manufacturières tournées vers l’exportation, le tourisme, les services financiers et commerciaux, les technologies de l’information et de communication (TICs) et le développement immobilier.
Mais, pour bien appréhender ce potentiel de transition vers une économie de services, il convient de rappeler la capacité d’adaptation de notre pays et de nos concitoyens. Cette transition ne s’est pas faite d’un trait de plume, mais à travers une vision qui a évité à notre pays bien des lendemains sombres. Et c’est ce qui nous a également permis de consolider notre économie, nous permettant par ailleurs de surmonter la crise économique mondiale, tout en entamant un processus viable de démocratisation de cette économie, à travers les mesures prises par le gouvernement pour une meilleure répartition des fruits de nos efforts.
Comme vous le savez, à part l’océan, Maurice ne détient pas de ressources pétrolières, ni de minéraux, ni de ressources naturelles. En fait, notre plus grand atout est notre peuple et son potentiel d’adaptation.
Basée uniquement sur l’industrie sucrière dans les années 1960, l’économie de notre pays a beaucoup évolué depuis l’indépendance en 1968. Il est important de se souvenir qu’il y a cinquante ans, l’Ile Maurice ne comptait pas moins d’une vingtaine d’usines sucrières. Nous avons, des années durant, bénéficié des accords conclus avec ce qui était encore « la Communauté économique européenne » (CEE). Ces accords nous garantissaient un prix avantageux pour notre sucre. Nous étions, pour notre part, engagés à fournir un quota minimum à la CEE.
Avec l’Organisation mondiale du commerce (l’OMC), ces « préférences » ont été supprimées, avec comme résultat, une baisse de 30% du prix du sucre que nous avons subi en trois ans. Cette baisse, ajoutée à la hausse du coût de la main d’œuvre, rendait la production de sucre de cannes non rentable. Nous avons fait face à cette grave crise, principalement en centralisant nos opérations d’usinage (aujourd’hui, il ne reste que six unités de production), en mécanisant nos travaux agricoles (ce qui a nécessité une intense transformation de nos terres), et en informatisant certaines opérations. Ces mesures ont sensiblement baissé les coûts de production. Tout en le faisant, nous nous sommes transformés en industrie « cannière », avec une production accrue de sucre raffiné, ainsi que des sous-produits de la canne, essentiellement l’énergie électrique, l’éthanol et le rhum.
Nous avons eu non seulement à nous transformer rapidement pour ce qui est du sucre, mais nous avons aussi développé en parallèle notre secteur touristique et notre zone franche principalement tournée vers les activités textile.
L’industrie textile a eu aussi à faire face à de graves défis. Il y a eu le démantèlement de l’accord multifibre et la hausse du coût des matières premières, ce qui a rendu nos produits difficilement compétitifs sur le marché européen. Surtout avec les productions venant de l’Europe de l’Est et de l’Asie du Sud-Est. Il ne faut pas oublier que nous nous situons à 11 000 km de la France… Dans ce domaine aussi, la petite Ile Maurice a réagi. Au cours des dernières années, nous avons en partie délocalisé nos unités de production (actuellement, nos usines textile emploient 10 000 salariés à Madagascar, 1 000 en Inde et autant au Bangladesh). Parallèlement, nous employons de la main d’œuvre étrangère en complémentarité avec la main d’œuvre mauricienne. Ces mesures, ainsi que l’intégration verticale (filature du coton et de la laine utilisées), permettent à nos produits d’être compétitifs sur les marchés français et européens.


L.L.D. : Quels sont les autres secteurs d’avenir porteurs de croissance pour votre pays ?

S.E.M.J.C.d.B. :
Avec l’avènement de la globalisation et du démantèlement des accords préférentiels, l’Ile Maurice s’est embarquée dans un ambitieux programme de réforme économique visant à ouvrir davantage l’économie mauricienne aux investissements étrangers et à accélérer sa politique de diversification.
L’Ile Maurice constitue aujourd’hui un choix unique pour l’investissement avec un accès à une multitude d’opportunités d’affaires dans différents secteurs :
- les technologies de l’information et des communications (TIC) ainsi que les services d’externalisation, notamment la comptabilité, la gestion des ressources humaines, les services juridiques, la prospection commerciale, les études de marché, la transcription médicale, le dessin industriel ou d’architecture, le pré-presse, les services de traduction, la numérisation des données ;
- la logistique et la distribution avec, à proximité du port maritime et de l’aéropor,t des facilités de stockage pour des activités d’exportation et de réexportation de marchandises et de transformation des produits de la mer en port franc, ainsi que les services liés au commerce maritime à des taux compétitifs ;
- l’industrie marine et les produits de la mer, avec le traitement et le conditionnement des produits de la mer, la pisciculture et l’élevage du poisson, les services liés au domaine maritime et de la pêche ;
- l’industrie du textile et des accessoires, du stylisme et de la mode ;
- l’industrie manufacturière à forte valeur ajoutée, dans l’électronique, la micro mécanique et la mécanique de précision, l’horlogerie, la joaillerie, les accessoires médicaux et la biotechnologie ;
- l’éco-tourisme, avec le développement du tourisme vert, du tourisme culturel et du développement durable ;
- le développement immobilier notamment sous les régimes IRS (« Integrated Resort Scheme ») et RES (« Real Estate Scheme »). Ces programmes, régis par un cadre légal strict, permettent le développement des biens immobiliers résidentiels de qualité, assortis d’installations de loisirs (parcours de golf et autres facilités sportives, spas, marinas, boutiques commerciales, etc.). Un ressortissant étranger est autorisé à faire l’acquisition d’un bien résidentiel dans un IRS ou RES à Maurice en toute propriété. L’IRS, mis en place en 2005, cible le segment haut de gamme du marché international, celui des acquéreurs à haut revenu. La législation IRS impose un prix de vente de base de 500 000 dollars pour l’acquisition d’un bien résidentiel. L’achat d’un bien au sein d’un IRS confère automatiquement à l’acquéreur et à sa famille directe un droit de résidence sur l’île. Les programmes IRS proposent des prestations récréatives de haut de gamme, ainsi que des services d’accompagnement tels un service de conciergerie et de majordome individualisé, les services d’entretien et de maintenance, et une gestion locative appropriée. Le RES, mis en place fin 2007, cible des surfaces plus réduites et vise à attirer des investisseurs aux moyens moins importants. Le régime RES permet aux promoteurs de répondre à une clientèle plus vaste puisqu’ils ne sont nullement tenus de respecter un prix de vente minimum, comme c’est le cas pour une résidence IRS.
- les énergies renouvelables : nous avons vu précédemment que l’Etat mauricien avait lancé en 2008 un projet ambitieux, avec le « Maurice Ile Durable » (MID) visant à réduire significativement la dépendance de Maurice sur les énergies fossiles pour sa production énergétique et à développer davantage les énergies renouvelables. Ce nouveau chantier offre à présent des perspectives d’investissement et des opportunités d’affaires attrayantes dans l’éolien, les panneaux photovoltaïques, la biomasse, la gestion des déchets et autres produits ou services liés aux énergies renouvelables.
La hausse des prix pétroliers constitue en effet pour notre économie, comme pour tant d’autres pays, une préoccupation majeure. Nous importons massivement nos produits de consommation et nous avons à faire face constamment à la hausse du coût du fret. Dans ce domaine également, nos mettons l’emphase sur l’augmentation de la production locale, plus spécifiquement dans le domaine alimentaire et agro-industriel.
Enfin, tout en maintenant notre destination haut de gamme, nous continuons à développer notre industrie touristique, tout en respectant l’écologie, et en encourageant l’écotourisme et le tourisme intérieur. Nous développons actuellement le concept de « tourisme médical ». Les offres médicales dans l’île sont de plus en plus choisies par les étrangers. Maurice accueillera, d’ici dix ans, plus de 100 000 patients. Nous avons, en effet, la ferme intention de devenir un centre d’excellence de la médecine haut de gamme.
Tout ceci pour vous dire notre potentiel d’adaptation et de transition économique. Mais, vous avez raison, Maurice cherche à développer de nouveaux relais de croissance et à exploiter de nouveaux secteurs. Les services en sont un. Maurice est déjà un centre financier connu à l’échelle internationale ; et ce, tout en respectant les règles de l’OCDE. Nous voulons continuer à développer le « port franc » et notre situation  géographique qui nous permet de nous positionner pour devenir une plateforme entre l’Asie et l’Afrique.  Notre appartenance à la SADC (Communauté de développement de l’Afrique Australe) et à la COMESA (Communauté économique de l’Afrique de l’Est) sont autant d’atouts pour mener à bien cette entreprise. D’autant plus que les législations à Maurice s’adaptent à ces opérations.

L.L.D. : L’Ile Maurice assume depuis le 8 juin 2010 la présidence de la Commission de l’Océan Indien (COI). Quelles sont les propositions de votre pays pour approfondir la coopération régionale dans les domaines d’intérêt communs comme la pêche et la sécurité du transit international ? 

S.E.M.J.C.d.B. :
Maurice assure en 2011 la présidence de la Commission de l’Océan Indien (COI). Le Ministre mauricien des Affaires étrangères, de l’Intégration régionale et du Commerce international, le Dr Arvind Boolell, a déjà signifié son intention de dynamiser les activités de la COI, et je pense que le fait que le siège de la Commission se trouve à Maurice facilitera les choses.
La COI a pour vocation de promouvoir nos relations politiques et diplomatiques tout en assumant la coordination dans les domaines communs à nos pays, pêche, protection de nos lagons, échange de données en matière de climat, de protection de catastrophes naturelles etc. La coopération dans le domaine de la santé et de l’éducation, de même que les synergies entre nos universités est aussi de mise. Enfin, le partage de nos cultures ne peut qu’être bénéfique à nos populations. Le fait que la France à travers La Réunion, soit partie prenante de la Commission est également un atout important.

L.L.D. : Membre de la Communauté de Développement de l’Afrique australe (SADC), l’Ile Maurice a pesé dans la recherche des modalités d’un soutien à la sortie de crise à Madagascar. Quel sentiment vous inspire la feuille de route de la SADC actuellement en préparation ? Plus largement, quelle est votre vision du rôle de votre pays dans le processus d’intégration de l’Afrique australe ?

S.E.M.J.C.d.B. :
Comme je l’ai mentionné plus haut, Maurice joue pleinement son rôle au sein de la communauté africaine, et comme membre de l’Union africaine. Nous sommes engagés politiquement et économiquement au sein de la SADC et du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA). Afin d’être proches des réalités du continent, nous avons établis des ambassades à Pretoria, Maputo, et Addis Abeba, ainsi qu’au Caire.
Concernant le processus d’intégration de l’Afrique, nous sommes partie prenante du développement de cette initiative. Maurice assume ainsi la présidence du secteur « tourisme » de la SADC et nous avons été l’un des premiers pays à encourager la RETOSA (l’Organisation de promotion du tourisme de l’Afrique australe). Notre pays a travaillé de concert avec d’autres pays sur le concept de l’« univisa » (le visa unique) pour les pays de la SADC.
Enfin, nous estimons que notre positionnement en tant que place tournante entre l’Asie et l’Afrique sera bénéfique aux pays de la région.
Pour ce qui est de la situation à Madagascar, Maurice agit dans le cadre de la COI, de la SADC et de l’Union africaine. Notre Premier Ministre et notre Ministre des Affaires étrangères ne s’épargnent aucun effort pour accompagner une sortie de crise. Nous nous alignons aussi sur les résolutions de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Malheureusement, Madagascar a été suspendu de l’organisation, étant donné que la déclaration de Bamako n’est pas respectée.
Sur le plan bilatéral, Maurice, à l’initiative du chef du gouvernement, (qui est aussi le Président en exercice de la COI) et du Ministre des Affaires étrangères, a multiplié les initiatives pour trouver une solution. Le Premier Ministre mauricien a mis notre Ambassade à Tananarive à la disposition de toutes les parties pour accueillir toute négociation sur place.

L.L.D. : Port-Louis a accueilli en octobre 2010 une Conférence régionale sur la lutte contre la piraterie. Quelles avancées ont été accomplies dans la mise en œuvre du Plan d’action régional adopté à cette occasion et le déploiement des capacités d’intervention communes aux pays membres de la COI ? Comment les négociations entre Maurice et l’UE concernant un accord sur le transfert des prisonniers responsables d’actes de piraterie a-t-il évolué ?

S.E.M.J.C.d.B. :
La question de la piraterie a été soulevée en deux occasions par le Premier Ministre mauricien avec le Président français qui s’est dit déterminé à contribuer à éradiquer ce fléau. Nous nous attaquons également à ce sérieux problème dans l’esprit du mandat de la COI.
Comme vous le savez, la recrudescence de la piraterie au large de la côte est-africaine constitue un sujet de préoccupation majeure pour nos îles, même si les attaques se situent plus régulièrement vers le Nord. Considéré sous cet angle, les Seychelles se trouvent en première ligne en termes de vulnérabilité et notre solidarité sera sans faille.
D’ailleurs, lors du sommet Afrique-France qui s’est tenu à Nice en juin 2010, le Président Michel des Seychelles et le Premier Ministre mauricien, le Dr Ramgoolam, sont intervenus sur ce grave danger. Une résolution conjointe de solidarité associant les Seychelles, Maurice et Djibouti a en outre été adoptée lors de cette conférence.
Il faut rappeler que déjà depuis décembre 2008, l’opération Atalante a été lancée par l’Union européenne. En mettant à la disposition de l’opération ses installations aéroportuaires de Djibouti, la France a largement contribué à cette mission consistant à « mettre en échec les pirates somaliens ». La sécurité du transit international, de notre approvisionnement en pétrole, la protection de notre industrie touristique, entre autres, sont devenues des impératifs. De plus en plus de croisières viennent vers notre destination et la recrudescence de ce fléau vers le sud de l’Océan Indien constituerait une grave menace.
Dans ce domaine, Maurice apporte aussi sa contribution. Nous avons passé commande d’un nouveau patrouilleur qui, outre la surveillance de nos eaux territoriales, sera en mesure d’aider à lutter contre la piraterie. Par ailleurs, Maurice, par la voix de son Premier Ministre, a suggéré que les pirates soient détenus et jugés à Maurice, dans le cadre des accords judiciaires appropriés.

L.L.D. : Situé au carrefour des mondes africain, asiatique et européen, votre pays a développé un modèle de société multiculturel. Quelles en sont les spécificités ?

S.E.M.J.C.d.B. :
Je profite de votre question pour exprimer notre fierté de constater les avancées accomplies par  Maurice dans ses relations avec ce que j’appellerai « les pays d’origine ».
Pour bien comprendre ce que l’on appelle « le miracle mauricien », il faut s’intéresser de près à ce qui se passe chez nous, car ce miracle ne dépend pas seulement de notre habileté à rebondir dans le domaine économique.
Maurice présente, en effet, un modèle de société sous plusieurs aspects. Tout d’abord, nous avons fait de notre société multiculturelle un atout essentiel, la base même de notre évolution. Nous avons rapidement compris que de nos différentes origines, africaines, asiatiques, européennes, etc., et de nos diverses religions, l’hindouisme, l’islam, le christianisme, le bouddhisme, etc., pourrait naître une osmose, une interpénétration, qui forment le creuset où se fondent les diverses composantes de notre population pour enrichir « le Mauricien » de toutes ces valeurs ancestrales.
Et tout en préservant nos spécificités, nous réussissons à faire fructifier nos valeurs, à les partager, à nous imprégner des valeurs de l’Autre. Nous sommes devenus une nation, riche de sa pluri-culturalité et des atouts incommensurables qu’elle nous apporte. Nous pensons que nous pouvons être un exemple pour le monde.
Par ailleurs, notre pays jouit également d’une stabilité sociale et politique exemplaire. Nous disposons d’une Constitution qui, depuis l’indépendance en 1968, a guidé nos pas et a été la garantie de cette stabilité. Démocratie exemplaire, nous avons organisé plus d’une douzaine d’élections législatives en cinquante ans, et autant de consultations régionales. Le Parlement est composé de 70 membres élus. Le Premier Ministre est le chef du parti majoritaire. Celui-ci nomme les membres du gouvernement, qui sont une vingtaine et sont tous des élus (sauf le Ministre de la Justice qui peut être un non-élu). C’est le Premier Ministre et son gouvernement qui dirigent le pays, les textes de loi devant être approuvés par le Parlement. Le Président de la République est élu par le Parlement. Le chef du parti minoritaire se voit quant à lui attribuer le titre constitutionnel de « chef de l’opposition ».
Notre système judiciaire est en outre complètement indépendant. Dans le cadre d’une procédure judiciaire, les recours sont prévus jusque devant la Cour suprême. Il subsiste également dans nos lois un recours possible auprès du « Conseil » privé britannique.
Je tiens à souligner que Maurice peut s’enorgueillir d’avoir une presse libre, principalement francophone. La  liberté d’entreprendre est garantie et facilitée par un niveau d’imposition minimum (de 15%). Avec les efforts mis en œuvre pour démocratiser l’économie, nous cherchons à accroître le niveau de vie de tout un chacun.
Depuis 1968, la politique visant à la consolidation d’un « welfare state » inspirée du père de la nation, Sir Seewoosugur Ramgoolam, a été maintenue et améliorée. Celle-ci comprend la gratuité des services de santé, de l’éducation, des services de transport pour les étudiants, ainsi que la garantie de la pension de vieillesse et des subventions gouvernementales aux prix des produits de base. Ainsi, ceux qui sont au plus bas de l’échelle sociale sont protégés.

L.L.D. : Pays multiculturel, votre pays est membre du Commonwealth et de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Quels sont les atouts de cette ouverture à des espaces de solidarité culturelle diversifiés ? Alors que la République Démocratique du Congo sera le premier pays subsaharien a accueillir un sommet de l’OIF, comment souhaiteriez-vous voir progresser le rôle de la francophonie dans l’émergence de l’Afrique ?

S.E.M.J.C.d.B. :
Maurice est, en effet, l’un des rares pays à faire partie du Commonwealth et de l’OIF. Cette situation résulte de notre histoire coloniale, française jusqu’à 1810, anglaise jusqu’à l’indépendance en 1968.
Maurice joue pleinement son rôle au sein de la Francophonie. Nous respectons les diverses résolutions, plus particulièrement la déclaration de Bamako. Le Premier Ministre intervient à tous les sommets et nous sommes actifs au sein de la Conférence ministérielle de la Francophonie (CMF) et du Conseil permanent de la Francophonie (CPF). L’Ile Maurice a d’ailleurs accueilli le sommet de la Francophonie en 1993. De plus, nous participons régulièrement aux missions d’observation électorales en Afrique et ailleurs, comme tout récemment au Rwanda.
Nous souhaitons voir l’OIF prendre beaucoup d’importance dans les années à venir, et sommes convaincus de l’importance de son rôle auprès des pays francophones d’Afrique. Son influence pour le maintien et le développement de la langue et la culture françaises est primordiale. Sous la direction de son Secrétaire général, le Président Abdou Diouf, l’OIF s’efforce de faire en sorte que le français soit de plus en plus présent au sein des instances internationales. La petite Ile Maurice est partie prenante de toutes ces initiatives.    

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