Mercredi 21 Août 2019  
 

N°93 - Premier trimestre 2011

La lettre diplometque
  Éditorial
Albanie
  L’Albanie sur la voie tracée de l’intégration euro-atlantique
 
  La France peut encore consolider sa présence en Albanie
 
  L’amitié franco-albanaise au Sénat
 
  Le pays des Aigles, nouvel eldorado pour les investisseurs en Europe
 
  “ The most important target is to be one of the top 5 banks in Albania ”
 
  L’Albanie déterminée à faire partie de la famille européenne
 
  « Quinze ans après son adhésion au Conseil de l’Europe, l’Albanie peut dresser un bilan très positif »
 
  De la chute du mur de Berlin au sommet de Bucarest : les étapes de l’adhésion de l’Albanie à l’OTAN
 
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     Albanie
 
  S.E.M. / H.E. Ylljet Aliçka

Au seuil de l’UE, Tirana accélère les réformes

Consacrant le volontarisme du Premier Ministre Sali Berisha, l’Albanie s’est encore rapprochée de l’UE avec la levée du régime des visas pour les citoyens albanais dans l’espace Schengen. Après son adhésion à l’Alliance atlantique en 2009, l’intégration à l’UE constitue désormais son principal objectif. Deux décennies après la chute du régime communiste, S.E.M. Ylljet Aliçka, Ambassadeur d’Albanie en France, nous livre sa vision des transformations de la société albanaise, de son désir d’appartenir pleinement à la famille européenne et des liens privilégiés qu’elle a conservés avec la France. 

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, vingt ans après la chute du régime communiste, l’Albanie est devenue membre de l’Alliance atlantique et a déposé sa candidature d’adhésion à l’UE. Comment définiriez-vous les principaux accomplissements de la transition politique et économique amorcée en 1991, et plus spécifiquement depuis la réforme de la Constitution en 1998 ? 

S.E.M. Ylljet Aliçka :
De mon point de vue, l’Albanie a fait ce qu’il fallait et ce qu’elle pouvait pour devenir une société démocratique, un État de droit et une économie de marché.
Après la chute de la dictature, l’une des plus tenaces des pays de l’Europe de l’Est, l’Albanie contemporaine s’est révélée comme un pays ouvert à de nouveaux espaces, fort de son énergie et de son envie de liberté et d’apprendre.
Évidemment, la rupture idéologique et politique ne s’est pas effectuée au même rythme que la transformation vers l’économie de marché. Après l’enthousiasme de l’accès à la liberté, notre pays a connu une période de transition qui n’a pas été si facile, en raison de l’inertie ayant caractérisé toute la période communiste et ayant longtemps persisté sous de nouvelles formes  que l’on peut discerner même encore aujourd’hui.
De plus, la pauvreté dans laquelle l’ancien système avait plongé le pays, est l’une des causes majeures de la difficulté du processus de transition. Elle s’est traduite par une émigration économique et les aléas de la stabilité politique.
Tenant compte de cet héritage, je dois avouer que l’Albanie d’aujourd’hui est devenue un pays dont on pourrait désormais qualifier la trajectoire de progression normale. De plus, elle fait maintenant partie intégrante, et de manière indissociable, de la mosaïque des pays et des peuples du continent européen.

L.L.D. : En visite à Bruxelles le 14 avril 2010, le chef du gouvernement albanais a souligné devant le Parlement européen les mesures strictes adoptées pour sévir contre la corruption et le crime organisé. Comment évaluez-vous les progrès obtenus dans ces deux domaines ?

S.E.M.Y.A. :
Les efforts accomplis par l’Albanie pour lutter contre la corruption constituent aujourd’hui une véritable réussite. Parallèlement, et malgré la crise financière et économique mondiale, les recettes fiscales de l’État ont été multipliées par deux, alors que les dépenses de fonctionnement de l’administration publique ont enregistré une baisse de 3,2 à 1,8% du PIB.
La lutte contre la corruption a été érigée en priorité par le gouvernement. Un groupe d’action a été créé sous la tutelle du Premier Ministre. Il a élaboré et adopté une stratégie nationale inter-sectorielle sur la prévention, la lutte contre la corruption et la transparence de la gouvernance (2008-2013), ainsi que des plans d’action annuels pour sa mise en œuvre.
Cette stratégie a requis le lancement d’une série de réformes profondes et systémiques dont les principales sont :
- la mise en place d’un groupe de travail inter-ministériel chargé d’élaborer, d’encadrer et d’assurer le suivi de la Stratégie nationale sur la lutte contre la corruption ;
- la création d’un Département anti-corruption au sein du Conseil des Ministres, afin d’accroître la puissance d’action contre les pratiques relatives à la corruption ;
- l’instauration d’un groupe d’action anti-corruption sous l’autorité du bureau du Procureur général, incluant des officiers de la police criminelle, des services de renseignements, des douanes, du Trésor public, afin de prendre en charge sans délai les poursuites engagées par des institutions, des citoyens et des médias ;
A ces mesures, il faut également ajouter les efforts entrepris pour réduire les dépenses du gouvernement. Le poids de l’administration publique a ainsi été réduit de 33%, comme le souligne le Rapport de suivi pour l’Albanie publié par la Commission européenne en 2007. En outre, de nouvelles normes interdisent le recours à l’argent public pour des motifs privés ou personnels, tandis que les dépenses de fonctionnement de l’administration ont été réduites de 33%.
J’ajouterais qu’un certain nombre de lois ont été adoptées relativement aux problématiques de conflits d’intérêt, à l’organisation du système judiciaire et au Ministère public dont l’immunité des procureurs a été abrogée. Par ailleurs, toutes les demandes du Ministère public relatives à la levée de l’immunité des ministres et de parlementaires ont été acceptées par le Parlement. L’actuelle majorité s’est ainsi engagée à mener à bien chaque procédure de ce type. Une loi sur la protection des dénonciateurs civiques a également été adoptée. En ce qui concerne les partis politiques, un nouveau code électoral a été instauré, incluant des règles plus strictes en matière de transparence et de financement des campagnes électorales. De même, la loi sur les partis politiques a été amendée concernant la transparence des fonds des partis politiques, suivant les recommandations du Groupe d’Etats contre la corruption du Conseil de l’Europe (GRECO).
Toutes ces initiatives ont permis à l’Albanie d’améliorer ses institutions et son image. En 2005, notre pays était ainsi classé au 126ème rang parmi 158 pays étudiés au sein de l’Index de perception de Transparency International. En 2010, elle était au 87ème rang sur 178 pays.
Les effets de ces réformes se sont également fait ressentir sur le plan économique. Le rapport de la Banque mondiale Doing Business 2010 place ainsi l’Albanie au 15ème rang mondial en ce qui concerne la protection de l’investissement.
Le Rapport de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) publié en avril 2010 conclut que « les profonds changements que l’Albanie a accomplis constituent une claire démonstration de  la manière dont des réformes bien échelonnées sur l’ouverture des marchés au commerce, à l’investissement et à l’entreprise privée, peuvent contribuer à la croissance économique et au relèvement des niveaux de vie. Beaucoup a été accompli au cours d’une période relativement courte : l’Albanie d’aujourd’hui ressemble sans aucun doute peu à l’Albanie d’il y a une décennie. »
Enfin, de nombreux et prestigieux médias internationaux classent l’Albanie parmi les meilleurs pays dans le monde pour l’investissement.

L.L.D. : Consacrant la marche de votre pays vers l’intégration européenne, l’UE a levé l’obligation de visa pour les citoyens albanais désireux de voyager dans l’espace Schengen. Quelles opportunités ouvre cette décision en termes de développement des échanges humains et économiques ? Comment appréhendez-vous les craintes exprimées par certains Etats membres concernant les risques d’un afflux de demandeurs d’asile ?


S.E.M.Y.A. :
La libéralisation des visas a constitué l’une des priorités du gouvernement albanais. Sa réalisation a pu, tout d’abord, concrétiser le rêve de nos citoyens de circuler librement en Europe. En second lieu, elle a confirmé les engagements de l’UE à l’égard de la région des Balkans. Enfin, elle représente une étape importante, notamment sur le plan qualitatif, de notre processus d’intégration.
La période qui a précédé cette décision a été marquée par l’organisation d’une vaste campagne de communication revêtant différentes formes, sur les exigences et les critères propres à cette avancée. C’est sûrement grâce à cette opération que le processus se déroule sans difficultés particulières, en dehors de quelques-unes qui ont pu émailler les premiers jours et qui ont résulté de la méconnaissance de certaines règles spécifiques de l’espace Schengen. Depuis, le processus continue de se dérouler normalement.
L’évolution plus que normale de ce processus nous conforte dans notre droit à affirmer que la contribution la plus importante à sa réussite provient du comportement responsable et pro-européen de tous nos citoyens.
Si on se réfère aux statistiques, jusqu’à la fin janvier 2011, 126 922 citoyens albanais ont utilisé leur droit à circuler librement dans l’espace Schengen, tandis que le nombre de demandeurs d’asile albanais vers les pays concernés était nul. Ce résultat reste un objectif primordial de l’Albanie. Il est d’ailleurs naturellement apprécié par tous nos partenaires, la Commission européenne, Frontex et toute autre institution relative au droit d’asile. Bien entendu, il est également salué par tous les Etats membres, parce que ce sont eux qui subissent les conséquences des demandes d’asile.
La campagne d’information antérieure à la libéralisation des visas pour les citoyens albanais au sein de l’espace Shenghen, est actuellement poursuivie afin de sensibiliser toutes les catégories de la société albanaise.
Les Albanais ont largement fait usage de ce droit à circuler librement et l’ont apprécié tel qu’il leur a été octroyé. Ils n’ont donc pas craint de jouir de cette liberté. Aussi, nous pouvons affirmer que la libre circulation des citoyens albanais a acquis une nouvelle dimension.
Enfin, il me paraît nécessaire d’insister sur le fait que l’Albanie dispose aujourd’hui de capacités plus performantes pour gérer ce processus qu’avant le 15 décembre 2010. Plus d’1,5 million de citoyens sont à présent munis de passeports biométriques. Quatre consulats généraux albanais à l’étranger (Rome, Milan, Athènes et Thessalonique) sont devenus opérationnels et aptes à attribuer et délivrer des passeports. Le gouvernement albanais est également prêt à ouvrir d’autres missions consulaires, pas seulement sur le territoire de l’UE, mais aussi aux États-Unis, s’il le jugeait nécessaire pour nos citoyens.
La libre circulation des Albanais dans l’espace Schengen peut être considérée comme un grand succès, tant en terme de gestion du processus, que comme opportunité en termes d’accès à une liberté que les citoyens albanais ont pleinement adoptée. Elle apparaît aussi comme un test réussi aux yeux de l’Union européenne.

L.L.D. : Seul pays des Balkans occidentaux à ne pas appartenir à l’ancienne fédération yougoslave, l’Albanie s’est déclarée prête à jouer un rôle de médiateur dans la région. Comment cette volonté pourrait-elle prendre forme afin de favoriser une coexistence interethnique apaisée, en particulier au Kosovo, en Serbie et en Macédoine ?

S.E.M.Y.A. :
L’Albanie est un membre actif de toutes les initiatives qui sont conduites à l’heure actuelle dans les Balkans. Elle a eu et continue d’avoir une attitude constructive en matière de coopération régionale, en jouant un rôle croissant dans la stabilisation des relations interconfessionnelles, en encourageant le dialogue politique ainsi que la coopération commerciale et économique.
La coopération régionale est principalement centrée sur :
- la lutte contre le crime organisé et les trafics divers ;
- la libre circulation des personnes ;
- la création d’un espace de libre-échange commercial dans la région ;
- le marché régional de l’énergie ;
- la mise en place des stratégies de transport régional en mettant l’accent sur la construction de l’autoroute connue comme étant le « Corridor VIII ».
Le gouvernement albanais s’efforce désormais de mettre tout en œuvre pour renforcer la coopération et les mécanismes d’intégration dans la région, pour créer un climat de confiance et de coopération entre tous les pays, y compris le Kosovo et la Serbie. Dans ce contexte, l’Albanie est disposée à apporter le soutien nécessaire à la création des conditions propices pour associer le Kosovo et la Serbie dans le cadre d’un processus de négociations sur des questions pratiques. Ce sont justement ces questions pratiques qui permettront d’améliorer la vie des Serbes et des Albanais du Kosovo.
Il est évident que notre désir est de voir émerger un esprit de coopération entre tous les pays voisins, afin de créer un espace partagé de prospérité. Le gouvernement albanais soutient fortement les perspectives de tous les pays des Balkans à intégrer l’UE. En qualité de membre de l’OTAN, il apporte également son appui aux efforts mis en œuvre par l’OTAN dans les Balkans, réaffirmant ainsi son engagement en faveur de la sécurité collective.
Quant au nouvel Etat du Kosovo, son accès à l’indépendance était la décision la plus juste en vue de garantir la paix et la stabilité régionale. De notre point de vue, le Kosovo est aujourd’hui confronté à un double défi. Tout d’abord, la poursuite de la consolidation de ses institutions nouvelles et indépendantes. En second lieu, ce qui est tout aussi important, les institutions de l’Etat du Kosovo devraient être développées et renforcées en conformité avec les normes requises par la perspective européenne, qui, dans le dernier rapport de la Commission européenne, ont été énoncées de façon claire et concrète.
Le gouvernement albanais a la certitude que les autorités du Kosovo ont, et continueront de nourrir, une ferme volonté de coopérer étroitement avec la communauté internationale, et en particulier, avec l’UE et l’EULEX (Mission État de droit de l’UE au Kosovo), de coordonner la mise en œuvre des normes optimales de l’État de droit et le respect des droits des minorités.
S’agissant des relations interétatiques que nous partageons avec la Macédoine, l’Albanie continuera de mettre en œuvre les principes de sa politique de bon voisinage et de la coopération mutuelle, afin de soutenir son intégration rapide au sein de l’OTAN, ainsi que son  processus d’adhésion au sein de l’UE.
Bien évidement, la Macédoine adoptera elle aussi les mesures nécessaires afin de créer un nouveau climat, de renforcer la coexistence interethnique, le partage et la coordination des responsabilités dans la gestion des affaires du pays et dans le processus d’intégration.
Je tiens d’ailleurs à souligner que l’Albanie partage une problématique commune avec les pays des Balkans occidentaux en ce sens que des Albanais vivent dans chacun d’entre eux.
Je crois qu’il s’agit d’un facteur clé qui devrait nous unir dans nos efforts communs, afin de laisser derrière nous le passé et de nous tourner vers l’avenir. Celui-ci ne peut être autre que la voie vers l’intégration européenne de la région, ce qui signifie en d’autres termes la coexistence, la tolérance et la coopération.

L.L.D. : Quelles pourraient être, de votre point de vue, les répercussions du rapport du Conseil de l’Europe rendu public le 15 décembre 2010 mettant en cause l’Armée de libération du Kosovo (UCK) ?

S.E.M.Y.A. :
L’Albanie demeure ouverte à la coopération dans le cadre de toute enquête réalisée par des autorités compétentes. Nous sommes vivement intéressés à aller jusqu’au bout, sans aucun compromis.
Néanmoins, notre sentiment général est que ces accusations apparaissent comme un verdict avant même qu’une enquête judiciaire ait été menée. Ces affirmations relèvent aussi d’une perception stéréotypée du Kosovo liée à une certaine vision asymétrique du conflit du Kosovo.
Un rapport d’une institution aussi importante que le Conseil de l’Europe ne devrait pas avoir pour but de lutter contre les perceptions mais de se concentrer sur la réalité des faits. Cela nous incite donc à penser qu’il s’agit de tentatives visant à gêner le nouvel État du Kosovo qui lutte pour consolider son identité culturelle et étatique, mais aussi sa place en Europe et pour se libérer de ses propres cauchemars.
Au moment où le monde occidental s’efforce de lever les obstacles à la coopération serbo-albanaise, dans le respect des normes et des modèles européens, cette accusation contribue plutôt à une exclusion irréversible des Albanais, par un déni de reconnaissance et, en un certain sens, une volonté d’humiliation.
Au lieu d’expliquer les origines et les activités du mouvement de résistance armée, liées à la nécessité d’une population de se défendre face à une agression militaro-policière, ce rapport ne voit dans les noyaux de résistance de l’UCK qu’« une stratégie globale, préméditée et évolutive » de l’UCK en tant que réseau de la « criminalité organisée ».
Or, l’amère expérience des pays des Balkans témoigne qu’aucune nation n’abandonne ses valeurs, et que la sauvegarde de la dignité humaine et sa protection y sont non seulement une caractéristique de la situation actuelle, mais aussi son étendard.
 Pour conclure, je dirais que ce  rapport n’avait pas pour but de contribuer à une analyse objective du passé conflictuel, ni à la vérité et à la justice. En raison de son approche, de ses partis pris politiques et des thèses qu’il expose, il peut encore moins prétendre à œuvrer à une « véritable réconciliation » et à une « stabilité durable de cette région ».
Toutefois, il convient de mentionner les remerciements adressés par le Chef de la mission EULEX au Kosovo, M. Xavier de Marnhac, à l’égard de notre Vice-Premier ministre et Ministre des Affaires étrangères Edmond Haxhinasto, quant à la volonté des autorités albanaises à coopérer pour résoudre les questions soulevées dans le rapport de M. Dick Marty. Son message a mis l’accent sur le fait que seule l’EULEX est l’autorité compétente pour  décider de l’ouverture d’une enquête sur la base de preuves suffisantes pouvant laisser croire à l’existence d’activités criminelles. L’EULEX et l’Albanie ont d’ailleurs exprimé leur volonté commune de coopérer pour résoudre les questions soulevées dans le rapport de M. Marty.

L.L.D. : Terre francophone et francophile, l’Albanie a adhéré à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en tant que membre de plein droit en 2006. Quelles nouvelles dimensions cette appartenance a-t-elle fait émerger pour la diplomatie albanaise ? Dans un contexte mondial marqué par la transformation des équilibres géopolitiques et culturels, quelle est votre vision du rôle plus affirmé que compte jouer la Francophonie sur la scène internationale ?

S.E.M.Y.A. :
  Aujourd’hui, la participation de l’Albanie comme membre à part entière de la Francophonie est considérée comme un élément crucial de son intégration dans le concert des nations, de l’ouverture de la culture albanaise, et dans ses relations culturelles avec les pays de l’espace francophone ayant en commun la même langue de communication : le français.
Il est évident que depuis une vingtaine d’années, la vision albanaise de la francophonie évolue de plus en plus. Elle ne se confine pas seulement à une dimension culturelle et linguistique, mais tend à inclure une perception spirituelle et philosophique.
De fait, la portée de la francophonie s’est accrue au cours de ces dernières années. Son empreinte a eu un impact considérable en matière politique, en faveur de la promotion et de la protection de la démocratie, des droits et des libertés. Le constitutionnalisme démocratique, la consolidation de l’État de droit en vue de renforcer l’effectivité des principes d’indépendance, de transparence et d’efficacité des institutions, constituent autant de valeurs majeures qui ont conduit la diplomatie albanaise à y adhérer pleinement.   

L.L.D. : Au cours de votre carrière professionnelle vous avez développé une intense activité dans le domaine littéraire et cinématographique. Quelles réflexions vous inspirent les interactions culturelles entre l’Albanie et la France ? A l’image du film plusieurs fois primé « Slogan » dont vous avez écrit le scénario, quelles possibilités ouvrent-elles en terme de créativité ?

S.E.M.Y.A. :
  Après la chute du communisme, rien n’est apparu plus indispensable pour mon pays que de chercher le cadre et la méthode qui seraient les plus propices pour renouer avec la culture européenne, en d’autres termes, un espace de compréhension mutuelle.
 Historiquement, la France a été et demeure le principal partenaire de la collaboration culturelle avec l’Albanie. En effet, la culture albanaise a été inspirée par cette vocation humaniste qui anime la culture française, avec son aspiration à renforcer la cohésion sociale à travers l’échange et le dialogue culturel, et à consolider la paix. Je me réfère à la culture, au sens large du terme, conçue comme une création, tenant compte du principe que toute politique visant au développement est inspirée par la culture.
J’attire également votre attention sur le fait qu’à l’heure actuelle de 1 000 étudiants albanais vivent en France et que cet intérêt pour la France tend à croître.
Il est évident que la coopération dans ce domaine, et le dialogue interculturel qui l’accompagne, constituent pour l’Albanie un terrain privilégié qui contribue à faciliter les relations et les échanges dans les domaines politique ou économique.
Pour sa part, l’Albanie peut offrir au public français l’expérience qu’elle acquise au cours de son histoire passée et récente. Elle peut aussi l’accueillir afin de favoriser une connaissance mutuelle plus profonde, qui est l’une des conditions de la compréhension.
Notre pays est l’une de ces nations qui, à travers sa position géopolitique, sa connaissance réelle et son héritage, peuvent comprendre à la fois la culture occidentale et orientale presque  sans peine.
La spécificité culturelle de l’Albanie d’aujourd’hui témoigne de la complexité d’une histoire qui s’est développée de manière mouvementée. Ce sont ces accidents de parcours à répétition qui ont donné naissance à une forte communauté de destin.
Il est évident que la promotion des échanges culturels, et le soutien aux projets dans ce domaine, ne constituent pas nécessairement le moyen le plus efficace, notamment le plus rapide, en matière d’action diplomatique. Pourtant, ces relations privilégiées s’appuyant sur une politique culturelle reconnaissant le droit à l’existence, peuvent constituer, comme nous l’espérons et le supposons, une contribution à l’intégrité de l’Albanie en Europe.
Pour répondre à votre question sur mon « aventure artistique », le film « Slogans » est basé sur mon livre « Les slogans de pierre » qui a été édité et réédité en France (1999 et 2010) et a été traduit dans d’autres langues. C’est à partir de cette œuvre qu’il m’a été demandé d’écrire un scénario pour réaliser un film franco-albanais. Ce film a eu la chance d’être sélectionné dans le palmarès d’un des Prix du Festival de Cannes en 2001... Malheureusement, il n’a pas été suivi d’autres succès de ma part.
Il s’agit pour une grande part d’une œuvre autobiographique, qui dans une certaine apparence de neutralité de ton, vise à rappeler une réalité qui pouvait être à la fois risible et terrible. Il tente au travers d’une approche simple de percer le mystère d’un pays codifié à l’extrême.
Les médias français l’ont considéré comme une tragi-comédie de l’absurde totalitaire, mais personnellement, je pense que la vraie histoire du communisme albanais reste à écrire. Néanmoins, le destin du parcours de ce livre m’a incité à consacrer le reste de ma vie à d’autres défis littéraires.

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