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  Lundi 22 Octobre 2018  
 

Troisième trimestre 2010

La lettre diplometque
  Éditorial
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Nigéria
  Nigéria-UE, une coopération dynamique tournée vers le développement et les enjeux globaux
 
  Un fort potentiel de coopération entre la France et le Nigéria
 
  Un partenariat renouvelé
 
  Le Nigéria, un partenaire commercial de premier plan pour la France
 
  Le pari du marché ­nigérian
 
  La diaspora nigériane : un atout pour le développement à valoriser
 
  L’éducation et la science comme leviers du développement nigérian
 
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     Nigéria
 
  S.E.M. / H.E. Gordon H. BRISTOL

Vers un tournant décisif pour l’essor du géant africain

Après avoir célébré le 50ème anniversaire de son indépendance, le ­­Nigéria s’apprête à organiser un scrutin crucial pour l’affirmation de son ancrage démocratique et la poursuite de son développement. Ambassadeur du Nigéria en France, S.E.M. Gordon H. Bristol, revient pour nous sur les réformes engagées en vue de diversifier les sources de croissance économique, les aspirations d’Abuja sur la scène internationale et le partenariat noué avec la France. 

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, le Nigéria a célébré le 1er octobre 2010 le 50ème anniversaire de son indépendance. Quelles réflexions ces commémorations vous ont-elles inspiré au regard du parcours accompli par votre pays ? Quel bilan pouvez-vous dresser des acquis de la transition démocratique amorcée en 1999 ?

S.E.M. Gordon H. Bristol : Cinquante ans représentent un jalon significatif, surtout dans la vie d’un individu, quoique dans une moindre mesure dans l’histoire d’une nation comme le Nigéria qui aspire à la pérennité. Il a donc été très important de célébrer cet évènement. Aussi le gouvernement et le peuple de la République Fédérale du Nigéria ont tenu à ce qu’il soit organisé avec faste et solennité. Notre ambassade en France s’est d’ailleurs pleinement impliquée dans ces célébrations.
Pour répondre à votre question, le Nigéria a, en effet, accompli de grands progrès au cours de ces cinquante dernières années, non seulement en terme de développement intérieur, mais également sur le plan de nos relations internationales. Certes, beaucoup reste encore à faire et les Nigérians sont les premiers à l’admettre. A l’heure actuelle, nous nous efforçons de consolider notre unité nationale et notre démocratie. Nous avons développé un ensemble substantiel d’infrastructures, comprenant des routes, des ponts, des écoles, des universités, des aéroports, des barrages, et même la construction de villes nouvelles comme Abuja, etc. Tous ces accomplissements ont atteint une dimension qui était inimaginable avant l’indépendance.
En matière de politique étrangère, nous avons combattu contre les vestiges du colonialisme en Afrique et dans d’autres régions du monde ; nous avons mené des luttes contre la politique détestable de l’apartheid en Afrique du Sud et, dans le domaine de la résolution des conflits et de la construction de la paix, nous avons été l’un des pays les plus actifs dans le monde, en prenant appui sur des organisations telles que les Nations unies, l’Union Africaine (UA), la CEDEAO, etc. La démocratie a été bénéfique au Nigéria et, avec un peu plus de travail et de réussite, elle pourrait encore être améliorée. Naturellement, construire une nation et la démocratie représentent des processus de longue haleine et non des événements ponctuels. En tout état de cause, cette mission ne doit pas laisser de place à la suffisance.

L.L.D : En qualité de Vice-Président de la Fédération nigériane, le Président Goodluck Jonathan a été investi le 6 mai 2010 pour succéder à feu le Président Umaru Yar’Adua jusqu'à la tenue de nouvelles élections. Considérant les antagonismes encore vivaces entre le Nord, à majorité musulmane, et le Sud, à majorité chrétienne, comment appréhendez-vous les enjeux du scrutin qui se tiendra en janvier 2011 ? Quelles nouvelles réformes devraient, selon vous, être impulsées en vue d’améliorer le système de redistribution des richesses et l’efficacité de la lutte contre la corruption ?

S.E.M.G.H.B :
Je tiens tout d’abord à souligner que la transition entre le regretté Président Umaru Musa Yar’Adua, GCFR (Grand Commander of the Federal Republic), et S.E.Dr. Goodluck Ebele Azikiwe Jonathan, GCFR, s’est réellement effectuée en douceur, malgré les événements qui ont précédé cette succession.
Par ailleurs, l’affirmation selon laquelle il  existerait un antagonisme entre le nord et le sud du Nigéria est complètement fausse, et dépasse les allégations lancées dans le cadre des manœuvres pour l’accession au pouvoir propres à n’importe quel régime politique, et en particulier au cadre démocratique. Les étrangers, et notamment les médias étrangers, ont tendance à mal comprendre ou à mal interpréter les dynamiques politiques au Nigéria étant donné leur propension à tout appréhender à travers un prisme religieux et ethnique. La réalité est différente. Aucun parti politique avec un programme exclusivement ethnique ou régional n’est susceptible de percer dans le cadre d’élections nationales, et surtout présidentielles, au Nigéria, compte tenu des conditions requises par la Constitution concernant le respect de la représentativité nationale.
Pour le scrutin qui se tiendra en 2011, des mesures ont été adoptées pour garantir la tenue d’élections libres, justes et crédibles. Une nouvelle direction fiable a ainsi été mise en place à la tête de la Commission électorale nationale (National Electoral Commission – INEC), tandis qu’une nouvelle Loi électorale a été votée. Les ressources financières requises par l’INEC pour l’organisation des élections ont été pleinement déterminées et ont été affectées. Entre autres mesures, la Constitution a également été amendée afin qu’elle soit conforme à cette loi électorale.
En ce qui concerne la redistribution des richesses, l’économie doit tout d’abord se développer pour pouvoir créer plus d’emplois. Quant à lutte contre la corruption, les éléments qui pourraient contribuer à l’améliorer consisteraient à introduire un salaire décent dans les secteurs privé et public ; encourager les investissements ou attirer de nouveaux investissements tant locaux qu’étrangers, directs ou de portefeuille ; renforcer les lois existantes contre la corruption et l’escroquerie ; et faire appel aux aspects les plus raffinés de nos traditions et nos coutumes.

L.L.D. : Premier producteur de pétrole en Afrique, le Nigéria cherche à valoriser ses ressources énergétiques tout en accélérant la diversification de son industrie. Dans cette perspectivecomment décririez-vous les axes phares de la stratégie « Vision 2020 » ? A l’instar de la forte expansion du secteur nigérian des télécommunications, quelles mesures sont préconisées pour accompagner l’essor de secteurs à fort potentiel de croissance comme l’agro-industrie ou l’industrie minière ?

S.E.M.G.H.B :
En deux mots, « Vision 2020 » est un plan du gouvernement nigérian destiné à lancer notre pays sur la voie du développement et de la croissance, avec pour objectif de le hisser parmi les vingt économies les plus industrialisées à l’horizon 2020. Un programme en sept points a été élaboré en ce sens qui regroupe, pour l’essentiel, un ensemble de sept domaines auxquels le gouvernement attache une attention particulière en vue de réaliser cet objectif.
Ce programme couvre les secteurs de l’énergie et de l’électricité ; l’agriculture et les industries liées à l’agriculture ; les infrastructures, etc. L’agriculture et l’agro-industrie d’une part, et les usines manufacturières et l’industrie minière, d’autre part, font partie des secteurs réels de l’économie et, en ce qui concerne le Nigéria, ils représentent les deux secteurs clés.
Le gouvernement a adopté un plan pour encourager l’agriculture commerciale. Un plan spécial a déjà été lancé pour réhabiliter certains secteurs liés à l’agriculture, notamment le secteur du textile, qui utilise le coton cultivé par nos agriculteurs. Un financement de 100 milliards de nairas a ainsi été mis en place pour soutenir le rééquipement de l’industrie du textile et lui permettre de redevenir un employeur majeur du pays.
Dans le cas du secteur minier, outre les myriades de mesures favorables mises en œuvre dans le sous-secteur du pétrole, qui est maintenant protégé par la loi sur le pétrole (PBI) actuellement en discussion à l’Assemblée nationale, des initiatives ont été prises pour encourager l’exploitation de nos immenses ressources minières solides.

L.L.D. : A l’image du projet de privatisation du secteur de l’électricité, le Président Goodluck Jonathan a placé le développement des infrastructures du pays en tête de ses priorités. Quels sont les effets escomptés de cette initiative en vue de répondre au déficit énergétique du pays ? Quels autres projets d’envergure sont-ils envisagés, notamment dans le secteur des transports ? Dans quelle mesure le fonds souverain récemment créé par le gouvernement nigérian est-il appelé à contribuer à la consolidation de la compétitivité et de l’attractivité du pays ?

S.E.M.G.H.B :
Il est évident qu’en l’absence d’infrastructures adéquates, les investisseurs ne sont pas encouragés à se lancer dans un projet, quel qu’il soit, en raison du coût forcément élevé qu’il impliquerait. C’est la raison pour laquelle, partout dans le monde, les gouvernements attachent beaucoup d’importance à la mise en place des infrastructures socio-économiques et des services municipaux susceptibles de favoriser l’investissement, c’est-à-dire de routes, de chemins de fer, d’aéroports et de ports, réseaux d’approvisionnement en électricité, en eau potable, etc.
A l’heure actuelle, le gouvernement nigérian continue de prendre des mesures pour compléter les projets en cours d’exécution portant sur la réhabilitation des voies de chemins de fer, et même en vue de construire de nouvelles lignes ferroviaires rapides, dont les premières seront construites entre les villes d’Abuja et de Kaduna et entre celles de Lagos et d’Ibadan. Une attention identique est accordée aux infrastructures routières, aéroportuaires et portuaires, à l’électricité, etc. En fait, tous ces secteurs qui présentent encore des capacités insuffisantes offrent également des opportunités d’investissements rentables pour le secteur privé, comme c’est le cas dans d’autres régions du monde y compris en Chine communiste.
Le gouvernement a donc crée la Commission de concession et de règlement de l’infrastructure (ICRC) pour assurer la gestion des franchises qui seraient requises par les investisseurs privés pour investir dans ces secteurs, par le biais d’une variété de possibilités, par exemple, en BOT (Build Operate Transfer), BOO (Build, Own, Operate), etc.
Enfin, la création du Fonds Souverain du Nigéria (Nigerian Sovereign Fund), avec un investissement d’un capital initial d’un milliard de dollars, témoigne de l’engagement du gouvernement actuel à permettre une gestion des ressources du pays au bénéfice de l’économie et des générations futures. Ces dispositions sont sans aucun doute de nature à renforcer l’attractivité et l’indice de solvabilité du Nigéria.

L.L.D. : Après avoir connu une forte chute de sa production pétrolière en raison de l’instabilité de la région du Delta du Niger, le secteur pétrolier a renoué avec son plus haut niveau de production, à près de 2,2 millions de barils par jour. Compte tenu des avancées réalisées par l’ancien Président Umaru Yar’Adua, quelles sont, selon vous, les conditions nécessaires à une entente durable entre le gouvernement et les rebelles du MEND ? Quel sentiment vous inspire à cet égard les attentats perpétrés à Abuja lors des célébrations de l’indépendance ? Au-delà, comment percevez-vous les craintes émises par les compagnies étrangères à l’égard du projet de réforme du secteur pétrolier ?

S.E.M.G.H.B :
L’amnistie qui a été octroyée par le regretté Président Yar’Adua en faveur des militants du Delta du Niger constitue désormais un acquis et sa mise en place se poursuit avec constance sous la présidence du Président Jonathan. Bon nombre d’ex-militants ont été réhabilités et ils sont d’ores et déjà réintégrés au sein de la société. Le gouvernement nigérian respecte de cette façon sa part du contrat, tout comme les militants de cette organisation. Certes, il se peut qu’il y en ait certains qui ne soient pas d’accord avec tous les éléments du programme. Le plus important est que de tels sujets d’incompréhension puissent être résolus par le dialogue.
Concernant le Petroleum Industry Bill (PBI), ce projet de loi sur l’industrie pétrolière vise à apaiser les craintes des investisseurs présents dans le secteur pétrolier, et non à les accroître. Il s’agit d’une mesure « gagnant-gagnant » qui, entre autres éléments, pourrait permettre de renforcer la prévisibilité des financements en faveur de l’investissement,  ainsi que les bénéfices. Cette initiative représente donc une nouvelle impulsion pour l’exploitation des vastes ressources pétrolières et gazières que détient le Nigéria.

L.L.D. : Acteur incontournable du processus d’intégration ouest-africain, le Nigéria a été réélu à la présidence de la CEDEAO en février 2010. Plus de trois ans après l’adoption à Abuja de la vision stratégique 2020 de la Communauté, quelles avancées ont-elles été accomplies pour surmonter les disparités de développement, mais aussi linguistiques et monétaires qui caractérisent les Etats membres ? Tenant compte des négociations sur un tarif extérieur commun, comment votre pays entend-il favoriser une plus grande coordination économique ?

S.E.M.G.H.B :
L’intégration économique régionale ne constitue pas un processus aisé à mettre en œuvre quelle que soit la région du monde. En témoigne l’expérience même de l’Union européenne, qui est peut-être le système d’intégration régionale le plus ancien et le plus abouti.
Quoi qu’il en soit, la CEDEAO est largement saluée comme le système d’intégration régionale le plus réussi sur le continent africain, malgré l’existence de quelques domaines qui requièrent encore une attention particulière. Elle se caractérise par la libre circulation des biens et des services, y compris le droit de domiciliation ; un passeport commun pour les membres de la Communauté ; un plan de libéralisation des échanges commerciaux ; un chèque de voyage commun ; des institutions communes comme le Parlement et la Cour de Justice de la Communauté, etc.
Tous ces outils ont été conçus malgré les défis linguistiques, logistiques et de développement, et ce, au cours des trente-cinq premières années d’existence de l’organisation. Le Nigéria s’est positionné à l’avant-garde pour parvenir à ces réalisations, tout en supportant le poids le plus important de la Communauté sur le plan budgétaire. Nous continuerons à le faire dans les années à venir, parce que nous croyons aux mérites de l’intégration régionale.

L.L.D. : Abritant le siège de la Force en attente de la CEDEAO (FAC), le Nigéria s’est étroitement engagé dans le développement des capacités régionales et, plus largement, africaines de résolution des conflits et de maintien de la paix. Comment définiriez-vous le rôle de la FAC face aux nouveaux défis que traversent certains pays d’Afrique de l’Ouest en matière de gouvernance ? Comment s’articule la coopération régionale en matière de sécurité transfrontalière, en particulier dans le domaine de la lutte contre le trafic de drogue, le crime organisé  et le terrorisme ?

S.E.M.G.H.B :
Le fait que le quartier général de la Force en attente de la CEDEAO (FAC) soit établi au Nigéria constitue une reconnaissance claire du rôle que notre pays a joué, et continue de jouer dans la sous-région et au-delà, en matière de résolution des conflits, de maintien de la paix et, plus largement, dans le cadre des opérations de soutien à la paix en général, non seulement sous la bannière des Nations unies, mais aussi de l’Union Africaine et de la CEDEAO.
En effet, l’ECOMOG (Groupe de surveillance de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest), qui a été initié par le Nigéria à la suite de la crise au Liberia, au début des années 1990, a apporté au monde une nouvelle approche de la résolution des conflits parfaitement en accord avec la Charte des Nations unies. Cette approche est à présent employée et étudiée par de nombreuses organisations régionales et de nombreux experts.
Le mandat et la doctrine d’engagement de la Force en attente de la CEDEAO (FAC) doivent encore être précisés et acceptés par les Etats membres. Certes, certaines questions, y compris celles relatives à la sécurité transfrontalière, au trafic de drogues, au trafic d’armes légères, au crime organisé et au terrorisme, etc. ne peuvent plus, de par leur nature, être seulement du ressort de la compétence souveraine d’une seule nation. Par conséquent, une approche multilatérale ou, tout au moins, une approche bilatérale selon les cas, est nécessaire pour aborder ces questions de façon globale. Je crois qu’un consensus universel a été atteint à cet égard.

L.L.D. : Le sommet de l’Union Africaine qui s’est tenu à Kampala en juillet 2010 a illustré les divergences entre les pays partisans de la construction d’« États-Unis d’Afrique » et ceux plus réticents à un tel degré d’intégration. Quelle analyse faites-vous des accomplissements de l’intégration continentale ? Comment percevez-vous l’apport du NEPAD à ce processus et quelle nouvelle impulsion pourrait-elle lui être donnée afin de mieux insérer l’Afrique dans le processus de mondialisation ?

S.E.M.G.H.B :
D’un point de vue historique, les deux tendances que vous évoquez ont toujours été présentes dans la définition et la perception de l’unité africaine dès la fondation de ce qui était alors l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) en 1963. Vous vous rappellerez sans doute que même à cette époque lointaine, il y avait le « bloc de Monrovia » qui était favorable à une coopération fonctionnelle et à une union ; une approche plus gradualiste donc, d’une part, et d’autre part, le « bloc de Casablanca » qui a épousé une approche plus radicale d’une union politique et même économique sous la forme d’États-Unis d’Afrique. La Charte qui en a résulté était une synthèse qui tendait à affaiblir l’approche gradualiste.
Le Constitutive Act de l’Union Africaine est censé amener le concept d’unité africaine à un stade supérieur. Cependant, il apparaît que les deux approches sont toujours présentes. Elles ne sont pas spécifiques à l’Afrique comme l’illustre le débat sur l’Europe à « plusieurs vitesses » au sein de l’Union européenne. Ces questions ne peuvent être résolues qu’au travers d’un dialogue et de débats plus intenses. Pour autant, une chose est claire : pour que tout projet d’union réussisse, il doit être bien pensé et bien préparé. Nous devons bien faire attention avant de sauter le pas et ne pas nous élancer dans l’inconnu avec pour seule raison d’avoir à le faire, au risque de devoir revenir sur nos pas.

L.L.D. : Contributeur de premier plan au sein des missions de maintien de la paix de l’ONU, le Nigéria aspire à siéger au sein d’un Conseil de sécurité élargi. Quelles opportunités son élection en qualité de membre non-permanent jusqu’en décembre 2011 lui offre-t-il pour faire valoir ses motivations ? A la lumière des enjeux du programme nucléaire iranien ayant fait l’objet de nouvelles sanctions en juin 2010, comment envisagez-vous les perspectives d’une sortie de crise ?

S.E.M.G.H.B :
Je pense que beaucoup de personnes partagent l’opinion selon laquelle l’architecture actuelle de gouvernance globale, qui a été construite après la fin de la Deuxième guerre mondiale, est largement défectueuse et totalement irréaliste. Le monde de 2010 est différent du monde de 1945 et de ses conséquences immédiates.
Cette imperfection apparaît surtout évidente au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, l’organisme dont le mandat fondamental est de veiller au maintien de la paix et de la sécurité internationale. L’Afrique et l’Amérique du Sud ne figurent pas du tout dans les rangs de ses membres permanents, alors que l’Asie est encore insuffisamment représentée. Cet état de fait doit changer afin que cet organisme puisse jouir d’une acceptation et d’une crédibilité universelles. C’est ce qui explique la légitimité de la revendication qu’expriment des pays comme le Nigéria, l’Inde, le Brésil et le Japon en faveur d’un élargissement du Conseil de sécurité avec la création de nouveaux sièges de membres permanents.
Dans la région africaine, aucun pays n’est mieux placé que le Nigéria pour revendiquer un accès à un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, du fait qu’il ait fait ses preuves en matière de maintien de la paix et de la sécurité dans le monde ; du fait aussi de notre importance en tant que pays le plus peuplé d’Afrique ; de nos ressources naturelles ; de nos références démocratiques ; de l’absence totale d’ambition irrédentiste de notre part ; ou encore de notre politique de bon voisinage et notre esprit d’équipe.
Le Nigéria est un pays qui, historiquement, a pris ses obligations internationales très au sérieux comme cela a été démontré à maintes reprises. Notre présence actuelle au sein du Conseil de sécurité en tant que membre non permanent, nous permet de démontrer ces qualités, et ce d’autant plus que les questions africaines constituent plus de 60% de celles pour lesquelles le Conseil est saisi.
Enfin, la question de l’ambition nucléaire iranienne est traitée collectivement par le Conseil de sécurité des Nations unies, comme cela a d’ailleurs été le cas sous la présidence du Nigéria en juillet 2010.

L.L.D.: Marquant le premier partenariat stratégique conclu par l’administration du Président Barack Obama avec un pays africain, le Nigéria et les États-Unis ont renforcé leur concertation dans le cadre d’une commission binationale mise en place le 6 avril 2010. Comment qualifieriez-vous les intérêts stratégiques qui lient les deux pays ? Dans quels domaines prioritaires ce partenariat est-il appelé à s’intensifier ?

S.E.M.G.H.B :
Le partenariat entre les États-Unis d’Amérique et le Nigéria peut être décrit comme naturel en raison des similitudes qui caractérisent nos deux pays. Le Nigéria est le pays le plus important en Afrique, en termes de superficie, de ressources naturelles et de position sur la scène internationale. Nous avons réalisé de vastes investissements et nous continuons à investir davantage dans le maintien de la paix et de la sécurité en Afrique et dans d’autres régions du monde. Nous sommes un pays démocratique avec un système de gouvernement fédéral, républicain et présidentiel. Non seulement nous avons horreur du terrorisme, mais nous nous sommes aussi engagés à poursuivre la lutte globale contre le terrorisme, le trafic de drogues, la prolifération d’armes à feu légères qui alimentent des conflits, etc.
Les États-Unis constituent pour leur part la plus grande superpuissance, certains diraient la seule superpuissance, qui s’intéresse tout particulièrement à la primauté de la paix et de la sécurité internationales et qui partage les qualités politiques et les engagements que je viens d’énumérer. A l’extérieur du continent africain, les États-Unis abritent la plus importante population noire dont un large pourcentage est issue de la diaspora nigériane.
En dehors des questions politiques, au sujet desquelles des accords généraux ou spécifiques ont été conclus, nous cherchons à étoffer notre partenariat en matière de lutte contre la pauvreté et le sous-développement ; à inverser la fuite des cerveaux ou, tout au moins, à le transformer en un « afflux de cerveaux » dans un contexte « gagnant-gagnant ». Aujourd’hui, un peu plus de 10 000 médecins nigérians travaillent aux États-Unis, dont beaucoup ont été formés au Nigéria avec des ressources nigérianes. Que gagnons-nous en perdant des ressortissants qui devraient étoffer proportionnellement nos propres services de santé ?

L.L.D.: Abuja a accueilli le 8 juillet 2010 le sommet du D8, regroupant huit pays en développement majoritairement musulmans. Comment évaluez-vous le potentiel de coopération de cette organisation ? Fort des synergies établies avec des pays émergents tels la Chine ou le Brésil, quelles autres alternatives de partenariats le Nigéria privilégie-t-il ? En dépit de l’échec des négociations sur les accords de partenariats économiques (APE), quelle est votre vision du rôle de l’UE en tant que partenaire économique et politique de votre pays  ?

S.E.M.G.H.B :
En effet, le Nigéria a accueilli le 7ème Sommet du D8 le 8 juillet 2010. Cependant, nous ne percevons pas le D8 à travers le prisme de la religion, mais plutôt comme un ensemble de pays qui sont confrontés à des problèmes communs et dont la résolution requiert la concertation des efforts. Il est un fait que la population de ces pays se caractérise par une proportion importante de musulmans, mais ce n’est pas la raison fondamentale de la coopération que nous cherchons à promouvoir entre nous. Vous vous rappelez que lors du Sommet d’Abuja, le Nigéria a proposé d’accueillir une réunion du Forum des échanges maritimes (Shipping Forum) du groupe dans un avenir proche. De nombreux domaines de coopération ont été identifiés parmi les membres du groupe et une initiative est actuellement mise en œuvre pour définir la nature de cette coopération et les spécificités de son actualisation.
Plus largement, le Nigéria cherche à favoriser et accueillir toutes les offres authentiques de partenariat économique. Nous avons eu, et nous continuerons à consolider et à approfondir, notre coopération avec le Brésil et la Chine. Nous coopérons avec ces pays à la fois dans un cadre bilatéral et dans celui des relations qu’ils construisent avec le continent africain dans son ensemble.
L’Europe est, d’un point de vue géographique et même historique, le voisin le plus proche de l’Afrique. L’échec des accords de partenariat économique (APE) ne devront pas décourager l’Europe et l’Union européenne de définir un réseau de nouvelles formes de coopération mutuellement bénéfiques avec le Nigéria et l’Afrique en général. La coopération économique est ouverte à tous les pays. Elle n’est jamais suffisante.

L.L.D.: Dans le cadre de la visite effectuée par le Président Goodluck Jonathan à l’occasion du sommet Afrique-France organisé à Nice en juin 2010, le Président Nicolas Sarkozy s’est engagé à renforcer la présence française au Nigéria tant au plan de l’aide au développement qu’au plan économique. A travers quels projets cette volonté partagée se manifeste-t-elle ? Au-delà du secteur des hydrocarbures, dans quels secteurs entendez-vous promouvoir l’attractivité du marché nigérian auprès des entreprises françaises ?

S.E.M.G.H.B :
Les discussions bilatérales qui se sont tenues entre les présidents Sarkozy et Jonathan en marge du Sommet Afrique-France, à Nice en juin 2010, ont été très chaleureuses et mutuellement bénéfiques à nos deux pays. Ce déplacement en France a, en fait, été le premier qu’ait effectué le Président Jonathan hors du continent africain après son accession à la présidence.
Depuis 2000, la coopération franco-nigériane a revêtu la forme d’un partenariat stratégique. Elle a été consolidée par des visites mutuelles au plus haut niveau de l’Etat, aux niveaux des ministres et d’officiels de haut rang.
Le Président Sarkozy a décidé, à la demande du Président Jonathan, de mettre à la disposition des opérateurs des secteurs privés français et nigérians des lignes de crédit supplémentaires en vue de les aider à développer leurs activités. Cette initiative doit se traduire au travers des activités et des programmes de la Coface (Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur) et de l’AFD (Agence française de Développement).
La France est devenue le deuxième partenaire commercial du Nigéria, alors que le Nigéria s’est affirmé comme la destination des exportations françaises la plus importante en Afrique. Le volume de nos échanges commerciaux s’élève à environ 5,5 milliards d’euros par an. De plus, le Nigéria demeure l’un des marchés les plus attractifs pour les investissements étrangers directs et de portefeuille en Afrique, et pas seulement dans les secteurs du pétrole et du gaz, comme le montre la diversité de la présence d’entreprises françaises dans le marché nigérian, à l’instar de Total, Thales, Bouygues, Schneider Electric, Peugeot, Technip, Alstom, Otis-Lifts, Air France-KLM, CFAO, SCOA, Sanofi Aventis, Air Liquide, Lafarge, etc.
Il existe beaucoup d’opportunités dans pratiquement tous les secteurs de l’économie nigériane, des transports à l’agriculture, en passant par les industries agro-alimentaires, les infrastructures, l’électricité et l’énergie. Ces deux derniers secteurs, ainsi que celui des transports en commun, devraient susciter une attention particulière auprès des investisseurs français, étant donné leur expertise globalement reconnue en la matière et les avantages comparatifs qu’ils sont susceptibles de générer. A cet égard, je tiens à souligner que près de 80% de l’électricité en France provient de sources d’énergie non-fossile, alors que le TGV a été l’un des premiers trains les plus rapides au monde. Les possibilités sont donc énormes.

L.L.D. : Dans la continuité du partenariat stratégique lancé entre les deux pays en 2008, le Nigéria et la France ont instauré une coopération en matière de défense et de sécurité maritime à l’occasion de la visite du Premier Ministre François Fillon à Abuja fin mai 2009. Quelles initiatives ont-elles été mises en place dans le cadre de ces accords ? Quelles orientations préconisez-vous afin d’accroître le dialogue politique et enrichir le partenariat stratégique franco-nigérian ? Quel rôle peut jouer de ce point de vue l’amplification des liens culturels entre les deux pays ?

S.E.M.G.H.B :
En fait, le lancement du partenariat stratégique entre la France et le Nigéria a précédé la visite effectuée au Nigéria par le Premier Ministre français, M. François Fillon, en mai 2009. Il remonte au mois de mai 2008, lorsque feu le Président Umaru Yar’Adua a effectué une visite officielle en France qui a impulsé un nouvel élan au Forum pour le dialogue mis en place en 2000 par les présidents Chirac et Obasanjo.
A l’occasion de cette visite, douze secteurs de coopération ont été identifiés par les chefs d’Etat nigérian et français dans un communiqué commun qu’ils ont tous deux approuvé. Depuis lors, les deux parties s’efforcent avec constance de mettre en pratique la structure de coopération qui a été définie. La visite du Premier
Ministre français a été l’occasion d’institutionnaliser davantage d’autres domaines de coopération avec la signature d’un accord d’entraide judiciaire ainsi que de protocoles d’accord sur la coopération en matière de défense et de sécurité maritime, tout autant que dans d’autres domaines mutuellement bénéfiques. Nous avons également mis en place un partenariat en matière d’énergie avec la France dans le cadre duquel l’opérateur du réseau électrique national français, RTE, doit apporter une assistance technique à notre opérateur national PHCN.
Le dialogue politique entre la France et le Nigéria est appelé à se renforcer grâce au respect mutuel que nous partageons ; à la reconnaissance du rôle clé que joue chacun de nos pays dans leur région respective ; aux échanges de visites, y compris au plus haut niveau, etc. La France a adopté une position adéquate face à un certain nombre de questions figurant à l’ordre du jour international, comme notamment la nécessité de réformer ou même de reconstruire l’architecture de gouvernance globale héritée de l’après-guerre. Les Nations unies et son Conseil de sécurité doivent ainsi être élargis et restructurés pour refléter les réalités actuelles. Le G20 doit quant à lui faire l’objet d’une révision, en vue d’y intégrer d’autres puissances clés ou émergentes. La France a désormais une nouvelle opportunité de prendre l’initiative face à ces questions dans le cadre de sa présidence du G20 et du G8.
Enfin, la culture constitue un autre outil majeur de coopération. A cet égard, nous attendons une réponse de nos homologues français sur l’accord de coopération culturelle et scientifique que nous avons négocié.

 

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