Vendredi 22 Mars 2019  
 

N°91 - Troisième trimestre 2010

La lettre diplometque
  Éditorial
République Dominicaine
  Les perspectives d’avenir des relations entre la France et la République Dominicaine : un nouveau départ
 
  Des liens anciens au renforcement actuel de la coopération interparlementaire franco-dominicaine
 
  Tourisme : une coopération dominico-française prometteuse
 
  Tourisme, infrastructures, services : les atouts du marché dominicain
 
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     République Dominicaine
 
  S.E.Mme / H.E. Laura FAXAS

Pivot stratégique de la Grande Caraïbe

Située au carrefour des Amériques, la République Dominicaine a fortement accru son rôle sur la scène diplomatique latino-américaine. Sous l’impulsion du Président Leonel Fernandez, elle s’est également dotée d’une Constitution promouvant une « révolution démocratique ». Activement impliquée dans le nouvel élan donné aux relations dominico-françaises, S.E.Mme Laura Faxas, Ambassadeur de la République Dominicaine en France, nous livre ses réflexions sur les profondes
mutations accomplies par son pays.  

 

La Lettre Diplomatique : Madame l’Ambassadeur, après avoir assumé la présidence de la République Dominicaine entre 1996 et 2000, le Président Leonel Fernandez a été réélu pour un deuxième mandat consécutif le 16 mai 2008. Pourriez-vous nous rappeler les priorités de son programme d’action ?

S.E.Mme Laura Faxas : Le Président Leonel Fernández a, en effet, été reconduit en mai 2008 pour un second mandat consécutif dès le premier tour, avec l’appui de 54% des électeurs, soit 2 199 734 voix. Cette élection s’est tenue dans le cadre d’un processus organisé sous le contrôle de la Junta Central Electoral (la Commission électorale dominicaine), dont la transparence et la régularité institutionnelle ont été internationalement reconnues. Celui-ci a ainsi démontré l’engagement du chef de l’Etat en faveur du renforcement des institutions démocratiques et de l’affirmation de la primauté du droit en République Dominicaine.
Ces résultats traduisent tout d’abord une reconnaissance de sa capacité à gérer la grave crise bancaire de 2003 qu’il a dû affronter dès son retour au pouvoir en 2004. L’efficacité des décisions qu’il a prises a permis un retour rapide à la stabilité macroéconomique, à la croissance du PIB et à la stabilité du taux de change qui caractérisent l’économie dominicaine depuis le début des années 1990. D’autre part, ces résultats montrent à quel point les mesures visant à rétablir la confiance et à relancer l’économie étaient appropriées.
En 2008, une fois la crise bancaire surmontée et la croissance relancée – de 9,5% en moyenne entre 2005 et 2008 -, le Président Fernandez a abordé avec réalisme la question des prix du pétrole et de son impact sur l’économie. Il a également fait une analyse, avec un certain optimisme, des répercussions sur l’Amérique latine et les Caraïbes de la crise économique mondiale et de la débâcle du système financier international générées par la crise américaine des subprimes. Lors de son discours d’investiture, le Président a évoqué la fin du rôle joué jusqu’à présent par les institutions de Bretton Woods, la nécessité d’un nouveau système financier international et d’un retour au multilatéralisme.
Dans ce contexte national et international, son programme d’action a été conçu, dès 2008, autour de trois axes fondamentaux : économique, institutionnel et social.
Dans le domaine économique, le gouvernement a proposé un ensemble de mesures visant à réduire la vulnérabilité du pays aux chocs extérieurs produits par la crise internationale,  à préserver la confiance des agents économiques, à continuer d’attirer les investissements étrangers  et à développer une stratégie de compétitivité axée sur la transformation de la production nationale. De plus, ce programme s’est appuyé sur la reconnaissance de la nécessité d’une consolidation institutionnelle de l’État dominicain comme condition essentielle pour favoriser un développement réellement durable.
A cette fin, la réforme de l’appareil d’État, avec l’introduction de mécanismes novateurs, a donc été placée au cœur des priorités nationales. Une réforme constitutionnelle a ainsi été promulguée le 27 février 2010, à la suite de laquelle une Stratégie nationale de développement 2010-2030 a été élaborée en vue d’impulser un projet à long terme. Au cours de ces deux processus, sept tables rondes ont été mises en place, chacune abordant un secteur spécifique d’intérêt stratégique pour le pays. Il convient de souligner que ces initiatives ne reflètent pas les opinions ou les intérêts d’un représentant et/ou d’une élite politique, mais qu’elles traduisent la vision qui prédomine dans la société dominicaine.
En outre, l’accent a été mis sur des objectifs sociaux. Bien que peu connue, la deuxième plus grande révolution institutionnelle dominicaine s’est produite dans ce domaine. Grâce à la création et à la consolidation du système de sécurité sociale, le gouvernement a réussi à réduire considérablement les niveaux de vulnérabilité des plus défavorisés. A l’heure actuelle, deux des trois régimes d’assurance santé pour les familles – l’un subventionné et l’autre contributif – garantissent l’accès aux services de santé à des millions de Dominicains qui, auparavant, ne bénéficiaient pas de couverture sociale.
L’éducation est un autre axe prioritaire du programme d’action 2008-2012. Dans ce domaine, les efforts se concentrent sur la formation des enseignants, l’amélioration des infrastructures et la création de centres technologiques dans tout le pays. Le taux d’analphabétisme avait déjà décru de 9,9% en 2004 à 8,9% en 2008. Compte tenu des sévères restrictions budgétaires imposées par la crise de 2003 et de la contraction de l’économie, cette amélioration constitue une véritable réussite.
Enfin, parmi les objectifs visant au développement durable, la priorité a été accordée à la création des ressources institutionnelles et technologiques nécessaires à la mise en œuvre effective de la loi 57-07 sur les énergies renouvelables, promulguée en 2007. Nous retiendrons, pour finir, l’encouragement au développement de l’éco-tourisme, qui permet de concilier les exigences environnementales avec la principale industrie nationale.

L.L.D. : Couronnant la « Révolution démocratique » promue par le Président dominicain, une profonde réforme de la Constitution a été promulguée le 26 janvier 2010. Quelles innovations majeures introduit-elle dans l’architecture institutionnelle de votre pays ? Eu égard à votre participation à la Commission présidentielle sur la réforme et la modernisation de l’Etat, comment en décririez-vous les atouts pour améliorer la gestion des affaires publiques, notamment en vue d’intensifier la lutte contre la corruption ?

S.E.Mme L.F. : Cette réforme constitutionnelle a été précisément appelée « Révolution démocratique » en raison de ses innovations relatives au caractère horizontal des processus de décision publique. En ce sens, la nouvelle Constitution de la République Dominicaine, proclamée le 26 janvier 2010, introduit une réforme profonde visant à répondre aux transformations du monde actuel. Son élément central est inscrit dans l’article 7 qui stipule que « la République Dominicaine est un État de droit, social et démocratique, organisé en une république unitaire, fondée sur le respect de la dignité humaine, les droits fondamentaux, le travail, la souveraineté populaire et la séparation et l’indépendance des pouvoirs publics ». Il est complété par un chapitre consacré aux droits, devoirs et garanties fondamentales des personnes.
Accéder à l’état de droit implique en outre une meilleure organisation de l’Etat afin que l’égalité des chances devienne progressivement une réalité pour tous. Telle est la signification du chapitre consacré au Ministère public, dont le rôle est de garantir l’équilibre des pouvoirs au sein de la structure de l’Etat. La Constitution lui garantit une autonomie à la fois fonctionnelle, administrative et budgétaire. La création du Tribunal constitutionnel (art. 184), dont les fonctions sont désormais indépendantes de la Cour suprême, apparaît comme une autre réforme majeure.
La Constitution apporte également des innovations de grande envergure en ce qui concerne l’aménagement, ainsi que la division politique et administrative du territoire (art. 12, 193, 194, 195). De plus, face aux exigences et aux attentes qu’elle a créées, elle introduit une révision de la structure étatique tenant compte de certains principes de base de l’administration publique, comme les ressources humaines.
Enfin, il convient de souligner que la Constitution établit deux principes de rationalité dans le fonctionnement de l’Etat. D’une part, celui d’une réelle implication de l’ensemble de la société en vue d’atteindre les mêmes objectifs. Comme l’a récemment souligné le chef de l’Etat, la Cour constitutionnelle a créé un espace unique permettant de s’assurer que les instruments juridiques respectent bien l’esprit de la Constitution. D’autre part, le référendum dote le peuple du pouvoir de se prononcer sur les questions qui, de par leur nature, doivent lui être soumises. Couplé à la mise en place d’une procédure d’initiative populaire permettant aux citoyens de soumettre des projets de loi au Congrès, ce mécanisme garantit la souveraineté du peuple.
Plus largement, il convient de mettre en exergue trois aspects majeurs de cette réforme :
- elle est globale et permet de répondre aux défis posés par une réalité radicalement différente du contexte qui prévalait lorsque la première Constitution a été conçue. Contrairement aux réformes antérieures, elle n’a pas été menée à bien dans la précipitation ou pour satisfaire des intérêts particuliers. Elle reflète, au contraire, un véritable renouvellement des principes au fondement de la nation dominicaine ;
- son importance réside dans sa nature même : à l’inverse des précédentes, elle a été adoptée par référendum, en recueillant et en synthétisant les aspirations des différentes composantes de la société dominicaine. Ce processus a constitué une expérience authentique de concertation fondée sur le dialogue, l’ouverture et le pluralisme, lesquels fondent toute démocratie moderne ;
- elle a désigné l’Assemblée constituante comme seule instance légitime pour toute révision éventuelle. Elle a également mis en lumière l’évolution de la nature même de la démocratie. En rompant avec le concept de délégation, caractéristique traditionnelle des démocraties représentatives, cette réforme propose une démocratie délibérative. Elle a mis en œuvre de nouveaux mécanismes participatifs pour donner aux différentes composantes de notre société la capacité de représenter efficacement leurs intérêts. Elle introduit de nouveaux acteurs comme le médiateur.
- ces avancées ont conduit à la reconnaissance et à l’inclusion des droits dits de troisième et quatrième générations.
A la lumière de ma propre expérience au sein de la Commission de la réforme de l’Etat, en 1996, je peux dire que des progrès significatifs ont été accomplis, notamment en matière de lutte contre la corruption. Plusieurs organismes institutionnels ont été créés pour exercer un contrôle de l’Etat et de la gestion des biens publics. Toutefois, la lutte contre ce fléau doit être poursuivie.

L.L.D. : Avec une croissance de 8% au premier semestre 2010, la République Dominicaine se classe parmi les économies les plus dynamiques d’Amérique latine. En dépit du ralentissement de la conjoncture en 2009, à quels facteurs attribuez-vous la résistance de l’économie dominicaine dans le contexte de la crise financière internationale ? Alors que le secteur touristique demeure le principal moteur de votre pays, quelles initiatives sont privilégiées en vue de valoriser son potentiel agricole et minier ?

S.E.Mme L.F. : Notre pays a fait la preuve de la force de son économie en maintenant une croissance soutenue dans un contexte de récession mondiale qui a considérablement affecté les économies des pays les plus développés au monde. Cette performance résulte de politiques macroéconomiques cohérentes, caractérisées par une forte discipline étatique, notamment en matière de taux de change.
En dépit des fortes pressions exercées par les secteurs du tourisme et de l’industrie, le gouvernement a résisté à une dévaluation soudaine de la monnaie. De plus, et malgré les énormes déficits budgétaires légués par l’administration précédente, il a restreint les dépenses publiques et assuré le contrôle du fonds de roulement, en refinançant la dette dont il avait hérité. Il a stabilisé la monnaie en mettant fin à la fuite de capitaux, regagnant la confiance des agents économiques et réussissant par là-même à retenir les investissements étrangers.
Pour répondre à votre deuxième question, le gouvernement œuvre activement à la restructuration de l’appareil productif. La concurrence des industries du textile d’Amérique centrale et de Chine nous contraint, en effet, à identifier de nouvelles filières. Le Président Fernandez a depuis longtemps fait de la technologie la pierre angulaire de sa politique économique, en dotant la quasi-totalité des localités de centres de technologie et en développant considérablement le parc informatique.
Dans le secteur agricole, la République Dominicaine occupe par ailleurs une place de leader sur le marché caribéen pour la production de produits biologiques aussi variés que le café, le chocolat ou la mangue. Notre pays a récemment réussi à battre son record de production de sorgho. Enfin, l’industrie minière connaît un renouveau avec l’implantation de la société Barrick Gold. A tout cela, il faut ajouter le développement en cours d’un tourisme durable.


L.L.D. : Dans le cadre de la nouvelle Constitution, le gouvernement dominicain a élaboré une Stratégie nationale de développement à l’horizon 2030. Quelles en sont les principales orientations et quelle place accorde-t-elle aux défis environnementaux ? Tenant compte du projet de métro récemment lancé à Saint-Domingue, quels objectifs ont été définis en vue de renforcer les infrastructures dominicaines, en particulier en ce qui concerne le déficit énergétique dont souffre le pays ? Quels dispositifs sont préconisés pour favoriser une plus juste redistribution des richesses ?

S.E.Mme L.F. :
Dans le cadre de la réforme du Système national de planification et d’investissement public (prévue dans les lois 496-06 et 498-06), notre pays s’est donné comme objectif d’élaborer une Stratégie nationale de développement destinée à guider l’ensemble des acteurs nationaux, en particulier ceux du secteur public. La Constitution de 2010 a amélioré cet outil de planification en lui conférant le statut de mandat constitutionnel.
L’environnement constitue l’un des quatre axes de cette stratégie nationale. Celle-ci appelle à une « gestion durable de l’environnement et à l’adaptation adéquate aux changements climatiques ». Le développement durable y est inclus en tant politique publique et en constitue un thème transversal qui doit être intégré dans les plans, programmes, projets et activités de promotions et de régulation de la production.
L’article 67 établit le droit à l’« intérêt collectif » et stipule « la conservation de l’équilibre écologique, de la faune et la flore », ainsi que la préservation de l’environnement. La responsabilité de l’Etat dans ce domaine, et en matière de la lutte contre la pollution, est définie dans l’article 68. La Stratégie nationale de développement fixe plus précisément quatre objectifs majeurs :
- la protection et l’utilisation durable des ressources naturelles elles-mêmes, et l’amélioration de la qualité de l’environnement ;
- la gestion efficace et durable des ressources en eau ;
- le développement d’un système national de gestion du risque, avec la participation des communautés;
- l’atténuation des causes du  changement climatique.
En matière d’infrastructures, le gouvernement dominicain cherche à accroître les investissements dans les zones rurales et les banlieues. A cette fin, il met l’accent sur le caractère productif et les mesures orientées vers l’« intégration zone urbaine-zone rurale ». La priorité est également donnée aux structures touristiques et de transport. Le Plan national pluriannuel du secteur public 2010-2013 réserve 54% des investissements publics aux infrastructures de transport. Actuellement, la deuxième ligne de métro est en cours de construction, parallèlement à la restructuration complète de ce secteur. En outre, le Plan prévoit des projets de construction et de réhabilitation des routes et des rues à travers tout le pays, ainsi que d’infrastructures visant à rendre plus efficace l’ensemble du réseau routier. De plus, d’importants investissements sont prévus dans les domaines de la santé, l’éducation, l’énergie, l’eau et l’assainissement.
La réduction de la pauvreté et des inégalités constitue le deuxième axe de la Stratégie nationale de développement qui propose « une cohésion sociale, avec une égalité des chances et de faibles niveaux de pauvreté et d’inégalités ». Cette politique est articulée autour d’initiatives dans les domaines de l’éducation, la santé, la Sécurité sociale, l’investissement dans les ressources humaines et la cohésion territoriale.
Le secteur de l’énergie constitue pour sa part l’un des plus grands défis du développement de notre pays. Malheureusement, l’administration précédente n’a pas poursuivi le processus de capitalisation qui avait été amorcé sous le premier mandat du Président Leonel Fernandez. En plus de la crise que nous avons traversée en 2003, cette négligence a porté atteinte de façon irréversible à l’application de cette réforme, compromettant son succès. Le gouvernement s’efforce désormais de résoudre ce problème, avec le soutien de la Banque mondiale, la Banque interaméricaine du Développement (BID) et d’autres institutions similaires.
Dans ce contexte, la Stratégie nationale de développement cherche à garantir « un approvisionnement fiable en électricité à des prix compétitifs et d’une durabilité sans conditions » et un « approvisionnement fiable en carburant, diversifié et respectueux de l’environnement ». Le Plan national pluriannuel du secteur public 2010-2013 alloue par ailleurs 9% des investissements publics au secteur de l’énergie, en particulier aux filières de production et des énergies renouvelables.
Il s’agit donc de réduire la dépendance énergétique et de favoriser les énergies renouvelables en diversifiant la production d’électricité. Dès 2007, le Président Fernandez avait obtenu d’importants résultats avec la promulgation de la loi n°57-07 sur les mesures visant à encourager l’essor des énergies renouvelables. Le ralentissement économique mondial avait empêché la concrétisation de plusieurs accords majeurs dans ce domaine. Avec la reprise économique, le gouvernement cherche à relancer les négociations interrompues. De même, des projets dans l’éolien et des politiques d’économie d’énergie ont été lancés. Plus largement, une transformation du secteur de l’électricité a été engagée, dans le cadre duquel ont été créés plusieurs barrages hydroélectriques et centrales à gaz naturel.

L.L.D. : Pays frontalier d’Haïti, la République Dominicaine a spontanément fait preuve de solidarité envers les populations touchées par le séisme du 12 janvier 2010 et a accueilli le 2 juin 2010 un sommet mondial pour l’avenir de ce pays. Fort de la reprise des travaux de la Commission mixte dominico-haïtienne en juillet 2010, dans quelle mesure cette épreuve a-t-elle, selon vous, permis d’initier une nouvelle dynamique dans les relations entre les deux pays ? Quelle approche est-elle envisagée en vue de consolider la coopération bilatérale en matière de gestion des flux migratoires ?

S.E.Mme L.F. : Les évènements survenus en Haïti le 12 janvier 2010 ont marqué un tournant fondamental dans les relations dominico-haïtiennes. Le contexte de ce changement implique à l’évidence la nécessité de développer des relations d’amitié, de coopération et de solidarité. En effet, la solidarité dont a fait preuve le peuple dominicain face à la catastrophe a contribué à atténuer les sentiments de méfiance qui existaient auparavant entre les deux pays. Aussi, le soutien immédiat apporté par la nation dominicaine a souligné, aux yeux du monde, l’engagement pris par notre pays envers Haïti. Le Président Fernandez a alors mis à la disposition des opérations de sauvetage toutes les structures de l’État dominicain, y compris les hôpitaux et une importante aide alimentaire, et il a également été le premier chef d’Etat à visiter Port-au-Prince dévasté pour exprimer son soutien à l’ancien Président haïtien René Préval. En outre, et afin de donner un cadre institutionnel à cet engagement, une « Equipe technique pour la reconstruction d’Haïti » a été mise en place, sous la direction du Ministère de l’Économie et de la Planification.
La République Dominicaine souhaite être le partenaire privilégié d’Haïti pour la reconstruction de ce pays. La première réunion internationale destinée à organiser et structurer la mobilisation des ressources pour la reconstruction d’Haïti s’est ainsi tenue le 18 janvier 2010 à Saint Domingue, sous la direction des deux Présidents. En ce sens, le Sommet mondial pour l’avenir d’Haïti, intitulé « Solidarité au-delà de la crise », qui s’est tenu à Punta Cana, en République Dominicaine, le 2 juin 2010, a ouvert la possibilité de sceller un engagement durable pour prêter assistance à ce pays dévasté par le tremblement de terre – mais également par la pauvreté extrême et l’isolement dont il a souffert pendant plus de 200 ans – afin qu’il puisse intégrer activement la communauté régionale et internationale.
Face à cet élan de solidarité, le gouvernement haïtien s’est engagé à établir, dans un cadre institutionnel, de nouvelles relations de confiance entre nos deux pays. Dans ce contexte, l’ancien Président René Préval et le Premier ministre, Jean Max Bellerive, ont proposé à la République Dominicaine de participer aux travaux de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), en reconnaissance du rôle stratégique qu’elle pourrait jouer dans ce processus. Le Président René Préval a également rendu visite à son homologue dominicain afin de coordonner la réouverture de la Commission mixte bilatérale dominico-haïtienne. Celle-ci établit un dialogue politique entre nos deux nations. Elle ouvre ainsi la possibilité de jeter les bases institutionnelles permettant d’articuler les initiatives en faveur d’un développement durable animé par une relation insulaire harmonieuse, et dans un esprit d’intégration et de coopération.
La réouverture de la Commission mixte bilatérale dominico-haïtienne a été célébrée au cours d’une cérémonie officielle présidée par les deux chefs d’Etat, et qui s’est tenue à la frontière des deux pays le 31 juillet 2010. Elle avait pour but d’instaurer un forum de dialogue et de concertation afin de renforcer nos relations bilatérales, tout en apportant un cadre normatif et en permettant d’administrer de façon formelle la coopération. La stratégie des travaux de la Commission s’appuiera sur deux axes :
- la coordination des initiatives, afin de faciliter le dialogue politique au plus haut niveau, tant sur des sujets structurels que ponctuels, engageant la responsabilité du Premier ministre haïtien et du Ministre des Affaires étrangères dominicain ;
- le développement d’un agenda par secteurs comprenant un calendrier d’activités fixé par les commissions et sous-commissions chargées d’administrer les initiatives conjointes et de programmer, cordonner et donner suite aux actions entreprises dans les domaines les plus divers.
Au cours des premières réunions de travail des sous-commissions, il a été convenu qu’un inventaire des précédents accords serait élaboré afin d’adapter le nouveau cadre des conventions bilatérales et internationales. La gestion des flux migratoires fait partie intégrante des points abordés dans la Déclaration conjointe des priorités. En ce sens, les travaux de la sous-commission bilatérale chargée de la question des flux s’appuient sur le calendrier des réunions établies afin de formuler et de faire approuver les différentes propositions en la matière.

L.L.D. : Situé au cœur de la « Grande Caraïbe », votre pays a franchi une étape importante dans son processus d’intégration régionale en s’associant à l’accord de libre-échange conclu avec les pays d’Amérique centrale et les États-Unis (CAFTA-DR). Trois ans après son entrée en vigueur, quel bilan faites-vous de son apport au développement de l’économie dominicaine ? Tenant compte de l’accord de partenariat économique conclu avec l’UE, comment décririez-vous les atouts du marché dominicain pour les investisseurs étrangers ?

S.E.Mme L.F. :
On peut difficilement évaluer les effets du CAFTA-DR en termes d’échanges commerciaux car cet accord est entré en vigueur en janvier 2007. Or la crise qui s’est déclenchée aux États-Unis à la fin de cette même année est toujours là. Dans d’autres domaines néanmoins, il a eu une influence positive en raison des restructurations internes qu’il a entraînées et qui tendent à favoriser les valeurs institutionnelles, le bon fonctionnement des marchés intérieurs et une compétitivité croissante.
La politique d’ouverture commerciale de notre pays au cours de la dernière décennie témoigne d’une transformation profonde de l’économie dominicaine. Elle se traduit par une rupture avec un marché intérieur traditionnellement très protégé et par une préoccupation croissante pour l’amélioration de notre compétitivité par rapport aux marchés extérieurs.
La République Dominicaine présente sans aucun doute des conditions attrayantes pour les investisseurs étrangers. D’un côté, elle jouit d’une position géographique privilégiée, à proximité de l’un des plus importants marchés du monde, situé sur une route très prisée sur le plan commercial. Elle dispose de deux traités commerciaux conclus avec les États-Unis et l’Union européenne, lui ouvrant les portes de marchés majeurs très compétitifs. De surcroît, pendant des décennies, l’essor soutenu d’entreprises industrielles d’exportation (dans les zones franches portuaires) a été à l’origine de la formation d’un nombre considérable de travailleurs ayant une culture et une discipline du travail industriel, ainsi que de professionnels familiarisés avec les techniques d’organisation modernes liées aux processus manufacturiers. Notre pays s’est aussi doté d’un système de télécommunications de qualité internationalement reconnue, de sept aéroports internationaux et d’un vaste réseau routier.
Quant au potentiel du secteur du tourisme, rappelons que la République Dominicaine est une destination renommée à l’échelle internationale, qui offre encore de nombreuses opportunités. De plus, le régime juridique des investissements étrangers directs est très libéral. Notre gouvernement a d’ailleurs orienté ses efforts vers l’établissement d’un environnement commercial toujours plus compétitif en accord avec les normes internationales.

L.L.D. : A la faveur du volontarisme diplomatique du Président Leonel Fernández, la République Dominicaine a fortement accru son rôle sur la scène politique latino-américaine et caribéenne. Fort de sa médiation entre le Venezuela et la Colombie, comment appréhendez-vous la portée des tensions entre ces deux pays sur la stabilité régionale ? Plus largement, à l’instar du Sommet sur les drogues et la sécurité accueilli par Saint-Domingue en 2007, quels mécanismes de coopération régionale votre pays aspire-t-il à renforcer, notamment en matière de lutte contre le trafic de stupéfiants ?

S.E.Mme L.F. :
Il est évident que la probabilité d’un conflit armé entre le Venezuela et la Colombie semble s’apaiser depuis l’élection du nouveau Président colombien Juan Manuel Santos qui se montre beaucoup plus ouvert au dialogue avec le gouvernement vénézuélien. Dans le cas contraire, un tel conflit porterait sérieusement atteinte à la stabilité régionale avec des conséquences imprévisibles, sans compter les pertes matérielles et humaines.
Une de ces conséquences serait la réduction de l’assistance offerte par le Venezuela à diverses nations latino-américaines à travers son programme Pétrocaribe et d’autres initiatives similaires. Cette perspective pourrait déclencher des processus inflationnistes dévastateurs pour les deux pays. Sur le plan géopolitique, on verrait se réduire la fragile et relative indépendance de la région face aux pouvoirs globaux, dont celui des États-Unis. Pourtant, dans les années 1990, personne n’aurait anticipé que trois pays latino-américains seraient intégrés au sein du G20 : l’Argentine, le Brésil et le Mexique. L’existence même de cette entité sous-tend un processus de diversification des acteurs influents sur la scène internationale, encouragé par divers mécanismes de concertation régionale, dont l’UNASUR pour les pays d’Amérique du Sud.
Si les tensions entre le Venezuela et la Colombie venaient à s’aggraver, la cohésion de ces mécanismes pourrait être sérieusement mise à l’épreuve. Alors que des pays comme le Pérou et le Chili tendraient à soutenir la Colombie, de leur côté le Brésil et l’Uruguay se mobiliseraient activement en faveur du Venezuela. Cette situation entraverait le consensus nécessaire pour mettre en œuvre les initiatives bilatérales et multilatérales indispensables en vue de poursuivre le processus de développement des nations latino-américaines. Conscient de cette menace, le Président Leonel Fernández se montre toujours prêt à favoriser la conciliation et à surmonter les divergences par le dialogue. Il est ainsi intervenu à plusieurs reprises pour réduire au minimum la possibilité de conflit entre ces deux nations sœurs.
Vous évoquez également le défi du trafic de stupéfiants. La position de notre pays face à ce problème majeur a été clairement définie, en particulier avec le discours d’ouverture prononcé par le Président Fernandez lors du Sommet régional sur les drogues, la sécurité et la coopération que nous avons accueilli. Pour lui, les mesures à prendre doivent partir du constat qu’il existe un rapport étroit entre le trafic de drogues et l’augmentation de la violence et du crime dans la majorité des pays de la région. En République Dominicaine, les statistiques nationales attestent d’une hausse notable des activités criminelles entre 2000 et 2005 : le nombre d’homicides est passé de 15 à 25 pour 1 000 habitants. Ces dernières années, il tend à décroître en raison du rôle beaucoup plus actif que jouent les autorités dans la lutte contre le crime et la violence ainsi qu’en faveur d’une plus grande coopération institutionnelle. En ce sens, au sein de chaque pays, les différentes institutions chargées de la lutte contre le trafic de drogues doivent coopérer au maximum.
Pour ce qui est de la prévention, une étroite collaboration a été mise en place entre la Direction générale du contrôle des drogues (DNCD), la police, le Conseil national des drogues (CND), les forces armées et le Ministère de l’Intérieur (dans l’esprit du Conseil national de sécurité publique dominicain, qui a proposé le Plan de sécurité démocratique). Cette collaboration a permis, par exemple, d’accroître les saisies de drogues. Nous observons néanmoins avec inquiétude une augmentation des flux de trafic en République Dominicaine et, par conséquent, de la consommation de drogues.
Notre pays est traditionnellement considéré comme un carrefour de transit pour le trafic de stupéfiants. Provenant de Colombie, ce trafic passe par Haïti, puis en territoire dominicain, avant d’atteindre Porto Rico, les États-Unis ou l’Europe. Toutefois, la tendance observée plus récemment laisse penser que la République Dominicaine commence également à devenir un marché de consommation. Une partie de la drogue reste sur le territoire, créant ainsi les conditions d’un marché associant diverses couches sociales du pays, autant les milieux sociaux favorisés, que ceux à faibles revenus. Notre pays se trouve dès lors confronté à un phénomène nouveau : le micro-trafic dans des secteurs marginalisés de notre société.
Certes, ce phénomène n’est pas propre à la République Dominicaine. Il s’est développé internationalement, comme dommage collatéral de la mondialisation. Pour le combattre efficacement, dans sa dimension régionale, hémisphérique et globale, il est nécessaire de faire appel à la coopération entre les différents acteurs de la région, les Etats, les institutions de la société civile, les médias et ceux qui peuvent exercer une quelconque influence en la matière.
Comme l’a affirmé le Président Fernández lors du Sommet sur les drogues et la sécurité, depuis des décennies, les États-Unis se posent en chef de file de la lutte contre le trafic de stupéfiants dans la région, et cela car ils sont un pays cible des trafiquants.
Pour prendre en main la lutte contre le trafic de drogues, il a donc fallu mettre en place une coopération avec les États-Unis, mais aussi multilatérale, avec des organismes jouant un rôle très actif dans ce domaine, ainsi que bilatérale, avec chaque pays de la région.
Pourtant, selon l’analyse du Président Fernández qui s’appuie sur les travaux du professeur Bruce Bragley de l’Université de Miami, après les événements du 11 septembre 2001, les États-Unis semblent avoir réduit leur contribution à la lutte anti-drogue dans les Caraïbes en raison de la priorité accordée à la guerre en Irak et en Afghanistan. Ainsi, au cours des quatre dernières années, selon cet universitaire, la surveillance aérienne des États-Unis dans les Caraïbes a diminué de 62%. D’autre part, le budget qu’ils allouent à cette lutte a été revu à la baisse au cours de ces dernières années, ce qui est probablementà l’origine d’une augmentation du trafic dans la région.
Bien entendu, il ne s’agit pas ici de critiquer ni de condamner qui que ce soit, mais d’attirer l’attention sur ce qui représente un grave danger pour la stabilité, la démocratie, la sécurité et le développement de nos peuples. Notre pays propose en ce sens d’identifier des sphères ou des vecteurs communs de coopération en vue de réduire l’offre de stupéfiants et de contrer la demande. L’objectif est d’instaurer un climat de sécurité, de progrès et de prospérité pour nos peuples, dans une atmosphère d’amitié et de fraternité. Dans le contexte actuel où l’Europe est de plus en plus touchée par le phénomène du trafic des stupéfiants, il est souhaitable qu’une coopération plus affirmée s’établisse entre l’Union Européenne et les pays d’Amérique latine et des Caraïbes sur cette problématique.

L.L.D. : Dans le contexte d’une Amérique latine émergente, la crise hondurienne a ravivé les craintes d’un recul des valeurs de la démocratie dans la région. Compte tenu de l’intervention dominicaine en faveur d’un apaisement, quelle analyse faites-vous des désaccords qui persistent encore sur cette crise et sa résolution, notamment au sein de l’Organisation des Etats américains (OEA) ? La création d’une Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes en février 2010 s’inscrit-elle, selon vous, dans la perspective d’un renouveau des institutions de concertation dans la région ?

S.E.Mme L.F. :
Le coup d’Etat qui s’est produit au Honduras a mis en évidence la fragilité de la démocratie dans la région et la nécessité d’être vigilant face aux tendances autoritaires. D’autre part, il a montré les limites du pouvoir d’influence de nos pays et des institutions multilatérales comme l’OEA et l’ONU pour faire appliquer leurs décisions. Les événements récents survenus en Equateur nous imposent également d’être attentifs à ce problème, car nous avons le devoir de protéger la démocratie.
Les conséquences du coup d’Etat au Honduras n’ont pu être réparées et l’ancien Président Manuel Zelaya n’a pu organiser les élections qui incarnaient la volonté et la détermination exprimées par les pays de la région sous l’impulsion du Président Fernández. Un scrutin a finalement été organisé et un nouveau président a été élu.
Si l’on peut contester la légitimité d’élections organisées par un gouvernement putschiste, il est nécessaire de rappeler que des observateurs de la communauté internationale ont assisté au processus électoral et que les résultats reflètent une réalité que l’on ne peut sous-estimer. Qui plus est, en persistant à refuser de reconnaître le nouveau gouvernement du Honduras, on prend le risque d’accentuer les divisions dans un peuple déjà clivé par le traumatisme du coup d’Etat.
Pour ce qui est de la Communauté des Etats de l’Amérique latine et des Caraïbes, sa création est le fruit attendu d’un processus d’intégration et de polarisation régional propre au monde globalisé. Je suis consciente que l’emploi de ces termes apparemment antagonistes peut paraître paradoxal. Pourtant, ils décrivent un phénomène social indéniable : à l’ère des grands blocs multilatéraux, les acteurs régionaux se multiplient.
Ces coalitions répondent à des critères aussi divers que les intérêts économiques ou l’identité culturelle. C’est dans cet esprit que doit être appréhendée la création d’un nouveau bloc dans le continent. Il ne s’agit pas d’une dialectique hégélienne. Au contraire, cette nouvelle entité se présente comme complémentaire de l’OEA. Ce ne sont donc pas des entités antagonistes. Elles constituent de nouveaux espaces pour redéfinir les intérêts communs et concilier les différences. Elles s’inscrivent dans une logique d’interculturalité, faisant primer la pluralité sans privilégier une rationalité particulière par rapport aux autres. En d’autres termes, elles traduisent l’union de la diversité dans la pluralité de ses configurations possibles...

L.L.D. : Absorbant plus des deux tiers des exportations dominicaines, les États-Unis demeurent le premier partenaire commercial de votre pays. A la lumière de la rencontre entre le Président Leonel Fernandez et le Président Barack Obama le 12 juillet 2010 à Washington, dans quels domaines les deux pays envisagent-ils d’approfondir leurs liens de coopération ? Dans le contexte de la relance des relations entre les États-Unis et les pays d’Amérique latine lors du sommet de Trinité-et-Tobago en 2008, comment votre pays peut-il contribuer à la réinsertion de Cuba dans le processus d’intégration régionale ?

S.E.Mme L.F. : La rencontre entre le Président Leonel Fernandez et le Président Barack Obama s’est surtout focalisée sur la nécessité de consolider la coopération en matière de sécurité. C’est un sujet très important pour les deux pays. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis ont dû développer une politique de sécurité plus agressive, très souvent critiquée, mais sans doute nécessaire pour préserver leur intégrité.
Dans cette optique, le Président Fernandez a insisté sur le risque que représente le trafic de drogues pour le continent, et les conséquences néfastes qu’il peut entraîner, en particulier dans les pays institutionnellement fragiles. Ils pourraient perdre leur capacité à imposer la primauté de la loi et voir émerger sur leur territoire des espaces propices aux activités criminelles de toutes sortes, y compris le terrorisme. Face à cette menace, notre président soutient que seule une politique concertée au niveau régional peut minimiser les risques de sécurité qu’elle soulève. De toute évidence, les États-Unis auront à jouer un rôle stratégique sur ce plan, en raison des ressources humaines et technologiques dont ils disposent et qui sont souvent rares dans le reste de la région.
Ils continuent par ailleurs à privilégier l’aide au développement. La Secrétaire d’Etat Hillary Clinton a ainsi affirmé que son pays allait renforcer la coopération en matière d’énergie, notamment dans le cadre de la rénovation de notre secteur de l’électricité. Lors de l’entretien entre les deux chefs d’Etat, elle a confirmé la volonté des États-Unis d’aider notre pays à devenir le modèle de référence pour la production d’énergie propre dans les Caraïbes.
Il convient aussi de souligner la vision commune dominico-américaine sur la nécessité de privilégier le dialogue comme moyen approprié pour la résolution des conflits, tant nationaux qu’internationaux. Le Président Obama a d’ailleurs félicité le Président Fernandez pour sa médiation dans la sortie de crise au Honduras. Il a également souligné l’importance de son rôle après le séisme ayant frappé Haïti. Je tiens par ailleurs à préciser que, selon les statistiques récentes concernant les huit premiers mois de 2010, Haïti est devenu le principal destinataire des exportations dominicaines.
Quant à Cuba, je tiens à vous faire remarquer que ce pays entretient d’excellentes relations avec la plupart des Etats de la région, ce qui a facilité son intégration progressive aux différents blocs qui la composent. Depuis 2008, Cuba fait ainsi officiellement partie du Mécanisme permanent de consultation et de coordination politique du Groupe de Rio.
Compte tenu de la confiance dont il jouit à la fois à La Havane et à Washington, et de son attitude conciliatrice, le Président Fernandez a manifesté sa volonté d’établir de nouvelles voies de dialogue entre les deux pays. De plus, dans la mesure où le Président Obama a clairement exprimé son intérêt pour un rapprochement en vue de la levée de l’embargo, le Président dominicain apparaît dès lors comme la personnalité la plus qualifiée pour promouvoir cette perspective. Une telle évolution obligerait l’OEA à revoir sa position sur Cuba. Je pense que cette possibilité devient de plus en plus envisageable et que le Président Fernández pourrait jouer un rôle capital en ce sens. Il a en effet démontré sa claire compréhension de la géopolitique contemporaine et des dynamiques inhérentes aux enjeux du pouvoir, tant au niveau régional que mondial. Sans compter la position qu’occupe notre petite nation au cœur des Caraïbes, idéalement située pour favoriser tout rapprochement.

L.L.D. : A l’image de la tournée accomplie par le Président dominicain au Moyen-Orient en juin 2009, votre pays cherche à diversifier ses partenariats au-delà de l’espace latino-américain. Comment décririez-vous les résultats de ces efforts tant au plan économique qu’à celui de la concertation politique sur les enjeux globaux de la gouvernance mondiale ? Comment évaluez-vous les apports de la coopération Sud-Sud pour la stratégie de développement dominicaine ? Quelles sont vos attentes à l’égard du renforcement du partenariat avec l’UE ?

S.E.Mme L.F. :
Au cours de son premier mandat (1996-2000), le Président Fernandez avait développé une politique extérieure très active fondée sur l’ouverture et l’intégration aux marchés internationaux. Elle a eu pour résultat de faire entrer la République Dominicaine au sein des conseils de direction de 27 organismes internationaux, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
De retour à la tête de l’Etat, le Président Fernández a relancé la politique extérieure dominicaine, en se concentrant sur le développement et le renforcement des liens avec les Etats d’autres régions du monde, comme l’Asie, l’Afrique et l’Europe de l’Est, autrefois reléguées au second plan. Ces dernières années, notre gouvernement a ouvert des ambassades notamment en Russie, aux Emirats arabes unis, au Maroc, au Qatar et en Inde. Le nombre de représentations diplomatiques dominicaines a ainsi presque doublé.
De la même façon, le Président dominicain a apporté une attention toute particulière à la consolidation de la capacité d’intervention de certains acteurs traditionnellement marginalisés sur la scène internationale. En 2009, il a participé au 15ème sommet des pays non-alignés (NOAL) en tant que Rapporteur général. Ce groupement de pays a joué un rôle fondamental dans les discussions du Cycle de Doha conduites sous l’égide de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), consolidant ainsi son influence à l’échelle internationale.
Le NOAL constitue aussi un acteur clef du renforcement de la coopération Sud-Sud. C’est pourquoi, en marge de cette réunion, le Président Fernández a préconisé la création, dans ce cadre, d’un mécanisme de supervision de la coopération pour le développement, soulignant la nécessité d’une supervision au-delà des frontières régionales. La Communauté des Caraïbes (CARICOM), l’accord de coopération énergétique Petrocaribe, entre autres mécanismes régionaux, illustrent l’importance fondamentale de la coopération multilatérale pour la réalisation de projets à l’échelle nationale.
Pour le Président Fernández, le système international a toutefois perdu sa légitimité au yeux de l’opinion publique, en raison de son incapacité à prévenir la crise économique par la mise en place d’institutions capables de réguler les marchés financiers. Cette situation a gravement ébranlé la souveraineté populaire, et pas seulement dans les pays en voie de développement.  Il ne s’agit plus exclusivement d’un problème lié aux pays les plus pauvres, et à leurs difficultés à concurrencer les plus développés – selon les normes de l’OMC. Il faut désormais admettre que les politiques néolibérales imposées par un système soumis aux pouvoirs financiers, exacerbent les dissymétries entre les Etats les plus pauvres et les plus industrialisés.
Des pays comme la France, l’Espagne, la Grèce ou le Royaume-Uni ont dû mettre en œuvre des réformes structurelles qui mettent en péril les acquis de l’Etat providence, en raison des énormes déficits budgétaires creusés par les gigantesques sommes versées pour secourir les banques après la crise des crédits immobiliers (credit crunch).
En outre, d’après certains intellectuels, comme le sociologue polonais Zygmunt Bauman, l’absence d’une gouvernance mondiale fondée sur le pluralisme et le dialogue représente une menace pour l’existence même de l’espèce humaine. Le réchauffement climatique et les catastrophes écologiques survenues dans de nombreuses régions du monde comme le golfe du Mexique ou en Hongrie, démontrent la nécessité d’instaurer un pacte contraignant sur les questions d’environnement et de soutenabilité du développement industriel. Les mises en garde à ce sujet, autrefois considérées comme les interpellations paranoïaques de quelques pessimistes, représentent aujourd’hui de réelles menaces.
Or les défis posés par la mondialisation requièrent le concours de nations volontaristes qui puissent mettre en œuvre de réelles politiques transnationales. Il va sans dire que l’influence des entreprises multinationales surpasse bien trop souvent celle des pouvoirs nationaux, leur permettant ainsi de faire pression sur les parlements d’Etats aussi puissants que les États-Unis, et de mettre en péril les efforts déployés. Aujourd’hui plus que jamais, les dirigeants politiques doivent donc ouvrir le dialogue sur la création de nouvelles coalitions leur permettant de défendre leurs agendas politiques.
Des organisations comme l’UNASUR et le NOAL jouent un rôle majeur dans la construction d’un système de gouvernance mondiale fondé sur le pluralisme et l’ouverture du dialogue. Les nations l’ont compris, ce qui explique l’affaiblissement du G8 face au G20. En 2009 déjà, le Président dominicain avait proposé l’établissement d’un G192 et a plus récemment soutenu cette proposition lors Sommet du Groupe de Rio pour l’unité des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes.
Quant aux avancées concrètes, le Sommet mondial pour l’avenir d’Haïti en est l’exemple récent le plus marquant. L’ampleur de la mobilisation internationale pour venir en aide à ce pays dévasté est sans précédent. Ce Sommet marque une étape capitale dans la compréhension du rôle actif que doit jouer la société internationale dans le destin des pays les plus vulnérables.
Avec l’Europe, la République Dominicaine entretient depuis son indépendance des relations étroites, notamment avec des pays comme l’Espagne, la France et l’Italie. L’Ancien continent a su faire preuve d’une grande solidarité envers notre pays. Dans cet esprit, de nombreux programmes de coopération ont été lancés sur le territoire dominicain, parrainés par différentes nations européennes. Ces programmes sont aujourd’hui coordonnés par l’Office national des fonds européens de développement (ONFED).
Cependant, notre pays n’entend pas s’inscrire dans une relation de dépendance. Bien au contraire, le Président Fernández veut qu’il devienne un partenaire stratégique de l’UE dans la réalisation de ses objectifs régionaux. Notre position centrale et les excellentes relations que nous entretenons avec les Etats de la région, en particulier des Caraïbes et de l’Amérique centrale, font de la République Dominicaine un allié privilégié en vue du renforcement des relations entre ces deux blocs transatlantiques. Nous partageons aussi avec l’Europe une tradition politique et institutionnelle fondée sur les valeurs de la démocratie. C’est pourquoi nous pouvons et nous devons développer avec le continent européen un partenariat stratégique dans la perspective d’un marché mondial institutionnalisé.

L.L.D. : Marquée par la mise en place d’un mécanisme de consultation bilatéral, la visite officielle effectuée par le Président Leonel Fernandez à Paris en décembre 2009 a permis d’insuffler un nouvel élan aux relations dominico-françaises. A l’instar de la coopération universitaire de haut niveau initiée à cette occasion, dans quels autres domaines souhaiteriez-vous voir s’intensifier les relations entre les deux pays ? Au regard des projets déjà engagés notamment en matière de transports, quels sont, selon vous, les autres secteurs susceptibles de contribuer durablement à l’essor des échanges économiques bilatéraux ?

S.E.Mme L.F. :
En effet, le nouvel agenda de la coopération entre la France et la République Dominicaine a été, dans une grande mesure, défini lors de la visite en France du Président Fernandez, et plus concrètement lors de la rencontre interministérielle qui a eu lieu dans ce cadre le 3 décembre 2009. Réunissant une quinzaine de représentants de haut niveau des deux pays, cette rencontre s’est conclue par un « Relevé des conclusions de la première réunion du mécanisme de consultations franco-dominicain ».
A cette occasion, deux accords spécifiques ont été signés. L’un, effectivement, sur la coopération universitaire de haut niveau, signé par les deux ministres de l’enseignement supérieur et de la recherche, et l’autre, en matière de transports qui facilitera la collaboration bilatérale dans ce secteur. A ce sujet, la partie française a confirmé le grand intérêt des entreprises françaises à participer à la construction de la ligne 2 du métro de Saint-Domingue et de la ligne de chemin de fer entre Santiago et Haina, ainsi que l’apport de financements publics.
D’autres domaines ont été également définis comme prioritaires. C’est le cas du tourisme, secteur dans lequel on se propose de développer des échanges en travaillant conjointement sur les thèmes du tourisme culturel, écologique et multidestinations. Cet engagement s’est concrétisé avec la récente signature, le 21 septembre 2010, d’un Arrangement administratif en matière de tourisme signé entre M. Hervé Novelli, alors Secrétaire d’Etat français chargé du Commerce, de l’Artisanat, des Petites et moyennes entreprises, du Tourisme, des Services et de la Consommation, et M. Francisco Javier García, Ministre dominicain du Tourisme. Cet accord donnera une nouvelle impulsion à cet important dossier qui intéresse tout particulièrement la République Dominicaine, mais aussi la France, notre expertise en matière de leadership touristique étant amplement reconnue dans la région des Caraïbes.
D’autres possibilités de coopération économique ont également été abordées notamment dans les secteurs de l’aéronautique, des infrastructures de base, de l’eau, du traitement des déchets et des énergies renouvelables. Nos deux pays ont souligné leur volonté commune de favoriser les investissements français dans les secteurs prioritaires pour le développement économique et social de la République Dominicaine, ainsi que les investissements dominicains en France. A cet égard, nous nous félicitons des interventions de l’Agence française de développement (AFD) en matière de protection et de valorisation des ressources naturelles et d’appui au secteur privé, et de sa filiale Proparco dans les secteurs des infrastructures, des banques et des petites et moyennes entreprises, via des lignes de crédit bancaire.
Enfin, deux autres domaines sont considérés comme prioritaires pour notre pays dans ses relations de coopération avec la France. D’une part, le droit, la justice et la gouvernance. En effet, la coopération dans ce domaine, fondée sur une culture juridique commune, est appelée être modernisée et développée. Les relations entre les écoles dépendant du Ministère français de la Justice et les écoles judiciaires dominicaines devront être renforcées. En outre, la France poursuit son programme de soutien à la gouvernance dans la province d’Elias Pina, et elle appuiera les projets transfrontaliers qui seront mis en place par l’Union européenne dans le cadre du Fonds européen de développement (FED).
L’autre domaine prioritaire est relatif au développement durable, à travers la relance des activités de l’AFD dans des secteurs comme l’eau et l’environnement (notamment le plan Sierra qui a valeur d’exemplarité), ainsi que le micro-crédit en milieu rural. Les enjeux de la protection de l’environnement et des énergies renouvelables seront au cœur de nos relations bilatérales dans les années à venir. La France a annoncé son souhait de participer au Corridor biologique de la Caraïbe qui réunit la République Dominicaine, Haïti et Cuba en prenant appui sur les départements français d’Amérique. Tout en reconnaissant les résultats du plan « Quisqueya verde », une coopération en matière de reforestation viendra le compléter.
Mais, lors du voyage du Président Fernandez en France, ce qu’a été mis en avant comme grand enjeu des nouvelles relations de coopération entre nos deux pays, c’est le partenariat privilégié entre la République Dominicaine et la France dans la sous-région des Caraïbes et de l’Amérique centrale, confrontée aujourd’hui à de grands changements.

L.L.D. : Bien que majoritairement hispanophone, la République Dominicaine est devenue membre observateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) lors du XIIIème Sommet de la Francophonie qui s’est tenu à Montreux le 23 octobre 2010. Quelles sont les motivations et les enjeux de cette initiative ? Comment appréhendez-vous cet espace de coopération et de solidarité ?

S.E.Mme L.F. : Nous sommes fiers de notre adhésion à l’OIF en tant que membre observateur. Les raisons de notre démarche d’adhésion à cette importante organisation sont de trois ordres.
La première est d’ordre géopolitique. Dans la zone Caraïbe, la République Dominicaine se situe à proximité de composantes majeures de l’espace francophone : en premier lieu Haïti, partenaire privilégié et pays-frère avec lequel nous partageons la même île, et duquel nous nous sentons plus que jamais proches. Mais aussi la République Française, par le biais de trois de ses départements d’outre-mer (la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane) et de deux de ses collectivités territoriales d’outre-mer, Saint-Martin et Saint-Barthélemy.
Au-delà de cet environnement naturel, le Président Leonel Fernández souhaite élargir durablement nos relations à tous les pays membres de la Francophonie : à nos voisins d’Amérique latine bien sûr, mais aussi à nos amis européens, africains et asiatiques.
La deuxième raison est historique. On oublie parfois que la présence de la France et de la langue française sur l`île de Saint-Domingue date de plus de quatre siècles, l’arrivée des boucaniers et flibustiers français ayant été presque concomitante de celle des colonisateurs espagnols. En 1697, par le traité de Ryswick, l’Espagne cède la partie occidentale de l’île à la France et, en 1795, aux termes du traité de Bâle, elle lui abandonne également la partie orientale. Pendant une courte période, la France a ainsi exercé son autorité sur l’ensemble de l’île. Quant à la domination haïtienne, elle a duré 22 ans : de 1822 à la déclaration d’indépendance et à la proclamation de la République Dominicaine, le 27 février 1844.
Ces deux présences, celle de la France, puis d’Haïti, ont fortement influencé la structure du nouvel Etat dominicain : dans l’architecture de ses institutions et surtout - durablement - avec l’adoption du droit français. Ainsi, pendant les 40 années qui ont suivi notre indépendance, les Codes civil et pénal napoléoniens ont été utilisés dans tous les tribunaux dominicains, et cela en langue française, sans la moindre modification ! Il s’agit d’un cas unique en Amérique latine. Aujourd’hui encore, notre Code civil reste une émanation du Code civil français, et tous les juristes dominicains ont l’obligation d’apprendre la langue de Molière et de Victor Hugo dès le début de leur cursus universitaire.
La troisième raison est politique : elle tient à l’harmonie de nos valeurs avec celles portées par la Francophonie. Au premier rang de ces valeurs figure évidemment la paix, pour laquelle, comme je l’ai dit auparavant, le Président Leonel Fernández s’est personnellement engagé, en jouant un rôle déterminant de médiation dans la résolution du conflit ayant opposé la Colombie au Venezuela, et celui du Honduras. De même, notre pays a fait siens les principes de défense de la diversité culturelle établis par la Convention de l’UNESCO dont il est devenu, Etat partie le 24 septembre 2009. Par souci de cohérence, notre nouvelle Constitution a renforcé la protection et la promotion de la diversité culturelle.
Nous disposons par ailleurs, depuis 2009, d’un très actif Centre d’études de la civilisation française et de la francophonie à la Fondation globale démocratie et développement (FUNGLODE). Notre pays assume également la présidence du groupe Amériques du Forum francophone des affaires, le FFA. Ces deux instances peuvent constituer des plate-formes de premier plan, tant pour la promotion de la Francophonie et de ses valeurs que pour le développement économique de toute notre région.
Dans le cadre de cette procédure d’adhésion, nous nous sommes engagés à travailler sur les quatre axes d’action définis comme prioritaires par l’OIF : la diversité linguistique ; la paix, la démocratie et les droits de l’homme ; l’éducation et la recherche ; le développement durable.
Nous espérons, en adhérant à l’OIF, développer au plus tôt des projets concrets de coopération qui permettent, d’un côté, de renforcer la francophonie dans notre pays et, de l’autre, d’établir des échanges soutenus avec d’autres pays francophones afin, entre autres, d’accroître la visibilité de la République Dominicaine dans le monde francophone.

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