$tabnombandeau  
  Mardi 21 Novembre 2017  
 

Deuxième trimestre 2009

La lettre diplometque
  Editorial
Argentine
Djibouti
Guinée Equatoriale
Ouzbékistan
Philippines
Enjeux géopolitiques
Opinion
 
La lettre diplometque
La lettre diplomatique Haut
     Opinion
 
 
Doit-on croire en une « sortie de crise » rapide ?

Par M. Philippe-Henri Latimier, Ph.D., Consultant international en réforme des marchés de capitaux, Professeur d’Ingénierie Financière & Financement de Grands Projets*

Après l’« annus horribilis » que nous venons de vivre… ne rêvons pas. Il faut du temps pour corriger les dérives du marché.
Et l’économie est entrée en récession, prouvant ainsi en un clin d’œil que c’était encore chose possible, que les récessions n’appartenaient pas à un passé à jamais révolu.
Même si les ministres des Finances du G8 viennent de saluer début juin à Lecce, en Italie, les premiers signes de « stabilisation » de l’économie mondiale et commencé à parler de stratégies de  « sortie de crise » ils n’ont pas manqué de souligner qu’il fallait maintenir pour l’heure les efforts de relance.
Aussi, écrire aujourd’hui un « papier » sur la reprise économique, reste dans l’état actuel des marchés financiers internationaux, encore - durablement - secoués par le séisme hypothécaire, les errements du marché bancaire et boursier, la perversion toujours présente du « génome théorique » de la finance et les carences persistantes de la régulation des marchés de capitaux, une véritable gageure.
L’imprudent qui s’y aventure sans véritable « GPS » économique, le sait mieux que quiconque tant la situation reste incertaine et que continuent de peser sur la stabilité économique et financière des risques significatifs notamment ceux que font toujours porter le secteur bancaire dont l’assainissement est jugé indispensable pour assurer une reprise durable.
Pour autant, se pencher aujourd’hui sur des scénarii de sortie de crise c’est  déjà faire montre d’un certain optimisme dans le contexte ambiant lié aux tensions sur les marchés du crédit bancaire et face à un climat de méfiance des marchés préoccupés par l’injection massive de fonds publics dans l’économie et par la réduction des taux d’intérêts, contexte qui peut conduire tout droit au grand retour de l’inflation et qui plus est à une dégradation supplémentaire des déficits budgétaires.
Et tant mieux, si cette occasion de questionner l’avenir nous est justement donnée par Le Centre de conférences de l’OCDE à Paris, dont le Forum annuel sur le thème «  De la crise à la reprise : Pour une économie plus forte, plus saine, plus juste », s’inscrit dans le prolongement de l’une des pires crises financières, bancaires et économiques de ces 60 dernières années !
Une thématique de circonstance, car il faut  désormais répondre encore davantage à l’impatience des opérateurs dont les repères ont globalement volé en éclats avec pour toile de fond une production dans la zone euro, en chute « libre », ou presque.
Une thématique de circonstance alors que les stratégies de sortie de crise font exploser les déficits et que la difficulté sera d’en sortir sans casser la reprise afin d’assainir les finances publiques.
Pour le dire autrement, combien de temps nous faudra-il encore attendre en Europe comme en France notamment avant de parvenir à un seuil de rétablissement qui justifie de mettre un terme à telle ou telle mesure de soutien, tant que la confiance des consommateurs et des investisseurs n’est pas revenue et que la certitude de voir la croissance durablement soutenue par la stabilité des marchés financiers est loin d’être acquise ?
Nous nous contenterons de rester ici le plus factuel possible même si, d’emblée nous prenons le parti de poser un double postulat. D’abord, que l’essence propre du modèle capitaliste, c’est sa capacité d’absorber et de surmonter les chocs financiers les plus rudes. Ensuite, que jamais les démocraties avancées ne savent ni ne veulent vraiment anticiper, car leur champ de vision ne les autorise pas à gérer en amont et de manière efficace les risques virtuels au-delà d’un certain seuil.
Sont-elles au moins équipées pour simuler à l’infini les dénouements possibles et rationaliser à ce point les aléas de leurs choix et modèles économiques ? En langage prosaïque, osons dire ici qu’elles ne font que réagir dès lors que le système a le dos au mur.
Aussi, réjouissons-nous déjà qu’elles aient pu éviter la thrombose du système bancaire qui aurait conduit à l’effondrement de l’économie mondiale. Réjouissons-nous dans le même temps du fait que jamais auparavant la contribution du public à la gouvernance politique n’aura été aussi significative. Et célébrons ici les vertus d’un débat qui distingue les meilleurs et purge le système de ses vices !
Il n’est pas iconoclaste de dire que la crise que nous traversons a fait basculer - sans trop d’exactitude - l’histoire économique en mettant en scène le divorce entre le marché et les agents économiques.
Cette crise ouvre inopinément un espace inédit à l’idée de refonder le système capitaliste. Et projette, sans précédent, l’économie de marché dans l’inconnu. Elle pose brutalement aussi la question de la contingence : ce qui est arrivé le devait-il ?
On le sait, le procès de la finance de marché et des crédits dérivés est toujours en cours d’instruction… Il cristallise pour les courants de pensée les plus extrémistes la lutte contre les mécanismes d’un marché aveugle, sans souci de la solidarité entre les peuples.
Paradoxe des temps, on ne sait pas comment vraiment combattre la récession, mais on sait - en revanche - comment juger pour « incivisme » et les « décapiter » les prétendus paradis fiscaux, présentés à la vindicte populaire comme points d’ancrage d’un mondialisme prétendu sans loi !
Et cette fin annoncée des places « off shore » pointées du doigt par nos politiques soupçonneux peut étancher un temps, espère-t-on, la soif de justice sociale et d’égalité économique à l’échelle planétaire. A l’évidence, un diagnostic comportant un puissant enjeu émotif qui va dans le même sens que la vulgate dominante qui veut voir dans les « paradis fiscaux » une défiance fugitive à l’égard de la solidité et de l’équité prétendues de notre système économique.
On peut, toutefois, douter de la pertinence à imaginer que leur disparition - même accélérée - parvienne à contribuer à relancer de manière aussi mécaniste, une machine qui s’est, à ce point provisoirement grippée.
Pour autant, face à cette vraie fracture dans l’histoire économique du monde occidental, qui contraint les gouvernements à « réviser » leur modèle et juguler l’irrédentisme de la finance, quelle figure de l’économie voit-on se dessiner, aujourd’hui, dans le chaos des enjeux ?
Pour nous, le système capitaliste, au cœur de notre succès économique doit retrouver l’orgueil de son destin. Que l’on songe ici qu’avec la crise, tout a changé. Notre système vit un moment décisif de son histoire, l’un des plus périlleux peut-être ? Et notre modèle économique a, plus que jamais, besoin d’un système bancaire et financier solide, fiable et efficace.
Il n’est pas téméraire d’affirmer que lorsque l’on ne croit plus en ses banques et ses marchés financiers, c’est du modèle économique tout entier que l’on commence à douter !
La question est cruciale et reste d’actualité car à l’heure où l’encre de cet article sèche, les ministres du G8 semble-t-il, ne sont toujours pas parvenus à dégager une position commune sur la question des tests de résistance (« stress tests ») s’agissant des banques, un sujet sur lequel l’administration nord-américaine verrait d’un bon œil des efforts de la part des européens au-delà de la publication d’une série de mesures et de critères en matière de régulation et d’éthique.
Ne sommes-nous pas fondés à nous interroger sur la capacité des grandes nations occidentales de proposer une nouvelle vague de réformes créatrices en réinventant les idées, les principes, les règles qui offrent de l’homme et de son avenir, de la société, une image nouvelle et entraînante ?
Nous aimons à croire que c’est ce qu’attend de nous la « planète capital ». Le modèle capitaliste a toujours dominé les épreuves. Elles l’ont souvent meurtri, abattu, mais jamais elles n’en ont eu raison.
Déjà, face à la raréfaction du crédit bancaire, les grandes entreprises telles Danone, Saint-Gobain, Lafarge, Pernod-Ricard ou Faurecia, GDF, le Crédit Agricole redécouvrent les délices du marché obligataire. Au total, les volumes d’émissions obligataires pourraient cette année largement dépasser 200 milliards d’euros, soit un record absolu depuis le lancement de l’euro.
Et tant mieux si les entreprises redécouvrent dans le même temps les délices des obligations convertibles depuis la réouverture de ce segment par Arcelor Mittal, fin mars, après neuf mois de fermeture.
Au cumul, neuf émissions ont été recensées en Europe depuis le début de l’année 2009. Les professionnels s’accordent à dire que face à des lignes de crédit bancaire coûteuses, les obligations convertibles en actions font figure de bon compromis s’agissant d’entreprises qui cherchent à diversifier leur structure de financement, mais dont la notation n’est pas suffisante pour prétendre bénéficier de conditions favorables sur le marché obligataire.
On sait que les principales émissions convertibles émises depuis le printemps 2009 en France, outre Arcelor Mittal sont l’œuvre d’entreprises importantes telles Eurazeo, Cap Gemini, Unibail-Rodamco, Bonduelle, Club Mediterranée.
Alors que les crédits bancaires classiques représentaient avant la crise quelque 80% des sources de financement tant en France qu’en Europe, on voit bien que les entreprises ont su faire montre de réactivité avec le retour du phénomène de désintermédiation bancaire qui devrait s’inscrire dans la durée, c’est-à-dire tant que les marchés d’actions n’auront pas repris des couleurs et restauré la confiance des investisseurs !
Démonstration est faite une fois encore que notre système est à la fois souple et ingénieux. Dans la même veine, n’est-il pas piquant de constater qu’à cette occasion, les grandes banques européennes et nord-américaines en profitent pour reconstituer leur marge grâce aux activités de montage et d’ingénierie financière que leur ouvrent la raréfaction du crédit bancaire et le niveau historiquement bas des taux d’intérêt et donc de leur coût de refinancement plus que favorable ?
 « A quelque chose malheur est bon » dit-on, souvent ! Ce proverbe se voit à l’évidence validé dans le contexte bancaire actuel.
Quant aux grandes entreprises, qui par le biais du poids croissant de la dette obligataire dans la structure du passif, alors que les charges matérialisées notamment par le coupon, sont fiscalement déductibles, est-il inopportun de dire qu’elles seraient mal inspirées de se plaindre au regard du niveau historiquement bas de leur coût moyen pondéré du capital ? Et ce en l’absence bien comprise de versement de dividendes aux actionnaires qui font -n’hésitons pas à le dire ici - les frais de la crise devant les salariés !
Quoiqu’il en soit, et au-delà des incantations toujours louables, il reste à nos gouvernants à répondre de manière pressante et concrète aux questions suivantes et que porte, à l’aube de la période estivale, le Forum de l’Organisation de coopération et de Développement économique (OCDE) en 2009 :
- Comment restaurer et renforcer l’économie mondiale à long-terme ?
- Comment rétablir la stabilité et la confiance dans le système financier ?
- Comment atténuer l’impact de la récession ?
- Comment renouveler les normes de gouvernement d’entreprise ?
- Comment surmonter la crise de l’emploi ?
- Comment garder les marchés ouverts aux échanges et à l’investissement ?
- Qu’en est-il d’une croissance verte et du changement climatique ?
On entend souvent dire au café du commerce qu’il y a une fatalité de l’échec pour tous ceux qui méconnaissent la réalité. En « planchant » justement sur la question de la reprise et de ses modalités, le contre-exemple nous est offert par ce véritable laboratoire économique et social qu’est le Forum de l’OCDE qui a su rassembler pour cette nouvelle édition, de multiples parties prenantes telles que des dirigeants d’entreprises et de syndicats, des personnalités de la société civile, des ministres et des responsables d’organisations internationales, aux fins de débattre des grands enjeux du XXIème siècle.
Pour notre part, nous sommes résolument confiants. Déjà, le marché bancaire aux Etats-Unis se remet en ordre de marche de manière fulgurante avec le remboursement des fonds bonifiés accordés au plus fort de la crise de liquidités aux grandes banques par la FED. Signe fort que le système devrait repartir - bientôt - à la fois assaini et peut-être plus fort que jamais!
Aux Etats-Unis, toujours, le Président Obama vient d’annoncer une vaste reforme de la régulation financière, insistant sur la protection des consommateurs. Dans le même temps, la création d’un Conseil européen du risque systémique (CERS) et la mise en place de trois nouvelles autorités paneuropéennes chargées de la surveillance des banques, des marchés financiers et des assurances vont dans le bon sens.
Et si, au fond, la leçon à retenir était que le système capitaliste se doit d’accroître sa force, en utilisant encore davantage les ressorts d’une économie mondiale plus transparente et qui s’impose à tous et à chacun ?
N’est-ce pas ainsi qu’il préserverait le mieux le modèle de société auquel nous tenons, et qu’il viendrait plus efficacement en aide à l’écologie et aux peuples les plus démunis ?
En d’autres termes, surtout pas d’isolationnisme ou de protectionnisme d’un continent à l’autre, ce qui le condamnerait au déclin! Et moins de déconnexion aussi, entre l’économie réelle et la sphère financière !
La théorie des cycles chère aux économistes, postule que l’économie subit des fluctuations régulières et périodiques. Gageons ici que face à cette crise de confiance, à l’instabilité des marchés et la récession, le système financier - une fois purgé de ses dérivés de crédit et de ses dérivés synthétiques - à l’origine de la contamination de la planète finance, se projette hors de lui-même.
Et qu’une fois encore, il se sublime en se repositionnant sur des activités conventionnelles et créatrices de valeur et d’emplois, telles le financement de grands projets d’infrastructure. On ne se lasse pas de le répéter : il y a tant à faire dans ce domaine où que l’on pose les yeux.
Oui, le monde s’en serait mieux trouvé si nous avions moins écouté les sirènes de la finance de marché et mieux encadré la cupidité des traders et la prétendue sophistication de leurs modèles !
Oui, il est temps d’oublier la « main invisible » d’Adam Smith qui est « invisible » pour la simple et bonne raison qu’elle n’existe que dans les manuels d’économie.
Oui, les autorités de marchés doivent restées mobilisées sur la question du risque de liquidité et prôner un renforcement des conditions des tests de résistance des banques tout en plaidant pour une convergence des référentiels comptables internationaux.
Oui, l’emprunt national annoncé par le Président Sarkozy est une nécessité pour financer le « nouveau modèle de croissance ».
Et oui, maintenant que le pire est sous contrôle, gardons-nous de ne pas succomber à la tendance à l’immobilisme - car au final - on n’a jamais rien inventé de mieux que la dynamique de l’investissement et celle du travail pour accélérer toute « sortie de crise » et consolider les équilibres précaires.

* M. Philippe-Henri Latimier est également Président-Fondateur d’Euro Raid Export Academia (EREA).

Retour en haut de page
 
 

 
La lettre diplomatique Bas
  Présentation - Derniers Numéros - Archives - Nos Liens - Contacts - Mentions Légales