Mardi 19 Novembre 2019  
 

N°86 - Deuxième trimestre 2009

La lettre diplometque
  Editorial
Argentine
Djibouti
Guinée Equatoriale
Ouzbékistan
Philippines
  Les Philippines, fervent défenseur et avocat actif de la coopération internationale entre les nations
 
  Pour une coopération franco-philippine approfondie et diversifiée
 
  Philippine-UE : une coopération diversifiée
 
  Enrichir les relations commerciales entre les Philippines et la France
 
  Les arrivées touristiques provenant d'Europe en croissance rapide
 
  Le Club-FCC : un acteur incontournable de la présence française aux Philippines
 
  Le Consulat honoraire des Philippines à Lyon : une plateforme active des relations franco-philippines
 
  Les langues des Philippines, leurs littératures et leur enseignement en France
 
Enjeux géopolitiques
Opinion
 
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     Philippines
 
  S.E.Mme/ H.E. Rora NAVARRO-TOLENTINO

Le chemin de la croissance retrouvée

A l’approche des élections présidentielles qui se tiendront en 2010, la Présidente Gloria Macapagal Arroyo peut se prévaloir d’avoir insufflé un nouvel élan à l’essor des Philippines en tant qu’acteur clé au sein de l’ASEAN. Ambassadeur des Philippines en France, S.E.Mme Rora Navarro Tolentino dresse pour nous le portrait d’un pays en pleine ascension économique.


La Lettre Diplomatique : Madame l’Ambas-sadeur, élue en mai 2004 après avoir succédé au Président Joseph Estrada, la Présidente Gloria Macapagal Arroyo entame la dernière année de son mandat. Comment décririez-vous les mesures et les projets emblématiques qui guident son programme d’action depuis son arrivée à la tête du gouvernement philippin ?

S.E.Mme Rora Navarro Tolentino :
En 2005, peu après son élection, la Présidente Arroyo a identifié le « 10 Point Agenda » comme programme d’action de son mandat. Il inclut la création de six millions d’emplois en six ans, la construction de nouveaux bâtiments et de salles de classe, le retour à l’équilibre du budget, la décentralisation des progrès accomplis au sein de la nation, la fourniture d'électricité et l’approvisionnement en eau pour tous les Barangays, le désengorgement de la région métropolitaine de Manille (Metro Manila) par la formation de nouveaux noyaux de gouvernement dans les régions de Luzon, Visayas et Mindanao, le développement de celles de Clark et Subic comme centres de service internationaux et logistiques à l’échelle régionale, l’automatisation du processus électoral, un aboutissement intègre du processus de paix et, enfin, une conclusion équitable de la division des forces de l’Edsa 1, 2 et 3.
Entre 2004 et 2008, 9,8 millions d’emplois ont déjà été crées, soit 163% de l’objectif minimum que s’était fixé le gouvernement. En 2007, le PIB a augmenté de 7,2%, atteignant le taux le plus élevé depuis plus de trente ans. En outre, l’électrification des Barangays est déjà réalisée à 97% en 2008.
Le gouvernement s’efforce également de rendre le secteur de l'énergie efficace et autosuffisant. De ce point de vue, il a atteint un taux d’autosuffisance de 55,7%, en 2007, soit le niveau le plus élevé de l'histoire des Philippines. Le but est désormais d’atteindre 60% d'ici 2010.
Depuis 2001, environ 895 100 familles ont pu bénéficier du programme de logement national. De plus, un total de 82 933 nouvelles salles de classe ont été construites, dépassant de loin la cible de 6 000 salles par an.
Récemment, la Présidente Arroyo a approuvé un plan d’un montant de 11,3 milliards de pesos pour l’organisation de scrutins automatisés à l’horizon des échéances nationales de 2010. Ainsi, sur la seule base du « 10 Point Agenda », des pas importants ont déjà été accomplis, et au moment où la Présidente Arroyo achèvera son mandat en 2010, notre pays sera certainement dans une situation beaucoup plus stable et confiante que lors de sa prise de fonctions.
Le monde traverse à présent la plus mauvaise crise économique depuis les années 1930. Heureusement, les Philippines comptent parmi les pays qui s’en sortent assez bien, en grande partie grâce aux réformes économiques qui ont été entreprises par le gouvernement Arroyo avant même le déclenchement de cette crise globale, et qui ont protégé le pays des sérieux défis qui se sont faits jour ces derniers temps, dont notamment l’augmentation considérable des prix de l’alimentation, du pétrole et du riz en 2008, et le ralentissement actuel de l'activité économique globale. Bien qu’impopulaires lorsqu'elles ont été mises en œuvre, ces réformes économiques formeront le legs notable du gouvernement de la Présidente Arroyo.

L.L.D. : Dix ans après la crise financière asiatique, la croissance du PIB philippin a atteint un record en 2007, à hauteur de 7,2% avant de subir le contrecoup de la crise financière internationale. Comment percevez-vous les prévisions pessimistes récemment annoncées par le FMI? Quels sont ses atouts pour pouvoir réagir à la dégradation de ses échanges extérieures et à ses conséquences en termes de pertes d’emplois?

S.E.M.R.N.T. :
Si l’on considère tous les pays entrés en récession avec la crise financière, les prévisions du FMI tablant sur une croissance de 0% pour les Philippines restent encore relativement positives. Néanmoins, tout en respectant les prévisions du FMI, notre propre gouvernement prévoit une croissance économique de 3,7% en 2009.
Comme je l’ai mentionné précédemment, les Philippines se trouvent toujours en meilleure position pour surmonter la crise parce que les mesures visant à stimuler l’économie ont été adoptées bien avant le déclenchement de la crise. La bonne gestion des Philippines nous a d’ailleurs permis de recevoir quelques éloges des agences de notation internationales. Standard and Poor a souligné que « les Philippines représentent une île de stabilité au centre de l'orage économique déchaîné ». Credit Suisse a indiqué que les risques macro-économiques sont au plus bas dans notre pays, tandis que, selon JP Morgan, l’économie philippine apparaît « solide par nature et comme un bénéficiaire potentiel des difficultés financières mondiales ». Moody’s a récemment donné aux Philippines un classement B1 avec des perspectives positives sur ses obligations d'État.
Pour faire face à la crise et la surmonter, les initiatives du gouvernement Arroyo ont consisté en premier lieu à amortir le choc, mais aussi à se préparer pour une reprise; en second lieu, à s'assurer que la récession mondiale ne se traduise pas par une récession de l’économie philippine.
La création d'emplois et la mise en place des filets de sécurité ont ainsi constitué une priorité majeure du gouvernement. Pour faire face aux défaillances structurelles de l'économie, des mesures ont été adoptées en vue de libéraliser certains marchés, les dépenses publiques en matière d’infrastructures ont été augmentées, tandis que les secteurs les plus défavorisés de la société font l’objet d’un soutien économique plus large. Il convient d’ajouter à cet ensemble de mesures, les efforts d'assainissement budgétaire par l’amélioration des recettes fiscales et l’orientation vers une plus grande privatisation, qui ont joué un rôle clé en attirant un montant record d'investissements directs étrangers (qui ont d’ailleurs permis une hausse de PIB sans précédent de 7,2% en 2007).
Le plan de stimulation de l’économie philippine - le Programme de résilience économique (ERP) - s'élève, stricto sensu, à environ 330 milliards de pesos soit 6,9 milliards de dollars. Son objectif vise principalement à améliorer nos infrastructures et nos ressources en capitaux, tout en élargissant notre système de protection sociale.

L.L.D. : A l'issue du sommet du G20 organisé à Londres le 2 avril dernier, les Philippines ont brièvement été inscrites au sein de la « liste noire » des paradis fiscaux de l'OCDE. Comment s’articule la mise en œuvre des engagements pris par votre pays en matière de coopération financière ? Quelle est l’approche préconisée pour consolider le système bancaire et financier philippin dans le cadre de la réforme initiée par le gouvernement ?

S.E.M.R.N.T. :
En réponse à l’initiative que vous évoquez, le Ministre des Finances Margarito Teves a écrit à l’OCDE en réitérant que les Philippines sont et ont d’ailleurs toujours été prêtes à adopter les règles internationales sur la coopération fiscale et l’échange d’informations. Il évoquait également l’engagement de notre pays à résoudre ce problème.
Peu après, les Philippines ont été rayées de cette liste, pour être inscrites dans la catégorie des « juridictions engagées sur la norme internationalement convenue mais ne l’ont pas encore sensiblement mise en application ».
La pression internationale demeure élevée et l’intérêt portée à cette question a constitué un processus impulsé du sommet vers la base, dont les dirigeants ont eux-mêmes pris l’initiative lors du sommet du G20. La crise financière a rendu la résolution de cette question encore plus pressante.
Les Philippines en ont bien conscience et son inscription au sein de la « liste blanche » est devenue un objectif primordial. Les mesures prises par notre pays dans cette perspective s’inscrivent dans un cadre plus large ; celui de la lutte contre l’évasion fiscale et la fuite des capitaux, et en fin de compte, de la poursuite d’une bonne gouvernance. Ce plan d’action exige l’adoption de la législation adéquate pour enlever les obstacles à la mise en application des normes requises, ce sur quoi les Philippines œuvrent de toute urgence. Dans le cadre de cet effort, une étroite coordination avec l’OCDE a été établie en vue de contribuer à s’assurer que les réformes ou les changements qui seraient introduits à l’avenir, demeurent quels qu’ils soient, compatibles avec les normes internationales.

L.L.D. : Vingt ans après le lancement d'une vaste réforme agraire, le Congrès des Philippines a voté fin décembre 2008 une nouvelle extension du CARP (Comprehensive agrarian reform program). Comment analysez-vous les difficultés de la mise en œuvre de cette loi et, plus largement, quelle est la situation du secteur agricole philippin ? Comment ce processus peut-il être amélioré alors que 1,3 million d’hectares de terres doit encore être redistribué ?

S.E.M.R.N.T. :
Ce que le Congrès a voté en décembre 2008 était une résolution portant sur la prolongation du CARP jusqu’en juin 2009 en vue de se donner le temps ainsi qu’au Sénat, de proposer une nouvelle loi qui étendrait le programme du CARP pour au moins cinq années supplémentaires. Il s’agissait également de confier au Ministère de la Réforme agraire un nouveau mandat ainsi qu’un budget destiné aux activités qui n’ont pas été accomplies sous le programme du CARP.
Le 1er juin 2009, le Sénat a approuvé le projet de loi n°2666 du Sénat prolongeant le CARP pendant cinq années avec un budget de 147 milliards de pesos. Le 4 juin 2009, la Chambre a en outre approuvé le projet de loi n°4077 qui correspond à sa propre version de la loi de prolongation du CARP. Un Comité bilatéral de conférence a également été créé et chargé de réconcilier les divergences entre les deux projets de loi. Nous nous attendons désormais à ce qu’une simple loi soit adoptée par le Congrès et le Sénat avant le 30 juin 2009.
Les deux projets de loi portent sur la mise en application de l’acquisition et de la distribution des terres. Environ 50% d’un million d’hectares restant à répartir concernent des terres privées, des entreprises agricoles et de grandes plantations.
Au regard de l’expérience de ces vingt dernières années, il s’agit du secteur dans lequel la réforme agraire est la plus difficile à introduire, en grande partie en raison de la nature de la structure de propriété existante et de l’accord sur la valeur des terres. Il ne s’agit simplement que de deux facteurs parmi les plus déterminants dans l’exécution de la loi du CARP (R.A.6657). Des propositions de réformes ont par ailleurs été incluses dans les projets de loi afin d’améliorer sa mise en œuvre et de réduire la confrontation qui en découlerait.
En ce qui concerne plus largement la situation du secteur agricole, les terres du CARP qui ont été réparties représentent une part substantielle des terres agricoles totales dans le pays. Des services de soutien sont ainsi prévus, y compris pour ce qui est de la distribution, de l’irrigation, et de l’accès au crédit - tous ces aspects étant destinés à augmenter la productivité des communautés de la réforme agraire, en particulier des rizières et des terres de maïs.
La répartition des terres, ajoutée aux services de soutien nécessaires, contribuent à la sécurité alimentaire en faisant bénéficier les petits agriculteurs des effets d’incitation à l’acquisition de la propriété foncière. Les études ont d’ailleurs prouvé que l’alimentation est devenue plus abordable et accessible pour les pauvres grâce au programme du CARP.

L.L.D. : Mindanao demeure une région minée par l'insécurité et l’activisme des mouvements autonomistes musulmans (MNLF et MILF). Comment pourrait être surmonté l’échec du « mémorandum d'accord sur les terres héréditaires » en août 2008? A travers quelles initiatives le développement de cette région encore pauvre en dépit de ses richesses naturelles pourrait-il être favorisé ?

S.E.M.R.N.T. :
Le cadre global de la politique en faveur de la paix conduite par notre gouvernement vise à mettre fin aux conflits armés internes qui durent depuis des décennies, tout en tenant compte des causes profondes de la lutte armée et de l’agitation sociale, dans le respect absolu de la protection et de la promotion des droits de l’homme.
Le Bureau du Conseiller présidentiel pour le processus de paix (OPAPP) est en charge de l’exécution et de la coordination du programme de paix global du gouvernement. Celui-ci comprend des initiatives en faveur de la réhabilitation et du développement économique des zones affectées par le conflit, du renforcement des capacités communautaires (ou empowerment), ainsi que des programmes de coopération avec des ONG, des organismes de la société civile, du secteur privé, et d’autres secteurs.
Les négociations de paix avec le MILF sont arrivées au point mort en août 2008 en raison des attaques systématiques commises par les rebelles de cette organisation, soi-disant en signe de protestation contre la signature avortée du MOA (Mémorandum d’accord) sur le Domaine ancestral.
Néanmoins, les perspectives semblent désormais se révéler meilleures car les deux parties ont fait part de leur disposition à reprendre les négociations. Dans sa volonté à faire avancer les négociations, le Gouvernement philippin s’est engagé à discuter trois points de l’ordre du jour :
- la renégociation du MOA sur le Domaine ancestral ;
- la réaffirmation de l’engagement des Philippines à faire prévaloir le Processus de paix ;
- la révision du processus d’aide à la réalisation.
Le Gouvernement a également défini de nouveaux paramètres : les négociations doivent être conformes à la Constitution ; toute négociation sur l’indépendance est hors de question ; les résultats des négociations doivent refléter les valeurs et les sentiments de toutes les parties intéressées ; le désarmement, la démobilisation et la réintégration (DDR) devraient servir de cadre aux négociations ; le cessez-le-feu doit être appliqué ; enfin le développement et son intensification devrait en être au centre des préoccupations.
Sur le plan stratégique, la poursuite du renforcement du Processus de paix avec le MILF doit s’inscrire dans le cadre de deux voies essentielles : d’une part, la participation d’un plus grand nombre de pays pour surveiller l’exécution du cessez-le-feu et la mise en œuvre des mesures de réhabilitation et de développement ; d’autre part l’amélioration du processus d’accroissement des capacités durant la poursuite actuelle des négociations de paix afin d’équilibrer les intérêts de toutes les parties, d’assurer la transparence et d’offrir des solutions mutuellement acceptables.
L’Union européenne, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et l’Australie, figurent parmi nos partenaires de poids pour le développement de Mindanao. L’UE elle-même a contribué à hauteur de 6,5 millions d’euros en matière d’assistance humanitaire aux populations déplacées de Mindanao. Elle a en outre réservé 2,5 millions d’euros supplémentaires pour le redressement de la région à long terme.

L.L.D. : Fort de l’entrée en vigueur de la charte de l'ASEAN en décembre 2008, les dix Etats membres ont adopté en Thaïlande, le 1er mars 2009, une Feuille de route (Plan d'action) pour former une communauté s’inspirant de l'Union européenne à l’horizon 2015. Au regard des écarts de développement qui subsistent entre les pays de l’ANASE, dans quelle mesure ce projet vous semble-t-il réalisable ?

S.E.M.R.N.T. :
Le calendrier initial envisageait l’horizon 2020 pour construire une communauté de l’ASEAN reposant sur trois piliers, ceux de la communauté politique-sécurité, de la communauté économique et de la communauté socioculturelle. Lors du sommet de Cebu en 2007, il a été convenu d’accélérer ce calendrier à 2015. Dans cette perspective, les modèles des trois piliers ont tous été adoptés. Ils constitueront avec l’Initiative pour l’intégration de l’ASEAN (IIA), la Feuille de route pour une Communauté de l’ASEAN.
Tous les Etats membres de l’ASEAN se sont engagés à assurer l’exécution de cette feuille de route dans les temps impartis. Les dirigeants ont reconnu que la crise financière globale a rendu sa réalisation d’ici 2015 plus pressante. Même si la crise a donné une nouvelle impulsion à ce projet, elle rend également la tâche de l’intégration plus stimulante, et la capacité ou non de l’ASEAN à le réaliser est devenu un sujet de débat de premier plan.
L’ASEAN a fait la preuve de la volonté collective et d’une action concertée en vue de répondre à la crise. Avec son intensification, la nécessité de coordonner des politiques et de mettre en œuvre des actions communes au niveau régional a été rendue plus évidente et pressante. L’ASEAN a d’ailleurs rapidement reconnu que si les réponses nationales sont certes importantes, les ajustements les plus efficaces face à la crise ne pourront seulement se produire que si une bonne coordination des réponses et des actions est organisée à l’échelle de la région.
L’un des principaux objectifs de l’ASEAN dans la conjoncture actuelle a été de réduire au maximum son impact négatif sur les populations les plus vulnérables. Dans ce but, l’organisation a réclamé le renforcement des filets de sécurité, y compris la nécessité de systèmes de surveillance efficaces afin d’identifier les plus défavorisés, ainsi qu’une plus grande collaboration avec les partenaires de dialogue et les banques de développement multilatérales. Elle a aussi demandé l’utilisation de programmes de stimulation économique pour parer au ralentissement économique.
Afin de rétablir la stabilité économique et financière dans la région, il a été convenu qu’à court terme, les initiatives de l’ASEAN se concentreront sur l’atténuation des risques de sentiments d’aversion, en vue de renforcer la confiance à l’égard du marché régional ; à long terme, il s’agit d’apporter les capitaux nécessaires pour permettre une croissance régionale stable et robuste.
Tenant compte des leçons de la crise de 1997, les représentants de l’ASEAN et de ses partenaires du groupe plus-trois (Chine, Japon, Corée du Sud), ont souligné l’importance de mettre en application des fonds d’action de l’ASEAN CMI conformément à la « Multilatéralisation de l'Initiative de Chiang Mai ». Ils ont convenu que son montant total sera porté de 80 milliards de dollars à 120 milliards de dollars. Lors du 14ème Sommet de l’ASEAN et des sommets relatifs qui se sont tenus en Thaïlande, l’idée de ce projet de fonds d’action a progressé, avec la reconnaissance claire des engagements de l’ASEAN et de ses partenaires.
Beaucoup de doutes ont en outre été répandus sur la construction de la Communauté économique de l’ASEAN (CEA). Le premier objectif du CEA est de devenir le socle d’un marché unique et de production. Des comparaisons ont d’ailleurs été établies avec le marché commun de l’UE comme modèle. Cependant, beaucoup indiquent que cette approche n’est pas réaliste. Tandis que l’ASEAN est sensiblement plus grande que l’UE en termes de population (570 millions d’habitants par rapport à 500 millions pour l’UE), leurs économies ne sont, en effet, pas comparables. Le PIB global annuel de l’ASEAN s’élève ainsi à environ un trillion d’euros tandis que celui de l'UE est de plus de 12 trillions d’euros.
De ce fait, l’UE peut allouer d’énormes ressources à la réduction des écarts de développement parmi ses membres. De son côté, l’ASEAN ne dispose pas d’autant de ressources pour réduire les écarts entre les pays membres bien qu’elle soit à la source de beaucoup d’efforts dans ce domaine. A titre d’exemple, le thème du 12ème Sommet de l’ASEAN qui s’est tenu à Cebu, aux Philippines en 2006, était « Une entraide communautaire et de partage » et comme je l'ai mentionné, beaucoup d’attention est accordée à la protection des groupes vulnérables en cette période de crise.
Néanmoins, l’ASEAN peut certainement beaucoup apprendre de l’expérience de l’UE. Au cours de ces dernières années, elle a lancé diverses initiatives économiques, y compris en vue d’accroître la transparence des mesures non-tarifaires, de supprimer les entraves aux échanges, de faciliter l’acquittement des droits de douane et de simplifier les régimes douaniers, les normes d’harmonisation et les règlements techniques, et enfin d’accélérer l’intégration de 12 secteurs prioritaires.
La signature de la charte de l’ASEAN qui confère désormais à l’organisation une personnalité juridique, lui conférera plus de poids en traduisant ses engagements en actes. Le thème du 14ème Sommet de l’ASEAN était ainsi la « Charte de l’ASEAN pour les peuples de l’ASEAN » qui, avec tous les modèles en place, espère forger un chemin plus clair vers la réalisation d’une Communauté de l’ASEAN d’ici 2015.

L.L.D. : Le renforcement des relations d’interdépendance au sein de l'ANASE a permis l'essor d’une coopération énergétique ambitieuse au travers du projet du Trans-ANASE Gas Pipeline (TAGP). Comment définiriez-vous les enjeux de la participation des Philippines dans ce projet ? Dans quels autres domaines de coopération pour le développement votre pays envisage-t-il d’intensifier ses liens avec ses deux grands voisins, l’Indonésie et la Malaisie ?

S.E.M.R.N.T. :
On estime que la demande de gaz produit dans les installations existantes aux Philippines devrait passer de 103 milliards de pieds cube (en 2003) à 198 milliards de pieds cube (en 2012). De plus, nous nous attendons à une augmentation supplémentaire de la demande en gaz des secteurs de la production d’énergie, des transports et d’autres industries, de 23 milliards de pieds cube en 2008 à 194 milliards de pieds cube en 2012.
Cependant, le gaz naturel peut potentiellement remplacer le gaz de pétrole liquéfié (GPL) comme combustible de cuisson aux Philippines. Pour satisfaire cette demande, les Philippines prévoient d’importer du gaz naturel liquéfié (GNL) du Brunei, de l’Indonésie ou de la Malaisie, ainsi qu’au travers d’une éventuelle interconnexion au gazoduc Trans-ASEAN (TAGP).
La participation des Philippines au projet de TAGP et à l’ASEAN Power Grid (APG) est en pleine conformité avec la vision 2020 de l’ASEAN formulée en 1999 à Hanoi, qui a prévu d’établir des accords d’interconnexion électrique par le biais de l’ASEAN Power Grid, du TAGP et de canalisation d’eau. Les Philippines se positionnent en effet au centre du commerce asiatique de GNL, dont les opportunités sont par ailleurs immenses en termes de projets.
Sur le plan intérieur, les Philippines intensifient l’utilisation des sources d’énergie renouvelables et des combustibles de substitution. Elles ont également accéléré l’exploration, le développement et l’exploitation des ressources énergétiques locales. Notre pays espère ainsi atteindre un niveau d’autosuffisance de 60% d’ici 2010.
L’adoption de l’Acte sur les combustibles organiques aux Philippines a également donné une forte impulsion au développement intérieure de cette source d’énergie. Dans ce domaine, nous mettons en application les mesures qui permettront d’augmenter l’exploitation du gaz naturel. Il ne s’agit ici que de quelques exemples de mesures que nous avons adoptées dans le cadre de nos engagements à l’égard du Plan d’action de l’ASEAN pour la coopération énergétique.
Toutefois, avant même le lancement du TAGP, nous avions déjà noué des liens étroits avec nos voisins les plus proches au sein de l’ASEAN - Indonésie, Malaisie et Brunei - au sein de la zone de croissance sous-régionale BIMP-EAGA ou de la zone de croissance de l’ASEAN Brunei Darussalam-Indonésie-Malaisie-Philippines qui a été formellement lancée en 1994.
Parmi les initiatives qui ont été poursuivies sont inclus la signature d'un Protocole d'accord sur l'expansion des liaisons aériennes en 2007; un Mémorandum d'accord sur l’établissement et la promotion des liaisons maritimes efficaces et intégrées, et un Mémorandum d'accord sur la circulation transfrontalière des autobus et des trains commerciaux. La zone BIMP-EAGA a également des projets sur le commerce et l’investissement frontaliers, la coopération économique, le développement d'énergie, ainsi que sur la promotion du tourisme.
Une des initiatives les plus récentes des Philippines sous le programme de revitalisation du transport et des liaisons de transport de BIMP-EAGA est l’approbation en février de cette année, d’un montant de 315 milliards de pesos destinés au Projet de développement de l’Aéroport de Puerto Princesa, pour l’amélioration de l’aéroport afin de satisfaire au normes internationales.

L.L.D. : Qualifié par la Présidente Arroyo en tant que « nouveaux héros » du pays pour leur contribution à l'économie, les émigrés philippins étaient au nombre de 1,3 million en 2008. Comment analysez-vous l'impact du retournement de la conjoncture sur leur activité ? Dans quelle mesure le projet d’accord avec la France sur une gestion concertée des flux migratoires pourrait-il devenir, selon vous, la matrice d'un modèle de coopération dans ce domaine avec les autres pays d'accueil de la main d'oeuvre philippine ?

S.E.M.R.N.T. :
Les travailleurs philippins d’outre-mer contribuent à une part importante de notre économie. En 2008, celle-ci a atteint 17 milliards de dollars, soit environ 13% de notre PIB.
Avec le ralentissement de l’activité économique globale et la demande réduite des services des travailleurs à l'étranger, les transferts de fonds constitueraient l’un des secteurs où la crise pourrait le plus nous toucher.
Heureusement toutefois, les transferts de fonds connaissent une croissance continue tandis que les licenciements ralentissent. Nous avons d’ailleurs conclu des accords avec certains pays d’accueil comme le Canada, l’Australie, le Japon et le Qatar, et nous espérons que ceux-ci pourront proposer des offres d’emploi en particulier dans les secteurs des soins de santé, de l’éducation, de l’énergie et de l’immobilier.
Le paquet de mesures de stimulation économique de notre pays, le Plan de résilience économique, comprend à cet égard des programmes pour les travailleurs d’outre-mer qui ont été gravement touchés par la crise. Ces programmes visent à favoriser le redéploiement, la réintégration et le soutien aux moyens de subsistance.
Le gouvernement a également créé un « paquet de remboursement » qui inclut des fonds de soutien d’un montant de 250 millions de pesos pour ceux qui ont été licenciés en raison de la crise, ainsi que des plans de formation de compétences et des programmes jumelés.
En ce qui concerne plus particulièrement l’accord que nous avons conclu avec la France, une déclaration conjointe sur les professionnels philippins et l’échange d’étudiants a été signée en octobre 2007. Un mémorandum d’accord sur la migration est en cours de préparation. La France porte un intérêt spécifique à l’égard des infirmières philippines, des employés du secteur des technologies de l’information ainsi que de la gestion de l’accueil et des étudiants.
De manière significative, les Philippines ont été le premier pays asiatique avec lequel la France a initié des ouvertures pour la conclusion d’un mémorandum d’accord sur le travail et la migration - une reconnaissance, nous voudrions y croire, de la compétence et des orientations de notre pays en matière de gestion des travailleurs migrants, mais aussi de la formation de sa main d’œuvre et de son affinité culturelle avec la France.
Cependant, même si notre économie bénéficie beaucoup des contributions des Philippins vivant à l’étranger, notre objectif à long terme, comme la Présidente Arroyo l’a toujours souligné, est de pouvoir offrir suffisamment de travail et de nature viable aux Philippins du pays de sorte que la recherche d’emploi à l’étranger ne soit pas le seul ou le meilleur choix.
De ce point de vue, le gouvernement œuvre à ce que les OFWs (Travailleurs philippins d’outre-mer) deviennent OFIs, ou Investisseurs philippins d’outre-mer. En mars 2009, notre Ambassade, en coopération avec le Centre du commerce et d’investissement des Philippines, a ainsi organisé un Séminaire sur les entreprises et les opportunités d’investissements pour les OFWs à Paris. Le Séminaire aspirait à fournir à des OFWs des perspectives utiles sur des investissements durables pour eux-mêmes et leurs familles aux Philippines, afin qu’ils puissent prendre des décisions éclairées et responsables en vue d’investir l’argent qu’ils ont durement gagné. Le séminaire a été couronné de succès et nous en avons déjà fait écho dans nos autres juridictions comme Monaco.

L.L.D. : Nommée Ambassadeur des Philippines en France depuis janvier 2009, vous aviez déjà assumé ces fonctions entre 1994 et 1997. Quel regard portez-vous sur l'évolution des relations franco-philippines ? Dans quels domaines souhaiteriez-vous voir s’intensifier les liens de coopération entre les deux pays ? Quelles orientations privilégiez-vous pour accroître les échanges économiques bilatéraux ?

S.E.M.R.N.T. :
En 2007, les Philippines et la France ont officiellement marqué les soixante ans de l’établissement de leurs relations diplomatiques. Toutefois, il est un fait que nos liens bilatéraux ont une histoire qui remonte bien au-delà de ces six décennies.
Les Philippines constituent la première république en Asie (1898) comme la France l’est dans le monde occidental (1789). La France a d’ailleurs joué un rôle dans notre quête pour nous approprier une identité nationale, les idéaux des Lumières de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ayant contribué à nourrir l’esprit du nationalisme des dirigeants philippins. Ceux-ci sont représentés dans le triangle équilatéral blanc de notre drapeau national. Notre héros national, Dr. José Rizal, a été en partie inspiré par le romancier français Alexandre Dumas lorsqu’il a écrit deux ouvrages - Noli Me Tangere et El Filibusterismo - qui ont joué un rôle clé dans la formation de l’identité philippine et qui ont influencé la révolution philippine. Notre code civil est en outre fondé sur le code napoléonien.
Au cours des soixante dernières années, nos deux pays ont poursuivi leur coopération dans de nombreux domaines, notamment pour la promotion de la paix, du respect des droits de l’homme, pour la protection de l'environnement, du développement durable et pour la préservation de l’héritage culturel et national.
Des avancées significatives ont récemment éclairé d’un jour positif les Philippines en France. Notre pays a ainsi participé au festival de film à l’été 2008. Lors de l’édition 2009 du festival de Cannes, le Philippin Brillante Mendoza a reçu le Prix du meilleur directeur. En outre, les Philippines ont été à deux reprises le lieu du tournage de l’émission Koh Lanta et de la série française « Survivor » - Palawan en 2007 et Camarines du Sud en 2008. Notre pays était également représenté lors du salon de la Plongée sous-marine et a été le partenaire Eco Tourisme du salon Destination nature qui se sont tous deux tenus à Paris.
Nous espérons pouvoir exploiter cet élan et continuer à renforcer davantage nos relations bilatérales. Sur le plan politique, nous aspirons ainsi à augmenter la fréquence des interactions de haut niveau entre nos deux pays. Depuis l’établissement de nos relations diplomatiques, deux présidents philippins ont effectué des visites officielles en France - la Présidente Aquino en tant qu’invitée d’honneur principale des célébrations du Bicentenaire français, et le Président Ramos en 1994, quand il a officiellement inauguré l’exposition du Galion San Diego. Les Philippines se réjouissent à l’avance de pouvoir accueillir le Président de la République française et j’ai réitéré cette invitation au Président Sarkozy lorsque je lui ai présenté mes lettres de créance en janvier 2009.
Dans le secteur de la sécurité, nos deux pays partagent ce grand défi que représente la lutte mondiale contre le terrorisme. Un engagement proactif avec des partenaires comme la France est nécessaire pour briser le réseau international du terrorisme et de ses liens avec des unités locales ou nationales.
Dans le domaine économique, nos deux pays doivent accroître leurs efforts afin de promouvoir davantage le commerce et les investissements bilatéraux. La France occupe à l’heure actuelle le 17ème rang en tant que partenaire commercial des Philippines et nous espérons que ce classement pourra être amélioré. Plus de 100 entreprises françaises sont installées aux Philippines, parmi lesquelles Essilor, Lafarge, Altadis, Alcatel, Axa, Sanofi-Aventis et Alstom/Areva. Il existe donc un contexte favorable en vue d’intensifier le commerce et les investissements entre nos deux pays.
En ce qui concerne le tourisme, un grand tournant des arrivées de visiteurs en provenance de France s’est amorcé. Les statistiques récentes montrent qu’elles sont en augmentation de 26% en 2008 et avec des efforts promotionnels soutenus, nous sommes convaincus que le volume d’arrivées atteindra un niveau plus élevé à l’avenir. Comme le Ministre Durano l’a évoqué dans son message au sein de ce dossier, l’industrie du voyage française inclut désormais les Philippines dans ses programmes destinés aux voyageurs individuels fréquents et aux voyages de groupes. De plus, nous mettons en valeur dans notre marketing stratégique des segments de valeurs porteurs tels que la plongée sous-marine et l’aventure.
La culture et les arts ont constitué l’une des facettes les plus marquantes de nos relations bilatérales. La promotion culturelle philippine s’est ainsi élargie avec l’organisation à Paris de représentations d’excellents artistes philippins tels que le pianiste Raul Sunico, les danseurs de Bayanihan et les chanteurs Madrigals, qui ont été reconnus en 2009 comme Artistes pour la paix de l'UNESCO. Nous espérons vivement poursuivre sur cette voie, en tenant compte du fait que, de par le monde et davantage en France, la culture et les arts représentent des éléments essentiels dans la promotion de l’entente mutuelle entre les peuples.

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