Mardi 19 Novembre 2019  
 

N°86 - Deuxième trimestre 2009

La lettre diplometque
  Editorial
Argentine
Djibouti
  Djibouti-France : des liens géostratégiques privilégiés
 
  Une coopération franco-djiboutienne multiple et solide
 
  Une coopération franco-djiboutienne fondée sur des intérêts stratégiques communs
 
  France-Djibouti : un mariage d’amour et de raison !
 
  Nouveaux horizons pour Djibouti
 
  Nouveaux horizons pour Djibouti
 
  Les investisseurs français, de retour à Djibouti ?
 
  Le pari gagné de l’indépendance de Djibouti
 
  Djibouti terre d’aventures
 
  Des ambitions pour Djibouti : modernisation et mondialisation accélérées
 
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     Djibouti
 
  S.E.M. / H.E. Rachad FARAH

Pour un renouveau de la coopération avec la France

Pivot géostratégique de la lutte contre le terrorisme et la piraterie en Afrique de l’Est, Djibouti est entré dans une nouvelle ère de développement avec l’inauguration du nouveau port de Doraleh. Plus de trente ans après son indépendance, S.E.M. Rachad Farah, Ambassadeur de Djibouti en France, nous livre sa vision du renforcement de la coopération franco-djiboutienne dans le contexte de la forte ouverture de son pays à la mondialisation.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, en marge du sommet de la Francophonie organisé à Québec du 17 au 19 octobre 2008, la rencontre entre le Président Ismail Omar Guelleh et le Président Nicolas Sarkozy a confirmé leur volonté commune de relancer la coopération franco-djiboutienne. Alors que la France demeure le premier partenaire de Djibouti pour l’aide au développement, quelles orientations préconisez-vous pour concrétiser cette nouvelle dynamique ?

S.E.M. Rachad Farah : Tout d’abord, je souhaiterais remercier La Lettre Diplomatique de consacrer un dossier à Djibouti. Les relations entre deux pays se concrétisent dans un premier temps par les rencontres entre leurs chefs d’Etat respectifs et la qualité des liens qu’ils nouent. Le Président Guelleh et le Président Sarkozy se sont ainsi rencontrés à deux reprises depuis l’élection de ce dernier en 2007 : en décembre de la même année à l’occasion de la visite officielle effectuée par le Président djiboutien à Paris et en octobre 2008 lors du sommet de la Francophonie qui s’est tenu à Québec.
Ces deux temps forts ont permis aux deux présidents de se connaître, de s’apprécier et de définir les voies et les moyens les plus adéquats en vue de renforcer la relation séculaire que partagent Djibouti et la France, et qui se décline sous différentes facettes dans nos contacts au quotidien.
Ils ont été marqués par une dimension amicale, qui a contribué à donner une nouvelle impulsion aux liens entre nos deux pays, dont les fruits sont d’ores et déjà visibles et sont appelés à se multiplier. Le premier résultat qu’il est important de souligner à mes yeux, c’est l’invitation qu’a adressée le Président Guelleh aux hommes d’affaires français d’investir à Djibouti et de prendre ainsi le train de notre croissance économique, avec nos autres partenaires comme nos amis émiratis.
Cet appel a été entendu. Le MEDEF a organisé la visite à Djibouti d’une délégation composée d’une vingtaine de représentants d’entreprises françaises, présidée par M. Patrick Lucas, Président de la société Gras Savoye. Je crois que nous avons là un résultat tangible de la volonté commune des deux pays d’aller de l’avant.
Les relations franco-djiboutiennes continuent ainsi de progresser, portées par toute l’ambition que manifestent les Français au travers du Président Sarkozy et celle que nous nourrissons sous l’impulsion du Président Guelleh, de faire en sorte que Djibouti consolide son développement et son attachement à la francophonie. Celle-ci représente d’ailleurs une marque de notre
originalité dont nous sommes très fiers.

L.L.D. : Seul pays francophone de la Corne de l’Afrique, votre pays a conservé son attachement à la langue française. En votre qualité de Représentant personnel du Chef de l’Etat auprès de l’OIF, comment ressentez-vous cette appartenance culturelle dans le contexte de l’ouverture de Djibouti à la mondialisation ? Comment les autorités djiboutiennes comptent-elles renforcer leur participation au mouvement francophone ?

S.E.M.R.F. : En un sens nous sommes tous emportés par la vague de la mondialisation. Nous en sommes en quelque sorte les « victimes » consentantes. Ce processus a débuté il y a cinq ou six ans, non seulement à Djibouti, mais aussi dans l’ensemble du continent africain.
L’arrivée d’investisseurs ou de coopérants russes, indiens, chinois ou brésiliens s’inscrit dans cette logique qui caractérise aujourd’hui les relations internationales. L’Afrique représente, en effet, le continent de l’avenir grâce à ses vastes ressources pétrolières, minières et humaines.
Pour nous, Djiboutiens, la question est de savoir comment nous allons gérer ces afflux d’investissements avec leurs apports culturels, tout en préservant notre singularité et notre originalité francophone.
Dès son élection en 1999, le Président Guelleh s’est profondément attelé à cette tâche. En 2000, il a ainsi pris l’initiative de créer la première université francophone de l’Afrique de l’Est. Certes, cette décision nous coûte cher financièrement, mais elle nous est chère intellectuellement. L’Université de Djibouti reste d’ailleurs la seule université francophone de la région. Elle témoigne de notre engagement dans ce domaine.
Sans l’Université de Djibouti, 70% de nos étudiants issus des familles modestes partiraient vers l’Inde, la Malaisie, le Kenya ou ailleurs et dans une dizaine d’années, la culture anglophone prendrait le pas sur la francophonie à Djibouti. En mettant en place cette université, le Président Guelleh a ainsi sédentarisé une grande partie de la population estudiantine et favorisé son immersion dans la culture francophone. De mon point de vue, cette initiative doit continuer à être soutenue pour qu’elle devienne une université d’excellence dans la région, susceptible d’attirer des étudiants de l’Erythrée, de l’Ethiopie, du Yémen ou du Soudan.
Le maintien de la langue française et de notre appartenance à cet espace de solidarité francophone constitue néanmoins une lutte au quotidien. Nous ne pouvons pas relever ce défi si nous ne sommes pas soutenus par les pays francophones, à commencer par les pays du Nord comme, bien entendu, la France, mais aussi la Belgique, le Canada avec le Québec ou encore la Suisse.
Tous ces pays doivent réfléchir d’une manière générale à la place de la langue française dans le monde et au « ventre mou » de la Francophonie. Ce « ventre mou » est justement constitué par des pays comme Djibouti ou Haïti par exemple. Djibouti plus encore parce que notre pays s’intègre dans un large dispositif militaire français qui nous oblige avec bienveillance, nous Djiboutiens et Français, à veiller à ce que cet attachement aux valeurs francophones soit un point central de notre coopération.
Dans le contexte des défis qu’implique notre ouverture internationale, non seulement à de nouveaux investisseurs étrangers, mais également à des présences militaires nouvelles, il faut trouver les moyens d’aider notre pays à vivre sa francophonie et à faire vivre les valeurs dont elle est porteuse ; valeurs qui doivent, à leur tour, se traduire comme une plus-value dans le quotidien de la population djiboutienne.
Il appartient à nos amis francophones d’appuyer nos efforts, au travers d’organismes français comme l’Alliance française ou d’autres organisations qui gravitent autour de la francophonie comme l’Union francophone des universités ou la chaîne de télévision TV5, et au travers des fonds spéciaux de développement.
Je tiens également à souligner que lors de la visite officielle qu’il a eu l’amabilité d’accomplir à Djibouti, M. Abdou Diouf, Président de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), a inspiré un nouveau souffle à notre détermination à relever les défis de notre appartenance à la francophonie. Nous ambitionnons désormais d’accueillir dans un proche avenir le sommet des pays francophones.

L.L.D. : Fortes de 2 900 hommes, les Forces françaises de Djibouti forment la première implantation militaire de la France en Afrique. Comment définiriez-vous l’apport de cette présence militaire pour votre pays et de son maintien durable ? Quels nouveaux atouts le développement d’interactions avec la nouvelle base française d’Abou Dhabi peut-il générer pour Djibouti ?

S.E.M.R.F. : La France a toujours été notre partenaire traditionnelle et nous souhaitons que la présence militaire française continue de se maintenir à Djibouti. Nous souhaitons également pouvoir renégocier les accords conclus avec la France dans ce domaine. Une telle décision doit être prise par les deux partenaires. Nous sommes pour notre part disposés à renégocier ces accords si la France le souhaite. L’état d’esprit de nos deux Etats est en tout cas notre volonté commune de pérenniser la présence militaire française à Djibouti.
Celle-ci s’inscrit de nos jours dans un paysage politico-économique plus large. Depuis 2002, les Etats-Unis ont également implanté une base militaire sur notre sol. Plus récemment, nous avons ouvert nos portes à la force européenne Atalante. Notre pays est ainsi le seul dans la région à s’être pleinement engagé aux côtés des pays occidentaux et, plus largement, du monde libre, pour lutter contre les défis du terrorisme et plus récemment de la piraterie.
Aussi, je pense que nous continuerons malgré cette nouvelle conjoncture à rechercher les moyens de préserver nos liens avec la France et de faire en sorte que l’armée française ne soit pas perçue comme une armée liée à des accords coloniaux ou néo-coloniaux, mais comme une présence tournée vers l’avenir.
Tant que nos deux pays continueront à partager cette volonté, je crois que nous n’aurons pas de problèmes. Mais Djibouti ne doit pas apparaître uniquement comme un port en eaux profondes. Il faut également qu’il soit considéré comme un partenaire économique. Ces deux dimensions sont étroitement liées. J’ajouterais une troisième dimension, au centre de ce partenariat économico-militaire, qui est la langue française et l’effort que nous devons réaliser pour qu’elle puisse rester toujours la langue de partage entre Djibouti et l’espace de solidarité francophone.
Vous évoquez par ailleurs la nouvelle base française récemment inaugurée à Abou Dhabi. Son ouverture ne nous pose aucun problème. Djibouti est situé sur un axe stratégique français qui s’étend de Dakar à la Réunion. Avec la base d’Abou Dhabi, cet axe couvre désormais la région du Golfe.
Comme l’a affirmé le Président Sarkozy, le point central du dispositif militaire français est à Djibouti et l’élargissement de son rayonnement ne fait que nous conforter. En un sens la « maison-mère » de ce dispositif demeure Djibouti, autour duquel s’articule « les maisons-sœurs ». Le maintien de ce lien « de parenté » participe également de la nouvelle vision des accords de défense que nous souhaitons renégocier avec la France.

L.L.D. : Après la conclusion d’un accord sur l’encouragement et la protection réciproque des investissements en 2007, le succès rencontré par le premier forum des affaires franco-djiboutien les 14 et 15 mars 2009 pourrait initier le « grand retour » des entreprises françaises dans votre pays. Quels secteurs d’activités vous semblent les plus prometteurs en vue d’intensifier les échanges commerciaux entre Djibouti et la France ?

S.E.M.R.F. : Les efforts qui ont été entrepris au cours de ces dernières années ont déjà donné lieu à des résultats notables et concrets. Le plus significatif est la présence de poids qu’a acquis la société française CMA-CGM au sein de notre nouveau terminal à conteneurs, dont elle exploite plus de 60% de la capacité.
Ce transporteur maritime français a fait de Djibouti sa « base de lancement » pour tous les produits exportés par conteneurs depuis la France vers les îles de l’Océan Indien comme la Réunion, Maurice ou Madagascar. Toute cette zone tend ainsi de plus en plus à être desservie à partir du terminal de Djibouti. Cette évolution témoigne de la nouvelle dimension qui caractérise nos relations économiques avec la France.
D’autres sociétés nous ont également contacté, avec l’intention de participer au marché djiboutien soit dans un cadre d’investissement purement bilatéral, soit dans le cadre d’une coopération triangulaire avec les pays du Golfe. De ce point de vue, ce serait là aussi une première pour Djibouti.
Le Président Guelleh a soutenu cette vision avec la volonté de positionner notre pays comme une plateforme pilote pour développer une coopération triangulaire que l’on a tant de fois évoquée depuis le Président Giscard d’Estaing, mais qui ne s’est jamais concrétisée sur le terrain. Ce serait la première fois, à ma connaissance, qu’une alliance pourrait voir le jour associant investisseurs français et du Golfe pour mettre en œuvre un projet d’envergure à Djibouti. Nous sommes donc sur la bonne voie.
Autant notre pays constitue ou va constituer progressivement la « maison-mère » d’un partenariat militaire avec la France et les pays du Golfe, autant la France peut concevoir l’utilisation de Djibouti pour l’exportation de ses produits et des produits européens. Nous sommes disposés, à cet égard, à lui octroyer une zone franche, et à travers elle à l’Europe, afin que les produits français et européens puissent être réexportés vers les pays du Golfe, mais aussi vers les pays du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa).
Notre potentiel en tant que porte d’entrée dans ce marché est considérable : le Comesa rassemble, en effet, vingt pays et 400 millions d’habitants. Un pays tel que l’Ethiopie, par exemple, représente à lui seul un marché de 80 millions d’habitants.
Pour progresser dans cette perspective, je me permets de lancer une idée : nous pourrions concevoir avec le Ministère français du Commerce extérieur et le MEDEF, la réalisation d’une étude pour évaluer comment la France pourrait faire de Djibouti une plateforme de réexportation.
Cette approche est d’autant plus intéressante que la Corne de l’Afrique ne figure pas dans la zone traditionnelle du commerce extérieur français. Elle pourrait impulser un réel renouveau comme le souhaite le Président Sarkozy. Mais, celui-ci ne peut être mis en œuvre à sens unique. Il doit être construit par les deux parties. Le développement de nos échanges économiques doit donc désormais accompagner la dimension militaire de notre coopération, ce qui sera d’autant plus bénéfique pour nos deux pays.
Au-delà, il existe sans aucun doute de la place pour les investissements directs français à Djibouti. Nous devons réfléchir aux moyens de les favoriser. Notre pays présente à cet égard de nombreux atouts. Nous disposons d’une monnaie solide qui est la seule monnaie africaine à être liée au dollar américain depuis 1949. Nous n’avons pas de contrôle des changes. Nous possédons des facilités portuaires, bancaires ainsi qu’un bon réseau de télécommunications. Et de nombreux projets d’infrastructures sont actuellement en chantier ou à l’étude, comme la réhabilitation des voies de chemins de fer (800 km) ou le renforcement de notre réseau routier.
Nous voulons, par exemple, mettre en service une nouvelle route entre Djibouti et l’Ethiopie – s’étendant sur 240 km, dotée de ports secs à la frontière pour accueillir les produits éthiopiens. Pour l’essentiel, l’Ethiopie utilise en effet le port de Djibouti pour ses importations et ses exportations. Nous voulons également construire un nouvel aéroport pour compléter le système de la chaîne de transport, élément capital pour l’essor de notre économie.
En outre, nous cherchons à engager des travaux d’aménagement urbain à Djibouti, notamment sur le plan architectural et sur celui du réseau de distribution et d’assainissement de l’eau.
Aussi, j’invite nos amis français à renouveler leurs initiatives. La mission du MEDEF ne doit pas être la seule ; elle doit être suivie de missions d’étude et de consultation en vue de proposer de nouveaux concepts et de soutenir cette dynamique économique avec la France. Toutes ces nouvelles idées doivent désormais se traduire par des initiatives concrètes.

L.L.D. : Reflétant la mise en place de profondes réformes, la croissance économique de Djibouti tend à s’accélérer, atteignant 5,8% en 2008 et attirant de plus en plus d’investisseurs étrangers. Comment définiriez-vous la stratégie de développement mise en œuvre par le Président Guelleh ? Inauguré le 15 décembre 2008, comment le nouveau complexe portuaire de Doraleh s’inscrit-il dans cette stratégie ?

S.E.M.R.F. : Lors de son élection en 1999, le Président Guelleh a placé en tête de ses priorités le renforcement de la paix au sein de la nation et, comme nous l’avons déjà mentionné, la francophonie. Il a ensuite ouvert le chantier du développement économique, partant du constat que l’économie djiboutienne fonctionnait sur des moyens en infrastructures trop vétustes.
Le chef de l’Etat a également pris conscience que l’aide au développement ne pouvait pas être un élément décisif dans l’essor économique d’un pays, quel qu’il soit, même si, bien entendu, elle l’accompagne.
Djibouti s’est donc allié avec un partenaire économique de poids, Dubaï Port World. Le Président Guelleh a confié dans une premier temps à cette société émiratie, la gestion de l’ancien port de Djibouti, tout en l’appelant à ancrer sa présence dans notre économie et à investir.
Près de neuf ans plus tard, je peux affirmer que les responsables de DP World ont été fidèles a leur parole. Entre 2004 et 2008, ils ont investi plus de 700 millions de dollars. Il ont construit un terminal pétrolier à Doraleh qui fonctionne depuis deux ans et qui peut accueillir près de 400 000 tonnes de réserves de pétrole. La première phase du terminal à conteneurs du nouveau port a été achevée en février dernier. Au terme de la deuxième phase de développement, prévu en 2011, sa capacité sera portée à 3 millions de TEU (ou EVP, équivalant  vingt pieds), ce qui sera considérable pour un port africain, nous plaçant, je pense, au premier rang sur le continent.
Nous nous sommes également dotés d’un terminal vraquier qui est appelé à s’étendre et qui devrait, au final, représenter 30% de la capacité du port allemand d’Hambourg. Vous comprenez que l’essor de notre chaîne de transport constitue pour notre développement économique un secteur stratégique, dans la mesure où tout ce qui est exporté vers notre pays doit ensuite être évacué. De la même manière, l’autoroute nous reliant aux frontières éthiopiennes, avec ses ports secs, sera également déterminante pour dégager le port de Doraleh.
Les investissements émiratis se poursuivent encore à ce jour et pas seulement dans le secteur portuaire. Le groupe Nakheel a ainsi construit à Djibouti un grand complexe hôtelier, le Kempinski Palace, disposant d’une capacité de plus de 500 chambres et d’une belle marina.
Tous ces projets participent d’une même vision promue par le President Guelleh, visant à intégrer Djibouti dans son environnement régional. Cette vision est indissociable des efforts colossaux mis en œuvre pour stabiliser la région, à commencer par la reconstruction de la Somalie, et ouvrir notre territoire aux pays occidentaux pour lutter contre le terrorisme et la piraterie.
Plus largement, cette stratégie cherche également à élargir les partenariats de Djibouti à l’échelle internationale. Pensez que le terminal à conteneurs de Djibouti effectuera en 2011 plus de 60% d’opérations de transbordement, dont 30% pour l’arrière-pays de la région et 10% environ seulement pour notre pays.
Comme je l’ai déjà évoqué, l’opérateur français CMA-CGM mise d’ores et déjà sur les opportunités qu’offre cette stratégie. Nous sommes d’ailleurs en train de négocier avec cette compagnie un nouvel accord et si nous réussissons, nous pourrons faire en sorte que Djibouti aille plus loin sur le marché du transbordement, ce qui sera décisif pour notre avenir.

L.L.D. : Face à la reprise des combats en Somalie, l’Autorité intergouvernementale pour le Développement (IGAD) s’est réunie le 20 mai 2009, demandant à l’ONU de soutenir la mise en place d’un blocus aérien et maritime de la Somalie et d’adopter des sanctions contre l'Erythrée. Fort du rôle stabilisateur de Djibouti dans la région, quelle est votre vision des difficultés à initier un processus de paix durable en Somalie ?

S.E.M.R.F. : Dès son élection en 1999, le Président Guelleh a appelé la communauté internationale à soutenir les efforts des Somaliens en vue de sortir de cette guerre civile et de cette tragédie. Notez bien qu’il n’avait pas lancé cet appel depuis Djibouti, ni d’aucun autre pays de la région, ni même de la Ligue arabe ou d’autres organisations internationales. Il s’était rendu aux Nations unies, aux côtés de l’ancien Secrétaire général, M. Kofi Annan.
En dépit des évènements dramatiques qui se répètent encore actuellement, il ne faut pas ignorer les réelles avancées qui ont été accomplies sur le terrain depuis 2000. A cette époque, nous étions parvenus à impulser pour la première fois, à Arta, une nouvelle orientation dans le cheminement diplomatique et politique somalien, impliquant déjà la société civile.
Nous avions alors réussi à intégrer les anciens « seigneurs de guerre » aux pourparlers de paix et, plus largement, les professeurs, les hommes politiques, les hommes de religion, ainsi que les artistes, les journalistes ou encore les femmes qui constituent un élément très important dans la stabilisation de ce pays.
Au total, entre deux et trois mille participants somaliens sont venus à Djibouti. Après sept ou huit mois de discussions, ils ont donné naissance à la première constitution de la Somalie et à un gouvernement. Cette première tentative pour reconstruire l’Etat somalien était alors portée par une certaine euphorie internationale, qui s’est ensuite estompée. Et nous sommes depuis retombés dans la tragédie que vous connaissez.
L’Ethiopie a également pris sa part de responsabilités. Nous l’avons accompagnée dans sa volonté de soutenir le deuxième gouvernement de M. Abdullahi Yusuf Ahmed. La présence éthiopienne à Mogadiscio a néanmoins constitué un moment très difficile pour les Somaliens, tandis qu’il fallait chercher un nouveau cadre de paix durable pour le pays.
Le Président Guelleh a reçu, fin 2008, le Représentant spécial des Nations unies en Somalie, M. Ahmedou Ould-Abdallah qui a sollicité son soutien. Nous lui avons expliqué que, de notre point de vue, il ne fallait pas qu’il y ait d’exclus dans les négociations de paix et qu’il fallait rassembler le plus possible d’interlocuteurs. Nous avons ainsi œuvré pour amener à la table des négociations les islamistes modérés qui étaient alors à Asmara.
Les différentes parties se sont ensuite réunies autour de M. Ould Abdallah à Djibouti, où elles ont organisé l’élection, dans la transparence, des parlementaires de la nouvelle Assemblée nationale, qui à leur tour ont élu un président. Ce processus a également permis la constitution d’un nouveau gouvernement, avec à sa tête le Cheikh Sharif, auparavant leader de l’Union des tribunaux islamistes. Ce gouvernement somalien reflétait ainsi la volonté de réunir une large concertation.
Comme lors de l’appel aux Nations unies du Président Guelleh, nous avons demandé à la communauté internationale de soutenir ce gouvernement. Mais, je pense que cet appel n’a pas été entendu assez rapidement. Il s’est alors produit, ce que j’appellerai un temps mort qui a permis aux vieux démons de ressurgir.
Face à la dégradation de la situation à laquelle nous assistons, nous gardons toutefois espoir. Nous sommes prêts à prendre le risque de former, sur notre territoire, des combattants somaliens pour défendre et soutenir l’autorité somalienne. Nous appelons pour cela au soutien de la France, qui est engagée avec nous, à Djibouti, et celui du Ministre français des Affaires étrangères, M. Bernard Kouchner, qui a récemment signé un article dans Le Figaro sur la nécessité d’intervenir (« Piraterie : pourquoi la France aide la Somalie », en date du 22 avril 2009).
Si la communauté internationale ne répond pas à cet appel dans les plus brefs délais, nous pensons que, comme il y a dix ans, la question somalienne demeurera sans réponse, avec son cortège de drames.

L.L.D. : Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le 14 janvier 2009 une résolution appelant l’Erythrée à retirer ses troupes d’une zone frontalière au nord de Djibouti, où elles ont fait une incursion depuis avril 2008. Comment expliquez-vous les tensions entre votre pays et l’Erythrée ? Quel regard portez-vous sur les capacités de l’Union africaine à gérer les crises qui affectent la Corne de l’Afrique et, plus largement, l’ensemble du continent ?

S.E.M.R.F. : Après la rencontre de l’IGAD fin mai 2009, le Conseil de sécurité des Nations unies a été saisi pour qu’un embargo soit mis en place afin d’enrayer la fourniture d’armes aux belligérants somaliens.
Lorsque les soldats éthiopiens étaient en Somalie, pays musulman, nous voulions éviter l’éclatement d’un conflit armé entre chrétiens et musulmans. Pour notre part, nous avons utilisé tous nos moyens diplomatiques et politiques, aussi modestes soient-ils. Et ce, en dépit d’initiatives dans la région pour faire échouer l’intervention éthiopienne ainsi que notre médiation. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons nous-mêmes été attaqués.
Actuellement, l’Erythrée se trouve complètement isolée. Notre diplomatie a fait en sorte, avec le soutien de nos amis, que les initiatives de ce pays soient condamnées non seulement par l’Union africaine, mais aussi par l’Organisation de la Conférence islamique (OIC), par la Ligue arabe, les Nations unies, les pays non-alignés.
Avec l’adoption de la résolution 1862, le Conseil de sécurité demande à l’Erythrée de retourner au statu quo et d’entamer des négociations avec Djibouti, soit de manière bilatérale et nous sommes prêts, soit par l’intermédiaire de la Cour de La Haye ou d’une commission d’arbitrage et nous sommes également prêts.
Notre politique et celle conduite par le Président Guelleh est une politique de paix. Nous aspirons à la stabilité et à la paix dans la Corne de l’Afrique, parce que sans paix, il n’y a pas de développement et sans développement, ce sont toujours les mêmes démons de la pauvreté et de la désespérance qui tirent l’Afrique vers le bas.
Pour répondre à votre dernière question, il faut bien comprendre que le nerf de la paix, tout comme celui de la guerre, ce sont les ressources financières. Mais il existe une réelle volonté politique de tous les chefs d’Etats africains, également du Président de la Commission de l’Union africaine, M. Jean Ping, de trouver les moyens pour mettre en œuvre des opérations de maintien de la paix lorsque c’est nécessaire. La preuve en est que des soldats ougandais et burundais sont actuellement présents à Mogadiscio.
Le problème reste le financement de ces opérations. En ce qui concerne le cas précis de la Somalie, j’en reviens à nouveau à l’appel lancé par le Président Guelleh à la tribune des Nations unies en 2000. Il est nécessaire que la communauté internationale prenne conscience que l’instabilité en Somalie génère une instabilité internationale. L’histoire nous donne d’ailleurs raison.
Si l’appel du chef de l’Etat djiboutien avait été mieux entendu, nous n’en serions peut-être pas là et, à mon sens, nous aurions évité tant de morts et de dépenses inutiles. Le Président Guelleh lance désormais un appel pour que l’on soutienne le gouvernement somalien en place. Mais il nous reste peu de temps. Il est très urgent d’intervenir.

L.L.D. : Avec l’installation en 2002 d’une base militaire américaine, Djibouti se positionne aux avant-postes de la lutte contre le terrorisme en Afrique. Comment décririez-vous l’engagement de votre pays face à ce défi ?

S.E.M.R.F. : Djibouti s’est toujours posé en porte d’entrée pour la région. Observez notre histoire récente. Quelques jours après son indépendance en 1977, nous avons ainsi accueilli plus de 200 000 réfugiés somaliens et éthiopiens, fuyant les combats dans l’Ogaden. Le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) a alors reconnu que Djibouti était le seul pays au monde, dont plus de 20% de la population était composée de réfugiés. Nous avons dû faire face à cette lourde tâche, mais nous avons partagé avec ces réfugiés les modestes moyens dont nous disposions.
En 1986, lors de la guerre civile au Yémen du Sud, nous avons accueilli plus de 350 000 rescapés de ce pays et de toutes les nationalités. J’étais moi-même Président du Comité d’accueil de ces réfugiés. En 1993, lors de la guerre opposant le Yémen du Nord et le Yémen du Sud, beaucoup de réfugiés sont également venus dans notre pays.
Nous avons ensuite joué notre rôle pendant la guerre irako-iranienne, en ouvrant nos portes à une coopération avec les Occidentaux, puis également pendant la première et la deuxième guerre du Golfe.
Il faut bien comprendre que depuis trente ans, notre pays n’a jamais failli et a toujours offert lorsque c’était nécessaire, ses modestes moyens. En l’an 2002, nous avons ainsi signé un accord avec les Etats-Unis pour lutter contre le terrorisme. Nous avons pris nos responsabilités face à ce fléau.
Or, nous sommes un pays à 99% musulman. Nous avons pris ce risque parce que nous sommes conscients que ces gens ne représentent pas l’Islam. Actuellement encore, beaucoup de terroristes sont revenus en Somalie, souvent d’Afghanistan, et ils sont nombreux. C’est pour cela que notre appel est urgent.

L.L.D. : Faisant de votre pays une base de soutien logistique, l’opération militaire « Atalanta » illustre la volonté de l’Union européenne de contribuer à la lutte contre la piraterie dans la région. Comment s’articule la coopération de votre pays avec l’UE dans ce domaine ? Au-delà, comment les Etats concernés envisagent-ils de coordonner leur action dans ce domaine ? Quel appui l’Organisation maritime internationale (OMI) peut-elle apporter à cette initiative ?

S.E.M.R.F. : La lutte contre la piraterie est devenue un enjeu majeur pour la région. Dans ce domaine, nous avons également pris nos responsabilités. Pour la première fois, nous avons signé un accord militaire avec l’UE, qui a lancé la force Atalante composées d’éléments français, allemands, espagnols, grecs…. Pour la première fois dans cette partie de l’Afrique, l’Europe de la défense s’est exprimée à Djibouti.
Nous avons également noué un partenariat avec les forces de la coalition, notamment la Vème flotte américaine, dont le commandement est basé au Bahreïn. Nous accueillons des bâtiments de l’OTAN. Nos ports sont par ailleurs ouverts aux forces indiennes, chinoises et, plus récemment, japonaises qui ont envoyés des avions de reconnaissance et dont des navires vont s’installer prochainement à Djibouti. Nous avons fait aussi appel à nos amis russes. Récemment, lorsque j’ai présenté mes lettres de créance au Président russe Medvedev, celui-ci a fait l’éloge de l’action que mène notre pays contre le terrorisme et la piraterie.
Dès janvier 2009, nous avons tenu une réunion avec l’OMI auprès de laquelle je suis Représentant permanent de Djibouti. Tous les pays membres de cette organisation nous ont apporté leur soutien en vue de créer un centre de formation des gardes-côtes.
Le Président Guelleh a pris cette initiative parce que, dans ce domaine, il est nécessaire de trouver une solution pérenne contre les pirates. Nous ne pouvons compter uniquement sur l’appui extérieur que nous recevons. Pour l’heure, les opinions publiques européennes par exemple ne se focalisent pas sur la présence de forces de l’UE au large de nos côtes. Mais d’ici cinq ou dix ans, elles risquent de se montrer critiques à l’égard des ressources que de telles opérations mobilisent.
La formation des garde-côtes de tous les pays de la région doit également s’accompagner d’une aide conséquente au développement de la Somalie, parce que la pauvreté de la population est source de désœuvrement.
Je tiens également à souligner que tout l’engagement de notre pays dans la lutte contre la piraterie, le terrorisme, et plus largement, en faveur de la stabilité régionale, s’inscrit dans un cadre démocratique. Le Président Guelleh a en effet favorisé l’essor du multipartisme et l’implication de la société civile dans la gestion du pays. Il a notamment fait appel aux femmes pour occuper des postes clés à l’Assemblée nationale ou au gouvernement. La peine de mort a été abolie, l’excision des femmes interdite… Djibouti est un pays qui progresse et même qui est en avance malgré ses faibles moyens.
Si nous étions davantage soutenus, nous pourrions même progressivement nous poser en modèle démocratique. Or, si l’on considère l’envergure de notre implication et tous les risques que nous prenons, nous sommes en droit d’attendre que l’on nous aide à notre tour. Djibouti n’est pas seulement une position stratégique ; il est aussi une nation dont la population a besoin d’eau, d’écoles et, plus largement, de s’épanouir.
Aussi, je crois qu’un « plan Marshall » d’appui économique et culturel doit être mis en œuvre pour que Djibouti puisse, dans les cinq à dix ans à venir, montrer à la population les dividendes de notre ouverture.
A travers votre revue, j’appelle la France et tous nos partenaires à soutenir l’ensemble des efforts que nous déployons pour contribuer à la stabilité de la région et, plus particulièrement, l’action du Président Guelleh qui n’a pas hésité à prendre de réels risques politiques en tant que chef d’Etat ; des risques que personne n’aurait pris à sa place. Aucun autre pays de la région en dehors de Djibouti n’aurait pu apporter toutes ces facilités depuis trois décennies face aux immenses défis auxquels nous sommes tous confrontés pour préserver la liberté et consolider les espaces de paix dans le monde.

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