Mercredi 21 Août 2019  
 

N°58 - Deuxième trimestre 2002

La lettre diplometque
  Editorial
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  L’Ouzbékistan à la reconquête de son héritage
 
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     Ouzbékistan
 
  S.E.M. / H.E. Tokhirjon Mamajonov

Ouzbékistan : une pièce centrale sur l'échiquier eurasien

Au lendemain de la chute du régime des Talibans chez son voisin afghan, S.E.M. Thokirjon Mamajonov, Ambassadeur de la République d'Ouzbékistan en France, souligne l'importance stratégique de son pays dans la région et exprime la volonté du gouvernement ouzbèke de contribuer efficacement et positivement au développement de l'Eurasie.


La Lettre Diplomatique : Monsieur l'Ambassadeur, menant une politique indépendante, l'Ouzbékistan semble s'affirmer dans l'ensemble géopolitique de la région. Vers quelles orientations la politique extérieure de l'Ouzbékistan se dirige-t-elle ?

S.E.M. Tokhirjon Mamajonov :
La République d'Ouzbékistan jouit de tous ses droits dans les relations internationales. Dans la mise en œuvre de sa politique extérieure l'Ouzbékistan s'attache à préserver les intérêts nationaux, dans le respect des principes et des normes de droit international que sont l'égalité et la souveraineté des Etats, le non-recours à la menace ou à l'emploi de la force, l'inviolabilité des frontières, le réglement pacifique des différends et la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres Etats.
Le gouvernement ouzbèke, avec à sa tête le Président Islam Karimov, estime que la politique extérieure doit contribuer au renforcement de l'indépendance de la République, et à la garantie du bien-être et de la prospérité du peuple.
Au plan tactique, les principaux objectifs de la politique extérieure sont : garantir la sécurité de notre Etat, créer les conditions favorables à un développement équilibré et stable de notre économie, assurer l'intégration profonde et multipolaire de la République au sein de la communauté internationale, profiter de l'expérience et du soutien des autres pays concernant le processus de construction d'un Etat laïc en Ouzbékistan fondé sur les principes de la démocratie et de l'économie de marché.
Les priorités de notre politique extérieure prévoient le renforcement de la stabilité et le maintien de la paix en Asie centrale, l'intensification des relations de bon voisinage avec les pays voisins dans les domaines politique, économique et humain, le renforcement de nos liens avec les pays européens, et notamment la France, tant au niveau bilatéral que dans le cadre du partenariat de l'Ouzbékistan avec l'Union européenne.
En ce qui concerne nos relations avec l'Europe, il est notoire que nos peuples partagent une histoire multiséculaire. Souvenons-nous des lettres adressées à Amir Temour par plusieurs monarques européens, notamment les rois français Charles VI, anglais Henri IV, de Castille et de Leon Henri III. La lecture de ces lettres montre que l'Europe maintenait un dialogue régulier et très amical avec l'Etat de Temour.
Le dynamisme des contacts diplomatiques, commerciaux et humains, a été impulsé par la Route de la Soie, dont l'un des maillons les plus importants fut la terre ancienne d'Ouzbékistan.
A la faveur de telles conditions historiques, l'Ouzbékistan a aujourd'hui l'intention de poursuivre ses efforts vers l'élargissement de ses relations avec les pays européens. Cette orientation prête une grande importance au renforcement de nos relations avec l'Union européenne, grâce notamment à la réalisation de l'Accord sur le Partenariat et la Coopération (APC), ce qui devrait générer de grandes possibilités en matière d'échanges économiques, technologiques, culturels, ainsi qu'un dialogue politique régulier.

L.L.D. : Reconnu pour ses positions en matière de paix et de stabilité régionale, quel a été et quel rôle l'Ouzbékistan, frontalier de l'Afghanistan, continuera-t-il de jouer dans la lutte anti-terroriste internationale lancée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 ? Comment percevez-vous l'avenir de l'Afghanistan ?

S.E.M.T.M. :
Le gouvernement ouzbèke, conscient de la nécessité d'établir la sécurité et la stabilité en Asie centrale afin de favoriser le développement politique et économique de la République et des autres pays de la région, a, dès le début de son indépendance, attiré l'attention de la communauté internationale sur la menace de l'extrémisme religieux et du fanatisme en général, sur la situation d'instabilité en Afghanistan, et sur la guerre civile qui avait transformé ce pays en foyer du terrorisme international.
Dans les hautes instances des organisations et des forums internationaux, on constatait non seulement ces problèmes, mais des propositions et des initiatives concrètes permettant leur résolution étaient également émises.
C'est la raison pour laquelle l'Ouzbékistan fut l'un des premiers à soutenir, dès le début, les opérations anti-terroristes menées par les Etats-Unis. Notre pays leur a d'ailleurs ouvert son espace aérien et leur a accordé le droit d'utiliser l'un de ses aérodromes dans le cadre d'opérations humanitaires et de sauvetage. Toutefois, nous avons mentionné qu'"on n'admettrait pas la réalisation d'opérations militaires terrestres ou de bombardement et d'assaut contre l'Afghanistan à partir du territoire de la République d'Ouzbékistan".
Une telle approche de l'Ouzbékistan n'est que la suite logique et la confirmation de la politique menée par notre gouvernement au cours des années précédentes. Parmi les importantes interventions du Président ouzbèke, appelant la communauté internationale à prêter plus attention à cette problématique, il est important de noter celle faite à Istanbul, lors du Sommet de l'OSCE en 1999, ainsi que celle faite lors du Sommet du Millénaire à l'occasion de l'Assemblée générale de l'ONU en 2000. A Istanbul, il avait proposé la création dans le cadre de l'ONU d'un centre international de lutte contre le terrorisme. Cette initiative a été soutenue lors de la conférence de l'OSCE d'octobre 2000 à Tachkent. Les documents finaux de cette conférence faisaient état de recommandations sur l'organisation d'un centre de contrôle des activités internationales réalisées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Le 28 septembre 2001, l'ONU, conformément à sa résolution 1373, avait pris la décision de créer, dans le cadre de son Conseil de Sécurité, un Comité de lutte contre le terrorisme, qui devrait assurer la coordination des efforts de la communauté internationale.
Je voudrais également souligner la contribution de l'Ouzbékistan aux activités du groupe "6+2". C'est à Tachkent, en juillet 1999, qu'a été adopté "la Déclaration sur les principes de base du réglement pacifique du conflit en Afghanistan". Intitulée "Déclaration de Tachkent" elle reçut le statut de document officiel de l'ONU. Elle a été reconnue en tant que programme d'actions visant à la paix et à la stabilité dans cet Etat.
L'Ouzbékistan a soutenu les résultats de la conférence de l'ONU à Bonn et l'administration intérimaire dirigée par M. Hamid Karzaï. Examinant les résultats de ce forum, nous avons formulé comme un important compromis politique, la vision des conditions nécessaires à un réglement à long terme de la situation en Afghanistan, à savoir :
- la réduction des grandes quantités d'armements, la formation d'un Etat afghan démilitarisé et neutre ;
- le renforcement d'un Etat afghan uni et indivisible dans le cadre des frontières existantes. D'autre part, compte tenu des particularités historiques, régionales et ethniques, il serait rationnel de prendre pour base de l'organisation de l'Etat une structure fédérale ;
- la formation du Fond commun international pour la reconstruction de l'Afghanistan, dirigé par un Conseil des Etats donateurs.
La possibilité d'une assistance pour l'envoi de l'aide humanitaire à la population afghane est un autre aspect de notre politique à l'égard de ce pays. Depuis le début de l'opération anti-terroriste, la République d'Ouzbékistan est en effet devenue l'un des principaux piliers internationaux à partir duquel était effectuée la livraison des cargaisons humanitaires de l'ONU, de l'UNICEF, du Programme alimentaire mondial, du département du Haut-commissariat aux réfugiés et des autres organisations internationales et pays donateurs.
L'Ouzbékistan perçoit l'avenir de l'Afghanistan avec beaucoup d'optimisme. Notre République est prête à apporter sa contribution au processus de reconstruction de l'Afghanistan et à développer des relations de bon voisinage et mutuellement avantageuses avec cet Etat.

L.L.D. : La Fédération de Russie mène une politique extérieure active par rapport aux pays d'Asie centrale. Quelles sont les approches de l'Ouzbékistan concernant les relations avec cet Etat ?

S.E.M.T.M. :
Nous considérons la Fédération de Russie comme l'un de nos principaux partenaires, avec laquelle nous entretenons des liens historiques, économiques et culturels. Nos deux pays ont la possibilité de développer un partenariat stratégique basé sur des principes d'égalité et d'avantage mutuel. Parmi les principales conditions qui contribuent au rapprochement de nos deux pays, on peut évoquer notre intérêt mutuel à assurer la sécurité dans la région de l'Asie centrale, à éradiquer les foyers du terrorisme international, les réseaux de trafic de drogues et toutes autres formes de criminalité organisée.
Nos deux Etats maintiennent un dialogue permanent sur les questions évoquées ci-dessus. Ce dialogue fait suite à une évolution importante, surtout ces dernières années. Ainsi, à la faveur des contacts réalisés dans le cadre des activités de la CEI, de l'Organisation de coopération de Shanghaï et des autres forums internationaux, des rencontres bilatérales ont eu lieu entre les dirigeants de nos deux Etats. Parmi ceux-ci, il est à souligner la visite effectuée par le Président Islam Karimov en Russie en mai 2001 et celle du Président Vladimir Poutine en Ouzbékistan l'année précédente. Cette visite fut la première visite à l'étranger de M. Poutine, après son élection à la présidence de la Fédération de Russie. Cela a été perçu à Tachkent comme la confirmation de l'importance prêtée par Moscou aux relations avec l'Ouzbékistan. Soulignons qu'un climat de compréhension mutuelle, de confiance et de dialogue constructif s'est rétabli entre les dirigeants de nos deux pays. Cela a une influence particulièrement positive sur l'ensemble des relations intergouvernementales, caractérisées par une nouvelle dynamique.
Le fait que les contacts au niveau des ministères des Affaires étrangères, des ministères de la Défense et des autres institutions gouvernementales aient un caractère régulier peut être considéré comme un autre indice du niveau des relations ouzbèko-russes. La base juridique et contractuelle de ces relations repose sur 150 documents. D'importants accords sur la coopération militaro-technique, douanière, fiscale et frontalière y ont été ajoutés ces dernières années.
Je voudrais également dire quelques mots sur la coopération commerciale et économique avec la Fédération de Russie qui joue, à mon avis, un rôle plus important dans le contexte de nos relations bilatérales. Nous estimons que le volume des échanges bilatéraux, égal à plus de 1 milliard de dollars en 2000, et qui a pourtant augmenté de 15% l'année dernière, ne reflète pas pleinement les potentialités de nos deux pays. A cet égard, dans le cadre de l'augmentation de cet indice et de l'élargissement de sa composition qui pourrait atteindre dans l'immédiat 2 milliards de dollars, nous prêtons une attention particulière à la création d'entreprises mixtes ouzbèko-russes et à l'utilisation des capacités des entreprises des deux pays en matière de construction aéronautique.

L.L.D. : Quel est le rôle, selon vous, de la CEI sur l'espace de l'ex-Union soviétique et quelles sont les priorités de l'Ouzbékistan dans le cadre de sa participation à cette organisation ?

S.E.M.T.M. :
L'Ouzbékistan, en tant qu’un des fondateurs de la Communauté des Etats indépendants, apprecie l'activité de cette organisation. De même que les résultats positifs obtenus pendant cette période il faudrait souligner le fait que la CEI avait joué un rôle important de stabilisation après l'effondrement de l'Union soviétique et l'apparition des nouveaux Etats indépendants. Elle a permis d'éviter un choc géopolitique et, d'une certaine façon, la rupture des relations économiques, sociales et culturelles existantes entre leurs citoyens respectifs.
La République d'Ouzbékistan, consciente de l'importance essentielle des facteurs économiques dans les relations entre les Etats, considère la CEI comme une organisation dotée d'un potentiel considérable susceptible de stimuler une intégration économique plus profonde de ses Etats-membres. Avec l'accélération du rythme de la mondialisation, une telle intégration est très importante compte tenu des avantages qu'elle crée pour pénétrer le processus économique mondial.
Nous constatons avec satisfaction qu'une telle approche de l'Ouzbékistan est partagée par tous les membres de la CEI, ce qui a été confirmé lors du sommet jubilaire de la CEI à Moscou en novembre 2001, ainsi que lors du sommet d'Almaty en février dernier. Au-delà, la lutte contre le terrorisme international et le trafic de drogues, auxquels se heurtent certains pays de la Communauté peut être, selon nous, une autre dimension de la coopération dans le cadre de la CEI.
Parallèlement, l'analyse montre l'existence de certains aspects qui exigent, à notre avis, une mise au point afin de perfectionner le fonctionnement de la CEI. En particulier, cela concernerait le fait que durant cette période les activités envisagées n'ont pas toutes été réalisées, la bureaucratie étant particulièrement lourde. A notre avis, la résolution commune de telles questions pourrait contribuer à l'augmentation de l'efficacité de la CEI.

L.L.D. : Comment définiriez-vous l'état des relations de l'Ouzbékistan avec les autres pays d'Asie centrale dans le contexte de différents processus en cours dans cette région ? Quelles sont les perspectives ?

S.E.M.T.M. :
Comme je l'ai déjà dit, la coopération avec les Etats voisins fait partie de nos priorités. Il existe à cet égard un certain nombre de facteurs et de raisons. Ainsi, nos pays partagent une histoire et une religion commune, une communauté de langues (excepté la langue tadjike), ainsi que des traditions et des coutumes culturelles semblables. De plus, l'appartenance de nos républiques pendant une longue période à l'Union soviétique, a favorisé la ressemblance de nos systèmes économiques et de nos structures sociales. Les pays de la région, et plus particulièrement l'Ouzbékistan, qui se trouve au centre de celle-ci, sont "géographiquement enclavés" et ne disposent pas d'accès direct aux communications internationales maritimes. Cette situation explique leur intérêt mutuel à développer des contacts commerciaux.
Conformément à sa politique, le gouvernement ouzbèke prône le développement de la coopération mutuellement avantageuse avec les pays d'Asie centrale dans les domaines politique, économique, culturel et technologique, ainsi qu'une étroite coopération sur la scène internationale. Nous considérons ainsi répondre non seulement aux intérêts nationaux de nos pays, mais aussi contribuer de manière substantielle au maintien de la paix et de la stabilité tant régionale que globale.
Dans cet esprit, un certain nombre de manifestations régionales ont été organisées à l'initiative de la République d'Ouzbékistan. Parmi celles-ci, évoquons la rencontre des présidents d'Ouzbékistan, du Kazakhstan, du Kirghizstan et du Tadjikistan, qui a eu lieu en décembre 2001 à Tachkent. A l'issue de ce sommet, les chef d'Etats ont adopté la "Déclaration de Tachkent" qui est devenue un document politique fondamental en définissant les principaux vecteurs de la coopération régionale.
Les participants au sommet ont été unanimes sur certaines questions internationales. Ainsi ont-ils apprecié le début du processus de réglement politique du problème afghan. Ils ont exprimé leur soutien à l'administration intérimaire d'Afghanistan dirigée par M. Karzaï, aux efforts de l'ONU et de la communauté internationale en faveur de la reconstruction du pays après la guerre.
Finalement, c'est également à l'occasion du sommet de Tachkent que nous avons pris la décision de transformer la Communauté économique centre-asiatique en Organisation de "la Coopération centre-asiatique" (CCA). Les chefs d'Etats ont signé un Accord sur l'institution de cette nouvelle organisation le 28 février dernier à Almaty lors du premier sommet de la CCA. M. Islam Karimov a été élu président de l'organisation.
Ce qui distingue la CCA dans le cadre de ses activités, notamment en matière de coopération économique et culturelle, c’est qu’on attend qu'elle puisse approfondir le dialogue politique et la coopération de nature à garantir la sécurité et la stabilité dans la région.

L.L.D. : L'Ouzbékistan est géographiquement situé au cœur d'une région particulièrement touchée par les grands fléaux transnationaux que sont l'expansion des extrémismes, le terrorisme international, la criminalité organisée, le trafic illégal des armes et des drogues. Comment le gouvernement ouzbèke entend-il lutter contre ces nouveaux risques et menaces ?

S.E.M.T.M. :
Nous sommes conscients de toute la gravité de la menace que répresente l'extrémisme et le terrorisme international pour la paix, la stabilité et la sécurité régionale. Et nous sommes persuadés que ces maux menacent le monde civilisé et qu’aucun Etat ni aucune nation ne peut être à l'abri d'une telle menace. Les événements tragiques du 11 septembre en sont la confirmation. A cet égard, nous avons strictement défini une politique qui prévoit, entre autre, la lutte commune contre ces phénomènes, car nous sommes persuadés que seuls les efforts communs de tous les Etats et des organisations internationales pourront déraciner ce mal.
L'extrémisme et le terrorisme n'obtiendront jamais le soutien des peuples d'Asie centrale qui se caractérisent par leur tolérance, leur multiconfessionnalisme, leur multinationalité, ainsi que par leur hospitalité et leur cordialité manifestées aux représentants des autres peuples. Au gré des circonstances historiques, ils ont absorbé des éléments helléniques, perses, turcs, arabes et issus d'autres civilisations.
Au niveau régional, la coopération destinée à déraciner la menace du terrorisme et des autres manifestations de la criminalité organisée s'effectue entre les pays d'Asie centrale dans le cadre de l'Accord sur les actions communes de lutte contre le terrorisme, l'extrémisme politique et religieux, la criminalité multinationale organisée et les autres menaces de la stabilité et de la sécurité signé le 21 avril 2000, complété par d'autres documents.
J'aimerais également souligner la participation de l'Ouzbékistan aux activités de l'Organisation de la coopération de Shanghaï (OCC). Cette structure, créée initialement pour renforcer la confiance réciproque sur les questions militaires et frontalières, est devenue aujourd'hui une organisation qui contribue largement à la coopération économique, sociale et politique, ainsi qu'à la coopération dans le domaine de la sécurité. D'ailleurs, l'Accord sur la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme que nous avons signé en 2001 lors du sommet de Shanghaï confirme cette évolution. A présent, le processus juridique de l'OCC est terminé. Lors d'un récent sommet, à Saint-Pétersbourg, les parties ont adopté le statut de l'organisation.
Nous considérons que la réalisation de l'initiative de l'Ouzbékistan portant sur la création d'une zone exempte de l'arme nucléaire en Asie centrale est un autre élément important du renforcement de la sécurité régionale.

L.L.D. : L'Ouzbékistan est confronté, comme beaucoup de ses voisins à d'importants problèmes d'environnement. Quelle est la place des préoccupations environnementales dans la politique du gouvernement ouzbèke ? Des solutions ont-elles été trouvées pour sauver la mer d'Aral et pour réhabiliter la région de Karakalpakie et du Khorezm ?

S.E.M.T.M. :
Vous avez à juste raison souligné que les problèmes d'environnement sont importants en Asie centrale. Le Gouvernement de mon pays accorde une grande attention aux problèmes liés à la protection de l'environnement et à l'utilisation rationnelle des ressources naturelles.
Le problème écologique majeur reste la crise de la mer d'Aral. Aujourd'hui la situation de cette mer est perçue comme une catastrophe écologique tant régionale que globale. Elle représente l'une des plus grandes crises humaines de toute l'histoire de l'humanité, puisqu'environ 35 millions de personnes peuplent le bassin de cette mer et se trouvent placées sous son influence. La disparition de celle-ci, la formation de tempêtes de poussières et de sel, la désertification des terres sur une vaste zone située bien au-delà de la Priaralyé (à proximité immédiate de la mer d'Aral), les changements climatiques et des paysages sont les premiers phénomènes observés sur la liste des conséquences de cette catastrophe qui est loin d'être exhaustive.
La complexité des problèmes liés aux ressources en eau exige une approche pointue ainsi que le développement de la coopération entre les Etats de la région et la communauté internationale.
Face à la gravité du problème de la mer d'Aral et à la nécessité de mettre en œuvre des mesures immédiates pour sa réhabilitation, de nombreux accords et conventions internationaux ont été signés ces dernières années en faveur de la protection de l'environnement et de l'utilisation rationnelle des ressources naturelles. La résolution de ce problème écologique a aussi été stimulée par le Sommet des chefs d'Etat d'Asie centrale pendant lequel fut signée la Convention d'action commune pour la résolution de la crise de la mer d'Aral et au cours duquel fut créé le Conseil intergouvernemental sur le problème de la mer d'Aral, son Comité exécutif et surtout la Fondation internationale de protection de la mer d'Aral.
La situation à proximité immédiate de la mer d'Aral reste très difficile également en raison du déficit en eau et de la sécheresse qui y sévit depuis deux années consécutives. Une pareille situation est à l'origine de l'aggravation des conditions de santé et de vie de la population à proximité de la mer d'Aral. La faible fertilité des cultures agricoles, l'absence de semis dans les régions du nord du Karakalpakstan, la perte du ravitaillement en fourrage ont provoqué une baisse des revenus de la population.
Dans ces conditions difficiles, mon gouvernement serait reconnaissant aux organisations européennes, et notamment françaises, de contribuer dans la mesure de leurs possibilités à l'amélioration d'une situation de plus en plus critique.

L.L.D. : Lors du référendum sur l'avenir de l'Ouzbékistan organisé le 27 janvier dernier, les Ouzbèkes ont voté à plus de 90% en faveur d'un parlement bicaméral et d'un allongement de la durée du mandat présidentiel de 5 à 7 ans. Quelle en sont les implications ?

S.E.M.T.M. :
A notre avis, la forte participation des électeurs à ce référendum montre d'une part l'intérêt qu'ils portent aux réformes en cours, et notamment dans le domaine de la formation de l'Etat, et d'autre part la prise de consience par la population de sa responsabilité dans l'avenir du pays. Le référendum s'est déroulé dans un climat de liberté de parole et d'expression ; cela a été souligné par les nombreux observateurs internationaux qui ont participé à cet événement. Ils ont également souligné que les résultats du référendum temoignaient du soutien de la population à la politique menée par les autorités ouzbèkes.
La mise en pratique des régles soumises aux électeurs dans le cadre du référendum sera une étape nécessaire et indispensable à la libéralisation ultérieure de la vie politique, au perfectionnement du système de gestion de l'Etat et au renforcement des structures législatives. Il est supposé que les intérêts de la population ouzbèke seront représentés par la Chambre basse d'Oliy Majlis. La République du Karakalpakstan, chaque région, la ville de Tachkent seront représentées à cette chambre par un nombre équivalent de représentants. Le principal objectif de la Chambre haute d'Oliy Kengache, chargée de la défense des intérêts des régions du pays, est l'application des lois votées par la Chambre basse et la prise de décisions correspondantes. Elle devra étudier également les rapports du pouvoir exécutif concernant de nombreuses questions. De plus, c'est probablement à la Oliy Kengache que seront transférés certains pouvoirs du Président de la République.
Alors, en ce qui concerne le passage de cinq ans à sept ans du délai constitutionnel du mandat du Président de la République d'Ouzbékistan, cette décision est dûe à la nécessité d'établir et de préserver un équilibre, ainsi qu'une coopération efficace entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, et d'établir une coordination de leurs activités après la tenue de cette réforme parlementaire.

L.L.D. : Pour réaliser sa transition vers l'économie de marché, l'Ouzbékistan a choisi sa propre voie. Sur quels principes et quels atouts ce modèle repose-t-il ? De quels résultats positifs le gouvernement ouzbèke peut-il d'ores et déja se prévaloir et quelles sont les perspectives de réforme du cadre économique ouzbèke ?

S.E.M.T.M. :
Avant de parler des principes du modèle ouzbèke et pour mieux comprendre les atouts de celui-ci, je voudrais vous donner un aperçu du potentiel économique de mon pays et des ressources sur lesquelles repose le développement de l'économie ouzbèke.
Les caractéristiques exceptionnelles du pays jouent un rôle majeur dans la réussite des réformes économiques : position clé en Asie centrale, pays le plus stable de la CEI, pouvoir exécutif stable bénéficiant d'un large soutien de la population et garanties souveraines assurée aux investisseurs étrangers. Le sous-sol de l'Ouzbékistan est très riche en ressources naturelles : or, gaz, uranium, cuivre, petrole, wolfram, etc. Nous disposons d'importants gisements d'or, avec une production annuelle de 80 tonnes environ (huitième producteur mondial et quatrième réserve mondiale). Le pays est le huitième producteur mondial de gaz avec des gisements de 2 trillions de m3. Les réserves d'uranium de l'Ouzbékistan sont connues depuis très longtemps. Elles s'élèvent à 80% des réserves de l'ex-Union soviétique. De plus, l'Ouzbékistan détient la 8ème place mondiale en terme de réserves de cuivre et possède plus de 160 gisements du pétrole. L'agriculture réalise une part importante de l'économie avec la production de blé, de riz, de tabac, de fruits et de légumes et, enfin de coton, principale culture. 5ème producteur et 2ème exportateur mondial de coton, l'Ouzbékistan en produit plus de 3,8 millions de tonnes par an.
Quant aux réformes, l'Ouzbékistan a choisit sa propre voie pour passer d'un système planifié à celui d'une économie de marché, visant à garantir des conditions de vie favorables à notre peuple. Le modèle ouzbèke s'appuie sur un programme de réformes cohérent et économiquement justifié ayant pour base les cinq principes fondamentaux suivants :
- priorité de l'économie sur la politique ;
- rôle essentiel de l'Etat dans les transformations économiques ;
- suprématie de la loi ;
- organisation d'une forte protection sociale, notamment pendant la période de transition ;
- mise en place progressive des réformes économiques de façon évolutive, et non pas révolutionnaire.
Le Gouvernement, qui s'est fixé comme objectif final la construction d'une société démocratique dotée d'une économie de marché libre, a concentré ses efforts à la création d'une base juridique au nouveau système économique, à l'industrialisation et au développement de la production sur la base des matières premières locales.
Au cours des 10 années d'indépendance, cette politique économique a déja porté ses fruits ; l'année 2001 a enregistré une augmentation de 8,1% de la production industrielle et de 4,5% de la production agricole.
Par ailleurs, le gouvernement attache beaucoup d'importance au développement des petites et moyennes entreprises, à la privatisation des biens de l'Etat et à l'encouragement de la compétitivité. Le programme de privatisations prévoit la vente de plus de 800 entreprises, certaines appartenant même à des secteurs considérés comme stratégiques.
Nous avons créé également des conditions nécessaires afin de favoriser les investissements dans notre économie. Sur la base de notre politique, nous offrons aux investisseurs étrangers des garanties juridiques et de larges possibilités économiques pour développer une activité d'entrepreneur. La réglementation ouzbèke donne des garanties juridiques suffisantes pour mener à bien toutes les activités.

L.L.D. : Au début de notre entretien vous avez désigné la France comme l'un des partenaires les plus importants en Europe. En tant qu'Ambassadeur, quel état des lieux des relations bilatérales pouvez-vous faire et quelles perspectives envisagez-vous ?

S.E.M.T.M. :
Je voudrais avant tout souligner que, compte tenu du rôle qui est le sien dans les relations internationales, nous considérons la France comme un partenaire important non seulement en Europe, mais aussi dans le monde. Nous apprécions le bon niveau de nos relations politiques, économiques et culturelles, dont le dixième Anniversaire a été célébré récemment. Au cours de cette période, la France nous a accordé son soutien pour le renforcement de notre indépendance et pour la réalisation des réformes politiques et économiques engagées.
Les relations bilatérales pendant toute cette période se sont développées dans un climat d'amitié, de compréhention mutuelle et de coopération, comme en témoigne un récent échange de messages entre le Président Islam Karimov et le Président Jacques Chirac à l'occasion du 10e Anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la France et l'Ouzbékistan.
Les contacts politiques ont aussi connu un développement dynamique. Au cours de l'année 2001, les deux pays ont organisé une dizaine de manifestations au niveau ministériel (notamment entre les ministres des Affaires étrangères et de la Défense). La base juridique de nos relations s'articule autour de dix accords intergouvernementaux. Les parties déploient des efforts pour profiter pleinement du potentiel économique et commercial existant. Dans ce contexte il est à souligner la création de la Commission économique intergouvernementale, dont la première réunion a eu lieu à Tachkent en juin 2001 ainsi que le fait que l'Ouzbékistan figure désormais sur la liste des pays qui peuvent bénéficier de crédits à conditions privilégiées réservées par la France aux pays émergents.
Parmi les projets les plus importants réalisés avec la participation de sociétés françaises, on peut citer la construction de la raffinerie de Boukhara avec la participation de Technip, la remise à niveau des systèmes de contrôle de plusieurs aéroports par Thalès, la construction d'un hôtel à Tachkent par Bouygues, la réalisation de projets liés au ressources en eau en Ouzbékistan et bien d'autres.
En même temps, je voudrais attirer l'attention sur le fait qu'il existe encore des possibilités susceptibles d'approfondir et d'élargir notre coopération, notamment dans les domaines de l'agriculture et du tourisme dans lesquels il y a de grandes perspectives.
On attache une importance particulière à la coopération dans les domaines de la culture, de l'éducation et de la science ce qui permet à nos peuples de mieux se connaître et de découvrir l'héritage historique et culturel des deux pays. Dans ce sens, l'intérêt que portent les citoyens ouzbèkes à la France, le fait que plus de 400 000 enfants et adolescents étudient la langue française, peut être considéré comme une des conditions favorables de notre coopération. A notre avis, de larges possibilités existent également pour développer la coopération directe entre les régions des deux pays. Les relations établies entre les villes de Samarcande et de Lyon, de Boukhara et de Rueil-Malmaison dans le cadre des relations de jumelages peuvent servir d'exemple.

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