Mercredi 21 Août 2019  
 

N°58 - Deuxième trimestre 2002

La lettre diplometque
  Editorial
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  France-Maroc : une coopération renforcée et rénovée
 
  Redynamisation du Nord et relance des investissements
 
  Europe et Méditerranée, les nouveaux enjeux
 
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     Maroc
 
  S.E.M. / H.E. Hassan Abouyoub

Les mutations d’un Maroc émergent sans compromettre les bases d’un développement durable

Son Excellence Monsieur Hassan Abouyoub, Ambassadeur du Royaume du Maroc en France, analyse, à la veille d’échéances électorales importantes, les défis et les enjeux du Royaume chérifien, ainsi que les motivations de l’implication du Maroc dans le dialogue euro-méditerranéen.


La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, quel bilan faites-vous de la première expérience de démocratie politique du Maroc ? Qu’attendez-vous des premières élections libres qui seront organisées au Maroc pour la première fois en septembre 2002 ? Avec l’arrivée sur le trône de Mohamed VI, comment définissez-vous désormais le rôle de la Monarchie ? Comment envisagez-vous les grands enjeux intérieurs et extérieurs auxquels le pays devra faire face ?

Son Excellence Monsieur Hassan Abouyoub :
Avant toute chose, je voudrais vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez de m’adresser à vos lecteurs. Je voudrais ensuite nuancer votre première question en rappelant que le processus démocratique a été initié au Maroc immédiatement après l’Indépendance. La Première Constitution de 1963 avait interdit le parti unique, prévu le pluralisme et instauré une monarchie constitutionnelle.
L’avènement de Sa Majesté Mohammed VI s’est réalisé dans le contexte de la Constitution de 1996 dont les dispositions ont clairement défini les périmètres de chacun des Pouvoirs. Cette constitution est appliquée harmonieusement et permet aux différentes Institutions de fonctionner dans la stabilité et la sérénité.
Les élections prévues en septembre 2002, sont organisées par le Gouvernement de Sa Majesté Le Roi, celui de l’alternance, avec le consensus de toute la classe politique sur le système électoral qui a été retenu.
Quant aux résultats prévisionnels du prochain scrutin, vous comprendrez mon impuissance à lire dans une boule de cristal, ce que sera la future carte politique marocaine.
Pour ce qui concerne les enjeux du futur, je dirais pour faire court qu’ils sont ceux d’un pays émergent : des défis multidimensionnels (former et employer une jeunesse impatiente, réussir l’arrimage à l’Europe et s’insérer dans la compétition globale sans y perdre son âme ni compromettre les bases d’un développement durable).

L.L.D. : Qu’en est-il du dossier du Sahara occidental, au vu des récentes annonces ayant trait à la dernière version du plan Baker et au démarrage de la prospection pétrolière en territoire sahraoui ? Quelle est votre analyse du jeu diplomatique régional et international des différents protagonistes (Front Polisario, Etats maghrébins, grandes puissances) de ce conflit ?

S.E.M.H.A. :
Le dossier du Sahara est comme vous le savez, entre les mains du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, M. James Baker III, sous l’autorité du Conseil de Sécurité. Le Maroc fait confiance à l’ONU et collabore avec loyauté, disponibilité, un sens aigu de ses responsabilités et un respect scrupuleux de la légalité internationale pour dépasser définitivement ce conflit qui empêche la région tout entière de tirer les bénéfices attendus du processus d’intégration régionale tant souhaité.
Le Maroc s’est exprimé, avec la plus grande clarté, sur l’option politique de règlement du conflit suggérée par M. Baker.
Sur les manœuvres géopolitiques dans la région, vous constaterez que les grandes puissances, dans le souci de maintenir un équilibre subtil vis-à-vis du Maroc et de l’Algérie, ont su ne jamais se départir d’une neutralité agissante qui n’insulte pas l’avenir. Elles savent, en effet, que la genèse du conflit est exclusivement bilatérale et ne sont pas dupes des professions de foi, des effets de démonstration et d’annonce de certains acteurs.

L.L.D. : Quelle est l’approche politique du gouvernement marocain vis-à-vis de l’évolution de la situation algérienne ? Quels types de rapports entretenez-vous avec ce pays ?

S.E.M.H.A. :
L’Algérie est un pays voisin, frère avec lequel nous essayons de tisser les rapports de voisinage et de partenariat les plus authentiques. Nous sommes conscients des difficultés et des contingences du moment et gardons foi en l’avenir. Nous refusons par ailleurs toute immixtion dans les affaires intérieures de ce pays que nous respectons.
 
L.L.D. : En la présence de feu Sa Majesté le Roi Hassan II, le Maroc a toujours été très actif dans la recherche d’une solution pacifique au Proche-Orient. Quelle est votre perception de la situation au Moyen-Orient ? Quels efforts pourraient être, selon vous, déployés pour mettre fin à l’escalade ?

S.E.M.H.A. :
Le Maroc est toujours là dès qu’il s’agit d’être utile, d’apporter un soutien, si modeste soit-il, aux causes de la paix, de la stabilité et de la concorde.
Au Proche-Orient, le Maroc sous la conduite de Sa Majesté Mohamed VI, n’a ménagé aucun effort pour soulager le peuple palestinien dans ses souffrances et pour consolider les efforts déployés pour relancer le dialogue au service de la Paix.

L.L.D. : Dans sa stratégie de redéploiement diplomatique, Mohamed VI donne la priorité au Maghreb d’abord, à l’Europe puis à l’Afrique subsaharienne. Dans le cadre de ce recentrage, pouvez-vous nous dresser un état des lieux de la coopération sur les rives de la Méditerranée ? Quelle politique le Maroc mène-t-il au regard des enjeux stratégiques de la région ?

S.E.M.H.A. :
La diplomatie marocaine est l’héritière de valeurs qui constituent la composante essentielle de notre identité plurielle. Sa Majesté Mohamed VI l’a rappelé à de nombreuses reprises. Notre appartenance à l’espace arabo-africain, notre vocation d’ouverture vers l’Europe qui puise son origine de notre Histoire et la composante géographique, sont autant de facteurs qui peuvent vous éclairer sur notre doctrine en matière diplomatique.
Le dialogue euro-méditeranéen est un peu l’otage du drame qui se joue au Moyen-Orient. A Barcelone nous avions caressé l’espoir de récolter les dividendes de la Paix en Méditerranée. Cet espoir s’est évanoui. Le partenariat qui aurait dû contribuer à l’instauration d’une zone de prospérité partagée est un peu en panne. Des propositions concrètes ont été mises sur la table à Valence. Elles touchent tous les aspects du partenariat méditerranéen.
Le Maroc ne perd pas confiance, combien même les performances commerciales, en matière d’investissement et les résultats du dialogue culturel, restent maigres. Le Royaume demeure convaincu de la nécessité de poursuivre inlassablement la mise en œuvre de l’esprit de Barcelone et de renforcer les liens de partenariat stratégique entre les pays du sud. C’est toute la finalité du processus d’Agadir qui ne peut être dissocié de celui de Barcelone.
 
L.L.D. : Le Maroc n’est plus membre de l’Organisation de l’unité africaine depuis de longues années. Par quelles voies le Royaume pourrait, d’après vous, trouver sa place dans l’ensemble institutionnel de l’Union africaine émergente ?

S.E.M.H.A. :
Il serait superfétatoire de rappeler les raisons qui ont poussé le Maroc à quitter l’OUA, la mort dans l’âme. Un coup de force de l’amplitude de celui qui a motivé notre décision ne peut mener que vers l’irrémissible.
Le paradoxe de cette situation est que jamais la relation du Maroc avec l’Afrique n’a été aussi riche, sereine et disons-le prometteuse. L’Afrique demeurera une priorité de notre action diplomatique. Prenons-en pour preuve le dossier du fleuve Mano pour bien comprendre l’intimité maroco-africaine et son enracinement dans l’histoire, la géographie, la spiritualité partagée (Islam).

L.L.D. : En quoi la signature d’un accord euro-méditerranéen établissant une zone de libre-échange avec le Maroc est-il un avantage ? Pensez-vous que des liens plus étroits avec l’Union européenne puissent favoriser l’approfondissement du processus démocratique déjà en cours au Maroc ?

S.E.M.H.A. :
Il est vrai que l’Union européenne est notre partenaire premier dans tous les domaines. Les conditions d’accès de nos produits industriels sont préférentielles depuis 1976, nonobstant les entorses introduites ici et là au gré des pressions corporatistes internes (textiles).
Notre option pour la réciprocité est un choix stratégique qui, nous le savons, va demander d’immenses sacrifices. Les ajustements de toute nature et les réformes qu’appelle cette situation nouvelle de libre échange qui sera vécue en 2012, constituent une motivation formidable pour tous. Il est évident que les progrès de l’Etat de Droit au Maroc sont à lier à notre arrimage à l’Europe. Ces progrès ont précédé la signature de notre Accord d’association et consacrent l’aboutissement d’une démarche pédagogique, progressive, qui tient compte des réalités marocaines et ne sacrifie pas aux dogmes.

L.L.D. : Tandis que l’Espagne assume la présidence de l’Union européenne depuis le 1er janvier 2002, une crise ouverte perturbe les relations du Royaume avec ce pays. Qu’en est-il exactement ?

S.E.M.H.A. :
A de très nombreuses reprises, le Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération a informé l’opinion publique nationale et internationale, sur les causes qui ont provoqué le rappel de l’Ambassadeur de Sa Majesté le Roi pour consultation.
Si l’Ambassadeur est toujours en attente à Rabat cela signifie que ces causes n’ont pas disparu. L’évolution récente du dossier du Sahara à New York et le rôle que joue l’Espagne dans ce contexte, ne font que conforter notre position.

L.L.D. : Un nouveau cycle de négociations a été enterriné au sein de l’OMC. Quelle est votre analyse de la place du Maroc en particulier et des pays du Sud en général dans le contexte d’une économie globale ?

S.E.M.H.A. :
Les pays émergents et/ou en développement ont montré à Seattle et à Doha que l’union autour d’objectifs pragmatiques et de dossiers maîtrisés, fait la force.
Le Maroc a des intérêts objectifs en partage avec les pays en développement qu’il défend avec acharnement. La structure particulière de ses échanges et la diversité de ses liens préférentiels confère au Maroc un statut particulier qui lui permet de jouer le rôle de médiateur dans ces négociations. Ce rôle, j’en suis convaincu, continuera à être joué. Il faudra simplement attendre que les grands acteurs précisent leurs positions pour nous voir opérer et agir, comme par le passé, avec enthousiasme et conviction.

L.L.D. : La fracture sociale constitue une réalité perçue par tous. Quelle est la réponse du gouvernement de M. Youssoufi à ce problème ? Sur le plan économique, quelles sont les contraintes et les ambitions du Maroc ?

S.E.M.H.A.
: La fracture sociale est une donnée socio-économique qui n’est pas propre au Maroc ni aux pays du Sud en général. C’est un fait universel. Sa Majesté Hassan II, que Dieu l’ait en sa sainte miséricorde, a été le premier à lancer le cri d’alarme au début des années 80.
Nos contraintes sont à rapprocher des défis que j’ai cités dans la réponse à la question 1. J’y ajouterai le service de la dette, le protectionnisme de certains partenaires commerciaux et l’évasion de matière grise formée à grand frais par nous-mêmes.

L.L.D. : Outre l’impact économique des événements du 11 septembre, ceux-ci ont également eu des conséquences humaines et sociales. Compte tenu de l’importance de la communauté marocaine en France, craignez-vous une montée de xénophobie ? Comment l’amalgame entre Islam et terrorisme pourrait-il être évité selon vous ?

S.E.M.H.A. :
Le dernier tour des élections présidentielles a montré que la France reste fidèle à ses valeurs qui sont celles de l’universel.
Nous ne craignons pas de dérive xénophobe, mais nous sommes conscients des dangers de l’exclusion sociale et identitaire et nous mesurons notre part de responsabilité dans l’accompagnement de la France dans son nouveau projet pour les minorités.
Maintenant que faut-il faire pour prévenir l’amalgame entre terrorisme et islam ? Je dirais qu’il faut une meilleure vulgarisation des valeurs de l’Islam, de sa civilisation et de son histoire. Le Maroc y contribuera selon ses moyens. A titre d’exemple, nous sommes déjà les premiers contributeurs en matière d’enseignement de la langue arabe en France.

L.L.D. : Quels ont été les derniers développements apportés aux relations bilatérales franco-marocaines lors de la récente visite du Premier ministre marocain, M. Youssoufi, en France dans le cadre de la réunion annuelle franco-marocaine des chefs de gouvernement qui a eu lieu en mai dernier ? Quels sont les contours du “Partenariat rénové” qui y a été évoqué ?

S.E.M.H.A. :
Les contours du partenariat tel qu’il a été évoqué dans le cadre de la réunion des deux chefs de Gouvernement, procèdent d’une vision réellement novatrice et stratégique tendant à pallier les insuffisances du cadre antérieur par des orientations et des décisions politiques qui vont bien au-delà des ajustements techniques.
De nouvelles impulsions ont été sensibles, tout au moins au niveau de la réflexion nécessaire à la relecture, plus objective et moins complaisante, des relations de coopération entre les deux pays (Rapport Paye-Benhima). La IVème rencontre de Haut niveau a en effet scellé l’indispensable partenariat qui dicte, désormais, les termes de la concertation de part et d’autre et à tous les niveaux institutionnels.
La lenteur de la mise en œuvre, dans le passé, des recommandations sectorielles des précédentes réunions militait effectivement en faveur de la négociation d’un cadre rénové de coopération qui se substituerait à la Convention de 1984 et qui intégrerait fondamentalement, dans ses objectifs, le développement durable, porteur de plus-value sociale ; le partenariat local pour l’emploi ; le transfert des acquis de l’expertise française et autant que possible, la mise à contribution des nouvelles générations d’intellectuels, d’ingénieurs, et d’hommes d’affaires d’origine marocaine. L’éducation et l’enseignement ainsi que le soutien aux PME dans l’optique d’une coopération décentralisée plus affirmée, furent également au centre des préoccupations prospectives des deux parties. Les instruments juridiques les régissant sont soit déjà adoptés (PME) ou en cours de négociation. Un comité de pilotage des dossiers de coopération s’attelle, par ailleurs, à assouplir les méthodes de travail afin d’opérer un saut qualitatif à la lumière des exigences du partenariat dit “ stratégique ” à portée multidimensionnelle.

L.L.D. : Quel aperçu des performances réalisées par les investisseurs français au Maroc pouvez-vous établir ? Quelles mesures vous paraissent-elles être nécessaires pour adapter les relations bilatérales aux besoins du Maroc ?

S.E.M.H.A. :
L’importance des relations économiques, financières et des échanges commerciaux entre le Maroc et la France montre manifestement, si besoin est, la place privilégiée qu’occupe la France dans les échanges du Maroc avec l’extérieur.
La France est traditionnellement le premier partenaire commercial du Maroc, le premier investisseur étranger dans le Royaume, son premier pourvoyeur d’aide au développement et premier fournisseur de touristes étrangers.
Mais malgré l’accroissement continu des investissements français au Maroc, la part de ces derniers dans le total des investissements extérieurs français demeure insuffisante.
Les mesures nécessaires pour adapter les relations bilatérales à nos besoins respectifs passent par la définition d’un cadre institutionnel nouveau, susceptible d’apporter son véritable souffle et sa vraie finalité à cette relation que nous voulons différente et substantielle.
De cette approche découle ma conviction profonde que les mécanismes de coopération autour desquels s’ordonnent nos rapports devraient prendre en compte les mutations accélérées du monde d’aujourd’hui et les aspirations des générations montantes.

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