Dimanche 26 Mai 2019  
 

N°58 - Deuxième trimestre 2002

La lettre diplometque
  Editorial
Russie
  La Russie plie mais ne rompt pas
 
  Les relations OTAN/Russie à la conquête d'un second souffle
 
  Perspectives de coopération entre l'Europe, la France et la Russie dans le domaine spatial
 
Maroc
Bulgarie
Ouzbékistan
Israël
Défense, armement et sécurité
 
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     Russie
 
  S.E.M. / H.E. Avdeev Alexandre Alexeevitch

Redéploiement des priorités géostratégiques de la Russie
 
Au lendemain de la signature de la Déclaration de Rome instaurant le Conseil OTAN/Russie et de la signature d'un traité de désarmement nucléaire visant à "mettre fin à la guerre froide", S.E.M. Avdeev Alexandre Alexeevitch, Ambassadeur de la Fédération de Russie en France, revient sur la place de premier ordre de la Russie sur la scène internationale, sur les défis et les enjeux de son pays en matière de sécurité, sur ses motivations à renforcer son ancrage en Europe, ainsi que sur l'importance accordée à la diversité des relations bilatérales, moteur du redéploiement des priorités géographiques de la Russie.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, comment, dans le nouveau contexte géopolitique qui ouvre le IIIe millénaire, la Russie définit-elle sa politique extérieure ?

S.E.M. Avdeev Alexandre Alexeevitch :
La politique extérieure actuelle de la Russie a pour ossature l'idée que l'activité internationale doit se construire non sur l'idéologie mais sur la défense des intérêts nationaux. Il ne s'agit naturellement pas d'un pragmatisme à l'état pur. La Russie partage les valeurs démocratiques et humanistes globales, et elle les prend pleinement en compte pour élaborer les décisions politiques concrètes. Elle se prononce résolument pour le renforcement d'un ordre légal mondial reposant sur les objectifs et les principes de la Charte de l'ONU, sur les normes universelles du droit international.
La Russie est une puissance mondiale et un pays à la responsabilité globale. D'où le caractère multi-vectoriel de la politique extérieure russe, qui combine organiquement les dimensions occidentale, orientale et méridionale. Mais, tout en développant de manière pragmatique ses relations avec l'Est, la Russie demeure un pays européen de par son histoire, sa géographie et sa culture, un membre actif de l'OSCE et du Conseil de l'Europe.
Nous ne sommes pas les porteurs de l'idéologie du messianisme global. Mais la Russie porte une responsabilité dans le maintien de la paix universelle, la préservation de la stabilité. La Russie participe activement à la coopération en vue de consolider les bases de la sécurité au XXIème siècle.

L.L.D. : Dans son discours du 29 janvier 2002, le Président Bush a dénoncé un "axe du mal" constitué de trois pays avec lesquels la Russie entretient des relations particulières. Croyez-vous à la réalité de cet axe du mal tel qu’il est décrit ?

S.E.M.A.A.A. :
Je pense que coller des étiquettes à tel ou tel pays fait partie des survivances de la guerre froide. D'une manière générale, la notion de "terrorisme" doit être la même pour tous, et le mieux serait qu'elle soit définie dans le cadre de l'ONU. Nous n'avons malheureusement pas encore réussi à l'obtenir.
Nous collaborons aujourd'hui avec succès dans le cadre d'une vaste coalition antiterroriste. Qui ne sera solide que si elle s'appuie sur une base juridique. C'est pourquoi la Russie se prononce énergiquement pour le renforcement du rôle de l'ONU dans les efforts internationaux destinés à combattre le terrorisme.
Sans pour autant être d'accord avec le terme d'axe du mal introduit par les Américains, nous ne fermons pas les yeux sur l'existence d'un arc  d'instabilité dans le monde. Nous soulignions, avant même le 11 septembre, que les organisations terroristes internationales collaborent entre elles, de façon bien plus active, hélas, que la communauté mondiale. Les organisations terroristes extrémistes en Asie, au Proche-Orient, dans les Balkans et au Caucase forment ensemble des combattants, s'accordent mutuellement des aides matérielles, en reçoivent aussi, malheureusement, de l'extérieur. C'est une menace réelle pour la sécurité et, croyez-moi, elle inquiète les dirigeants russes tout autant que nos partenaires américains ou européens.

L.L.D. : Au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, Vladimir Poutine a rapidement donné son soutien à la coalition anti-terroriste menée par les Etats-Unis en Afghanistan. Quelles étaient les motivations profondes de ce ralliement ? La Russie attendait-elle un geste en retour sur le dossier tchéchène ?

S.E.M.A.A.A. :
Les tragiques événements du 11 septembre marquent un nouveau point de départ dans les relations internationales. Jusque là, le monde vivait, par inertie, dans un ancien système de valeurs, sans remarquer - ou sans vouloir remarquer - les changements en cours. Nous sommes aujourd'hui confrontés à de nouvelles menaces globales. Dont le terrorisme international, la drogue, l'intolérance nationale, le séparatisme, l'extrémisme religieux.
Le problème de choix ne s’imposait pas pour notre pays : soutenir ou ne pas soutenir les efforts destinés à détruire la tanière du terrorisme. Nous avons immédiatement accepté la création d'une coalition antiterroriste, agissant sur mandat de Conseil de Sécurité de l’ONU et sous son égide. Nous avons réussi, au prix d'efforts conjoints, à liquider le centre le plus dangereux du terrorisme international en Afghanistan. Cela a permis de couper court à ses effets néfastes sur la situation dans les autres régions du monde, à écarter la menace globale qui en émanait.
L'un des fronts de la lutte contre le terrorisme international passe par la Tchétchénie. Il importe d'éviter le double langage, les tentatives de diviser les terroristes en "mauvais" - ceux qui font peser une menace sur les pays occidentaux - et en "bons" - ceux qui semblent ne pas constituer une menace directe pour ces pays et qui tentent de donner d'eux l'image de "combattants pour la liberté et l'indépendance nationale". De par leurs objectifs, leurs méthodes, leur idéologie et le danger qu'ils représentent, ce sont les mêmes personnages qui recourent aux mêmes sources de financement et qui ont souvent été formés dans les mêmes centres d'entraînement.
Il ne s'agit bien évidemment pas que tout un peuple soit lésé dans ses droits à cause de raids menés par des bandes. Tout habitant de la Tchétchénie, ou tout ressortissant de cette république, est un citoyen à part entière de la Fédération de Russie. La tâche essentielle qui se pose à l'étape actuelle, c'est le retour de la Tchétchénie dans l'espace politique et juridique de la Russie, c'est la création, dans cette république, d'institutions juridiques compétentes, de structures propres de sécurité et d'ordre, c'est, à terme, la tenue d'élections libres, la création d'une structure achevée de pouvoir républicain.

L.L.D. : Axe stratégique de transit des hydrocarbures en mer Caspienne, lieu d'affrontement géopolitique important et clé de la puissance russe en Eurasie, comment la Russie envisage-t-elle son avenir dans le Caucase ? Le "péril islamique" constitue-t-il la seule menace pour la Russie ? Cela ne risque-t-il pas également de compromettre toute rénovation de la Fédération comme la relance de la CEI ?

S.E.M.A.A.A. :
Selon les estimations de l'Agence Internationale de l'Energie, les réserves de pétrole du secteur de la Caspienne pourraient atteindre entre 2,5 et 5 milliards de tonnes (des ressources comparables à celles de la mer du Nord). La perspective d'accroître considérablement l'extraction ainsi que les exportations de pétrole et de gaz à partir de ce secteur déterminent la rivalité entre les compagnies internationales, les Etats riverains de la Caspienne et les autres, notamment pour ce qui est du choix des principaux itinéraires de transport vers les marchés mondiaux.
La principale concurrence se joue aujourd'hui autour des projets de transport des hydrocarbures en provenance du Kazakhstan, de l'Azerbaïdjan et du Turkménistan.
Nous considérons que tout projet a droit à l'existence, à condition qu'il soit économiquement justifié. Il convient, sur cette question, d'éviter toute politisation superflue.
Le sommet des "cinq de la Caspienne", qui s'est déroulé au mois d'avril dernier, a constitué une étape importante dans le développement du dialogue en vue de déterminer le statut juridique de la mer Caspienne. Les dirigeants de l'Azerbaïdjan, de l'Iran, du Kazakhstan, de la Russie et du Turkménistan ont proclamé leur intention de poursuivre la coopération et de dénouer peu à peu, un pas suivant l'autre, le nœud maritime des problèmes qui se sont accumulés au fil de nombreuses années.
Concernant la politique que mène la Russie dans le Caucase. Cette région demeure pour nous une zone d'intérêts vitaux, géostratégiques, politiques, économiques et autres, notamment dans le contexte de la priorité des relations avec les Etats de la CEI, trois d'entre eux - la Géorgie, l'Azerbaïdjan et l'Arménie - étant des Etats du Caucase.
Je ne crois pas qu'il soit correct de parler d'une "menace islamique". Après les événements du 11 septembre, la communauté internationale a déclaré de façon on ne peut plus précise qu'il était inadmissible de mettre un signe d'égalité entre l'islam et le terrorisme. On a beaucoup parlé, ces derniers temps, des valeurs humanistes et de l'attachement à la paix que recèle l'islam. Je ne m'arrêterai pas sur ce thème aujourd'hui, je dirai juste l'essentiel : Nous ne voyons pas de menace émanant de l'islam dans le pays multinational et pluriconfessionnel qu'est la Russie, nous n'en voyons pas je le répète, mais il existe réellement un danger d'extrémisme et de terrorisme, pétri d'intolérance religieuse, de contradictions interethniques, de xénophobie, et qui ne se limite malheureusement pas au Caucase et au secteur de la Caspienne. Ces nouveaux défis menacent indéniablement la stabilité, tant régionale que globale, sont en mesure de compliquer également les processus d'intégration au sein de la CEI, et à l'intérieur de l'Union Européenne, d'ailleurs, où leur présence se fait aussi sentir.

L.L.D. : En tant que membre permanent du Conseil de Sécurité, la Russie a une responsabilité particulière en matière de maintien de la paix et de sécurité internationale. A ce titre, pouvez-vous nous éclairer sur les positions de la Russie concernant les grands dossiers qui préoccupent toute la scène internationale : la stabilité dans les Balkans et l'avenir du processus de paix au Moyen-Orient ?

S.E.M.A.A.A. :
La situation dans les Balkans continue de demeurer complexe, en dépit de la dynamique positive, globalement, en Macédoine, en Bosnie-Herzégovine, et de la conclusion des accords yougoslavo-monténégrins. Les tendances centrifuges continuent de demeurer fortes dans la région. Et l'on peut s'attendre encore à de nouveaux sursauts de tension.
Notre principale préoccupation continue de se situer au Kosovo. Il est nécessaire d'empêcher que ce territoire ne se transforme en une "tumeur cancéreuse" de l'Europe où s'imbriqueraient étroitement le crime organisé et l'extrémisme politique.
En ce qui concerne le règlement au Proche-Orient, la Russie occupe traditionnellement une position équilibrée. Il n'existe pas de solution militaire au conflit ; il est nécessaire de rechercher une solution exclusivement par des moyens politiques et diplomatiques. Nous voyons bien qu'Israël souffre du terrorisme, et nous lui reconnaissons le droit d'y apporter une réponse proportionnée. La Russie a déjà connu, dans toute leur horreur, des actes terroristes, qui emportent la vie de personnes parfaitement innocentes. Mais le peuple palestinien a lui aussi le droit de réaliser son droit à l'autodétermination, à créer son propre Etat, ce qui lui a été garanti voilà plus d'un demi-siècle par des résolutions de l'ONU. Deux Etats dotés de frontières internationalement reconnues doivent vivre et coexister pacifiquement, côte à côte.
Aujourd'hui, la situation demeure extrêmement complexe. Nous considérons que les mesures prioritaires de stabilisation sont les suivantes : achever le retrait des troupes israéliennes des territoires de l'Autorité palestinienne ; instaurer un cessez-le-feu stable ; garantir l'arrivée sans entraves de l'aide humanitaire au peuple palestinien. Il s'agit, en fait, d'appliquer la résolution 1402 du Conseil de Sécurité de l'ONU.
En prenant appui sur les acquis, les deux parties doivent rechercher les moyens de reprendre les négociations. L'un des mécanismes de relance du dialogue pourrait être la convocation d'une conférence internationale, dont l'idée a été récemment approuvée à Washington par le "quatuor" des médiateurs internationaux.

L.L.D. : Réunies à Moscou, les instances internationales de l'olympisme ont désigné Pékin comme ville d'accueil des JO de 2008, tandis que dans la foulée la Chine et la Russie signaient un traité d’amitié et de coopération pour 20 ans. Quelle est la portée de cette initiative ?

S.E.M.A.A.A. :
Les relations avec la Chine constituent l'une des orientations stratégiques de la politique extérieure russe. En intervenant en tant que pôles du monde indépendants, la Russie et la Chine peuvent travailler conjointement à ce que le nouvel ordre mondial en formation soit plus juste et plus démocratique.
La Chine est notre voisin, c'est une grande puissance, qui a un poids considérable dans les affaires internationales.
La signature du "Grand Traité" ne témoigne pas de la création d'une alliance militaro-politique "à l'ancienne" ; ce traité n'est pas dirigé contre des pays tiers et ne revêt pas de caractère de bloc. Il ne faut pas rechercher dans la consolidation de la coopération et du partenariat russo-chinois une quelconque orientation anti-américaine. Il ressort, du reste, des déclarations des officiels américains qu'ils l'ont bien compris.

L.L.D. : Quels sont les résultats du sommet russo-américain ?

S.E.M.A.A.A. :
Lors du sommet Russie/Etats-Unis de mai, une attention prioritaire a été accordée aux questions de la coopération militaro-politique. Le nouveau Traité sur la réduction des potentiels stratégiques offensifs constitue un élément de la nouvelle architecture de stabilité stratégique. Une Déclaration sur les nouvelles relations stratégiques entre la Russie et les Etats-Unis a été signée. Une importance particulière s'attache à l'entente concernant la poursuite du dialogue sur les questions, liées entre elles, des armements stratégiques offensifs et défensifs, dialogue pour lequel le Traité et la Déclaration prévoient des mécanismes de négociations adéquats.
Une discussion détaillée a eu lieu concernant les perspectives de la coopération entre la Russie et les Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme international. Une place importante des discussions a été accordée à la coopération dans le domaine de l'économie, notamment dans des secteurs tels que les investissements, les hautes technologies, l'aérospatiale et l'informatique.
Les projets des Etats-Unis concernant le déploiement d'une ABM globale suscitent de notre part une série de questions. Le thème de l'ABM, du lien entre les armements stratégiques offensifs et défensifs, constitue une partie de notre dialogue permanent avec les Etats-Unis. Ce lien est confirmé sans équivoque dans la Déclaration conjointe, laquelle complète le Traité signé.
La Russie considère qu'il convient de réagir aux nouveaux défis et risques en réfléchissant bien, comme le souligne le Président Vladimir Poutine, en partant du principe consistant "à ne pas causer de tort". En modernisant un système de sécurité, il est très important d'éviter, même temporairement, d'affaiblir la sécurité elle-même. La possibilité de la prolifération de la course aux armements dans l'espace nous inquiète tout particulièrement. Si les principales puissances nucléaires se le permettent, nous ne serons en mesure de dire "non" à aucun autre pays.
L’Union européenne peut elle aussi apporter une bonne contribution à la formation de nouveaux cadres des relations stratégiques. Nous avons noté avec intérêt la décision prise en juin 2001 par l'UE à Goeteborg d'élaborer une position commune sur les questions de la non-prolifération des missiles. Ce thème pourrait constituer une orientation prometteuse de coopération entre la Russie et l'UE.

L.L.D. : Vladimir Poutine avait déclaré qu’il n’excluait pas que la Russie se joigne un jour à l'OTAN à condition que son pays y soit traité comme "un partenaire égal". Quelles sont les conséquences de l’élargissement de l'OTAN et de l'Union européenne pour la Russie ?

S.E.M.A.A.A. :
La Russie évalue avec réalisme le rôle de l'OTAN et part du principe qu'il est important de coopérer avec l'Alliance. Nous sommes prêts à coopérer sur un large éventail de questions ne se rapportant pas à l'article 5 du Traité de Washington – la gestion des crises, le maintien de la paix, la lutte contre le terrorisme et contre la prolifération des armes de destruction massive, le contrôle des armements, l'ABM non stratégique, les opérations de recherche et de sauvetage, etc. Les "Vingt" – le Conseil Russie-OTAN qui, à la différence du Conseil conjoint permanent, est en fait un mécanisme de coopération sur un pied d'égalité, où nous intervenons comme des partenaires égaux – doivent s'occuper de ces questions. La création de ce Conseil reflète la qualité fondamentalement nouvelle des relations entre la Russie et l'OTAN, le fait que nos relations mutuelles ont été portées au niveau de la garantie conjointe de la sécurité dans un espace euro-atlantique unique.
Au fur et à mesure des travaux du Conseil, la liste des thèmes de coopération sera renouvelée et élargie. Il importe que la coopération au sein du nouveau Conseil s'édifie sur la base du respect inconditionnel des normes du droit international, et notamment de la Charte de l'ONU, ainsi que des obligations découlant de l'Acte final d'Helsinki et des autres documents normatifs de l'OSCE.
Il se crée une nouvelle configuration dans le domaine de la sécurité, qui regroupe les efforts de la Russie et des membres de l'OTAN dans la neutralisation des nouveaux défis et menaces. Ce faisant, nous ne nous apprêtons pas à demander à entrer à l'OTAN, ni par la grande porte, ni par l'escalier de service. Au plan militaire, la Russie est un pays parfaitement autosuffisant. En disant cela, nous sommes bien conscients que dans le domaine de la défense, la Russie et l'OTAN sont dotés de mécanismes et structures qui se sont formés historiquement, qu'il est impossible de ramener totalement et immédiatement à un dénominateur commun. Nous-mêmes ne prétendons pas avoir un droit de "veto" sur les initiatives de l'Alliance, de même que l'OTAN ne peut prétendre à un tel droit en ce qui concerne la Russie.
Il convient également d’être bien conscient que la création du Conseil ne signifie pas que nous voyons maintenant de la même manière toutes les questions de sécurité. Pour ce qui est de l’élargissement de l’OTAN, notre position demeure inchangée. Nous ne dramatisons pas la situation, mais nous considérons que l’élargissement ne consolidera pas la sécurité en Europe. Si nous ne sommes plus les ennemis et si l’époque de la confrontation appartient désormais au passé,  de qui l’OTAN s’apprête–elle à défendre ses nouveaux membres ? Dans ces conditions nous sommes convaincus qu’un élargissement «mécanique» n’aura pas d’effet positif du point de vue de la lutte contre les menaces réelles de notre époque.
Nous ne sommes pas allergiques à l’élargissement de l’Union européenne. Mais la nécessité pressante de l’heure est de résoudre les problèmes de la viabilité de la région de Kaliningrad.

L.L.D. : Le 13 juillet 2001, la Russie s'est dotée d'une loi anti-blanchiment. Quelles raisons ont motivé cette soudaine rapidité ? Que prévoit exactement cette loi ? La Russie a-telle les moyens de l’appliquer ?

S.E.M.A.A.A. :
Le "blanchiment" des revenus illicites représente un véritable fléau pour l'économie et la société. L'accélération du processus d'intégration de la Russie a la communauté mondiale a rendu nécessaire l'adoption de cette loi qui sert de barrière à la criminalisation de la société et à l'utilisation de l'argent "sale" pour financer le terrorisme.
Notre première démarche a été de ratifier en mai 2001 la Convention de Strasbourg sur le blanchiment, le dépistage, le retrait et la confiscation des revenus illicites.
Dans la loi "Sur les mesures à opposer à la légalisation (au blanchiment) de revenus illicites", sont définies, pour la première fois, les formes de délinquance telles que la participation à la légalisation de revenus illicites et est établie la responsabilité des personnes impliquées dans ce type d'activité.
Afin de mettre en œuvre les dispositions de ladite loi, un Comité de la Fédération de Russie pour la surveillance financière (CSF) a été formé en novembre 2001. Il a commencé à travailler concrètement dès le 1er février 2002. Il s'agit d'une structure pratiquement analogue au Tracfin français.
Dans le cadre de la coopération internationale, des contacts ont été établis afin d'échanger des informations. En avril 2002, le CSF russe a conclu un premier accord avec le ministère des Finances des Etats-Unis (mémorandum sur l'assistance technique). Des contacts ont été établis avec le Tracfin français.
Nous adoptons des mesures qui permettront d'exclure la Russie de la "liste noire des pays et territoires qui ne coopèrent pas dans la lutte contre le "blanchiment" de revenus illicites, établie par le GAFI. Bien que la Russie n'en soit pas membre, elle a approuvé les 8 recommandations spéciales du GAFI, qui concernent la prévention du financement du terrorisme et qui établissent, avec les 40 recommandations sur les questions de la lutte contre le blanchiment de capitaux criminels, adoptées auparavant, les principales règles pour repérer, empêcher et prévenir le financement du terrorisme.

L.L.D. : Vladimir Poutine a lui-même reconnu le retard pris dans les réformes structurelles. Quelle philosophie inspire la stratégie économique du gouvernement russe ? Pouvez-vous nous indiquer les grandes lignes du programme de Vladimir Poutine susceptible d’accélérer les choses ?

S.E.M.A.A.A. :
Les priorités ont été clairement énoncées dans le Message annuel du Président Poutine, en date du 18 avril 2002. Elles visent à garantir une forte croissance économique et à élever le niveau de vie de la population. L'accélération de la réforme administrative et de la fonction publique, la suppression des fonctions de l'appareil d'Etat superflues, la création de conditions nécessaires à l'affranchissement de l'entreprise revêtent de ce fait une importance particulière.
La conjoncture économique mondiale défavorable de 2001 n'a pas arrêté la croissance du PIB ni de la production industrielle en Russie. Grâce aux mesures mises en œuvre auparavant, la transformation profonde de l'économie s'est poursuivie. La croissance économique s'est maintenue essentiellement grâce à une plus forte demande intérieure. Les revenus de la population ont en moyenne augmenté et la situation sociale dans le pays s'est améliorée.
La Russie fait tout ce qui est en son pouvoir pour devenir membre à part entière du système des relations économiques mondiales. Nous menons des pourparlers sur l'adhésion à l'OMC, nous recherchons avec l'UE les voies de formation d'un espace économique européen commun. Ces processus aident pour beaucoup la réalisation des réformes intérieures en cours en Russie, l'amélioration de la base législative et normative.
L'année 2002 sera cruciale du point de vue du renforcement des tendances favorisant le développement de l'économie nationale. En premier lieu, cela concerne le changement des sources de croissance qui d'extérieures doivent devenir intérieures. Selon les estimations du ministère du Développement économique de Russie, alors que l'an dernier les facteurs extérieurs ont été déterminants à 37-38% pour la croissance du PIB, ils ne devraient plus jouer, en 2002, que pour 12%.
Dès cette année, nous prévoyons d'élargir considérablement la liberté d'entreprendre, en premier lieu pour les petites et moyennes entreprises, d'adopter des mesures pour empêcher une présence excessive de l'Etat dans l'économie et une utilisation inefficace des biens publics.

L.L.D. : Concernant le partenariat franco-russe, quel bilan pouvez-vous faire des relations bilatérales ? Quels sont les grands projets de co-investissements en cours de négociation auxquels la Russie accorde un intérêt particulier ?

S.E.M.A.A.A. :
Le développement des relations avec la France reste l'une des priorités de la politique étrangère de la Russie. Le dialogue politique entre nos deux pays est actif, revêt un caractère régulier et constitue un facteur important de sécurité et de stabilité.
Dans le même temps, les relations économiques et commerciales bilatérales auraient encore besoin d'être impulsées des deux côtés. Il est vrai que l'an passé, le volume des échanges commerciaux entre la Russie et la France s'est accru, avec une forte augmentation des exportations françaises (près de 40%) et que l'intérêt des milieux d'affaires français pour la Russie grandit. Il reste cependant encore beaucoup à faire.
La Russie accorde une grande importance aux projets dans le domaine de l'aérospatiale (charge utile des engins spatiaux de la série "Express"), de l'agro-industriel (fourniture à la Russie des races bovines spécialisées allaitantes), de l'énergie (mise en valeur des gisements de gaz et de pétrole de Khariaguinsk et autres). Le programme de coopération industrielle entre Rosaviakosmos et le consortium européen aérospatial EADS, la coopération entre "Aéroflot" et la compagnie publique "Aéroports de Paris" sur le projet d'un nouveau terminal "Cheremetievo-3" à Moscou sont très intéressants. Le projet du système de navigation "Galileo-Glonass", l'idée d'aménagement d'un pas de tir pour les "Soyouz" à Kourou, le projet conjoint d'étude, de certification et de commercialisation de l'avion d'entraînement MiG-AT présentent un intérêt incontestable pour la Russie.
Le dialogue énergétique Russie-UE demeure un axe stratégique en matière de coopération économique.
La Russie souhaite réaliser de grands projets avec la France dans le domaine des services publics de logement. Ces projets pourraient se monter, y compris suivant le schéma de reconversion de la dette extérieure russe en investissements.
Pour conclure, je soulignerais qu'en matière de coopération il existe de nombreuses possibilités intéressantes. Nous nous efforcerons de les concrétiser.  

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