Jeudi 27 Juin 2019  
 

N°83 - Troisième trimestre 2008

La lettre diplometque
  Editorial
Madagascar
  Madagascar sur la voie de la transformation
 
  Pour un partenariat privilégié entre la France et Madagascar
 
  Entre Madagascar et la France, des liens d’amitié interparlementaires anciens et fructueux
 
  Madagascar : Un pays qui se transforme en profondeur
 
  La Grande Ile, ses projets miniers et leurs promesses de décollage économique
 
  Madagascar, l’île aux opportunités
 
  Œuvrer au renforcement des liens d’affaires entre Madagascar et la France
 
  « A l’instar de la Chine, Madagascar pourrait proposer sa médecine dans le monde entier »
 
  Madagascar : deuxième implantation du Cirad à l’étranger
 
  Le Consulat de Madagascar à Amiens au cœur du développement de liens franco-malgaches privilégiés et décentralisés
 
  Lyon au cœur d’une coopération décentralisée franco-malagache en plein essor
 
  Le fihavanana, comme pivot de la démarche malgache au sein de l’UNESCO
 
Nigéria
Inde
 
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     Madagascar
 
  S.E.M. / H.E. Rajaonarivony Narisoa

Une vision volontariste du développement

Assumant la présidence de l’Union africaine à partir du 1er janvier 2009, le Président Marc Ravalomanana doit relever un double défi. Poursuivre la construction africaine avec une priorité pour la recherche d’une solution à l’insécurité alimentaire. Récolter les fruits de la politique réformiste et d’ouverture économique qu’il a mis en œuvre depuis sa réélection en décembre 2006. Autant d’enjeux qu’analyse pour nous l’ancien Conseiller du Président malgache, S.E.M. Narisoa Rajaonarivony, Ambassadeur de Madagascar en France.

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, Madagascar se prépare à accueillir en 2009 le 13ème Sommet de l’Union africaine (UA). Comment définiriez-vous la portée de cet événement pour votre pays, non seulement en vue d’affirmer sa vision du processus de construction africaine, mais également en terme de rayonnement sur la scène internationale ?

S.E.M. Narisoa Rajaonarivony : Cet événement est capital pour notre pays car il devra permettre de confirmer au continent africain l’existence d’un « leadership » digne de ce nom à Madagascar, un style de « leadership » nouveau, pragmatique et conséquent, un « leadership » qui va au-delà des simples enjeux politiques pour tenir compte véritablement du développement de l’Afrique.
Dans ce sens, le prochain sommet de l’UA devra permettre le partage d’expériences en matière de stratégie de développement, une stratégie dont le concept d’appropriation ou « ownership » va être le maître-mot de son élaboration. Evidemment, compte tenu du thème même à débattre lors de ce sommet, axé sur la sécurité alimentaire, les résultats des travaux ne peuvent qu’intéresser la communauté internationale, d’autant plus qu’au problème d’insécurité alimentaire qui prévaut sur le continent africain sera donnée une solution africaine.
L’intérêt de ce XIIIème sommet de l’Union africaine réside dans le fait que le continent africain est désormais prêt à revendiquer sa place à l’échelle planétaire et qu’il entend contribuer d’une manière effective à l’éradication des maux qui ont longtemps miné le développement de ses peuples.

L.L.D. : Réélu le 3 décembre 2006, le Président Marc Ravalomanana a fixé comme axe prioritaire de son second mandat la mise en œuvre du Plan d’Action pour Madagascar (MAP). Quelles nouvelles stratégies le gouvernement malgache compte-t-il adopter dans ce cadre pour accélérer le développement économique du pays, notamment en ce qui concerne la consolidation du réseau d’infrastructures et le maintien des équilibres macro-économiques ?

S.E.M.N.R. : Tout d’abord, il y a lieu de souligner que le « Madagascar Action Plan » (MAP) constitue la feuille de route pour le développement de Madagascar et que toutes les interventions des bailleurs de fonds doivent être articulées autour des huit engagements retenus.
Dans le cadre de la mise en œuvre effective du MAP, la stratégie du gouvernement malgache est axée sur le développement du partenariat public/privé. A cet égard, le secteur privé est appelé à jouer un rôle capital dans la promotion de la croissance économique. C’est la raison pour laquelle la stratégie repose sur l’amélioration de l’environnement des affaires pour attirer, entre autres, les investissements directs étrangers. Ce partenariat, toutefois, ne sera pas développé au détriment des relations avec les bailleurs traditionnels. L’amélioration du réseau d’infrastructure (routier, portuaire, aéroportuaire, télécommunication) constitue un préalable aux investissements directs étrangers et Madagascar entend continuer de raffermir ses relations avec les institutions multilatérales telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), l’Union européenne (UE) ou les institutions bilatérales comme l’Agence française de Développement (AFD).
Il est évident que la mise en œuvre du MAP ne doit en aucun cas compromettre les équilibres macro-économiques. A ce titre, le gouvernement malgache entend promouvoir la coopération régionale afin d’améliorer sa balance des paiements, maîtriser l’inflation à travers les interventions de la Banque centrale (« open market operation » pour juguler la masse monétaire en circulation, manipulation du taux directeur et des réserves obligatoires). Enfin, avec l’aide du FMI, le gouvernement malgache s’efforce d’améliorer son équilibre budgétaire par la réforme de l’administration fiscale et douanière, accompagnée d’un suivi adéquat des dépenses publiques.

L.L.D. : Près des deux tiers de la population malgache vivant encore sous le seuil de la pauvreté, votre gouvernement a fait du « développement à la base » l’un des fers de lance de sa politique économique. Comment envisage-t-il d’associer plus étroitement dans cette perspective les fokontany (districts de villages) ? Quelles mesures sont-elles prévues pour soutenir l’essor du monde rural ? Quelle dimension occupera dans ce domaine la notion de développement durable et de protection de l’environnement ?

S.E.M.N.R. : Les fokontany (subdivisions administratives de base au niveau de la commune) jouent le rôle de moteur du développement dans leur localité. Ils font office de catalyseur du développement. Des mesures ont été prises par le gouvernement dans cette perspective, notamment le renforcement des capacités des chefs des fokontany par l’organisation d’ateliers à leur intention en matière de leadership et de développement local, la dotation de petits équipements agricoles aux paysans, l’électrification progressive des zones rurales, la mise en œuvre d’une nouvelle loi sur la propriété foncière dont le principal objectif est la sécurisation foncière à travers l’octroi de titres fonciers pour permettre à tous les propriétaires, dont les paysans, de s’approprier définitivement leurs terres.
Par ailleurs, on peut affirmer sans aucun doute que le monde rural est le premier bénéficiaire de la réforme de l’éducation nationale, appliquée dès la rentrée scolaire 2008, qui prolonge la durée du cycle primaire à sept ans au lieu de cinq ans auparavant, le but étant de pourvoir les écoliers d’un maximum de connaissances avant leur entrée au collège car nombre d’entre eux arrêteront leurs études à ce niveau, surtout en milieu rural.
Dans la même foulée, le gouvernement a créé un ministère de l’Eau dont la première mission consiste à définir et mettre en œuvre une politique efficace pour un meilleur accès de la population malgache à l’eau potable. Ces efforts de développement consentis au niveau des collectivités territoriales contribueront à la mise en place des fondements du développement durable à Madagascar. Comme l’a dit notre Président lors de son allocution à la conférence internationale intitulée « Biodiversité : Science et Gouvernance » tenue à Paris le 24 janvier 2005, « Madagascar fait partie des pays riches !... En biodiversité, bien sûr. La nature est notre patrimoine. Notre devoir est de la préserver ».
Ces quelques mots du Président résument l’importance que nous accordons à la protection de l’environnement. Vous n’êtes pas sans savoir que notre pays dispose d’une richesse biologique inouïe : 85% des 1 200 plantes de Madagascar sont uniques au monde. Dans le monde de la faune, la spécificité est aussi remarquable. Au niveau des écosystèmes et des paysages, il en existe dans notre pays certains qui sont uniques au monde tels le bush du Sud, les tsingy de Bemaraha… Il nous faut préserver ces dons de la nature. La « Vision pour Madagascar » présentée par le Président dans « Madagascar, naturellement » lance justement ce message fort au gouvernement et au peuple malgaches : notre développement passe inéluctablement par la préservation et la valorisation de la nature. Cette approche doit s’accompagner d’une bonne gouvernance pour l’environnement qui s’articule autour de trois axes principaux : l’application stricte de la loi par les autorités qui en sont responsables, la mobilisation des populations locales ainsi qu’une concertation maintenue avec les opérateurs économiques et autres associations éventuellement concernées. Tout projet d’investissement, tout plan de développement communal ou régional doit intégrer la dimension environnementale dans sa réalisation ou sa mise en œuvre.

L.L.D. : Premier temps fort du premier mandat du Président Marc Ravalomanana, une révision constitutionnelle créant 22 régions a été adoptée par référendum le 4 avril 2007. Comment qualifieriez-vous l’état d’avancement du processus de décentralisation ? Quels moyens financiers et humains doivent-ils être alloués aux nouvelles structures régionales ?

S.E.M.N.R. : La décentralisation constitue l’un des piliers de notre politique de développement. Elle met en place une politique de proximité à même de renforcer la participation citoyenne et l’implication des collectivités locales dans le processus de développement. Les régions sont tenues d’impulser le développement à travers leurs propres projets et programmes d’actions. Elles sont mandatées pour harmoniser et coordonner les actions initiées à la base, c’est-à-dire au niveau des communes et des fokontany. A l’heure actuelle, une certaine émulation semble émerger entre les 22 régions d’autant plus que les chefs de région sont jugés au vu de leurs résultats.
En vertu de la Loi constitutionnelle n°2007-001 du 27 avril 2007, les collectivités territoriales jouissent de l’autonomie financière. Les ressources d’une collectivité territoriale proviennent :
- du produit des droits et taxes votés par le conseil régional ou municipal et perçu directement au profit du budget de la collectivité,
- d’une partie du produit des impôts et taxes perçus au profit du budget de l’Etat,
- du produit des subventions consenties par le budget de l’Etat à l’ensemble ou à chacune des collectivités,
- du revenu de leur patrimoine,
- des sommes perçues au titre de l’utilisation des services locaux.
Plusieurs collectivités territoriales malgaches entretiennent, par ailleurs, des rapports de coopération décentralisée avec des collectivités territoriales étrangères, essentiellement françaises, lesquelles leur octroient des matériels et leur apportent leur appui institutionnel. Les Assises de la coopération décentralisée tenues à Antananarivo en mai 2006 ont été organisées pour dynamiser davantage cette forme de partenariat.

L.L.D. : Maître-mot de la politique du chef de l’Etat, le changement s’est également traduit par l’adoption de l’anglais comme troisième langue officielle aux côtés du malagasy et du français. Comment la population malgache réagit-elle face à ce que l’on pourrait appeler un virage anglophone ? Alors qu’Antananarivo s’est portée candidate à l’organisation du Sommet de la Francophonie en 2010, comment la culture et l’engagement francophones de la Grande Ile sont-ils, selon vous, appelés à évoluer dans ce nouveau contexte ?

S.E.M.N.R. : Adopter la langue anglaise comme troisième langue officielle n’implique pas forcément qu’on négocie un virage anglophone. Ce choix coïncide parfaitement avec notre politique d’ouverture. Vous savez que la barrière linguistique est un gros handicap dans les relations internationales, or vous conviendrez avec moi que l’anglais est la langue la plus répandue dans le monde. N’oubliez pas que nous vivons sur une île, ce qui suppose qu’on est quelque peu isolé du reste du monde. Le phénomène actuel de mondialisation des échanges impose que l’on abatte cette barrière.
Prenons un exemple concret : Madagascar a adhéré à la Communauté de Développement de l’Afrique australe (SADC) dont les membres sont des pays anglophones hormis quatre pays, à savoir Madagascar, le Mozambique, l’Angola et la République démocratique de Congo. Comment pourriez-vous imaginer que nous puissions bénéficier pleinement de notre appartenance à cette organisation sans que nous parlions sa langue ?
Dans l’ensemble, la population malgache a bien accueilli cette décision des autorités de faire de l’anglais notre troisième langue officielle. Ce nouveau contexte, comme vous l’appelez, ne change en rien notre engagement de toujours - qui est de devenir le bastion de la Francophonie dans le sud-ouest de l’Océan Indien. La candidature de mon pays pour abriter le Sommet en 2010 se justifie dans la logique de ce raisonnement. Regardez l’Ile Maurice. Sa population parle à la fois l’anglais et le français. Cette situation a-t-elle une implication sur ses engagements vis-à-vis de la Francophonie ?

L.L.D. : La révision de la Constitution malgache a entériné un renforcement des pouvoirs du Chef de l’Etat. Quels facteurs ont-ils motivé cette modification institutionnelle ? Au-delà, quel regard portez-vous sur la stabilité politique de Madagascar depuis la crise de 2002 ? En votre qualité d’ancien Conseiller spécial du Président, comment analysez-vous le renouveau insufflé à votre pays depuis 2003 au regard des attentes de la société malgache ?

S.E.M.N.R. : La révision de la Constitution malgache est devenue indispensable pour atteindre les objectifs de développement fixés par le Président de la République. Il fallait une nouvelle stratégie de gouvernance exécutée par des gens plus responsables et responsabilisés, en quête permanente d’efficience et d’efficacité, et à la recherche constante de résultats tangibles. Evidemment, l’opposition a réagi au départ, mais la tension s’est progressivement allégée au fil du temps au vu des réalisations du gouvernement.
Cette modification ne devrait d’ailleurs pas être une source d’instabilité politique dès lors que l’opposition comprend le sens même des réformes en vigueur, à savoir la promotion de la culture du résultat. Ces réformes sont nécessaires d’autant plus que l’environnement aussi bien politique qu’économique et social malgache est en pleine mutation. Pour montrer sa volonté de coopérer avec toutes les forces vives de la nation, ce qui représente une nouveauté première à Madagascar, le Président n’a de cesse d’inviter les membres de l’opposition épris de développement à s’associer avec lui dans la promotion du bien-être social à Madagascar.
Le renouveau insufflé depuis 2003 vise donc avant tout la réduction de la pauvreté à travers l’amélioration de la croissance économique, de l’éducation, la promotion de l’hygiène et des soins médicaux. Dans ce sens, les efforts menés jusqu’à présent répondent aux attentes de la société malgache. Force est, cependant, d’admettre qu’à Madagascar, tout est devenu prioritaire et il y a lieu de donner la priorité à des impératifs, ce qui n’est pas toujours facile. Néanmoins, nous pensons que les priorités retenues répondent aux besoins vitaux (lutte contre le paludisme et le SIDA et autres maladies transmissibles, vulgarisation de l’approvisionnement en eau potable, amélioration des infrastructures…) de la société malgache.

L.L.D. : Stimulée par une politique d’ouverture économique libérale, la croissance s’est redressée en 2007 atteignant 6,3%. Quelles initiatives sont-elles préconisées pour continuer à favoriser le dynamisme du secteur privé et attirer davantage d’investisseurs étrangers ? Quels progrès ont-ils été accomplis en matière de lutte contre la corruption ? A l’image de la biomédecine, quels sont les secteurs porteurs d’une mutation structurelle de l’économie malgache ?

S.E.M.N.R. : Nous sommes effectivement dans un cycle vertueux car notre croissance en 2006 était de 5% et en 2007 de 6,3%. Le gouvernement a adopté d’importantes mesures pour maintenir ce rythme, car en janvier 2008, une loi a été votée pour inciter davantage la venue des investissements étrangers. Cette loi s’adresse particulièrement aux opérateurs étrangers qui souhaitent utiliser leur argent à Madagascar. C’est une disposition qui donne la possibilité aux étrangers d’accéder au foncier d’entreprise. De même, l’Economic Development Board of Madagascar (EDBM) a été créé afin de regrouper et faciliter toutes les démarches administratives de celui qui vient s’installer à Madagascar, dès son arrivée, c'est-à-dire quand il va créer sa société, jusqu’à la délivrance d’un permis de séjour lui permettant de résider au pays.
Parallèlement à cela, je voudrais souligner les mesures prises en matière de lutte contre la corruption, par la création du Bianco (Bureau Indépendant Anti-corruption) qui met en œuvre les stratégies de lutte à l’échelle des administrations. Les résultats sont assez encourageants car l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International nous place au 85ème rang sur 180 pays, c’est-à-dire que nous avons progressé de 10 rangs en une année. Evidemment beaucoup reste à faire, mais nous sommes sur la bonne voie. Nous sommes assez confiants en l’avenir, car ce sont des indicateurs qui nous confortent dans nos choix.
Récemment, une cellule de lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et les circuits financiers, dénommée SAMIFIN, a été mise en place. Ceci pour vous dire, la détermination du gouvernement à bâtir un environnement d’affaires propre, sécurisé et sécurisant.
En 2008, notre économie a bénéficié du démarrage des chantiers d’extraction d’ilménite (environ 10% de la production mondiale), du cobalt et du nickel (respectivement 10 et 5% de la production mondiale). Ces productions modifieront structurellement notre économie car avant même qu’elles n’atteignent leur rythme de croisière, elles génèrent d’ores et déjà une plus-value non négligeable en termes d’investissements et de création d’emplois.

L.L.D : Trois ans après avoir intégré la Communauté de Développement de l’Afrique australe (SADC) en 2005, Madagascar a adhéré à la zone de libre-échange inaugurée par l’organisation lors du sommet des 16 et 17 août 2008. Quelle anticipation pouvez-vous faire de l’évolution des échanges économiques malgaches avec les marchés qui composent la SADC et notamment l’Afrique du Sud ? Quels dispositifs pourraient-ils être adoptés pour surmonter certains obstacles à l’intensification de ces échanges comme la barrière de la langue ou le coût des transports ?

S.E.M.N.R. : La SADC constitue pour nous une opportunité car elle est géographiquement plus proche de Madagascar. Ensuite, il est naturel que des partenariats se créent entre pays de niveaux de développement proches et c’est heureux que nous en fassions partie aujourd’hui, car cette approche régionale a été ignorée jusqu’à maintenant. Nous avons intérêt à diversifier nos partenaires et cette proximité géographique devrait tirer les coûts vers le bas et donc profiter aux consommateurs malgaches.
La langue ne devrait pas constituer une barrière pour les échanges : imaginez-vous, une seconde, que tous les Français aient d’abord à savoir parler le mandarin avant de commencer à faire du commerce avec la Chine ? C’est dans cette perspective de promotion de la coopération régionale et internationale également que nous avons décidé d’adopter l’anglais comme troisième langue officielle.

L.L.D. : Le sommet de la SADC d’août a néanmoins échoué à trouver un compromis à la crise politique et économique que traverse le Zimbabwe. A la lumière de la présidence de l’Union africaine qu’assumera votre pays en 2009, pouvez-vous décliner pour nous votre vision des contours de cette crise et, plus généralement, des efforts qui doivent encore être réalisés pour répondre aux exigences de bonne gouvernance posées par le NEPAD ?

S.E.M.N.R. : Je me garderai bien de donner un jugement sur ce qui se passe au Zimbabwe, ce n’est pas mon rôle et encore moins ma responsabilité. Il revient aux seuls Zimbabwéens de régler leur crise sauf s’ils demandent eux-mêmes l’intervention d’une tierce partie.
D’une manière générale, la pratique de la bonne gouvernance diffère selon les pays, chaque pays ayant sa propre histoire. Mais si on se réfère strictement aux références de la démocratie telle qu’on l’entend dans les pays occidentaux, Madagascar a rempli tous les pré-requis car toutes les élections organisées depuis les présidentielles de décembre 2006, les municipales, les législatives et enfin les régionales jusqu’aux sénatoriales de cette année, se sont déroulées dans le calme et le respect de la transparence, et en présence d’observateurs internationaux et neutres. Personne n’a de leçon à donner ni à recevoir dans ce domaine, peut-être des expériences à partager ?

L.L.D. : Situé dans l’Océan Indien, Madagascar dispose d’une situation géostratégique de premier plan, au large du Canal de Mozambique et de routes maritimes de plus en plus fréquentées pour le transport des hydrocarbures. Quels atouts peut-il en tirer ? Tenant compte de la station radar que l’Inde a inauguré au nord de votre pays, quels autres types de coopération entend-il nouer en matière de lutte contre le terrorisme et la piraterie dans la région ?

S.E.M.N.R. : Evidemment, le passage des pétroliers dans cette partie du monde pourra être bénéfique pour notre pays. Nous pourrons, par exemple, percevoir des redevances auprès de ces bateaux à titre de droit de passage dans notre zone économique exclusive. Il y a également des possibilités pour le pays de s’approvisionner en carburants à coûts réduits par le biais des ravitaillements flottants auprès des pétroliers de passage car nous n’aurons pas à supporter les frais de transport. Cette nouvelle configuration offre également à notre chantier naval, la SECREN, basé à Antsiranana, des clients potentiels constitués par ces gros tankers. Il n’empêche toutefois que le risque de pollution marine en sera plus grand.
Madagascar jouit dans l’Océan Indien occidental d’une position qui la place aux avant-postes, notamment pour la lutte contre le terrorisme et la piraterie dans la région. Pour nous, il ne peut y avoir de considérations idéologique, politique, religieuse ou autre dans la condamnation et la lutte contre le terrorisme. L’approche doit être focalisée sur l’entraide. Les efforts doivent être mondiaux et continus. C’est dans cet esprit que notre pays a signé toutes les conventions relatives à la lutte contre le terrorisme, que ce soit au niveau de l’Organisation des Nations unies, ou de l’Union Africaine. De même, nous nous associons à toute initiative bilatérale ou multilatérale visant à combattre la piraterie, qui, malheureusement, commence à écumer la région. Sur le même chapitre, les Etats membres de la Commission de l’Océan Indien ont signé une convention sur la sécurité régionale à Antananarivo le 17 mars 2006. Elle prévoit des échanges réguliers d’information entre pays membres ainsi que la tenue d’une réunion annuelle des responsables nationaux de la sécurité.

L.L.D. : Antananarivo et Washington célèbrent en 2008 les 140 ans de la signature du premier traité entre les deux pays. Fort de votre expérience en tant qu’ambassadeur de Madagascar à Washington de 2003 à 2007, comment qualifierez-vous l’évolution de la place des Etats-Unis dans la politique malgache de coopération et de développement ?

S.E.M.N.R. : Depuis l’avènement de Marc Ravalomanana à la magistrature suprême à Madagascar en 2002, bonne gouvernance d’une part, lutte contre la corruption et Etat de droit d’autre part, constituent les trois piliers de l’objectif de développement rapide mais durable de l’administration malgache. Un développement cristallisé dans la feuille de route connue sous l’appellation de Madagasikara Am-Perin’asa ou Madagascar Action Plan (MAP).
Le pragmatisme du Président est tel que pauvreté, famine et illettrisme ne devront plus avoir droit de cité en cette ère du troisième millénaire. A Madagascar, on connaît parfaitement les déterminants de ces trois fléaux ; mais on connaît également les remèdes dont, entre autres, la réforme du système éducatif en incluant l’éducation pour tous, l’amélioration de la production et de la productivité agricoles par le biais de la mécanisation et de la réforme foncière, l’amélioration de la commercialisation des produits par la promotion des voies de desserte et l’amélioration des voies de communication, ainsi que l’amélioration du système financier et bancaire malgache.
Evidemment, tout ceci ne pourra être entrepris sans un partenariat efficace aussi bien avec les partenaires traditionnels du développement tels que l’UE, l’AFD, la Banque mondiale, et j’en passe… Mais au-delà de ces partenaires bilatéraux ou multilatéraux, l’administration malgache est convaincue que les investissements directs étrangers constituent un facteur déterminant pour la croissance de notre économie. C’est pourquoi, nous sommes ouverts à toutes formes de partenariat public-privé aussi bien national qu’international. Le Madagascar d’aujourd’hui se veut être réaliste et entend diversifier ses partenaires pour pouvoir devenir un acteur actif et non passif, non seulement à l’échelle régionale mais aussi internationale. C’est dans cette perspective que nous avons lutté pour être le premier à bénéficier du Millenium Challenge Account (MCA), et le « compact » qu’on a signé avec le Millenium Challenge Corporation (MCC) est l’illustration même de notre détermination à ne plus jouer le rôle de simple spectateur dans l’amélioration des conditions de vie des Malgaches. A travers ce « compact » et des investissements privés non négligeables dans le domaine énergétique (comme la présence d’Exxon Mobil) entre autres, les Etats-Unis s’impliquent davantage en faveur du développement de Madagascar. Ce positionnement des Etats-Unis serait appelé à se raffermir d’autant plus que les échanges culturels entre les deux pays s’intensifient, à travers la formation de la nouvelle élite malgache dans les universités américaines.

L.L.D. : Premier bailleur de fonds de votre pays, l’UE, dont la France assume jusqu’en décembre 2008 la présidence du Conseil, a adopté le 10ème Fonds européen de développement (FED) en soutien à la mise en œuvre du MAP. Dans quels domaines la coopération avec l’UE devrait-elle, selon vous, être accentuée ? Madagascar ayant conclu un accord intérimaire avec Bruxelles fin 2007, quelles étapes restent-elles à franchir pour parvenir à un accord de partenariat économique (APE) définitif ? Quels en seront les avantages pour l’économie malgache ?

S.E.M.N.R. : Le 10ème FED, que vous évoquez, fait référence aux relations de l’UE avec les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) et dont Madagascar fait partie. Depuis 2002, mon pays a engagé d’énormes travaux d’infrastructures, visant à désenclaver des régions à potentialités agricoles importantes. Ces travaux sont incontournables et il faut les terminer. D’autres bailleurs se joignent souvent au financement de ces projets car ils nécessitent d’énormes investissements. Très logiquement, les efforts doivent être concentrés sur ces chantiers pour tirer profit de la plus-value latente qu’ils génèrent, par leurs effets positifs induits. Le secteur agricole en sera le premier bénéficiaire mais il lui manque encore du soutien nécessaire pour prendre une dimension à taille industrielle. Vous voyez, tout est lié et un secteur est toujours le maillon d’une longue chaîne de production. Alors pour nous, du FED aux APE, il faut que la transition soit indolore pour notre économie.
Ceci dit, Madagascar fait partie d’un ensemble pour discuter avec l’UE et il existe donc une stratégie commune définie au sein de cet ensemble. Mais vous savez bien que les APE suscitent des réticences, notamment en matière de libéralisation des services. De même, et d’une manière plus générale, si le cadre de ces accords vise réellement à aider les pays en voie de développement, il faut bien aborder les questions sur les subventions des productions agricoles, pratiquées dans les pays riches. Et j’en donne pour preuve, l’âpreté des discussions qui ont eu lieu lors de la dernière réunion de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) sur le cycle de Doha, qui ont vu resurgir les démons des égoïsmes nationaux.

L.L.D. : Dans le sillage de la visite officielle effectuée par le Président Marc Ravalomanana à Paris le 14 avril 2008, M. Alain Joyandet, Secrétaire d’Etat chargé de la Coopé-ration et de la Francophonie, a annoncé à Antananarivo le 23 juillet suivant la révision du Document cadre de partenariat entre les deux pays d’ici la fin 2008. Dans ce contexte, quelles orientations préconisez-vous, pour impulser un « nouvel élan » aux relations franco-malgaches ?

S.E.M.N.R. : La visite du Secrétaire d’Etat français chargé de la Coopération et de la Francophonie fait suite effectivement à l’entretien qu’ont eu le Président Nicolas Sarkozy et le Président Marc Ravalomanana lors de sa visite à Paris en avril 2008. Tout d’abord, cela traduit cette volonté réciproque des deux pays, liés par l’histoire, de travailler ensemble. Cette volonté est facilitée par le contact très franc et sincère qui existe entre les deux chefs d’Etat, ce qui permet de faire avancer rapidement les dossiers. Le Document cadre de partenariat est le document qui définit le contour des actions menées par la France pour Madagascar. Il serait donc prétentieux de ma part, de me permettre de vous donner la version que j’ai des orientations qui doivent figurer dans ce document. Le Secrétaire d’Etat Joyandet a eu un entretien direct avec le Président Marc Ravalomanana, il a en sa possession tous les éléments pour concrétiser l’impulsion d’un « nouvel élan » aux relations entre nos deux pays.

L.L.D. : A l’issue de son entretien avec le chef de l’Etat malgache, M. Alain Joyandet a évoqué la volonté de la France de redynamiser la coopération au sein de la Commission de l’Océan Indien. Quel pourrait être l’apport en ce sens de la création d’un groupe de travail entre l’UE et les Etats membres de la COI ? Comment s’articule l’engagement de votre pays au sein de cette organisation ?

S.E.M.N.R. : De par leur géographie, histoire et culture, les pays membres de la Commission de l’Océan Indien (COI) partagent des valeurs et des intérêts communs. La coopération au sein de la Commission est illustrée par des programmes d’intérêts communs touchant des domaines comme la protection des zones côtières, l’environnement, le tourisme, la pêche, la lutte contre les déversements d’hydrocarbures, les télécommunications. L’UE a financé la plupart de ces programmes et elle a beaucoup contribué au renforcement du processus d’intégration régionale à travers la mise en œuvre du Programme régional intégré de Développement (PRIDE) qui a pris fin en 2004. Ce partenariat mérite d’être maintenu et entretenu d’autant plus qu’il est facilité par la présence de La Réunion, région ultra-périphérique européenne. En ce qui nous concerne, la COI est le type parfait d’organisation sous-régionale de proximité. Notre pays dispose des potentialités économiques nécessaires pour conquérir ce marché.

L.L.D. : Liés par des relations historiques, Madagascar et la France partagent une coopération militaire appelée à être redéfinie. Considérant la réforme des armées françaises et l’élaboration d’un nouveau concept de la défense nationale malgache, comment décrieriez-vous les perspectives d’avenir de la coopération bilatérale dans ce domaine ?

S.E.M.N.R. : Le nouveau concept de défense nationale malgache est issu des exigences liées aux besoins nationaux et à la conjoncture internationale actuelle. Dans ce nouveau concept sont pris en considération, d’une part, le volet militaire classique qui engloutit à ce jour 82% du budget de la défense au titre des traitements du personnel et, d’autre part, la sécurité intérieure et civile.
Malgré son insularité, notre pays n’est pas menacé d’une invasion éventuelle en provenance de l’extérieur. Notre politique de défense nationale consiste à trouver comment parvenir à assurer un climat de sécurité en milieux rural et urbain, à garantir une meilleure protection de nos ressources naturelles, aussi bien terrestres, maritimes qu’aériennes. Il s’agit également de faire montre de plus de fermeté et de vigilance à l’encontre du tourisme sexuel et de l’exploitation des enfants à des fins sexuelles, des fléaux dont notre pays n’est malheureusement pas complètement à l’abri. Par ailleurs, les éléments des forces de l’ordre sont aussi sollicités en cas de cataclysme naturel. C’est seulement à ce prix que nous pourrions concrétiser le défi du MAP de « fournir un niveau de sécurité suffisante pour assurer la sûreté des personnes et des biens ». Une coopération étroite, voire une entraide, entre les différents acteurs de la défense nationale et de la sécurité intérieure s’avère ainsi indispensable sans qu’il soit forcément question d’empiètements des attributions. Les civils, plus particulièrement les élus locaux, y sont aussi légitimement associés. Par ailleurs, depuis quelques années déjà, l’Armée malgache a commencé à assumer ses obligations internationales, si symboliques soient-elles. Elle a participé aux opérations de maintien de la paix des Nations unies en Haïti (MINUSTAH), en Côte d’Ivoire (ONUCI), au Burundi (BINUB), en République Démocratique du Congo (MONUC) et à l’opération conjointe de l’ONU et de l’Union africaine au Darfour (UNAMID).
La mise en œuvre de cette politique nécessite des mesures d’accompagnement appropriées, telles le redéploiement des effectifs humains, la dotation de nouveaux équipements et matériels adéquats, le renforcement des capacités du personnel pour ne citer que celles-là. Les autorités malgaches comptent sur l’aide des pays partenaires comme la France pour arriver à cette fin. Cette coopération militaire entre la France et Madagascar se porte bien : pour la période 2003-2007, la France intervient à Madagascar dans des domaines divers, notamment la formation, la réorganisation de la logistique et de la maintenance des Forces armées malgaches, l’appui à la capacité opérationnelle et au rôle de l’armée en matière de service public et de développement, l’appui aux corps de protection, l’appui à la sécurité nationale et au renforcement de l’Etat de droit, l’appui à la Gendarmerie… La réforme des armées françaises a été menée par mesure d’économie et en considération des priorités stratégiques de la France d’ici à 2015 et 2025.
Aujourd’hui, nous faisons face à d’autres formes de menaces. Notre stratégie de défense doit s’adapter à ces nouvelles formes d’agression. Les réformes menées dans le cadre des politiques publiques dans chacun de nos pays impliquent une redéfinition des besoins pour une utilisation rationnelle des moyens. En matière de défense, les objectifs ont changé eu égard à l’existence de nouveaux besoins dont, entre autres, le renforcement de la protection des eaux territoriales malgaches.
En effet, des zones océaniques entières peuvent devenir des couloirs à haut risque à cause de la résurgence de la piraterie utilisant des moyens de grand banditisme, une menace que mon pays doit affronter en permanence. Par ailleurs, nous avons chaque année un manque à gagner d’environ 900 millions de dollars à cause de l’exploitation illicite de nos ressources halieutiques : voilà pour nous une priorité qui nécessite de bâtir une sécurité concertée et la mise en commun des moyens. Nous souhaitons en conséquence que les ressources soient redéployées en faveur de ces nouveaux impératifs.

L.L.D. : Lors de sa visite officielle en France le 14 avril 2008, le Président Marc Ravalomanana et le Président Nicolas Sarkozy ont insisté sur leur volonté d’accentuer la coopération économique franco-malgache. Alors que la France occupe le premier rang des partenaires commerciaux de Madagascar, quelles opportunités l’essor du marché malgache peut-il offrir aux entreprises françaises, notamment dans la perspective de la mise en valeur des secteurs miniers, de l’énergie, de l’environnement ou des biotechnologies ?

S.E.M.N.R. : Depuis l’arrivée du Président Marc Ravalomanana au pouvoir, une de nos priorités est de créer un environnement propice à l’essor du secteur privé. Les investissements directs étrangers ont une place prépondérante dans notre économie car ils apportent leur contribution dans la dynamisation de notre économie. Nous avons toujours agi pour que nos partenaires trouvent leur compte à utiliser leur argent à Madagascar et ceci, dans un esprit de saine concurrence. Je voudrai rappeler ici qu’il existe une convention entre nos deux pays, qui est « un accord de protection réciproque des investissements » et qui, à mon sens, est un régime dérogatoire favorable à la France, par rapport aux autres pays, présents à Madagascar.
Il y a effectivement des secteurs en plein devenir à Madagascar et les entreprises françaises ont évidemment leur place. Elles sont déjà présentes dans de nombreux secteurs, tels que le secteur bancaire - qui est d’ailleurs trusté à plus de 75% par les banques françaises - dans les bâtiments et travaux publics, et tout récemment dans l’énergie, où l’une des plus grandes entreprises françaises, que vous devinerez sans difficultés, vient de signer un contrat d’exploration d’un gisement à Madagascar. Voilà si vous voulez la réalité de ce qui existe, d’une manière très partielle, entre nos deux pays et notre volonté d’accueillir avec égards ceux qui viennent chez nous. En même temps, Madagascar ne se refuse aucun droit de traiter avec des opérateurs d’autres pays. Et le traitement est exactement le même. Ceci dit, avec toutes les bonnes volontés du monde, on ne pourra jamais contraindre un opérateur de venir s’il n’en a pas envie.

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