Vendredi 19 Juillet 2019  
 

N°62 - Deuxième trimestre 2003

La lettre diplometque
  Editorial
Egypte
Israël
  Israël fait du Salon du Bourget 2003, la vitrine technologique de son industrie de défense
 
Suisse
Equateur
Russie
 
La lettre diplometque
La lettre diplomatique Haut
     Israël
 
  S.E.M. / H.E. Nissim Zvili

Israël : Pour une Paix nécessaire

Alors que le Premier ministre israélien, M. Ariel Sharon s’est engagé depuis le Sommet d’Aqaba sur la voie d’un accord historique prévoyant la création d’un Etat palestinien, S.E.M. Nissim Zvili, Ambassadeur d’Israël en France analyse les ressorts d’une paix régionale en phase avec les mentalités israéliennes et arabes.


La Lettre Diplomatique :  Monsieur l’Ambassadeur, en remportant les élections législatives du 28 janvier 2003, le Premier ministre Ariel Sharon est devenu le premier homme politique israélien à être reconduit à ce poste depuis vingt-un ans. A quels facteurs attribuez-vous son succès ? Dans quelle mesure, celle-ci est-elle le reflet du vif débat interne sur l’identité nationale et les enjeux du multiculturalisme propre à la société de votre pays ?

S.E.M.N.Z. :
La réélection de M. Ariel Sharon marque un événement très intéressant parce qu’elle résulte de plusieurs facteurs qui se sont développés ces dernières années dans la vie politique israélienne. Elle est tout d’abord due à la grande déception du peuple israélien à l’égard de la capacité de la jeune génération à prendre ses responsabilités. Après deux premiers ministres issus de la jeune génération qui n’ont pas réussi à assumer la responsabilité de cette charge, le peuple israélien a choisi de remettre celle-ci à l’ancienne génération. M. Ariel Sharon est en outre perçu comme un homme politique attaché à la défense de l’Etat d’Israël tout en restant pragmatique. Aujourd’hui, ce sont lui et ses idées qui représentent le courant central dans la société israélienne. Alors que les élections qui l’avaient porté une première fois au pouvoir ont résulté d’un vote de désaveu à l’égard de son prédécesseur, M. Ehud Barak, il a su par la suite développer une nouvelle approche de la lutte contre le terrorisme, d’une entente possible avec les Palestiniens et de l’avenir de l’Etat d’Israël. Il est maintenant l’homme politique qui représente le plus les inquiétudes du peuple israélien qui ne veut pas une solution au conflit israélo-palestinien à n’importe quel prix pour sa sécurité. M. Ariel Sharon donne ce sentiment d’être capable de lutter pour assurer la sécurité et le sort de l’Etat d’Israël tout en répondant aux peurs profondes de la société israélienne qui sont liées à son passé d’exil et de souffrance. Il a reçu le soutien d’une partie de la gauche israélienne dont il faut dire qu’elle était complètement absente lors des élections. Il s’est aussi montré suffisamment pragmatique, sa position politique lui permettant d’évoluer vers une solution susceptible d’être acceptée tant par les Palestiniens que par les Israéliens. Comme M. Menachem Begin avait lutté pour conclure un accord de paix avec l’Egypte, il a défendu au sein de son propre parti, où il est lui aussi minoritaire, l’idée de la création d’un Etat palestinien. En 2002, la droite a reconnu cette nécessité, ce qui représente pour moi, homme de gauche, une avancée remarquable. Je vous rappelle que les accords d’Oslo n’avaient été adoptés qu’à la majorité d’un seul membre de la Knesset (61 voies contre 59). S’ils ont échoué dans leur application, ils n’ont pas échoué dans leurs principes de base puisqu’ils constituent ceux de la feuille de route. Ils rassemblent désormais un consensus dans la société israélienne, tout au moins pour plus de deux tiers des citoyens juifs israéliens. Ce consensus est le signe de la maturité qu’a atteint la société israélienne. Il est le fruit d’un processus historique qui conduira à partager ces 35.000 km2 entre deux peuples.
L’identité nationale ne fait pas l’objet d’un débat en Israël. Elle a toujours été un élément très fort qui n’appartient ni à la gauche ni à la droite, mais qui réunit un consensus excluant toute idée de séparation entre la religion et l’Etat. Tous les Israéliens, y compris les laïcs ou les athées, s’accordent à reconnaître que sans les racines de la religion, le peuple juif n’aurait pas existé et survécu. L’Etat d’Israël forme un tout : une religion, un Etat, une nation et un peuple, à la différence de la France qui est un pays laïc, mais où, d’ailleurs, la séparation entre l’Eglise et l’Etat ne date que d’un siècle.
Le multiculturalisme constitue en revanche un des débats les plus importants de la société israélienne. Les fondateurs de l’Etat d’Israël croyaient qu’il était nécessaire de créer une fusion de toutes les traditions et de toutes les cultures provenant de près d’une centaine de pays du monde, et de les fondre en une culture, la culture israélienne. S’il existe des éléments de base communs à tous les Israéliens comme l’hébreux, une telle fusion est impossible. C’est une grande erreur de croire qu’un Juif yéménite avec ses traditions millénaires et ses richesses peut accepter d’assimiler la culture d’un Juif polonais par exemple ou celle que l’Etat lui dicterait. Dix ou quinze ans après la génération de M. David Ben Gourion et de Mme Golda Meir, une révolution intellectuelle substitua ce concept à celui de l’intégration. Aujourd’hui, les Israéliens adorent l’intégration de toutes les cultures, comme celle qu’ont apportée dernièrement près d’un million d’immigrants russes.

L.L.D. : Fortement affectée par la mauvaise conjoncture économique internationale et par la dégradation du climat régional, l’économie israélienne fait face à une des plus graves crises de son histoire. Reposant pour une large part sur les performances de son commerce extérieur, comment l’économie israélienne peut-elle être consolidée ? Comment le gouvernement israélien entend-il relancer l’activité économique ? Alors que le plan d’austérité proposé par le Ministre des Finances Benyamin Netanyahu a suscité le mécontentement des syndicats, de quels moyens le gouvernement israélien dispose-t-il pour mener à bien l’assainissement du déficit budgétaire ? Quelles mesures envisage-t-il de prendre pour juguler la hausse du chômage ?

S.E.M.N.Z. :
Il faut commencer par souligner que l’économie israélienne a bien résisté aux deux ans et demi de guerre qui se sont écoulés. Il est vrai aussi que l’on fait face à une crise économique très profonde et que nous sommes contraint d’investir dans la sécurité. Le conflit israélo-palestinien n’a pas seulement provoqué des dégâts économiques, mais il s’est aussi répercuté sur la société israélienne, en particulier sur les couches défavorisées qui en payent le prix le plus lourd. Le niveau de vie en Israël a baissé de 4 à 5% ces deux ou trois dernières années, tandis qu’une pauvreté plus profonde commence à se développer. Avec la perte de 75% du tourisme, celle du marché arabe, le contrecoup de l’éclatement de la bulle des hautes technologies et l’éloignement des IDE (investissements directs étrangers) à cause de la tension régionale, nous aurions dû perdre environ 20% de notre capacité économique. Or, après une analyse plus profonde, nous n’avons perdu que 4 à 5% de cette capacité.  Nous avons réussi à minimiser les dégâts en créant des débouchés sur de nouveaux marchés en Inde, à Singapour et en Corée du Sud par exemple. En outre, nous n’avons pas arrêté d’investir dans la recherche&développement. Malgré la récession et la hausse des budgets de la sécurité pour faire face à l’Intifada et au terrorisme, 5 milliards de dollars par an, soit presque 1000 dollars par habitant sont investis en Israël dans les universités, les centres de recherche et les pépinières industrielles. Ces investissements montrent que l’économie israélienne résiste bien. Lors du salon aéronautique du Bourget, on a pu voir le chalet israélien exposer des innovations incroyables aux côtés de ceux des Etats-Unis, de la France ou du Japon.
Notre capacité à nous développer résulte en fait de la nécessité. Nos besoins ne concernent pas seulement la sécurité mais aussi la lutte contre la progression du désert par exemple. Dans ce domaine, nous avons développé le système d’irrigation le plus avancé au monde, basé sur « le goutte-à-goutte », grâce auquel nous sauvons des milliers de paysans en Afrique notamment. Nous pouvons également répondre aux besoins dans le domaine de la santé. L’économie israélienne possède en outre la capacité de redémarrer très vite si la situation régionale se stabilise. Il ne faut pas oublier que l’on est passé d’une croissance de 6% à une décroissance de 1% en 2003. L’inverse est tout aussi possible car notre économie a un potentiel et une énergie énorme.
Le programme économique présenté par le Ministre de l’Economie et des Finances, M. Benyamin Netanyahou, a reçu le soutien de la Knesset et devrait permettre d’accélérer le développement économique. Cela risque d’être très difficile dans un premier temps, surtout pour les couches les plus défavorisées en raison de la diminution du budget national et du rétrécissement de la demande intérieure. Le programme économique du gouvernement ne comprend pas non plus de mesures pour lutter contre la hausse du chômage qui atteint déjà un de taux de10.8% de la population active et qui devrait continuer à s’aggraver.  C’est là sa faiblesse. Il est normal qu’une réaction se manifeste si l’austérité est trop grande. Mais, le peuple israélien est prêt aujourd’hui à participer à l’effort national pour surmonter cette crise. J’espère que l’on sera suffisamment patient jusqu’au démarrage d’un nouveau processus politique, élément clé de cette situation très délicate. Les résultats de ce plan ne seront visibles qu’en 2004.

L.L.D. : Ouvrant un nouveau chapitre de l’histoire du Proche-Orient, la chute du régime de Saddam Hussein a bouleversé la configuration géopolitique de la région. Comment analysez-vous la nouvelle donne qui résulte de l’engagement des Etats-Unis au Proche-Orient ? Quelles perspectives une « pax americana » offre-t-elle en termes de stabilisation régionale ? Quelle portée la réouverture du pipeline Mossoul-Haïfa pourrait-elle avoir en termes géostratégiques pour votre pays ?

S.E.M.N.Z. :
Il faut distinguer entre le court terme et le long terme. Sur le long terme, je crois qu’il est encore très difficile d’analyser quels vont être les effets de l’intervention militaire des Etats-Unis en Irak. La situation actuelle ne me surprend pas. Certains éléments sont graves : les Etats-Unis n’ont pas réussi à convaincre l’opinion publique internationale que c’était une guerre justifiée ; un pays arabe a encore été humilié par une force extérieure ; enfin, le conflit entre Européens et Américains ne s’est pas encore apaisé et peut s’avérer très délicat pour le « monde libre ». Le plan américain pour démocratiser les pays arabes procède en outre d’une certaine naïveté. C’est une erreur de croire qu’une démocratisation imposée dans les pays arabes fera émerger des régimes démocratiques libres. Ce processus doit être préparé car ces pays ne sont pas suffisamment mûrs et risquent plutôt de basculer dans des régimes islamistes très dangereux comme on a pu voir des percées d’extrémistes en Algérie il y a dix ans et au Maroc l’année dernière. Aussi, je ne suis pas sûr qu’on soit prêt à affronter une pareille éventualité. C’est pourquoi je ne suis pas très enthousiaste à l’égard de ce plan. On ne peut pas ignorer les différentes mentalités et les changer du jour au lendemain.
A court terme, la situation est plus encourageante. Je crois que les pays de la région comprennent maintenant qu’il y a de nouvelles règles du jeu. Cela peut encourager les Palestiniens à arrêter le terrorisme et à essayer d’avancer vers un accord politique. Cela peut aussi encourager Israël sur la voie d’un accord étant donné qu’il n’y a plus de menace directe. Le conflit israélo-palestinien demeure le conflit clé de cette région. Il faut faire les efforts nécessaires pour le résoudre, c’est-à-dire créer une atmosphère différente. De ce point de vue, la situation au lendemain de l’intervention américaine apparaît comme une opportunité pour le Proche-Orient. Ceux qui en fermeront la porte sans être parvenu à un accord politique prendront une très grande responsabilité pour l’avenir de leur peuple. Nous sommes en fait arrivés au temps des décisions courageuses : ou l’on retombe dans le terrorisme et la violence ou bien on avance vers la paix.
Pour ce qui est du pipeline Mossoul-Haïfa, Israël doit savoir garder un rôle très modeste dans la région, ne pas essayer de s’imposer, mais plutôt de s’intégrer. En essayant de s’imposer dans la reconstruction de l’Irak, les compagnies israéliennes font preuve de manque de maturité. Si nous en avons les capacités, il faut néanmoins tenir compte de l’aspect politique. Il y a peu de temps, nous étions encore en guerre. Cela doit aussi se préparer. La sagesse et l’intelligence sont les maîtres-mots pour comprendre la mentalité des pays arabes. Nous n’en sommes pas encore à des relations comme celles qui lient la France et l’Allemagne.

L.L.D. : L’arrivée d’un gouvernement à composante islamiste modérée en Turquie a-t-il modifié le niveau de la relation stratégique nouée entre Ankara et Jérusalem ? Pensez-vous que cette alliance puisse se renforcer sans gêner d’éventuelles négociations à venir avec la Syrie ? Comment percevez-vous le renforcement des capacités militaires d’autres puissances régionales telles que l’Iran et quel impact aura-t-il sur la politique de sécurité d’Israël actuellement en cours de redéfinition ?

S.E.M.N.Z. :
La Turquie joue un rôle majeur dans la région et offre un cas très intéressant. Malgré sa taille immense, elle a su maintenir un équilibre politique en bâtissant un système qui mêle démocratie et influence militaire. Jusqu’à présent, cet équilibre a réussi à sauvegarder l’intégrité du pays, même avec l’arrivée d’un gouvernement islamiste que l’on sait modéré. Cette nouvelle donne n’a aucunement bouleversé les relations israélo-turques. Au contraire, la coopération économique continue à se développer. Nous importons de Turquie de l’eau potable. Des centaines de milliers de touristes israéliens visitent tous les ans ce pays dont des villes entières comme Antalya vivent de ce tourisme. Nous avons surtout depuis dix ans des intérêts communs. Il n’y a donc aucune raison pour que ces relations se dégradent. De leur côté, les relations entre la Syrie et Turquie ont atteint un certain équilibre depuis trois ou quatre ans qu’aucun des deux pays n’a intérêt à déstabiliser.
La région connaît par ailleurs deux grands problèmes : les démocratisation des régimes et des peuples et la prolifération des armes. La rencontre entre les deux est dangereuse puisque ces  pays n’ont pas de tradition démocratique. S’agissant de l’Iran, il faut d’abord bien comprendre que ce pays n’est pas l’Irak. Je ne pense pas qu’un pays prenne aujourd’hui la décision d’intervenir en Iran. Mais je crois aussi que les dirigeants iraniens comprennent aujourd’hui le risque qu’ils prennent. Ils ont tout intérêt à répondre à la volonté des instances internationales de contrôler sa puissance nucléaire pour la restreindre seulement aux besoins civils. Il serait préférable, surtout après ce qui s’est passé en Irak, que l’on soit sûr que l’Iran n’a pas d’armement de destruction massive et qu’elle n’est pas capable d’en produire car cet autre pays majeur de la région est dirigé par un régime fanatique. Je doute que le mouvement réformateur qui est apparu il y a quelque années, soit pour l’instant capable de faire germer une révolution malgré les signes positifs provenant surtout des jeunes et des femmes. Lorsque l’on connaît les déclarations du régime iranien à l’égard du sionisme et de ce que nous représentons, l’Etat d’Israël peut s’inquiéter des missiles Shahab-3 que l’Iran a développé. Nous préférons cependant que les instances internationales s’occupent de ce problème.

L.L.D. : En se déclarant prêt à ouvrir des négociations « sans conditions préalables » avec tout pays arabe, le Premier ministre Ariel Sharon semble s’engager dans une nouvelle phase d’ouverture diplomatique. La proposition formulée par le Prince Héritier Abdallah lors du Sommet des Etats arabes à Beyrouth en faveur d’une paix globale avec Israël a-t-elle entraîné selon vous, un changement d’attitude des Etats arabes à l’égard d’Israël ? La rencontre ayant eu lieu au mois de mai 2003 à Paris entre les ministres des Affaires étrangères israélien et qatari annonce-t-elle la signature prochaine d’un accord de paix ?

S.E.M.N.Z. :
Il y a une grande différence entre les positions des leaders politiques et celles de l’opinion publique dans les pays arabes. Si on prend l’exemple de l’Egypte, dont Anouar El-Sadate a conclu en 1979 un accord de paix avec Israël, un sondage a établi récemment que 80% de l’opinion publique égyptienne est contre l’existence de l’Etat d’Israël. C’est presque la même situation en Jordanie, sans parler des pays qui n’ont pas signé d’accord de paix. Ce phénomène n’est pas nouveau et s’est un peu aggravé ces dernières années. La position des leaders politiques des pays arabes n’a donc pas encore pénétré leurs opinions publiques. Selon les dirigeants égyptiens et jordaniens, un changement profond de cette attitude n’est pas envisageable tant que dure le conflit israélo-palestinien. Peut-être est-ce une bonne explication, mais je n’en suis pas sûr. On sait que le problème clé au Moyen-Orient est le conflit israélo-palestinien. Peut-être qu’une solution à ce problème peut créer une atmosphère différente. En attendant, Israël se permet d’ignorer cette situation parce qu’aucune menace n’existe plus vraiment dans son environnement immédiat, ce qui lui permet d’essayer d’avancer et de résoudre les conflits. Ce courant qui se développe dans les opinions publiques arabes reste toutefois très inquiétant. Il faut bien reconnaître que nous n’avons jamais été les bienvenus dans cette région. Les générations arabes ont été éduquées durant des générations sur les principes de l’incitation à la haine contre Israël, de sa non-existence ou de sa disparition. S’il faut changer quelque chose dans les relations entre Israël et les pays arabes, il faut donc tout d’abord commencer par faire évoluer les mentalités des populations.
En outre, la tentative de développer des relations économiques avec l’Egypte a quasiment échoué. Avec la Jordanie, ces relations sont meilleures, mais restent assez faibles. Nous parlons d’une coopération qui est dans l’intérêt des deux peuples. Nous devons toutefois être prêts à conclure un accord de paix ou à ouvrir des relations diplomatiques avec chaque pays arabe qui le souhaite. Les signes de réchauffement entre Israël et certains pays arabes demeurent toutefois liés au contexte découlant de l’intervention américaine en Irak. De toute façon, les petits pays du Golfe ont tout à gagner à améliorer leurs relations avec Israël.

L.L.D. : Compte tenu de son importance géopolitique et stratégique, de quelle marge de manœuvre le gouvernement israélien dispose-t-il pour parvenir à un accord avec la Syrie sur les frontières du Golan et dans quelles conditions celui-ci vous paraît-il réalisable ? Trois ans après le retrait de l’armée israélienne du Sud-Liban, comment envisagez-vous la sécurisation définitive de cette zone encore sous tension ? Quel place le problème de l’eau occupe-t-il pour vous dans le conflit israélo-arabe ?

S.E.M.N.Z. :
Un accord avec la Syrie et la sécurisation du Sud-Liban qu’Israël à complètement évacué selon les termes de la résolution de l’ONU procèdent d’un même ensemble. Les Syriens ont promis d’évacuer complètement le Liban en 2004. Si celui-ci arrive à devenir un pays libre et à se préserver de la pression possible de la Syrie, il sera très heureux de conclure un accord de paix avec Israël. Ce sera une paix chaude, une vraie paix, parce que c’est un des pays qui, dans sa culture et la structure de sa société, est le plus proche d’Israël. Mais le Liban doit tout d’abord commencer par développer sa capacité à assurer la sécurité de ses frontières, surtout celles qu’il a en commun avec l’Etat d’Israël, mais aussi à se prémunir contre le Hezbollah et la Syrie. Il doit également développer son économie et l’adapter à l’économie mondiale. Deux obstacles s’opposent toutefois à une telle évolution : le Hezbollah d’une part qui a beaucoup d’influence surtout dans le Sud-Liban et dont on connaît la capacité de nuisance avec ses quelque 6000 à 7500 roquettes tournées vers Israël. D’autre part, la Syrie est prête à utiliser cette force contre Israël en cas de conflit. Si la Syrie cesse de soutenir le Hezbollah et qu’elle permet à l’armée libanaise de se déployer le long de la frontière israélo-libanaise ce problème est résolu. La solution des problèmes de la frontière Nord relève donc d’un ensemble comprenant la Syrie, le Liban et le Hezbollah. Si la pression américaine sur la Syrie a permi la fermeture des bureaux des mouvements terroristes à Damas, ceux-ci continuent à fonctionner parce que l’on sait que des ordres sont donnés de Damas au Hamas dans la bande de Gaza.  Mais, il faut aussi se demander si M. Bachar El Assad est capable de gérer son pays. L’influence de l’Iran est un autre élément. Tout l’armement du Hezbollah a été envoyé par l’Iran via Damas. Ce pays, tout comme la Syrie, a en fait intérêt à entretenir une certaine tension aux frontières Nord d’Israël. Si l’on veut lutter efficacement contre le Hezbollah, il faut donc que les Iraniens, mais surtout les Syriens, prennent des décisions politiques.
En ce qui concerne le problème de l’eau dans cette région, il doit être résolu dans le cadre d’un accord régional, pas seulement avec le Liban et la Syrie, mais aussi avec l’Autorité palestinienne ou l’Etat palestinien quand il existera, et la Jordanie. Chaque année, dans le cadre de l’accord de paix, Israël approvisionne Aman avec 50 millions de m3 d’eau extraite du lac de Tibériade. Israéliens et Palestiniens se partagent l’eau des nappes souterraines de la Cisjordanie. Israël a en outre commencé des projets de dessalement de 250 millions de m3 d’eau. Nous importons également de l’eau de Turquie par tankers. Si l’on parvient à une paix régionale, un pipeline direct pourrait importer cette eau en passant par la Syrie – qui en détient près de 50 millions de m3, alors que des centaines de m3 d’eau de la Turquie vont directement à la mer. Ce problème n’est donc pas un problème clé car sa résolution dépend de la volonté des différents acteurs à trouver une paix régionale qui permette de développer leur coopération commune.
 
L.L.D. : Inaugurant la reprise du dialogue israélo-palestinien, les premiers échanges entre le Premier ministre palestinien Mahmoud Abas et le Premier ministre israélien Ariel Sharon ont eu lieu à Jérusalem le 17 mai 2003. Alors que Yasser Arafat est aujourd’hui discrédité aux yeux de l’opinion israélienne, la nomination au poste de Premier ministre palestinien d’Abu Mazen, jugé comme « modéré » par les autorités israéliennes, permet-elle d’augurer une reprise durable du processus de paix et son aboutissement ?

S.E.M.N.Z. :
La première question qui doit se poser est de savoir si les Palestiniens ont la volonté d’arriver à un accord. Nous sommes convaincus en Israël, à droite comme à gauche, que, depuis quelques années, M. Yasser Arafat a pris une décision stratégique de reprendre le chemin du terrorisme et de la violence. Pour nous, il est responsable de la situation qui s’est développée au Proche-Orient ; conclusion que les Etats-Unis partagent mais pas l’Union européenne. Cette situation a conduit le peuple palestinien à un état de misère et de souffrance incroyable. Nous avons eu, pour notre part, des victimes et une récession économique. Nous espérons que la majorité du peuple palestinien est arrivé à la même conclusion que nous : celle de la nécessité d’un accord politique, incluant des concessions très profondes. Il y a un an et demi, M. Mahmoud Abbas a critiqué ouvertement l’Autorité palestinienne d’encourager le terrorisme et la violence. S’il dispose des moyens pour parvenir à les enrayer, avec les milliers d’hommes armés de l’Autorité palestinienne, il lui reste à en prendre la décision. Nous comprenons les Palestiniens qui veulent prévenir une guerre civile, c’est pourquoi on leur donne le temps nécessaire pour négocier un accord avec les mouvements terroristes qui permettra de respecter la feuille de route. Mais depuis que M. Mahmoud Abbas a pris ses fonctions, cet accord n’a pas été encore conclu. De plus, aucune réponse n’a été donnée par les Palestiniens à la proposition israélienne qu’ils reprennent la responsabilité de la sécurité dans certaines régions. Or, si les forces israéliennes sont amenées à se retirer et que l’Autorité palestinienne n’est pas prête à assumer cette responsabilité, les organisations terroristes, dont nous avons essayé de détruire tous les réseaux et les infrastructures, vont très vite se réorganiser et l’on reviendra au point de départ. Mais, les Palestiniens n’ont pas intérêt à ce retour en arrière, parce qu’ils doivent eux aussi lutter contre ce terrorisme.
Il faut également se demander si M. Mahmoud Abbas a l’autorité suffisante pour appliquer cette politique. Il se trouve face à une opposition très forte, comme c’était le cas de M. David Ben Gourion quand il a dû imposer aux groupes d’extrême droite israéliens le plan de partition de l’ONU. Ce dernier a réussi parce qu’il avait compris que sans affirmer son autorité, il ne serait pas capable d’ériger l’Etat d’Israël. Si M. Yasser Arafat conserve une capacité de nuisance certaine, il faut bien comprendre que d’un point de vue psychologique, il est difficile pour lui d’accepter l’idée que M. Mahmoud Abbas réussisse là où il a échoué. Il faut donc le convaincre que l’intérêt de son peuple est plus important car il reste un symbole eu égard au rôle qu’il a joué dans la formation de l’identité du peuple palestinien. Il doit maintenant utiliser ce pouvoir pour aider son peuple à accéder à l’indépendance et c’est exactement sur ce mandat qu’il a été élu.
Les accords d’Oslo avaient permis aux forces palestiniennes de prendre la responsabilité d’assurer l’ordre dans toutes les villes palestiniennes. Un développement et une coopération économique s’étaient alors amorcés, mais trois attentats ont suffi pour rompre cette dynamique. M. Yasser Arafat, Président de l’Autorité palestinienne, prit alors la décision de lutter contre le Hamas et le Djihad islamique en arrêtant 600 à 700 chefs de réseau, montrant ainsi sa capacité à lutter plus efficacement que nous contre le terrorisme. Mais il a pris par la suite la décision tourner le dos à cette voie en libérant ces mêmes personnes, conduisant à une nouvelle flambée de violence. Mais à la grande différence de ce qui s’est passé en 1995, les deux populations ont intégré les principes des accords d’Oslo et sont maintenant conscientes de la difficulté d’un tel accord et des concessions très fortes qu’ils devront faire. L’équation de cet accord permanent est aujourd’hui très claire : le peuple israélien doit choisir entre des territoires et la paix, tandis que le peuple palestinien doit choisir entre le droit du retour et l’indépendance. Jérusalem et tous les éléments territoriaux sont certes importants, mais ils peuvent être résolus.

L.L.D. :  La convocation d’une conférence internationale vous paraît-elle susceptible de favoriser le règlement du conflit israélo-palestinien ? Quel rôle l’Europe peut-elle jouer dans celui-ci ?

S.E.M.N.Z. :
Israéliens et Palestiniens se connaissent trop bien : nous sommes des vieux ennemis et des vieux amis. Tous les éléments ainsi que toutes les positions de ce conflit sont connus. Je connais très bien celles de M. Sad Erakat ou de M. Nabil Shaath. Les accords d’Oslo ont été conclus sans intervention internationale et parce qu’il n’y en avait pas la nécessité. Celle-ci fait toujours entrer en jeu des intérêts étrangers aux deux peuples. Leur intérêt est de trouver un accord de paix dont on connaît exactement le cadre. Une conférence internationale ne peut les aider à se rapprocher. En revanche, certaines pressions internationales peuvent y contribuer, mais il faut admettre qu’aucune solution ne pourra être imposée à ce conflit de l’extérieur. Il existe ainsi une très grande différence avec l’accord de paix qu’ont signé l’Egypte et Israël qui a pu être décidé par leurs dirigeants, même si les deux peuples n’y adhéraient pas vraiment. Israéliens et Palestiniens vivant les uns avec les autres, les deux peuples doivent être convaincus que cette solution est acceptable et viable, et qu’elle peut survivre à de nouvelles situations.
L’Europe peut jouer un rôle dans ce conflit, mais elle doit commencer par adopter une approche beaucoup plus équilibrée. L’Europe et surtout la France doivent comprendre que c’est un conflit très complexe et très difficile à résoudre pour lequel il n’y a pas de réponse toute faite. C’est un conflit ou ce n’est pas toujours nous qui avons tort et les Palestiniens qui ont raison ou même l’inverse. Mais l’Europe peut avoir une influence peut-être plus importante que les Etats-Unis sur les pays arabes et sur les Palestiniens en particulier. Les Américains sont en effet perçus dans les pays arabes comme représentant plus l’intérêt d’Israël que celui des Palestiniens. L’Europe peut donc, par exemple, faire jouer son influence pour arrêter le terrorisme. De leur côté, les Américains peuvent influencer les Israéliens pour qu’ils gèlent les implantations. Ils peuvent donc tous deux contribuer à rapprocher les positions, par un rôle d’influence et de médiation mais pas en cherchant à imposer une solution.

L.L.D. : Alors que des divergences de vue ont quelque peu refroidi les relations franco-israéliennes, la conclusion de l’accord de coopération scientifique et technique le 30 avril 2003 semble leur avoir insufflée un nouvel élan. Comment qualifieriez-vous l’évolution des relations bilatérales ? Au-delà du symbole, que retiendrez-vous de la journée consacrée le 23 juin 2003  à « 12 heures pour l’amitié France-Israël » ?

S.E.M.N.Z. :
Il y a huit mois, les Ministres des Affaires étrangères israéliens et français, M. Shimon Perez et M. Dominique de Villepin ont pris la décision, dans l’intérêt bien compris des deux pays d’améliorer les relations bilatérales et surtout l’image de la France en Israël et celle d’Israël en France, d’être capable de distinguer l’approche française du conflit israélo-palestinien des relations bilatérales. Nous avons connu des périodes au cours desquelles nous avons eu des intérêts communs et d’autres où ils étaient divergents. Nous n’oublierons jamais que la France nous a soutenus dans les périodes les plus critiques de notre création et que c’est grâce à elle –et non aux Etats-Unis- que nous avons aujourd’hui une puissance de dissuasion. Dans les années 50 et 60, je me rappelle des premiers Mystères, des Fouga Magistères puis plus tard des Mirages, qui ont contribué à la formation de l’armée de l’air israélienne. Le soutien de la France n’était pas alors qu’un soutien politique, mais aussi une preuve de la solidarité du peuple français à l’égard de la création de l’Etat d’Israël. La France était presque le seul pays occidental à avoir soutenu l’Etat d’Israël dans sa création. Mais la France doit aussi reconnaître que c’est avec nous qu’elle partage les mêmes valeurs démocratiques et de liberté. Nos deux pays ont signé un accord de coopération scientifique. Je crois que tout cela forme une base politique qui prend en compte des intérêts internationaux communs. La France et l’Europe veulent aboutir, comme nous, à une stabilité au Moyen-Orient. Il peut y avoir des divergences sur la manière d’y aboutir, mais nous avons le même but, celui de la paix.. C’est pour cela que l’on essaye d’améliorer les relations bilatérales et c’est dans ce but qu’un conseil de haut niveau a été créé, ayant d’ailleurs surtout pour vocation de rapprocher les sociétés civiles. Dans cet esprit, une rencontre a récemment eu lieu entre une trentaine de maires israéliens et leurs homologues français qui participe de la dynamique de la coopération décentralisée. Tous les ministres du gouvernement français que j’ai pu rencontrer, manifestent une réelle volonté d’améliorer les relations bilatérales même dans les domaines les plus délicats. Le Quai d’Orsay fait également preuve d’une nouvelle volonté d’ouverture et de dialogue. La visite de M. Dominique de Villepin à Jérusalem a marqué ainsi un événement très profond. C’était la première fois qu’un Ministre des Affaires étrangères français venait au mont Scopus, à l’Université de Jérusalem que la France refusait jusque là de reconnaître. Ces premiers signes sont très positifs pour le développement des relations entre les deux pays au niveau politique, même si au plan des médias, il faut bien reconnaître que l’opinion publique française a été empoisonnée par trois ans d’Intifada.
Quant à la conférence « 12 heures pour l’amitié France-Israël », il faut tout d’abord en retenir le nom car on a toujours parlé de « 12 heures pour Israël ». Les discours prononcés par les hommes politiques français de toutes tendances confondues m’ont surpris par leur densité et leur force, par leur capacité d’exprimer, tout en ne justifiant pas automatiquement ce qui se passe en Israël, l’amitié profonde qui existe entre nos deux pays, ce qui est pour moi l’élément le plus important. Je suis ici pour œuvrer à consolider cette amitié, parce que d’après moi elle existe bel et bien, mais parce qu’il faut aussi la rénover et la rebâtir.
Retour en haut de page
 
 

 
La lettre diplomatique Bas
  Présentation - Derniers Numéros - Archives - Nos Liens - Contacts - Mentions Légales