Mardi 16 Juillet 2019  
 

N°65 - Premier trimestre 2004

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L’armement terrestre : l’heure de la volonté politique

Par M. Burkard Schmitt, Adjoint au Directeur, EUISS/IESEU, Institut d’Etudes de Sécurité de l’Union européenne, Paris

Mi-juin, les entreprises d’armement terrestre et aéroterrestre se sont réunies à Paris lors du salon international Eurosatory. Constituant un événement majeur pour toute la communauté de défense, cette rencontre bi-annuelle est traditionnellement l’occasion de présenter les derniers développements
technologiques et de faire le point de la situation de l’industrie.
Côté européen, l’ambiance sera sans doute mitigée. La situation reste difficile en particulier pour les producteurs de chars et de véhicules blindés, qui forment le noyau dur de l’industrie d’armement terrestre. Depuis la fin de la guerre froide, leurs marchés nationaux ont fondu comme neige au soleil, et la crise financière qui sévit dans la plupart des pays membres de l’Union européenne (UE) compromet à terme une évolution significative des budgets de défense. Le coût relatif au nombre croissant d’opérations de gestion de crises a encore grevé les budgets d’investissements, et la plupart des crédits restant pour de nouvelles acquisitions sont réservés à quelques grands projets dans d’autres domaines, tels que l’Eurofighter ou l’A400M.
Face au rétrécissement des marchés, la consolidation industrielle s’impose plus que jamais. Ce processus est assez avancé au niveau national, mais contrairement à leurs homologues de l’aéronautique, les entreprises du secteur terrestre n’ont pas encore commencé à s’organiser dans des sociétés transnationales, capables de rationaliser l’offre européenne et de gagner la taille nécessaire pour se maintenir sur le marché.
Ce retard s’explique surtout pour deux raisons : premièrement, la privatisation dans certains pays se révèle lente et fastidieuse, ce qui complique énormément les rapprochements capitalistiques. Deuxièmement, il manque des programmes communs permettant de structurer la coopération industrielle. Faute d’une vraie harmonisation des besoins, chacun des Etats européens continue de mener ses quelques projets sur une base purement nationale.
Pour l’industrie européenne, cette fragmentation a des effets dommageables à plusieurs égards : d’abord, les volumes de production restent trop faibles pour réaliser les économies d’échelle nécessaires. Ensuite, les ressources pour développer les technologies de demain font défaut, ce qui crée un vrai risque de perdre à terme le leadership technologique dans ce domaine. Un risque d’autant plus réel que les Etats-Unis ont lancé le programme Future Combat Systems qui devrait entrer en service en 2015-2020, avec l’ambition de «révolutionner» la guerre terrestre par une approche «système des systèmes». La France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont commencé à étudier des concepts comparables (Future Rapid Effects System - FRES, Bulle Opérationnelle Aéroterrestre – BOA et Deutsches Heer 2020), mais les efforts sont beaucoup plus modestes et, une fois de plus, non coordonnés.
Profitant de cette fragmentation, c’est paradoxalement un concurrent américain qui s’est développé en champion européen : après l’acquisition de Steyr Spezialfahrzeuge en Autriche, Santa Barbara Sistemas en Espagne, MOWAG AG en Suisse et Eisenwerke en Allemagne, General Dynamics a annoncé début 2004 le rachat de l’Anglais Alvis. Or, ce dernier est le seul fabricant de véhicules blindés et de chars en Grande-Bretagne (depuis le rachat de Vickers) et jouera forcement un rôle majeur dans le programme FRES. De plus, étant lui-même implanté en Suède grâce à l’achat de Hägglunds en 1997, Alvis est un élément clé du paysage industriel en Europe. Son rachat par un Américain n’empêchera pas des coopérations ad hoc avec d’autres entreprises européennes, mais il rendra l’établissement de liens capitalistiques sans doute plus compliqué.
Face à ces développements, les Européens devraient se mobiliser pour développer, enfin, une vraie stratégie industrielle commune pour maintenir leur autonomie technologique dans des domaines clés. Plus facile à dire qu’à faire, compte tenu des contraintes budgétaires, de l’absence d’une programmation commune et des différents statuts des entreprises. Une chose est claire cependant : il n’y pas d’alternative à la coopération. Le défi est donc double.
Face au manque de grands programmes, les occasions de coopérer sont trop rares pour être ratées. Les échecs comme celui du projet du char franco-allemand ou du programme VBCI/GTK/MRVA ne doivent pas se répéter. Les grands pays en particulier doivent développer une vision commune de leurs forces à l’horizon 2020.
Il faut développer la démarche capacitaire du "Plan d’Action européen de Capacités", PAEC et construire un véritable système d’harmonisation des besoins au niveau européen. A cet égard, la future "Agence intergouvernementale dans le domaine du développement des capacités de défense, de la recherche, des acquisitions et de l’armement" pourrait apporter une vraie valeur ajoutée.
Introduisant la fonction armement dans le champ de l’UE, la création même de cette agence constituera une petite révolution. Dans sa phase initiale, l’agence fera office de centre de coordination pour le réseau existant d’organismes d’armements et soutiendra le Conseil dans l’application du PAEC. Une fois pleinement opérationnelle, elle sera responsable « de l’intégration entre les aspects opérationnels de capacités et les aspects liés à l’acquisition et au développement de capacités ». A ce stade, l’agence « incorporera ou assimilera les principes et pratiques des éléments pertinents » de l’OCCAR, de l’accord-cadre LoI et du "Groupe Armement de l’Europe Occidentale", GAEO.
Une équipe d’experts nationaux est actuellement en train de préparer la mise en place opérationnelle de l’Agence en vue de lancer ses activités d’ici fin 2004. Le succès n’est pourtant pas garanti : des divergences persistent entre les Etats membres sur des points clés, comme la philosophie d’acquisition ou le degré d’autonomie vis-à-vis les Etats-Unis. Ces désaccords sont particulièrement difficiles à surmonter dans un processus intergouvernemental à 25. Si l’on ajoute à cela l’inertie bureaucratique habituelle et la traditionnelle résistance des establishments militaires nationaux à céder des prérogatives aux institutions européennes, on a une petite idée des difficultés rencontrées pour parvenir à des solutions efficaces.
Face à ces obstacles, une forte volonté politique sera indispensable pour assurer que l’Agence puisse exploiter pleinement son potentiel. Comme sa montée en puissance prendra forcément du temps, des décisions courageuses et ambitieuses s’imposent dès maintenant. Sinon, le prix à payer pour les forces armées, l’industrie et surtout pour le contribuable européen deviendra trop important.
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