Mercredi 21 Août 2019  
 

N°91 - Troisième trimestre 2010

La lettre diplometque
  Éditorial
République Dominicaine
États-Unis d'Amérique
Géorgie
  Géorgie : La clé du Caucase
 
  « La coopération avec l’UE, un outil inestimable pour la transformation de la Géorgie »
 
  Un processus d’intégration à l’OTAN irréversible
 
  « La France peut vraiment montrer un avantage compétitif sur certains secteurs »
 
  La Géorgie : gloire de la montagne
 
  La France en Géorgie : une nouvelle dynamique de coopération
 
  La France : le choix du cœur et de la raison ?
 
Nigéria
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     Géorgie
 
  S.E.M. / H.E. Mamuka KUDAVA

Sur la voie de l’intégration euro-atlantique

Moins d’une décennie après la « révolution des roses », les profondes réformes engagées par le Président Mikhéïl Saakachvili ont transformé la Géorgie. Formant un corridor de transit des hydrocarbures au cœur du Caucase, sa sécurité est devenue un enjeu géopolitique majeur pour l’Europe. Deux ans après le conflit l’ayant opposé à la Russie, S.E.M. Mamuka Kudava, Ambassadeur de Géorgie en France, nous livre ses réflexions sur le rapprochement amorcé par Tbilissi avec l’UE et l’OTAN, le rôle de la France dans ce processus et les accomplissements du développement économique géorgien. 

La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, réélu le 9 janvier 2008, le Président Mikheïl Saakachvili a lancé en 2010 une deuxième vague de réformes démocratiques centrée sur une révision de la Constitution. Comment définiriez-vous les motivations et les principales dispositions de ce projet ? Plus largement, quel regard portez-vous sur les transformations accomplies par la Géorgie sept ans après la « révolution des roses » ?

S.E.M. Mamuka Kudava : La « révolution des roses » s’est accomplie par la volonté de la population géorgienne qui, lasse de l’inertie du gouvernement de l’époque, aspirait à faire progresser le pays. Les autorités que cette révolution pacifique a porté au pouvoir se sont engagées avec détermination sur la voie de l’intégration euro-atlantique, avec pour objectif de construire un état de droit respectueux des valeurs occidentales.
Avant 2003, notre pays était en faillite. La Géorgie avait besoin de mettre en œuvre des changements radicaux. Pour y parvenir, nous avons dû nous doter des mécanismes nécessaires afin d’introduire des lois courageuses, notamment en matière de lutte contre la corruption, d’allègement de la bureaucratie, de réforme du système d’éducation et de police, ainsi que de libéralisation de l’économie nationale. La Constitution que nous avons alors adoptée s’est largement inspirée du modèle français, conférant de larges compétences au Président de la République.
Cependant, après une période de réflexion et, en s’appuyant sur les travaux accomplis durant plus d’un an par la Commission nationale de révision constitutionnelle, le Parlement géorgien a adopté une nouvelle Constitution en 2010. Cette commission a préconisé une réduction des compétences du Président au bénéfice de celles du gouvernement et du parlement. Les experts constitutionalistes qui en étaient membres, ont en effet considéré que la Géorgie avait réalisé d’importantes réformes et qu’elle avait désormais besoin d’un système plus stable et équilibré.
Cette révision de la Constitution devrait permettre d’instaurer une véritable démocratie parlementaire. Nous ferons ainsi la preuve qu’une ancienne république soviétique peut suivre une autre trajectoire qui ne soit pas dictée par les concepts de démocratie populaire et de verticale du pouvoir. La réussite de ces réformes n’est plus remise en cause, comme l’ont également souligné les institutions internationales. En témoigne la nette amélioration de notre situation économique grâce à la politique de libéralisation du gouvernement qui a permis d’atteindre une croissance du PIB à deux chiffres jusqu’à la crise de 2008. Cette performance découle de trois accomplissements majeurs, visant notamment à créer un cadre favorable à l’activité des entreprises :
- la réduction du niveau d’imposition fiscale, aujourd’hui le plus faible de la région, qui a favorisé l’attraction d’investissements directs étrangers.
- l’encouragement à la création d’emplois grâce la réforme du code du travail sur le modèle de pays comme Singapour, limitant les contraintes sur l’activité des entreprises.
- l’allègement de l’appareil administratif avec la réduction au minimum des procédures nécessaires à la création d’une entreprise, ainsi que de leurs délais et de leur coût.
Je tiens surtout à souligner que la quasi-éradication de la corruption a été l’un des succès majeurs du gouvernement conduit par le Président Saakachvili. La lutte contre ce fléau n’est pas allée sans
l’arrestation de certaines personnalités du gouvernement, du parlement ou de la fonction publique. Elle a concerné l’ensemble de l’administration et en particulier les services de police. Ceux-ci suscitaient peu de confiance avant la révolution des roses, mais elle est aujourd’hui devenue la deuxième institution la plus populaire du pays. Tous ces efforts ont permis d’inverser l’image d’impunité héritée de l’époque soviétique dont elle souffrait. Ils ont aussi suscité un grand intérêt dans les pays voisins et contribué à instaurer un climat propice aux affaires. Ces résultats sont le fruit d’une réelle volonté politique qui s’est traduite par une application stricte de la loi, mais aussi par le biais du système de formation avec la mise en place d’examens obligatoires et anonymes.
 
L.L.D. : Portée par une croissance de 9% en moyenne entre 2004 et 2007, l’économie géorgienne a subi successivement les répercussions du conflit l’ayant opposé à la Russie en août 2008, puis de la crise financière internationale. Quelles sont les orientations majeures préconisées par votre gouvernement pour relancer la dynamique de développement économique et social ? Tenant compte des contraintes de l’embargo russe sur les produits géorgiens, quels efforts votre pays compte-t-il déployer en vue d’accroître sa compétitivité ?  

S.E.M.M.K. : Comme je le soulignais, la situation de la Géorgie s’est nettement améliorée. Pourtant, à l’été 2008, de grandes incertitudes planaient sur la solidité de nos institutions et sur l’avenir du pays. Les troupes russes n’étaient qu’à 40 km de Tbilissi. Nous avons réussi à préserver notre système démocratique sans toutefois pouvoir éviter une occupation de 20% de notre territoire, en Abkhazie et en Ossétie du Sud, ni le déplacement de dizaines de milliers de personnes.
Ce contexte a évidemment pesé sur la dynamique de notre économie qui a connu une croissance négative de -3,9% en 2009. La reprise semble pourtant vigoureuse, avec une hausse du PIB qui devrait dépasser les 6% en 2010. La reconstruction de l’économie géorgienne a été facilitée par les aides que nous ont apportées les États-Unis et l’Union européenne, aux côtés des institutions financières internationales, à hauteur de quelque 4 milliards de dollars sur quatre ans.
Depuis la crise que vous évoquez, la Géorgie a continué à mettre en œuvre avec rigueur de profondes réformes économiques qui ont rapidement porté leurs fruits. Nous avons poursuivi la politique de réduction des impôts, avec pour objectif d’abaisser leur taux global à moins de 15%, contre 20% actuellement. Le Parlement géorgien a également adopté avec l’Acte de liberté économique une révision constitutionnelle, fixant le cadre et les orientations du gouvernement en matière de politique économique, ainsi que des contraintes notamment en ce qui concerne le déficit budgétaire (limité à 3% comme pour les pays de l’UE).
Ces mesures sont de nature à donner une plus grande visibilité aux mesures prévues pour les années à venir et, ainsi, à rassurer les entreprises et les bailleurs de fonds. Elles ont également permis une nette amélioration de notre environnement des affaires. La Banque mondiale classe notre pays dans ce domaine au 11ème rang mondial. A présent, notre gouvernement concentre ses efforts sur la réduction de l’inflation qui s’élève à 9% en 2010, afin de la ramener progressivement sous la barre des 6%.
L’économie géorgienne a effectivement été affectée par l’embargo imposé par la Russie et en particulier notre secteur agricole. A titre d’exemple, 80% du vin géorgien était exporté vers le marché russe. Paradoxalement, cette situation a néanmoins induit des effets positifs, en ce sens que nous devons désormais nous efforcer d’accroître la qualité de nos produits afin de pénétrer de nouveaux marchés comme la Turquie, les pays d’Asie centrale, et au-delà, le Moyen-Orient, l’Europe et l’Amérique. Ces efforts sont bénéfiques pour notre compétitivité et nous permettent peu à peu de redresser nos exportations.
J’insisterai sur un dernier point. La Russie se trouve aux portes de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Nous soutenons aujourd’hui sa démarche d’adhésion. Cependant, nous souhaitons attirer l’attention sur la nécessité qu’elle s’engage à en respecter les règles, notamment, en ce qui nous concerne, au regard du positionnement des douanes russes à la frontière entre nos deux pays, les régions géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud étant encore occupées à ce jour.

L.L.D. : A l’instar de la mise en place d’une zone franche à Poti, la Géorgie aspire à s’affirmer comme une plate-forme des échanges économiques dans la région. Comment décririez-vous les atouts dont dispose votre pays dans cette perspective ? A l’image de la rénovation de l’aéroport de Tbilissi, quels autres projets d’infrastructures sont-ils envisagés ? Considérant l’essor de secteurs porteurs comme le tourisme ou la construction, quelles opportunités offre le marché géorgien aux investisseurs étrangers ?  


S.E.M.M.K. : Nous avons en effet mis en place des zones franches, à Poti et à Koutaïssi, la deuxième ville du pays, afin d’attirer des investissements étrangers. Outre l’environnement favorable aux affaires que nous avons créé, la Géorgie est en effet stratégiquement positionnée à proximité de marchés régionaux de poids qui représentent au moins 50 millions de consommateurs. Les régions orientales de la Turquie sont devenues très dynamiques, notamment grâce à l’ouverture des frontières avec notre pays, tandis que les pays d’Asie centrale sont en plein essor et que d’autres régions comme le Caucase du Nord et le Sud-Caucase (Arménie et Azerbaïdjan) disposent d’un potentiel de croissance prometteur.
Le gouvernement géorgien a par ailleurs lancé un vaste programme de privatisations, comprenant les infrastructures portuaires de Poti. Celles de Soupsa sont également appelées à être incluses dans ce programme. Avec la construction d’un port en eaux profondes d’une capacité de 40 millions de tonnes par an, Soupsa deviendra d’ailleurs le premier port du pays.
D’une manière générale, le renforcement des infrastructures fait partie des priorités économiques du gouvernement géorgien. Dans ce domaine, peu d’initiatives ont été prises au cours de ces vingt dernières années. Or, notre territoire étant couvert à 70% de montagnes, il est d’autant plus nécessaire de faciliter la circulation des personnes et des marchandises, mais aussi l’accès aux services pour favoriser notre développement économique. Des projets sont ainsi en cours d’exécution dans le domaine des infrastructures de transports. A la mi-novembre, une route stratégique reliant Tbilissi à la frontière arménienne, proche de la Turquie a ainsi été inaugurée. De nombreux investissements sont également consacrés au développement des hautes technologies par l’acquisition d’équipements de pointe.
En dehors des infrastructures, les secteurs d’activités les plus attractifs de l’économie géorgienne sont le tourisme et l’énergie. La Géorgie est un pays traditionnellement touristique, grâce à son littoral qui en fait la « Côte d’Azur du Caucase », à la diversité de son climat (avec neuf zones climatiques) et de ses paysages, à son hospitalité, sa gastronomie, son patrimoine culturel. C’est aussi un petit pays, où l’on peut aisément skier et se baigner dans la même journée.
Depuis sept ans, le secteur touristique et celui de la construction connaissent un véritable essor, certes ralenti par la crise, mais la dynamique de croissance reprend assez rapidement. Le gouvernement cherche notamment à favoriser le développement de certaines régions comme l’Adjarie, autour de Batoumi et plusieurs stations de ski dans les montagnes.
Le secteur de l’énergie est également très dynamique depuis que le gouvernement l’a privatisé afin de mettre en valeur le potentiel considérable dont nous disposons en matière d’hydroélectricité. Nous comptons de nombreuses centrales hydroélectriques. De nombreux projets ont été lancés ainsi que des appels d’offres. Les investisseurs étrangers en particulier japonais, coréens, chinois, turcs ou tchèques se montrent très intéressés. Nous avons d’ailleurs mis en place des dispositions facilitant l’investissement dans ce secteur. Alors qu’avant 2008, nous étions confrontés à des difficultés pour répondre à la demande, la Géorgie est devenu un pays exportateur d’énergie. Des pays de la région comme la Turquie, mais aussi la Russie, connaissent un déficit en approvisionnement électrique au moins pendant certaines périodes de l’année. Or, seulement 18% de notre potentiel est aujourd’hui exploité, ce qui laisse encore un vaste potentiel à exploiter.

L.L.D. : Situé au cœur du Caucase, entre la Mer Caspienne et la Mer Noire, votre pays est devenu le carrefour du transport des hydrocarbures extraits dans la région vers les marchés internationaux. Quelle analyse faites-vous du rôle géopolitique que confère à la Géorgie le transport énergétique ? Compte tenu des enjeux du projet Nabucco pour la Géorgie, comment percevez-vous les incertitudes pesant sur les capacités de financement et d’approvisionnement de ce gazoduc dont la mise en chantier est prévue pour la fin 2011 ?

S.E.M.M.K. : La Géorgie est un pays stratégique pour l’approvisionnement en énergie de l’UE, de la Turquie et d’autres marchés internationaux. Deux pipelines traversent actuellement notre pays, transportant les hydrocarbures extraits de la Capsienne, en majorité le gaz et le pétrole
azerbaïdjanais. Il s’agit de l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) et du gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzorum). Un troisième pipeline traverse également notre pays, reliant Bakou au port de Soupsa, où, comme je l’ai déjà mentionné, un projet important de port en eaux profondes est en cours de construction en vue d’accueillir des tankers. De plus en plus de projets devraient prochainement être réalisés avec l’Asie centrale, le Kazakhstan et le Turkménistan notamment. A l’heure actuelle, un projet de transport de gaz naturel liquéfié (GNL) a été mis en oeuvre : l’AGRI (Azerbaidjan-Georgia-Romania Interconnector) comprend la construction près de Poti d’un terminal GNL qui permettra de transporter plus facilement le gaz vers les marchés européens.  Nous sommes bien entendu impliqués dans le projet Nabucco parce que son tracé traverse notre territoire. Nous le soutenons même si sa réalisation n’est pas de notre ressort. Il va de notre intérêt que l’on accorde plus d’attention à notre pays qui offre la seule route alternative à l’approvisionnement des marchés européens et internationaux dans la région.
 
L.L.D. : Conflictuelles depuis l’indépendance géorgienne, les relations entre Tbilissi et Moscou se sont fortement détériorées avec le déclenchement du conflit de l’été 2008 sur les provinces séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. A la lumière des consultations initiées depuis octobre 2008 à Genève sur la stabilisation du Caucase, quelle est votre vision de leur normalisation à long terme ?

S.E.M.M.K. :
Les négociations de Genève ont été mises en place par l’accord en six points du 12 août 2008. Elles constituent le seul dialogue direct entre la Russie et la Géorgie. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont en effet été rompues lors de la guerre d’août 2008 et il n’est pas prévu de les rétablir tant que l’intégrité territoriale de la Géorgie ne sera pas respectée et que la prétendue indépendance des deux régions géorgiennes occupées continuera à être reconnue.
Pour mieux comprendre la violation de la souveraineté géorgienne et du droit international, je vous renvoie aux conclusions du rapport de la mission d’enquête internationale indépendante mise en place sur décision de l’Union européenne (UE) et dirigée par la diplomate suisse, Mme Heidi Tagliavini. Ce rapport a également montré que le conflit russo-géorgien n’a pas débuté à l’été 2008.
Il faut bien comprendre que les tensions existent avec notre voisin du Nord depuis 1991 et qu’elles se manifestaient déjà dans les régions géorgiennes d’Abkhazie et de Tskhinvali / Ossétie du Sud où la Russie est intervenue directement et par le soutien aux mouvements séparatistes, provoquant de nombreuses pertes humaines et jusqu’à 300 000 déplacés géorgiens. Depuis la révolution des roses en 2003, cette tension s’est encore intensifiée jusqu’au conflit du 7 août 2008 et l’occupation militaire de notre territoire qui se poursuit jusqu’à aujourd'hui. A cet égard, des organismes indépendants ayant participé à la mission d’enquête internationale mise en place par l’UE et le rapport de 2008 publié par l’Organisation des Institutions démocratiques et des Droits de l'homme de l’OSCE confirment le déplacment des populations géorgiennes résidant dans les territoires occupés.  La Géorgie reste néanmoins ouverte au dialogue avec les autorités russes compétentes, à quelque niveau que ce soit, y compris au plus haut niveau. De notre point de vue ces discussions devraient porter sur les questions de fond entre les deux pays, au premier rang desquelles la mise en œuvre complète de l’accord du 12 août 2008. Par conséquent, l’objectif principal de notre pays dans ses relations avec la Russie est de mettre fin à cette occupation et de parvenir au retrait intégral des forces armées russes de notre territoire.

  
L.L.D. : Confronté à la sécession de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud dont la Russie a reconnu l’indépendance, le gouvernement géorgien a adopté en janvier 2010 une « Stratégie nationale relative aux territoires occupés : l’engagement par la coopération ». Pourriez-vous en décliner les grands axes ? Quelle approche votre gouvernement préconise-t-il face à la question des réfugiés géorgiens ?

S.E.M.M.K. : La Russie a reconnu illégalement l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, au mépris de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Géorgie. Cette initiative va à l’encontre du Principe I de l’Acte final d'Helsinki, qui stipule que «les Etats participants respectent mutuellement leur égalité souveraine et notamment le droit de chaque Etat à l'égalité de droit, à l'intégrité territoriale, à la liberté et à l'indépendance politique. » Elle constitue donc une violation du droit international pouvant créer un dangereux précédent, pour la sécurité et l’intégrité territoriale d’autres Etats. Il est donc essentiel que la communauté internationale continue de qualifier d’occupation cet état de fait. Comme vous pouvez le constater, ni l’UE ni la Communauté des Etats indépendants (CEI) n’ont reconnu ces indépendances. De même, une solide présence internationale doit être établie sur le terrain, afin de prévenir toute escalade supplémentaire de violence et de veiller au respect des droits de l’homme. Or, le veto que la Russie a imposé à plusieurs reprises à la poursuite de la mission de l’OSCE en Géorgie (en décembre 2008 et en mai 2009) et à la mission de l’UNOMIG (en juin 2008) ont abouti à isoler les régions géorgiennes d’Abkhazie et de Tskhinvali/Ossétie du Sud, entravant la présence d’observateurs internationaux.
Pour faire face à cette situation, le gouvernement géorgien a adopté en janvier 2010 une Stratégie relative aux territoires occupés, suivie par l’élaboration d’un plan d’action en juillet 2010 visant à empêcher leur isolement. Elle met en place des cadres et des mécanismes pour faciliter l’interaction entre les populations géorgiennes aujourd’hui séparées par des lignes d’occupation, et garantir aux habitants d’Abkhazie et de la région de Tskhinvali/Ossétie du Sud l’application des mêmes droits que pour tous les citoyens géorgiens.  Cette stratégie et le plan d’action ont été mis au point par le Bureau du Ministre d’Etat pour la Réintégration après de nombreuses consultations avec toutes les parties concernées au sein du gouvernement, ainsi qu’avec les partis politiques, les populations de toutes les régions géorgiennes, des ONG, des experts et la communauté internationale. Le plan d’action est un document multilatéral comprenant quatre dimensions – humanitaire, humaine, sociale et économique; et sept instruments : des mécanismes de liaison neutres, des cartes d’identité et documents de voyage neutres, un fonds de pension, un fonds d’investissement, une agence de coopération, une institution financière, et une zone d’intégration socio-économique. L’institution financière sera chargée de la mise en œuvre de projets humanitaires, publics, d’échanges et d’affaires, avec pour objectif de trouver des solutions aux difficultés des populations vivant au-delà des lignes de séparation.
Ces mesures sont également prévues pour améliorer les conditions de santé et d’accès aux soins en Abkhazie et dans la région de Tskhinvali/Ossétie du Sud, la prévention de maladies infectieuses et la fourniture de transports d’urgence. De nombreuses initiatives doivent être prises dans le domaine de l’éducation, mais aussi en vue de faciliter les rencontres entre les populations et en particulier les familles, ainsi que l’accès aux cimetières et aux lieux saints. Enfin, ce plan d’action inclut également des mesures dans le domaine de l’environnement et la promotion des échanges commerciaux à travers la création d’infrastructures, notamment de transport. Il cherche aussi à assurer une fourniture d’accès rapide à internet à faible coût. Le gouvernement géorgien a par ailleurs adopté un plan d’action pour la mise en œuvre de la Stratégie nationale sur les personnes déplacées en vue d’encourager leur intégration socio-économique et d’améliorer leurs conditions de vie. Actuellement, on estime à plus de 300 000 le nombre de personnes déplacées à la suite de trois vagues de tensions avec la Russie au début des années 1990, en 1998, et à la suite de la guerre d’août 2008.
Le gouvernement géorgien continue à fournir une assistance appropriée aux 220 000 personnes déplacées enregistrées en Géorgie. Le Plan d’action s’efforce d’apporter des solutions durables aux besoins en hébergement des personnes déplacées, à réduire leur dépendance à l’égard de l’État, tout en les intégrant aux programmes d’assistance sociale publique. Ce soutien est défini par des critères clairs et transparents jusqu’à ce que leur retour devienne possible.


L.L.D. : Le sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Lisbonne les 19 et 20 novembre 2010 a réaffirmé la décision entérinée à Bucarest en 2008 d’une adhésion à terme de la Géorgie au sein de l’Alliance atlantique. Comment appréhendez-vous les conclusions de ce sommet ? Quels critères votre pays est-il encore appelé à remplir en vue d’intégrer le plan d’action pour l’adhésion (MAP) ?


S.E.M.M.K. :
La position de la Géorgie se trouve renforcée par les décisions prises lors du sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Lisbonne. La perspective de son adhésion décidée lors du sommet de Bucarest a en effet été confirmée, même si le calendrier de ce processus n’a pas été précisé.
Toutefois, aucune décision n’a été prise sur notre participation ou non au plan d’action pour l’adhésion (MAP). Il s’agit là aussi d’une décision de nature politique. Je vous ferais remarquer que certains pays on adhéré à l’OTAN sans ce plan d’action tandis que d’autres ont accompli leur intégration avant d’avoir répondu aux critères définis, d’ailleurs aussi bien à l’OTAN qu’à l’UE. Comme le souligne le communiqué final du sommet de Lisbonne, la Géorgie est considérée comme étant sur la bonne voie. L’OTAN encourage les réformes que nous avons engagées. Le calendrier de notre adhésion dépendra de nombreux paramètres politique, économique, stratégique, ainsi que du contexte régional.
Mais ce qui nous semble le plus important à l’heure actuelle, est l’appel de l’OTAN en faveur de l’application complète de l’accord négocié par le Président Sarkozy le 12 août 2008, c’est-à-dire au retrait total des troupes russes des deux régions géorgiennes occupées et à ce que la Russie revienne sur la reconnaissance de leur indépendance. La position d’inflexibilité de l’OTAN, et par là même de l’UE, sur la Géorgie, exprimée à Lisbonne, est donc de nature à nous rassurer.
Parallèlement, ce sommet a permis d’améliorer les relations de l’Alliance atlantique avec la Russie, ce qui est aussi une évolution positive en ce sens qu’elle permet d’apaiser les inquiétudes de cette dernière. L’OTAN a en effet manifesté sa volonté de coopération, notamment en ce qui concerne les questions de la défense antimissile, les négociations du traité FCE, ou encore, pour ce qui est de l’UE, la création d’espaces économiques communs. D’ailleurs, la Russie semble avoir donné des signes à Lisbonne qu’elle accepte le nouveau concept stratégique de l’OTAN. Plus elle se comportera comme un pays respectueux des valeurs occidentales, moins elle sera dangereuse pour ses voisins. Il est donc aussi dans notre intérêt que la Russie coopère avec l’OTAN et qu’elle se rapproche de l’UE. L’intégration à la famille des nations européennes est un objectif stratégique de la politique étrangère géorgienne. Plus simplement, notre objectif est de devenir un pays européen comme les autres. Il est l’expression de la volonté du peuple géorgien. Or, notre pays est situé dans une région qui n’est pas des plus stables. Quelle autre organisation que l’OTAN pourrait aujourd’hui garantir notre sécurité, alors que nous sommes partiellement occupé ? L’UE n’est pas encore dotée d’outils comme l’article 5 du traité de l’OTAN.

L.L.D. : En visite à Tbilissi en juillet 2010, la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a réaffirmé le soutien des États-Unis à l’intégrité territoriale de la Géorgie. Comment qualifieriez-vous les relations de coopération entre les deux pays ?
 
S.E.M.M.K. :  La Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a en effet effectué une visite officielle à Tbilissi en juillet 2010. Plus récemment, le 6 octobre 2010, elle a réaffirmé les liens forts qui unissent la Géorgie et les États-Unis dans le cadre d’une réunion de travail sur la Charte pour un partenariat stratégique entre les deux pays. Elle a déclaré que « le soutien américain à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la Géorgie ne faiblira pas. Ce soutien est l’un des principes centraux de notre partenariat stratégique et il est également au cœur de nos relations bilatérales. »
La Secrétaire d’Etat américaine a affirmé que les États-Unis continueraient à « demander la fin de l’occupation russe du territoire géorgien, le retrait des troupes russes, et le respect par la Russie de ses engagements pris dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu de 2008. » Elle a estimé que « la Géorgie a adopté une approche constructive dans nos efforts conjoints pour faire face à ce défi. » Encourageant la Géorgie à poursuivre dans ce sens, elle a rappelé que les États-Unis « soutiennent les objectifs de la Stratégie nationale géorgienne pour les territoires occupés, et sont prêts à entreprendre des actions de nature à renforcer ces objectifs importants. » Au cours de cette réunion, la question de l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN et le du rôle important joué par les forces géorgiennes dans la coalition internationale en Afghanistan ont également été évoqués. Par sa voix, les États-Unis ont réaffirmé leur soutien en faveur de nos aspirations à rejoindre l’OTAN et aux efforts de la Géorgie concernant son programme national annuel, dans le cadre duquel est mise en oeuvre la réforme de ses forces armées, qui sert de guide à la coopération géorgienne avec l’OTAN.
La Secrétaire d’Etat Hillary Clinton a mis en exergue les progrès accomplis par notre pays sur la voie de la démocratisation et en matière de bonne gouvernance, rappelant que la « démocratie a fait de grands pas en Géorgie au cours des sept dernières années. » Enfin, à l’occasion d’une rencontre avec le Président Saakachvili lors du sommet de l’OTAN à Lisbonne, le Président Barack Obama a réitéré son soutien à la souveraineté, à l’intégrité territoriale et à l’indépendance de la Géorgie. 

L.L.D. : Pays membre du Partenariat oriental adopté par les Vingt-Sept, la Géorgie a engagé le 15 juillet 2010 avec l’UE des négociations sur un accord d’association. Quels seront, selon vous, les temps forts de ces négociations ? Au-delà, comment évaluez-vous les bénéfices de la participation de votre pays aux initiatives de coopération régionale lancées dans l’espace de la Mer Noire ?  


S.E.M.M.K. : La priorité de notre politique étrangère est l’intégration à l’UE, une intégration au sens large qui ne signifie pas l’adhésion, mais une intégration telle que le propose l’accord d’association dont nous discutons actuellement. La forme que doit prendre ce processus reste à déterminer, mais il doit nous permettre d’atteindre un niveau d’acquis équivalent à celui de pays comme la Norvège ou la Suisse. Nous sommes évidemment conscients que l’UE ne peut garantir la sécurité de nos frontières mais sa présence contribue à apaiser la situation. Aussi, cette intégration revêt davantage un sens politique, l’UE représentant une puissance d’influence (« soft power ») dont l’attractivité est liée au partage des valeurs communes de démocratie, de paix, de liberté qui répondent à notre aspiration de devenir un pays européen apaisé.  Comme vous le savez, l’UE a un très fort intérêt stratégique à la stabilité, la prospérité et la démocratie dans son voisinage oriental. La Géorgie est pour elle un partenaire important dans cette région. Aussi, l’UE a-t-elle pleinement exprimé son soutien à la sécurité,à la stabilité ainsi qu’à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de la Géorgie. La Commission européenne continue à mettre en œuvre le programme d’aide pour la période d’après-guerre, s’élevant à 483,5 millions d’euros, dont près de 97% sont déjà engagés. L’UE est également active en tant que co-présidente (avec l'ONU et l'OSCE) des discussions de Genève pour la sécurité et la stabilité de la région. Dans ce contexte, nos relations bilatérales avancent à un bon rythme. Nous avons entamé des négociations sur un accord d’association en juillet 2010, qui devrait également inclure un accord de libre-échange (DCFTA). Celui-ci permettra à la Géorgie d'accéder au marché unique européen. Ces négociations portent sur quatre volets : politique et sécurité, justice et libertés, accords sectoriels et libre-échange. Les trois premiers domaines ne posent aucun problème majeur, compte tenu des avancées de notre programme de réformes politiques et économiques. Pour ce qui est du libre-échange en revanche, il nous faut encore convaincre l’UE de l’intérêt que pourrait représenter pour elle notre marché, bien qu’il ne représente, en lui-même, que 4,5 millions d’habitants.
A l’heure actuelle, le calendrier de l’ouverture de négociations pour un DCFTA est en cours d’élaboration. Nous avons également signé un accord visant à faciliter la délivrance de visas qui devrait entrer en vigueur prochainement avec l’accord de réadmission. Il s’agit d’une étape importante pour les citoyens géorgiens, car il les rapprochera davantage de l’UE. A terme, nous aspirons à la suppression progressive du régime de visas.
Bruxelles accorde par ailleurs une grande importance au rôle de transit que joue notre pays dans le domaine énergétique. La diversification des sources d’énergie et des routes, et le développement du corridor Sud, est une priorité majeure pour l’UE. La clé de l’indépendance énergétique de l’Europe se trouve dans notre région.
A cet égard, le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso a récemment encouragé la Géorgie à faire une demande officielle d’adhésion à la Communauté européenne de l’énergie. Celle-ci permettrait d’approfondir davantage nos relations et de renforcer notre attractivité pour les investissements dans ce secteur.

L.L.D. : Illustrées par la médiation du Président Nicolas Sarkozy lors de la crise russo-géorgienne de 2008, les relations entre la Géorgie et la France se caractérisent par une étroite concertation politique. A la lumière de la visite accomplie par le Président Mikheïl Saakachvili à Paris les 7 et 8 juin 2010, dans quels secteurs souhaiteriez-vous voir s’intensifier la coopération bilatérale ? Comment les échanges économiques entre les deux pays pourraient-ils, selon vous, être amplifiés ? Enfin, considérant l’attachement de la Géorgie à la francophonie, quelles initiatives comptez-vous promouvoir en faveur d’une meilleure connaissance mutuelle entre les deux pays ?
  
S.E.M.M.K. : La France est un partenaire logique de notre pays, surtout depuis 2008. Comme vous le rappelez, la France, qui présidait alors l’UE, s’est activée pour négocier un accord de cessez-le-feu avec la Russie, signé le 12 août 2008. Le Président Nicolas Sarkozy a effectivement joué un rôle majeur dans l’apaisement du conflit, en étant présent sur place et en initiant l’accord en six points. Dans une interview qu’il a accordée à un quotidien français, le Président géorgien a d’ailleurs remercié la France pour son action visant à arrêter la guerre et même à préserver la stabilité de l’ensemble de la région, du Caucase et, au-delà, de l’Asie centrale.
La France continue d’ailleurs à évoquer avec la Russie le retrait progressif de ses troupes présentes sur notre territoire et les engagements pris par l’accord du 12 août 2008, notamment avec l’Allemagne, lors du sommet tripartite de Deauville en octobre 2010. Et ces efforts, associés à ceux de l’UE et des États-Unis, finissent par être récompensés, si l’on en juge au début de retrait des troupes russes qui a commencé début novembre, certes encore symbolique mais tout de même important.
La France reste par ailleurs attachée au développement de nos relations bilatérales et soutient le rapprochement entre la Géorgie et l’Union européenne. La conclusion d’un accord d’association et de libre échange avec l’UE figurait ainsi au centre des discussions entre le Président Nicolas Sarkozy et le Président Mikhéil Saakachvili lors de la visite qu’il a accompli en France en juin 2010.
Pour ce qui est des échanges économiques, il existe comme j’ai pu le mentionner précédemment beaucoup d’opportunités pour les développer. Le 25 novembre 2010, les Ministres géorgiens de l’Economie et de l’Energie ont rencontré à Paris, au siège du MEDEF, les chefs d’entreprises français, notamment pour étudier la possibilité de nouveaux projets de coopération en matière d’énergies renouvelables et plus largement, pour présenter le cadre des investissements en Géorgie. De mon point de vue, les relations économiques entre la Géorgie et la France demeurent modestes en raison de la méconnaissance de notre pays. La guerre a eu évidemment des effets négatifs. Pourtant, si vous interrogez les entrepreneurs français qui se sont déjà installés en Géorgie, ils vous diraient qu’ils sont globalement satisfaits du dynamisme de son développement, de la facilité de la vie et même des affinités entre les deux cultures.
Parmi les entreprises françaises présentes en Géorgie, il faut citer la Société Générale qui est devenue au travers de Bank Republic, la 3ème banque du pays et Castel dans la brasserie. Des projets ont également été mis en œuvre ou sont à l’étude avec les groupes Alstom, Areva et bientôt Systra pour les transports. Dans le domaine aéroportuaire, Aéroports de Paris (ADPI) et Thales ont apporté leur collaboration, le premier pour la rénovation des pistes d’atterrissage et le second pour doter l’aéroport de Tbilissi d’un radar de trafic aérien. Ce contrat a d’ailleurs ouvert la voie à d’autres acquisitions d’opérateurs géorgiens auprès de Thales. En outre, des négociations sont actuellement en cours avec Eurocopter.
Enfin vous évoquez l’attachement de la Géorgie à la francophonie. Celui-ci a encore été illustré par la présence du Président Saakachvili lors du Sommet de la Francophonie qui s’est tenu à Montreux, en Suisse, en octobre 2010. Nos liens avec l’espace francophone sont en effet très anciens et remontent à la période du Moyen Age. Le peuple géorgien a toujours été très lié à l’Occident et à la France. Dans la période contemporaine, quand le jeune gouvernement de la première République de Géorgie fut renversé en 1921, c’est à Paris qu’il a trouvé refuge. Ces liens avec les valeurs et la culture francophone, transparaissent aujourd’hui au travers d’institutions telles que le Lycée français du Caucase qui a récemment été inauguré à Tbilissi. Je tiens par ailleurs à préciser qu’un tiers des ministres du gouvernement, ainsi que le Président Mikhaïl Saakachvili, parlent le français.

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