Mercredi 21 Août 2019  
 

N°65 - Premier trimestre 2004

La lettre diplometque
  Editorial
Cuba
Canada
Brésil
Arabie Saoudite
  L’ouverture politique de l’Arabie saoudite
 
  L’Arabie saoudite engagée dans un bras de fer contre le terrorisme
 
  Renforcer les liens d’amitié et de coopération entre l’Arabie saoudite et la France
 
  Vers un nouvel essor des relations franco-saoudiennes
 
  Consolider le partenariat franco-saoudien
 
  Une coopération franco-saoudienne de plus d’un demi-siècle en matière de défense et d’armement, laisse espérer des développements ambitieux.
 
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     Arabie Saoudite
 
  S.E.Dr. / H.E.Dr Mohammed Bin Ismaël AL-ASHEKH

L’Arabie saoudite dans la dynamique des réformes

Dans un contexte régional marqué par la crise irakienne, la persistance du conflit israélo-palestinien et la prolifération du terrorisme, l’Arabie saoudite s’est engagée dans une nouvelle étape de son développement. S.E.Dr Mohammed Bin Ismaël Al-Ashekh, Ambassadeur d’Arabie saoudite en France nous explique le sens de l’ouverture politique et économique de son pays, les réponses apportées aux défis sociaux ainsi que sa vision de l’évolution du Moyen-Orient.


La Lettre Diplomatique : Monsieur l’Ambassadeur, l’Arabie saoudite cherche aujourd’hui à ouvrir son système politique. A la lumière du « dialogue national » mis en place par S.A.R le Prince Héritier Abdallah et dans la perspective de la tenue d’élections municipales partielles à l’automne prochain, quels principes présideront à l’élargissement de la vie politique saoudienne à la société civile ? Au regard du renforcement progressif des attributs du Majlis al Chourah (Conseil consultatif), vers quel genre d’organisation politique le royaume s’achemine-t-il ?

S.E.Dr Mohammed Bin Ismaël Al-Ashekh : Il n’y a aucun doute que le Royaume d’Arabie saoudite connaisse, depuis sa création par le Roi Abdul Aziz Al Saoud, une évolution permanente qui tient compte des particularités notamment religieuses, des coutumes et des traditions inhérentes au peuple saoudien. Il n’est pas approprié de définir un modèle déterminé qui serait le meilleur pour conduire la réforme et le développement du pays. Lorsque l’on parle de réforme, il faut tenir compte des particularités intrinsèques à chaque Etat ou région. En outre, les points de vue entre le leadership et le peuple saoudien au sujet de la réforme concordent totalement. La réforme doit provenir de l’intérieur du royaume de manière à satisfaire les exigences et aspirations populaires. Le dialogue national fait partie de ce mécanisme qui a été mis en place en vue de définir la forme et le fond de la réforme et du développement à venir de notre pays. Les élections municipales représentent un pas en avant dans cette direction. Il convient également de souligner que d’autres mesures sont prises pour renforcer les attributions du Conseil consultatif afin de lui permettre de jouer pleinement son rôle. La mise en place de toute réforme respectera les aspects propres au royaume et au peuple saoudien.

L.L.D. : Engagée dans un important programme de réformes structurelles depuis 1998, l'Arabie saoudite a dégagé en 2003, son deuxième excédent budgétaire depuis 20 ans. Comment comptez-vous accroître la diversification de l'économie saoudienne et dans quels secteurs d'activités en particulier ? Fort de l'ouverture du secteur gazier aux investisseurs privés, comment les autorités saoudiennes entendent-elles poursuivre leur programme de privatisations et améliorer le cadre des investissements étrangers ? Après la conclusion d'un accord commercial majeur avec l'Union européenne à l'été 2003, quels progrès restent-ils à accomplir en vue de l'adhésion de votre pays à l'Organisation mondiale du commerce ?

S.E.D.M.B.I.A.: Dans le cadre de la réforme économique, les autorités saoudiennes ont arrêté un certain nombre de mesures, en vue de faciliter la création d'emplois pour la jeunesse saoudienne. Ces mesures concernent notamment la privatisation d'entreprises publiques y compris des services sanitaires et sociaux, et la vente d'actions d'entreprises publiques comme celle de l'Electricité saoudienne. Il s'agit également de l'ouverture aux sociétés privées des secteurs tels que les communications, le dessalement de l'eau, les services aériens, la construction des routes et le raffinage du pétrole.
La procédure d'adhésion du Royaume d'Arabie saoudite à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) est à présent dans sa dernière phase. L'équipe de travail saoudienne a engagé une série de pourparlers avec les pays ayant exigé la signature d'accords bilatéraux afin de les conclure dans les plus brefs délais. A la fin du mois d'avril dernier, le royaume a réalisé les dernières démarches dans le cadre de la onzième réunion de travail de l'OMC à Genève. Il a demandé que soit conclu l'accord de principe à son adhésion, car il reste quatre pays avec lesquels des accords bilatéraux seront signés prochainement. En effet, avec la signature d'un accord bilatéral avec la Chine, le nombre des pays avec lesquels un accord bilatéral a été conclu s'élève à 31. Parmi les pays avec lesquels un accord d'accès aux marchés intérieurs n'est toujours pas signé, on trouve les Etats-Unis, les Philippines, l'Indonésie et le Panama. Cela étant dit, l'adhésion du Royaume peut être encore retardé si d'autres pays demandent la signature d'accords bilatéraux. Cette étape est la plus importante dans le processus d'adhésion à l'OMC.

L.L.D. : Avec une démographie en forte progression et, corollairement, un taux de chômage relativement élevé, votre pays fait également face à d’importants défis sociaux. Comptant 6 millions de travailleurs étrangers, autour de quelles mesures s’articulent le projet de « saoudisation » des emplois ? Quelles autres initiatives sont-elles envisagées pour favoriser la création d’emplois, notamment en termes de formation professionnelle ? Pouvez-vous nous rappeler les principaux objectifs visés par la réforme de l’éducation nationale saoudienne ? Considérant la participation de femmes d’affaires saoudiennes aux côtés de leurs homologues masculins lors du forum économique tenu en janvier dernier à Djedda, quels efforts peuvent-ils encore être réalisés pour renforcer le statut de la femme dans la société saoudienne ?

S.E.D.M.B.I.A. : Notre pays connaît en effet une importante croissance démographique. La majorité de la population saoudienne est située dans la tranche d’âge des 15-45 ans, soit 42% de la totalité de la population. Ce pourcentage est en augmentation permanente, car la tranche d'âge des 1-15 ans représente 45% de la population totale. Or, la jeunesse saoudienne se caractérise par un taux élevé de diplômés ayant poursuivis des études supérieures. Le gouvernement s'applique à augmenter le niveau de qualification de nos ressources humaines et à l'étendre à toutes les tranches d'âges, de sorte que les investisseurs pourront bénéficier d’un éventail plus large dans le choix de la main-d'œuvre nécessaire à la réalisation de leurs projets. D'ailleurs, une fondation pour le développement des ressources humaines a été créée en Arabie saoudite en vue de promouvoir la formation et l'emploi des saoudiens. Elle a pour mission de :
-fournir des subventions aux activités relatives à la formation et à l'emploi de la main-d'œuvre saoudienne dans le secteur privé ;
-participer aux frais de formation de la main-d'œuvre saoudienne dans le secteur privé ;
-prendre en charge une partie des rémunérations des salariés saoudiens dans le secteur privé ;
-promouvoir les programmes visant à développer le recrutement de la main-d'œuvre saoudienne pour la substituer à la main-d'œuvre étrangère ;
-accorder des emprunts aux établissements privés de formation de la main-d'œuvre saoudienne pour élargir ses domaines d’activités et la préparer à l’utilisation des technologies modernes ;
-effectuer des études et des recherches, et fournir des consultations techniques et administratives relatives à la formation des saoudiens.
A titre d'exemple, les accords sur l'exploitation du gaz signés récemment par le royaume avec des grandes sociétés internationales vont contribuer au développement de l'industrie saoudienne, surtout dans le domaine de la pétrochimie. De nouvelles opportunités pour la jeunesse seront ainsi créées, ouvrant également de nouvelles perspectives pour les investisseurs saoudiens. En effet, ces accords stipulent de donner la priorité aux entreprises saoudiennes dans tout ce qui relève de la sous-traitance de ces projets. Aussi, des offres relatives au dessalement de l'eau et à l'exploitation d'électricité seront proposées en fonction d'un calendrier bien défini, dans le cadre d’une offre publique d’achat à laquelle sont conviés les sociétés nationales aussi bien qu'internationales. Ce type de projet permet de créer des emplois supplémentaires pour répondre au nombre croissant de jeunes saoudiens qui arrivent sur le marché de travail. Il contribue également à la « saoudisation » des emplois, car ces sociétés se chargent d'assurer la formation technique et administrative. Il ne fait aucun doute que la création de nouveaux emplois constitue l'un des objectifs majeurs de ces projets. Les dispositions de ces accords prévoient d’ailleurs de consacrer 65% des offres d'emploi à des Saoudiens qualifiés et d'élever ce pourcentage à 75% dans trois ans.
Notre système éducatif est fondé sur des bases solides inspirées de la religion islamique, des règles immuables de notre foi et de notre particularité qui elle-même est le fruit de notre histoire nationale. Chaque année, les autorités saoudiennes modifient les livres scolaires de manière à rendre le programme éducatif en phase avec son temps. Dernièrement, il a été décidé d'entreprendre une réforme totale de celui-ci de manière à réviser l’enseignement en tenant compte des évolutions locales et internationales, et à fournir les moyens nécessaires à la réalisation de la politique d’éducation nationale. Cette réforme est nécessaire pour répondre à quatre besoins :
-Un changement adéquat pour accompagner l'évolution rapide de la société saoudienne sur le plan culturel, économique, technologique et dans la vie quotidienne.
- Durant les deux dernières décennies, les experts classent les changements survenus dans le monde en dix catégories, parmi lesquelles on trouve, la révolution des communications, la révolution de la connaissance, la mondialisation, la révolution sociale et la révolution économique. Tous ces bouleversements exigent de se réadapter et d'être capable de les accompagner de manière à en tirer profit et à en éviter les aspects négatifs.
- Développer les capacités de la main-d'œuvre et assurer sa formation constitue en quelque sorte le capital humain de l'Etat. L’investissement dans l'éducation est donc un investissement d'avenir dont les retombées sont garanties à 100% étant donné que ce sont les générations futures qui se chargeront de la destinée de la nation et de son avenir.
- Ce projet s'appuie en outre sur un certain nombre de considérations que sont notamment les nécessités du marché du travail, les exigences des études universitaires, les besoins estudiantins, intellectuels, psychologiques, corporels, mais également sur les expériences internationales d’études et de recherches.
Les préparatifs de ce gigantesque projet ont duré trois ans, période pendant laquelle ont été mis en œuvre des stages de formation, le recrutement de personnes qualifiées, l’affectation des moyens matériels nécessaires, des chantiers de travail spécialisés, des échanges de visite avec des délégations arabes et internationales, des études sur le terrain, l'évaluation de livres scolaires, la coordination de tous les secteurs publics et des institutions d’enseignement. Tout cela s’est fait dans le but de définir une vision commune sur tout ce qui peut contribuer à formuler un projet moderne en accord avec les besoins de notre époque.
En ce qui concerne les mesures à prendre pour consolider la place de la femme dans la société saoudienne, les statistiques et les rapports indiquent que les femmes saoudiennes possèdent 3.4% de l'ensemble des entreprises saoudiennes dans le royaume. Ainsi, il existe 1 500 sociétés et établissements enregistrés dont les propriétaires sont des femmes. Leurs secteurs d'activités s'étend à la construction et au bâtiment, à l'industrie, à la décoration intérieure, à l'éducation, aux produits de beauté, aux vêtements, aux jouets pour enfants et aux antiquités. Ces chiffres ont modifié le regard porté sur la femme arabe en général et saoudienne en particulier, dont le rôle était considéré comme limité dans le domaine de travail.
Compte tenu du nombre croissant des femmes diplômées et du manque d’offres sur le marché du travail, des chercheuses saoudiennes ont réalisé des études sur les opportunités d'emploi pour les femmes dans les différents secteurs de l'industrie féminine, de manière à rendre plus actif le rôle de la femme dans les rouages de l'économie saoudienne. Il faut d’ailleurs souligner que les femmes représentent plus de 50% de la population des pays arabes et 24% de la main-d'œuvre active de la région. Cet état de fait renforce les prévisions du Ministère du Plan saoudien pour les années 2000-2004, qui prévoit de tirer profit au maximum de la main-d'œuvre féminine disponible et d’ouvrir de nouvelles perspectives du travail pour la femme saoudienne dans le respect de la législation islamique. En effet, nous envisageons de faire passer le nombre de femmes actives de 8.32% (chiffre de recensement de 1999) à 10.43% à la fin de 2004, ce qui explique d'ailleurs l'entrée des femmes dans de nouveaux secteurs du marché du travail ces dernières années, tels que le marketing, la vente, l'informatique, l'internet et les communications, ou l'industrie.

L.L.D. : Cible à plusieurs reprises d’attentats attribués à Al-Qaida ces derniers mois, l’Arabie saoudite s’est fermement engagée dans la lutte contre le terrorisme. A quels facteurs doit-on, selon vous, attribuer la montée de l’extrémisme religieux dans votre pays ? Quelles mesures a-t-elle adoptée pour combattre les réseaux terroristes présents sur son territoire ? Quelles dispositions avez-vous mis en œuvre pour entraver les sources de financement des réseaux liés à Oussama Ben Laden et quels en sont d’ores et déjà les résultats ? Comment la coopération entre votre pays et la communauté internationale d’une part, et les autres pays du monde arabo-musulman d’autres part, s’organise-t-elle ?

S.E.D.M.B.I.A. : le Royaume d'Arabie saoudite comme vous le savez, a condamné et condamne le terrorisme sous toutes ses formes. Le royaume en a beaucoup souffert, comme tous les pays qui ont subi ces actes de violences. Ce qui est arrivé en Arabie constitue des actes abjects et lâches commis par une poignée d'individus égarés visant à déstabiliser le pays et semer la terreur et la peur chez nos concitoyens. Les actions perpétrées par ces groupuscules terroristes sont une grave violation des valeurs religieuses et des principes moraux sur lesquels est fondée notre religion, l'Islam. Celui-ci rejette le terrorisme et l'intégrisme, et incite à la tolérance et à la fraternité entre les peuples.
Le Royaume d'Arabie saoudite, comme beaucoup d'autres pays, a adopté une attitude résolue dans la lutte contre le terrorisme ; il a réitéré sa détermination au sein des différentes instances internationales, en application de la charte des Nations unies et des principes du droit international, mais aussi par sa participation effective dans les efforts internationaux dans la lutte contre le terrorisme.
Dans cette perspective, le Royaume d'Arabie saoudite a approuvé toutes les décisions et résolutions des Nations unies relatives à ce sujet. Il coopère pleinement avec la communauté internationale dans toute action visant à éradiquer le terrorisme international. Il compte parmi les premiers Etats arabes signataires de la Convention arabe pour la Lutte contre le Terrorisme élaborée par la Ligue arabe et de l'Organisation de la Conférence Islamique en 1983. En outre, le royaume a adhéré à de nombreuses conventions internationales contre le terrorisme comme la Convention de Montréal et la Convention de La Haye. Le royaume a également mis en place une commission chargée d'étudier et de formuler des propositions concernant les projets de convention internationale contre le terrorisme nucléaire et de convention internationale contre le financement du terrorisme. Toutes ces initiatives illustrent l'intérêt que les autorités saoudiennes manifestent à l’égard de la lutte contre le terrorisme et démontrent le degré de sa coopération avec la communauté internationale dans ce domaine. Enfin, le dernier acte adopté par le royaume à ce sujet est la signature de la Convention de Koweit le 4 mai 2004 portant sur la coopération des pays du Golfe dans la lutte contre le terrorisme.
Dans ce contexte, les autorités saoudiennes ont pris une série de mesures dans la guerre qu'elles mènent contre le terrorisme. Des lois ont été votées pour punir les auteurs ou instigateurs des actes de terrorisme. L'action des organisations caritatives et la collecte des dons ont ainsi été restructurées de manière à combler toutes les lacunes et empêcher tout détournement de fonds pour financer des actes de terrorisme dans le royaume ou à l'étranger. Sur le registre préventif, la lutte contre le terrorisme fait désormais l’objet d’un enseignement dispensé dans les écoles saoudiennes.

L.L.D. : Marquant un véritable tournant, les attentats du 11 septembre 2001 ont approfondi l’incompréhension entre le monde arabe et l’Occident. Préconisant le dialogue des cultures pour éradiquer l’extrémisme, par quels moyens votre pays entend-il œuvrer au rapprochement des deux civilisations ? Au regard de la multiplication des attentats terroristes dans le monde, dont les derniers en date ont frappé Madrid, comment analysez-vous la prolifération du fanatisme islamique ? Quelle approche préconisez-vous pour lutter contre celui-ci ? Comment percevez-vous l’utilisation abusive du terme « wahhabisme » pour qualifier la doctrine que l’on attribue en Occident aux fanatiques islamistes ?

S.E.D.M.B.I.A. : Les attentats du 11 septembre ont suscité la condamnation unanime de la communauté internationale, mais certains profitent du climat de peur qu’ils ont engendré pour en attribuer la responsabilité à l'Islam et au monde arabe. Certains médias ont ainsi évoqué un « terrorisme islamique », un « danger islamique » ou une « bombe islamique » comme si le terrorisme était synonyme de l'Islam et qu’il n'existait que dans le monde musulman. Cette attitude a malheureusement renforcé les malentendus entre le monde arabe et l'Occident. Dans ses efforts constants pour entretenir le dialogue entre les deux cultures et conjuguer leurs efforts dans la lutte contre le terrorisme, le royaume a ainsi multiplié les appels afin d'éviter les accusations infondées contre une religion ou un peuple donné. Or, malheureusement les attentats du 11 septembre ont révélé une certaine islamophobie. Il est donc désormais urgent de réaliser que ces accusations gratuites et l'amalgame entre Islam et terrorisme sont contraires aux intérêts des peuples, et ne font qu’alimenter les discours des tenants d’un « choc des civilisations », tout en abondant dans le sens du but recherché par les auteurs des attentats du 11 septembre.
Le royaume a dès lors lancé des appels pour éviter de se laisser tenter par cette dérive. Il a aussi souligné l'urgence pour les Nations unies de faire en sorte que la lutte contre le terrorisme soit un effort international libéré de tout amalgame et de toute discrimination, dans le but de protéger tous les membres de la communauté internationale des dangers du terrorisme, y compris le terrorisme d'Etat.
La lutte contre le fléau du terrorisme sera par ailleurs d'autant plus effective qu'elle s'appuiera sur un dialogue politique approfondi entre les membres de la communauté internationale sur la base des résolutions adoptées par les Nations unies en la matière. Le terrorisme ne peut, en effet, être éradiqué sans en traiter les causes profondes et les conditions de sa prolifération. Nous nous devons d’analyser les conditions politique, économique et sociale qui constitue un climat propice à l'apparition et au développement de l'extrémisme et au recours à la violence. La communauté internationale doit pour cela agir de concert avec toute la détermination et la force nécessaires pour faire face à l'ennemi commun. Il ne faut plus se contenter de condamner, de désavouer ou d'exprimer ses condoléances.
Il ne suffit plus de légiférer contre le terrorisme ; il faut s'attaquer à l'infrastructure sur laquelle s'appuient les groupuscules terroristes dans leur action à travers le monde. Des pays servent d’asile à nombre d’individus qui se réfugient sous couvert d' « opposition politique ». Ils leur accordent protection et les font profiter d'un certain nombre de prérogatives. Ainsi les soi-disant réfugiés politiques circulent librement à l'intérieur de ces pays et disposent de moyens pour propager la haine et le recours à la violence.

L.L.D. : Liés par d’étroites relations depuis plus d’un demi-siècle, l’Arabie saoudite et les Etats-Unis semblent traverser une période de tensions. Avec le transfert du quartier général des forces américaines dans la région vers le Qatar, les relations américano-saoudiennes sont-elles, selon vous, entrées dans une nouvelle ère ? Compte tenu de la forte coopération entre les deux pays dans la lutte contre le terrorisme, mais aussi de la montée de l’anti-américanisme au sein de la population saoudienne, comment ces relations sont-elles appelées à évoluer ?

S.E.D.M.B.I.A. : Les relations américano-saoudiennes sont fondées sur de solides bases qui remontent à plus de 60 ans. Elles sont guidées par des intérêts communs et le respect réciproque. Cette alliance stratégique a connu et connaît encore des hauts et des bas, comme tout autre alliance. Mais malgré tout, elle reste solide et capable de surmonter les crises, ce en raison de l'étroite coopération entre les deux pays dans une multitude de domaines. La recherche de la paix au Moyen-Orient et la lutte contre le terrorisme figurent d’ailleurs en tête de cette coopération. Cependant, il est normal que les deux pays ne partagent pas des visions identiques sur tous les sujets. Ce qui est important en fin de compte dans les relations américano-saoudiennes, c'est cette dimension stratégique et vitale qu’elles revêtent et que l'on se doit de cultiver et d’entretenir à l'avenir, en vue de maintenir la paix dans la région et la stabilité internationale.

L.L.D. : Alors que le Conseil intérimaire de gouvernement irakien (CIG) a adopté le 8 mars 2004 une Constitution de transition, l’Irak peine à retrouver la stabilité et voit les conflits inter-ethniques se multiplier. Comment percevez-vous l’ébauche du nouvel Etat irakien et les revendications croissantes de la population chiite irakienne ? Dans quelles conditions votre pays envisage-t-il de participer à sa reconstruction ? Quelles mesures a-t-il mis en place pour sécuriser sa frontière nord ? Plus globalement, quelles sont les conséquences de la guerre d’Irak pour votre pays en termes géostratégiques ?

S.E.D.M.B.I.A. : La sauvegarde de l'intégrité territoriale de l'Irak est la condition sino qua none de sa stabilité et de celle de la région. Nous avons confiance en la capacité du peuple irakien à œuvrer dans l'intérêt de son pays et à rétablir la paix et la sécurité intérieure. Déterminer la nature et la forme du système politique en Irak relève uniquement de la compétence d'un gouvernement irakien légitime, reconnu par les Nations unies et les autres instances internationales. C'est pourquoi nous avons exprimé nos vœux pour que les Nations unies occupent un rôle central en Irak. Je crois que les pays de la coalition sont en train de réaliser l'importance des Nations unies, ce qui les encourage à élargir leur participation à la résolution de la question irakienne.
L'Arabie saoudite n'a quant à elle aucune condition à émettre pour la reconstruction de l'Irak. Les relations entre les peuples saoudien et irakien sont historiques, car elles sont fondées sur une histoire, une langue et une religion commune. Aussitôt que l’ordre y sera rétabli, le royaume sera disposé à y soutenir tout ce qui peut contribuer à rétablir la sécurité et la stabilité dans ce pays frère.
Pour répondre à vos dernières questions, le royaume a adopté une série de mesures, et ce depuis la guerre de libération du Koweït, en vue de protéger ses frontières nord et d'empêcher les infiltrations, le trafic ou toute autre activité illégale susceptible de nuire à la sécurité du pays. Le royaume est conscient que la stabilité de l’Irak et le maintien de l’intégrité de son territoire auront un effet positif dans la région du Golfe. Et inversement, tout ce qui est contraire à ces deux éléments, aura un impact négatif non seulement pour les pays arabes du Golfe et la région, mais également pour le monde entier. Il ne faut pas oublier l'importance que représente la région du Golfe pour la production et l'approvisionnement de pétrole dans le monde.

L.L.D. : Le projet du « Grand Moyen-Orient » est devenu le fer de lance de la politique américaine dans la région. Quelle analyse faites-vous de ce projet ? La résolution du conflit israélo-palestinien étant présenté par les Etats arabes comme un préalable à la stabilisation régionale, estimez-vous que le plan de paix saoudien adopté par la Ligue arabe en mai 2002 soit encore envisageable et dans quelles conditions ? A la lumière du récent tournant politique qu’a connu l’Iran, quel regard portez-vous sur les incertitudes relatives au programme nucléaire de ce pays ?

S.E.D.M.B.I.A. : Le lancement en 2003 du projet dit du Grand Moyen-Orient pour réformer la région, a bénéficié d’une importante promotion médiatique, mais beaucoup de ses détails restent encore très ambigus. Le point de vue de l'Arabie saoudite, qui concorde d'ailleurs avec ceux de l'Union européenne et de la France plus particulièrement, est que tout projet visant à réformer la région arabe doit émaner de la région, tenir compte de ses particularités et des spécificités propres à chaque Etat. On ne pourrait y imposer un modèle donné parce qu’on le considère comme le meilleur pour la région. Ce qui est valable pour une région donnée ne l'est pas forcément pour une autre qui est différente par sa religion, son histoire et sa civilisation.
En ce qui concerne le conflit arabo-israélien, le royaume avait formulé une initiative qui a été adoptée par le Sommet arabe de Beyrouth en 2002. Elle a par la suite été proposée comme un plan arabe pour la paix, fondé sur l'application des résolutions des Nations unies relatives à ce conflit et sur l'établissement d'un Etat palestinien dont Jérusalem serait la capitale en contre-partie de quoi une paix globale avec Israël sera réalisée. Cette initiative demeure valable pour instaurer une paix juste et durable, et résoudre la question palestinienne. Cependant, malgré l'écho très favorable que ce plan a suscité auprès de l'Union européenne, des Etats-Unis, de la Russie et des Nations unies, Israël l'a ignoré et a tout fait pour le faire échouer. Nonobstant le refus israélien, elle demeure la meilleure solution pour réaliser la paix dans la région, et la « Feuille de Route » pour la paix au Moyen-Orient élaborée par le Quatuor (Etats-Unis, Union européenne, Organisation des Nations unies et la Russie) considère d’ailleurs l'initiative de paix arabe comme l'un des piliers sur lesquels elle s'appuie.
Enfin, les relations entre notre pays et l’Iran connaissent une évolution très positive dans l'intérêt des peuples des deux pays. Notre position sur le programme nucléaire iranien est fondée sur un principe de base : le royaume plaide, en effet, pour l'interdiction des armes de destruction massive et notamment les armes nucléaires dans toute la région du Moyen-Orient. Il est nécessaire que tous les pays de la région signent un traité préconisant cette interdiction et s'engagent à ouvrir leurs installations nucléaires aux inspections et au contrôle des organisations internationales ayant compétence en la matière.

L.L.D. : Un projet de réforme de la Ligue arabe devant être soumis lors du Sommet de Tunis les 29 et 30 mars 2004, quelles sont les propositions de votre pays pour renforcer le rôle de cette institution régionale ? Comment percevez-vous les dissensions rencontrées au sein de la Ligue arabe, notamment entre l’Arabie saoudite et la Libye ? La création d’une union douanière entre les pays du Conseil de Coopération du Golfe est-elle en mesure d’ouvrir la voie à une plus large coopération entre les différents pays de la péninsule arabique, étendue à la gestion des contentieux liés notamment à la délimitation des frontières ? De ce point de vue, comment analysez-vous le différend frontalier qui a récemment ravivé les tensions entre le Yémen et votre pays ?

S.E.D.M.B.I.A. : La Ligue arabe, malgré le fait qu'elle compte parmi les plus anciennes organisations régionales, joue un rôle très limité dans la vie des peules de la région. Le projet de la réforme de la Ligue arabe a ainsi pour ambition de la dynamiser et de lui conférer un rôle plus important dans la destinée des peuples arabes, en lui fournissant les moyens de réaliser les objectifs pour lesquels elle a été fondée. Dans cette perspective, le royaume a fait des propositions, comme les autres pays arabes. Toutes ces propositions seront débattues et étudiées en vue de formuler un projet commun qui sera entériné par les Etats membres, répondant ainsi à leur désir de renforcer le rôle de la Ligue arabe.
La création de l'Union douanière entre les pays du Conseil de coopération du Golfe est le fruit d'une longue série d'études et de négociations afin de développer la coopération et l'échange commercial entre les Etats de la région d'une part, et avec les autres pays et régions du monde comme l'Union européenne d’autre part. Mais je ne pense pas qu'il y ait une corrélation entre l'Union douanière des pays du Golfe et la résolution des conflits relatifs à la démarcation des frontières entre les Etats de la région. Délimiter les frontières nous aide à résoudre les conflits et à consolider les relations entre les pays de la région. En ce qui concerne le Yémen, il n'y a pas de contentieux frontalier, mais un simple différent frontalier qui a été résolu dans le cadre d’un dialogue fraternel entre les chefs d'Etats saoudien et yéménite.

L.L.D. : Disposant d’un quart des réserves pétrolières du monde, l’Arabie saoudite joue un rôle central dans les fluctuations du marché du pétrole. Au regard de la décision des pays de l’OPEP de baisser leur volume de production, comment expliquez-vous le maintien à un niveau élevé du prix du pétrole ? Comment percevez-vous la montée en puissance de la Russie ? Quelles sont, à cet égard, les implications du rapprochement historique scellé par votre pays et la Russie à l’occasion de la visite de S.A.R. le Prince Héritier Abdallah à Moscou en septembre 2003 ? Comment évaluez-vous, à long terme, les conséquences du retour du pétrole irakien sur le marché international et l’émergence de nouvelles zones de production dans le Golfe de Guinée et dans la Caspienne ?

S.E.D.M.B.I.A. : Comme vous le savez, pour les pays de l'OPEP le prix optimal du baril se situe entre 20-28 dollars américains. La décision de l'OPEP de réduire la production à partir du mois d'avril a été prise pour faire face à la chute de la demande mondiale durant le deuxième trimestre 2004 comme c'est le cas chaque année. Une production plus élevée aurait eu des conséquences désastreuses compte tenu du niveau actuel des prix, en provoquant à coup sûr un excédent de l'offre sur le marché international. Les prix du pétrole aujourd'hui varient en fonction des spéculations, des mécanismes de croissance économique et d'autres facteurs encore, mais non en raison du manque d'approvisionnement pétrolier. Le Royaume d'Arabie saoudite s'est en effet engagé à garantir l'approvisionnant du marché en intervenant pour compenser toute carence imprévue.
Le rapprochement russo-saoudien qui est intervenu avec la visite du Prince héritier Abdullah à Moscou en septembre 2003, s'est traduit dans les faits par la signature d'un accord de coopération dans les domaines du pétrole et du gaz d’une durée de cinq ans. D'autres importants accords bilatéraux ont également été paraphés ainsi qu'une déclaration commune soulignant le rapprochement ou la concordance des positions des deux pays sur des questions vitales d’ordre international et régional. La coopération croissante entre nos deux pays – qui sont deux grands producteurs et exportateurs du pétrole - permet de maintenir les prix des hydrocarbures à un niveau raisonnable. Il existe ainsi une coordination constante entre le Royaume et la Russie dans ce domaine et qui constitue un important facteur de stabilisation des prix.
Le marché international pétrolier a par ailleurs vu le retour du pétrole irakien et l'apparition de nouveaux pays producteurs du pétrole dans le Golfe de Guinée et la Mer Caspienne. L'Irak figure parmi les plus grands producteurs de pétrole et dispose de la deuxième plus grande réserve mondiale. Il est aussi un pays fondateur de l'OPEP. Pour toutes ces raisons réunies, son retour au marché international constitue un facteur positif. En outre, l'apparition de nouveaux pays producteurs renforce la confiance des consommateurs à l’égard de la production du pétrole et ne menace pas la part de l'OPEP dans le marché étant donné que les prévisions indiquent une nette augmentation de la demande mondiale dans les deux prochaines décennies. C'est pourquoi nous avons besoin de mieux coordonner nos efforts avec ces futures puissances de l'industrie pétrolière afin de prévenir toute fluctuation aiguë des prix. L'abondance des ressources pétrolières peut, en effet, garantir un développement sain de l'économie mondiale, mais le manque de coopération entre les pays producteurs peut en revanche menacer ce développement.

L.L.D. : Inscrite dans le cadre d’un partenariat stratégique depuis 1996, l’Arabie saoudite et la France entretiennent des relations historiquement étroites, tant au plan politique, au plus haut niveau des deux Etats, qu’au plan de la coopération militaire et commerciale. A l’aune des fréquentes consultations entre responsables des deux pays, comment décririez-vous les relations franco-saoudiennes ? En quoi l’accord sur l’encouragement et la protection des investissements réciproques récemment adopté par les deux pays ouvre-t-il de nouvelles perspectives pour la dynamisation de leurs échanges commerciaux ? Enfin, ayant effectué une partie de vos études supérieures en France, quel bilan tirez-vous de votre expérience française et dans quels domaines et par quels moyens pensez-vous que l’on puisse renforcer la connaissance mutuelle entre les peuples français et saoudien ?

S.E.D.M.B.I.A. : La force des relations franco-saoudiennes s’explique par la volonté de développer les intérêts que partagent les peuples français et saoudien. Nos relations sont considérées comme un modèle de relations entre Etats, fondées sur le respect réciproque et sur une coopération ouverte à tous les niveaux, dans un large éventail de domaines, notamment politique, économique, culturel et sportif.
L’accord relatif à la promotion et à la protection des investissements entre le Royaume d’Arabie saoudite et la France, fait partie d’un ensemble d’accords signés par le passé entre les deux pays, en vue d’affermir la coopération et de cimenter nos intérêts communs. Ce traité aussi bien que d’autres accords, auront un effet positif sur les relations bilatérales. Par ailleurs, l’Arabie saoudite apprécie la position distinguée et honorable adoptée par la France sur les questions internationales qui concernent le royaume et la région arabe plus particulièrement. Bien entendu, cela contribue aussi à consolider les relations entre nos deux pays.
Ma propre expérience et mes études supérieures en France ont indéniablement été très enrichissantes pour moi sur le plan personnel. La France est connue pour son héritage culturel et scientifique. J’ai choisi la France pour apprendre la culture française et d’en faire profiter mon pays. Je ne saurais résumer les leçons tirées de cette expérience. Peut-être la plus grande d’entre elles est de constater que le peuple français est en mesure d’intégrer des gens de toutes origines sans tenir compte de leur appartenance ethnique ou religieuse.
Je crois enfin que le moyen le plus efficace pour approfondir la connaissance réciproque entre nos deux peuples est d’accroître les possibilités de se rencontrer directement les uns avec les autres. Le peuple saoudien reçoit annuellement plusieurs millions d’étrangers soit pour effectuer le pèlerinage, soit pour travailler ou tout simplement pour visiter notre pays. Ils appartiennent à des religions et cultures différentes. Le peuple saoudien, comme le peuple français, est en mesure de comprendre la diversité de ces cultures et de cohabiter avec elles. Il reste désormais à faciliter les rencontres entre nos deux peuples pour renforcer notre entente mutuelle.
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