Samedi 25 Mai 2019  
 

N°65 - Premier trimestre 2004

La lettre diplometque
  Editorial
Cuba
Canada
  Pour un approfondissement des liens franco-canadiens
 
  Contribuer à « l’enracinement de l’amitié franco-canadienne »
 
  2004 : Un nouveau virage pour la Chambre de Commerce France-Canada
 
  Les atouts d’un géant revitalisé
 
  Canada-France 2004 : 400 ans de présence française au Canada
 
Brésil
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     Canada
 
  S.E.M. / H.E. Claude LAVERDURE

Le Canada : un pays résolument tourné vers le monde

Quatre-cents ans après le premier établissement français en Amérique du Nord, les peuples canadiens et français célèbrent leur histoire commune. A cette occasion, S.E.M. Claude Laverdure, Ambassadeur du Canada en France, nous livre les priorités d’un pays traditionnellement ouvert, prônant la diversité culturelle et le multilatéralisme, en quête constante de choix innovants pour relever les défis du XXIème siècle.

La Lettre Diplomatique : Pouvez-vous décliner les grandes lignes du programme d’action du Premier ministre Paul Martin ? Autour de quelles mesures le nouveau gouvernement articule-t-il son projet en matière de réforme démocratique ?

S.E.M. Claude Laverdure : Depuis sa prise de fonctions en décembre 2003, le Premier ministre Paul Martin a présenté de nombreuses initiatives exprimant les priorités d’un programme d’action ambitieux articulé autour de trois grands projets : renforcer les assises sociales, construire une économie innovante pour le 21ème siècle et assurer l’influence du Canada sur la scène internationale.
La toute première priorité du gouvernement Martin est de renforcer les fondations sociales de la vie canadienne, de la santé à l’éducation, sans oublier les collectivités. Initiatives de santé publiques (plus d’un milliard de dollars), transferts supplémentaires aux provinces et aux territoires pour la santé (deux milliards) ou création d’une agence canadienne pour lutter contre les épidémies et coordonner les interventions d’urgence sanitaire comme le SRAS, témoignent d’un engagement clair en faveur du maintien et du renforcement des systèmes de soins de santé. Dans l’éducation, l’amélioration de l’accès des Canadiens aux études post-secondaires et à la formation continue ou encore des aides aux étudiants issus de familles modestes ont déjà été prises et inscrites au budget 2004. Protection de l’enfance, modification du régime fiscal des personnes handicapées et augmentation des ressources octroyées aux populations autochtones complètent le dispositif. Notons également une volonté de redistribution dans le cadre d’un nouveau « pacte fiscal » avec les collectivités pour permettre aux municipalités d’investir dans l’environnement, les infrastructures, le logement, l’immigration et la recherche universitaire (remboursement fiscal de 7 milliards sur dix ans).
La deuxième priorité du programme est de construire une économie vigoureuse et innovante pour le 21ème siècle, fondée sur la croissance et la création d’emplois grâce à une gestion financière saine, l’équilibre budgétaire, la maîtrise des dépenses et la poursuite de la réduction de la dette. Rappelons que Paul Martin, Ministre des Finances du Canada de 1993 à 2002, a été l’un des principaux artisans de l’assainissement des finances publiques et de la réforme de l’État qui ont permis au Canada d’opérer le plus important redressement budgétaire des pays du G-7 depuis 1992. En 2004, le Canada a ainsi enregistré son 7ème budget équilibré consécutif et sera, selon l’OCDE, le seul pays du G-7 à afficher un excédent en 2004. Convaincu, par ailleurs, que de l’innovation dépend le développement de l’économie du siècle, le gouvernement a annoncé l’investissement de 100 millions de dollars pour faciliter les transferts de technologies développées dans les universités, les hôpitaux ou les autres centres de recherche. Le Premier ministre s’est aussi engagé à respecter et même à dépasser les obligations prévues par le protocole de Kyoto sur l’environnement et à poursuivre une politique de développement durable de concert avec les provinces et les territoires.
Le troisième objectif du programme d’action du Premier ministre vise à assurer au Canada un rôle influent et indépendant dans le monde pour accroître la sécurité et la paix, soutenir le multilatéralisme, transmettre les valeurs canadiennes et faire entendre la voix du Canada. Pour ce faire, le gouvernement a amorcé une approche intégrée de ses politiques de défense, d’aide et de relations internationales. Ainsi, des premières mesures concrètes ont été annoncées dans le budget de 2004 afin de dégager de nouveaux fonds pour financer les opérations canadiennes en Afghanistan, les efforts internationaux de lutte antiterroriste ou la participation canadienne au maintien de la paix en Haïti. Conformément aux engagements du gouvernement d’en doubler le budget d’ici 2010, le Canada a augmenté l’aide internationale aux pays en voie de développement, dont la moitié des ressources sera consacrée à l’Afrique qui bénéficiera la première du nouveau « Corps Canada » régissant le volontariat international des jeunes Canadiens.
A ces priorités s’ajoute la redynamisation de la vie démocratique avec le projet de « nouvelle ère de gouvernance » initié par le Premier ministre. Il s’agira notamment de renouveler le rôle, l’influence et la liberté des députés fédéraux : nombreux votes « libres » en séance, renforcement des commissions parlementaires, révision d’une grande majorité des nominations des hauts responsables de l’Etat  - dont ceux à la Cour Suprême. Une « nouvelle gouvernance » verra, par exemple, la création d’un poste de commissaire indépendant à l’éthique, tout comme la création d’une agence chargée de veiller à l’excellence dans la fonction publique et le lancement d’un processus d’examen continu des dépenses sous l’égide d’une commission parlementaire.

L.L.D. : En 2003, le Canada a démontré toute la solidité de son économie malgré une conjoncture difficile et la crise du SRAS. À quels facteurs attribuez-vous le dynamisme économique canadien ?  Les États-Unis absorbant 87% des exportations du Canada, quelles sont les zones de prédilection pour favoriser une diversification de ses partenaires commerciaux ?

S.E.M.C.L. : SRAS, crise de la vache folle, « black-out » de l’Ontario, ouragan Juan dans les provinces de l’Atlantique ou feux de forêt en Colombie Britannique…, l’économie canadienne a connu en 2003 une série de difficultés imprévues. Pourtant, ces événements extrêmes ont pu être surmontés grâce à la solidité des composantes fondamentales de notre économie qui a quand même enregistré une croissance de 1,7% en 2003, et dont on prévoit qu'elle atteindra 2,7% cette année et 3,3% en 2005.
Parmi ces composantes, citons en premier chef l’état des finances publiques qui font du Canada l’un des pays les moins endettés du monde. Tombée de 102% du PIB en 1996 à 71% en 2002, la dette des administrations canadiennes se situe autour de 65% cette année. La seule dette fédérale est passée de 68% à 42% sur la même période et le gouvernement canadien a pour objectif de la ramener à 25% du PIB dans les dix ans à venir.
Si le Canada profite de la diminution des intérêts sur la dette, son remboursement lui permet surtout de constituer une réserve importante pour faire face aux imprévus. L'excellente situation budgétaire permet, de surcroît, de réduire les impôts de quelque 100 milliards de dollars canadiens sur la période 2001-2005 pour soutenir le marché domestique tandis que les exportations sont freinées par la conjoncture internationale. S’il en a résulté plus de 800 000 nouveaux emplois depuis fin 2002, notre économie repose surtout sur des structures saines qui nous permettent de faire face aux défis de l'avenir. Ainsi, KPMG classe encore cette année le Canada à la tête des pays où les coûts de production sont les moins élevés parmi les pays industrialisés.
Dans un commerce mondial qui porte, pour l’essentiel, sur des échanges « de voisinage », le Canada compte un atout de taille, son voisin, les Etats-Unis, pays immense appelé à croître économiquement et démographiquement. Marché très ouvert à nos firmes qui peuvent jouer de leurs avantages comparatifs, les Amériques constituent le premier marché du Canada. Conscient des débouchés économiques qu’elles présentent, le Canada a systématiquement cherché à supprimer les obstacles au commerce dans cette région du monde et à en ouvrir les marchés aux investisseurs et entrepreneurs canadiens. Le Canada demeure intéressé à conclure des accords multilatéraux (cycle de Doha), régionaux et bilatéraux de commerce et d’investissement, notamment avec l'Union européenne, partenaire commercial de taille, sensible aux attraits que présente le Canada. La négociation d’un accord pour renforcer notre commerce et nos investissements (ARCI) compte parmi les initiatives ambitieuses de notre avenir, en particulier avec l’élargissement de l’Union européenne.

L.L.D. : Société cosmopolite, le Canada est souvent cité en exemple pour son modèle d’intégration.  Quelles sont ses particularités ? Comment définiriez-vous, aujourd’hui, les spécificités entre Canadiens anglophones et francophones ? Pays d’immigration, sur quels fondements repose la politique d’intégration du Canada ?

S.E.M.C.L. : Fruit d’une rencontre, celle des Premières nations amérindiennes et des enfants de France, puis d’Angleterre et du reste de l’Europe, le Canada a vécu plusieurs conflits avant de comprendre toute la richesse de son pluralisme. Aujourd’hui, le respect de la diversité dans la poursuite d'un destin commun s’inscrit au cœur de l'identité canadienne. Si la structure fédérale du pays répond à cette exigence, ce patrimoine fait notre singularité : l'anglais et le français sont nos deux langues officielles et le Canada se caractérise par le multiculturalisme. Mais encore au-delà, nous portons une attention particulière aux besoins de nos populations autochtones, comme témoigne, notamment, la création du Nunavut de notre volonté d'agir dans le respect de toutes les composantes de notre population.
Pays d'ouverture, le Canada, qui fait de l'immigration une pierre angulaire de son développement, accueille chaque année de 225 000 à 245 000 immigrants. Il en résulte un dynamisme unique dans des villes comme Toronto, dont près de la moitié de la population est née hors du pays, ou Vancouver et Montréal devenues des centres urbains profondément multiculturels : notons, par exemple, que le chinois est la troisième langue parlée au Canada ! Une fois au pays, les immigrants peuvent (80% d’entre eux le font) demander la nationalité canadienne après trois années de séjour. Environ 40% de cette immigration est le fruit d'une politique de regroupement familial et d'asile politique, contre 60% choisis sur la base de critères répondant aux besoins de l'économie canadienne - condition, pour nous, d'une intégration harmonieuse. Autre élément fort outre l’enseignement des langues et l’accès à la citoyenneté canadienne : le rôle joué par notre société civile et les nombreuses associations de personnes récemment immigrées au Canada qui, devenues médiateurs entre cultures d'origine et culture canadienne, remplissent une fonction primordiale d'accueil et d'intégration des immigrants.
Dernier pilier de notre intégration : la politique volontariste de nos gouvernements de promouvoir la différence. Nos programmes d'équité dans l'accès à l'emploi encouragent gouvernements et entreprises à lutter contre les discriminations à l'embauche et à l'avancement professionnel, et même, si nécessaire, à favoriser les candidats issus de l'immigration. Le résultat de notre effort constant et de notre volonté politique réfléchie et pleinement assumée est probant : en quelques années, la majorité des immigrants s'intègrent parfaitement et deviennent des vecteurs forts de l'identité canadienne.

L.L.D. : Dix ans après la création de l’ALENA, les échanges commerciaux entre les trois partenaires nord-américains se sont amplement développés. A la lumière de la question du bois d’œuvre, de quelles marges de manœuvre le Canada dispose-t-il pour résoudre les différends commerciaux au sein de l’Alena ? Au-delà des aspects commerciaux, en quoi cette zone de libre-échange a-t-elle favorisé le développement des relations entre votre pays et le Mexique ? Plus globalement, quel bilan pouvez-vous dresser du processus d’intégration économique nord-américain ?

S.E.M.C.L. : La plupart des échanges commerciaux en Amérique du Nord s’effectuent selon les règles claires et bien établies de l’ALENA et de l’OMC. Dans une zone aussi vaste, les désaccords sont néanmoins inévitables. Lorsqu’un différend surgit, les gouvernements concernés doivent, aux termes de l’ALENA, chercher à le régler à l’amiable par l’entremise de comités, groupes de travail ou autre mécanisme de consultation. Si, toutefois, aucune solution n’est mutuellement acceptable, l’accord prévoit le recours à une procédure rapide et efficace de renvoi à des groupes spéciaux. Dans le cas du bois d'œuvre, ces règles devraient établir clairement le caractère infondé des allégations américaines. Cela dit, ne généralisons pas, car l'immense majorité du commerce au sein de l'ALENA qui se fait sans obstacle ni difficulté, a contribué à intégrer davantage nos économies et à hausser le niveau de vie de nos populations.
Grâce, notamment, à la mise en œuvre de l’ALENA, c’est avec le Mexique que le Canada entretient les relations les plus variées et les plus substantielles en Amérique latine. Avec cet accord, le partenariat renforcé avec le Mexique constitue un élément important de la politique canadienne dans la région. Dans cette dynamique, nous assistons à la multiplication des contacts entre nos deux peuples : visite annuelle d’un million de Canadiens au Mexique et de 70 000 Mexicains au Canada, intensification de nos échanges culturels qui invitent aujourd’hui à développer des programmes d’études canadiennes dans les universités mexicaines ou encore facilitation de l’entrée au Canada de travailleurs mexicains pour les travaux saisonniers agricoles.

L.L.D. : Alors que la création d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) est prévue pour 2005, la conférence ministérielle de Miami en novembre 2003 a, semble-t-il, ouvert la voie à un accord à géométrie variable. De ce point de vue, comment percevez-vous le compromis américano-brésilien ? Quelles  en sont les conséquences pour votre pays, partenaires à part entière d’un pacte de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique ? Plus largement, comment votre pays envisage-t-il d’accroître ses relations avec le reste des pays de l’Amérique latine ?

S.E.M.C.L. :  Concernant plus de 830 millions d’habitants, les négociations sur la ZLEA devraient donner naissance à la plus grande zone de libre-échange de marchandises au monde et conduire à des engagements solides sur l’accès aux marchés des services et sur une protection accrue des investissements dans la région. Le Canada prône depuis longtemps les avantages de la libéralisation du commerce et de l’investissement. Si l’OMC demeure la pierre angulaire de notre politique, le Canada est en faveur de la réduction aux échelons régionaux et bilatéraux des obstacles au commerce et à l’investissement. Des initiatives comme la ZLEA peuvent compléter, voire renforcer la libéralisation multilatérale grâce à l’établissement plus rapide de règles et de disciplines plus générales et plus étendues. Si la ZLEA complétera les accords bilatéraux du Canada avec les Etats-Unis, le Mexique, le Chili et le Costa Rica, elle permettra surtout d'améliorer ses rapports en expansion avec les autres Etats de la région. N’oublions pas que la ZLEA coexistera avec les accords signés antérieurement comme l’ALENA. Or, si l’on exclut nos partenaires de l’ALENA, la région des Amériques représente aujourd’hui un marché de 368 milliards de dollars canadiens pour nos exportations et bénéficie, par ailleurs, de 15,4% de l’investissement canadien à l’étranger.

L.L.D. : Avec le refus du Canada de se joindre à la coalition anglo-américaine contre le régime de Saddam Hussein, les relations américano-canadiennes ont traversé une période de tensions. Conseiller spécial en politique étrangère de l’ancien Premier ministre Jean Chrétien au moment de l’intervention américaine en Irak, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la situation irakienne ? Partisan traditionnel du multilatéralisme, comment votre pays appréhende-t-il le nouvel ordre international émergent?

S.E.M.C.L. : Avec la reconstruction à tous les niveaux de la société irakienne, politique, socio-économique, juridique et civique, les Irakiens font face aujourd’hui à des défis de taille. Nous constatons une détermination exprimée par tous à identifier des approches communes pour relever ces défis et notons avec plaisir le rôle de l’ONU dans cet effort. Le Canada a annoncé un programme d’assistance de 300 millions de dollars qui en fait l’un des principaux contributeurs de ce processus de reconstruction - qu’il s’agisse d’assistance humanitaire, de projets d’infrastructure ou du renforcement de la sécurité. Nous participons entre autre à la formation de policiers irakiens. Il s’agit de regarder vers l’avenir et d’aider les Irakiens à faire de même avec confiance et sérénité.
Il faut en même temps prendre la mesure de toutes les leçons de la situation en Irak. En effet, la situation au Moyen-Orient plus généralement, découle de profondes évolutions internationales amorcées dès la fin de la guerre froide, évolutions que la communauté internationale doit comprendre et maîtriser. C'est dans ce contexte que le Premier Ministre, dès son arrivée au pouvoir, a demandé au Ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, d'effectuer une revue complète de la politique étrangère canadienne dont les résultats sont attendus à l'automne. Certains constats s'imposent d'office : de nouveaux rapports de force, de nouvelles menaces et de nouveaux acteurs internationaux émergent. Face à ces défis, cependant, le Canada pour sa part n'est pas démuni, bénéficiant au contraire de plusieurs atouts de taille : une ouverture au monde, des réseaux divers de partenariats dynamiques, un potentiel économique énorme. Il s'agit de les mettre à profit afin de pouvoir contribuer à la création d'un nouvel ordre mondial que nous appelons de nos vœux et qui serait en mesure d'apporter prospérité, démocratie et sécurité humaine au plus grand nombre.

L.L.D. : Début mars 2004, le Premier ministre Paul Martin a annoncé la participation des troupes canadiennes à la stabilisation de la situation en Haïti. Compte tenu de votre expérience dans ce pays, comment analysez-vous ce nouveau bouleversement de la crise politique haïtienne ?   Quelles sont les motivations d’une intervention canadienne dans ce conflit interne ?

S.E.M.C.L. : La crise récente en Haïti a encore malheureusement démontré la fragilité extrême de ce pays.  Dépourvu de ressources naturelles et d’industrie, Haïti devra compter un certain temps sur l’aide internationale. Il s’agit de fournir aux Haïtiens les moyens de sortir de cette crise en leur permettant de développer eux-mêmes des solutions novatrices. C’est là une priorité majeure pour le nouveau gouvernement canadien : notre appartenance commune à la Francophonie et la présence d’une importante communauté haïtienne au Canada créent des liens forts et privilégiés entre nos deux pays. Haïti est bénéficiaire de notre plus grand programme d’aide au développement de la région et le Canada est le deuxième pays donateur à l’égard d’Haïti. Plus généralement, les Amériques étant un des axes majeurs de notre politique étrangère, une sortie durable de la crise haïtienne contribuerait indéniablement à la stabilité et la prospérité hémisphériques.

L.L.D. : Fort de son rôle traditionnel de gardien de la paix, le Canada s’est impliqué au cours de la dernière décennie dans la résolution de conflits au Rwanda, au Kosovo ou en Afghanistan. Comment le Premier ministre Paul Martin compte-t-il concrétiser sa volonté de donner au Canada un rôle plus actif sur la scène internationale ? Compte tenu du changement de la nature des missions confiées aux Forces armées canadiennes et du vieillissement de leurs équipements,  comment votre pays envisage-t-il d’en renforcer les capacités pour continuer à assumer son rôle?

S.E.M.C.L. : Les Forces canadiennes se sont forgées une réputation enviable pour leur professionnalisme et leur compétence dans les missions de paix et les Canadiens sont très fiers de leur action. Depuis la fin de la Guerre Froide, nous assistons à une multiplication des menaces pour la stabilité internationale qui exigent des réponses diverses. C’est pour cette raison que le Canada s'est impliqué aux côtés de ses alliés dans les conflits armés au Kosovo et dans la campagne internationale contre le terrorisme, tout en maintenant ses forces dans des missions de paix. L’annonce par le Premier ministre du déploiement en Afghanistan de 600 membres des Forces canadiennes après la fin de l’engagement actuel du Canada en août, s’inscrit dans cette approche. Mais celle-ci a pour corollaire une sollicitation accrue de nos armées et une augmentation du rythme opérationnel. Le gouvernement a clairement énoncé que la défense, aux côtés de la diplomatie, de l’aide au développement et du commerce international, demeure une constituante essentielle de notre politique étrangère. Dans cette perspective, il a amorcé une étude intégrée de ses politiques internationales  qui permettra au Canada de moderniser ses stratégies et de renforcer son rôle dans le monde. Par ailleurs, nous continuons d’investir considérablement dans l’équipement militaire nécessaire pour accomplir les missions d’aujourd’hui : mise en service de nouveaux véhicules blindés légers, modernisation des chasseurs CF-18 et des avions de patrouille maritime, adoption de systèmes de canon mobile et acquisition de nouveaux hélicoptères maritimes embarqués.

L.L.D. : En s’engageant à consacrer 2 millions de dollars par an au  « volet nordique » de sa politique étrangère, le Canada accorde une priorité à l’essor de la région arctique, encore marginale dans le système international. Face aux défis du réchauffement climatique et de la fonte des glaciers, quelle politique de développement économique et durable envisagez-vous pour cette région ? Plus globalement, comment définiriez-vous les objectifs de la politique canadienne en matière d’aide au développement ?

S.E.M.C.L. : Pour répondre aux questions liées au développement du Grand Nord canadien, les résidents du Nord et le gouvernement fédéral ont développé différents programmes de planification et de gestion pour le développement durable. L'initiative de planification de gestion intégrée de la mer de Beaufort (IPGIMB) est un bon exemple de collaboration entre gouvernement, peuples autochtones (les Inuvialuits) et industrie pour assurer une gestion durable des ressources d’un écosystème arctique fragile en tenant compte des besoins environnementaux, économiques et socioculturels. Si le défi du développement durable de ces secteurs de l'économie est considérable, des activités fondées sur les ressources renouvelables comme la foresterie, la pêche et le tourisme permettent de diversifier l'économie. Pour soutenir l’utilisation durable des ressources fauniques, le Canada a développé avec ses populations autochtones de nombreuses initiatives, de l’Accord Canada-Union européenne sur les normes internationales de piégeage sans douleur (pour redresser le marché de la fourrure) à la création, dans l'Arctique canadien, de parcs nationaux et d'autres zones protégées afin de protéger la biodiversité. Dans le même esprit, les peuples autochtones, forts de leurs connaissances traditionnelles et de leur expertise, ont participé à l'élaboration de la Loi sur les espèces en péril proposée par le Canada. Face aux défis du réchauffement climatique, le Canada a ratifié en décembre 2002 le Protocole de Kyoto. Nous sommes un partenaire actif de la communauté internationale et visons à mettre en oeuvre ce protocole le plus efficacement possible.

L.L.D. : Partenaires commerciaux de premier plan, le Canada et l’Union européenne se sont engagés lors du sommet conjoint qui s’est tenu à Athènes en mai 2003 à développer leurs relations. Quels domaines clés en bénéficieront particulièrement ? Alors qu’un accord de libre-échange entre l’UE et le Canada a été, par le passé, maintes fois évoqués, quels sont, selon vous, les obstacles à un tel projet ? A l’aune des tensions issues de la question irakienne, quel rôle votre pays peut-il jouer pour le raffermissement du lien transatlantique ?

S.E.M.C.L. : Véritable succès, le Sommet Canada-UE sous la présidence irlandaise, qui a réuni notre Premier ministre et les responsables européens à Ottawa le 18 mars 2004, a couronné un effort diplomatique considérable de part et d’autre de l’Atlantique. Fondées à la fois sur des intérêts et des valeurs communes, nos relations se sont extraordinairement diversifiées. Sur les questions économiques, culturelles ou sociales, c’est en Europe que le Canada trouve des alliés. Et, la réciproque est vraie.
Avec nos partenaires européens, nous avons approuvé le 18 mars deux documents novateurs qui, à terme, pourront servir de modèle à d’autres axes de coopération bilatérale entre l’Union européenne et ses différents partenaires : un Programme de Partenariat et le cadre de négociation d’un futur Accord sur le renforcement du commerce et de l'investissement. Il s’agit d’un véritable programme d’action dans autant de domaines que le renforcement du multilatéralisme, la coopération face aux défis sécuritaires et le développement des contacts entre les peuples. L’accord, quant à lui, marquera un nouveau départ en encourageant l’investissement et le commerce international pour bâtir sur des niveaux d’investissement déjà significatifs du Canada en Europe et d’Europe au Canada.

L.L.D. : Placée en 2004 sous l’égide du 400ème anniversaire du premier établissement français permanent au Canada, l’année 2004 est également marquée par la célébration du 60ème anniversaire du débarquement allié en Normandie.  Au regard de l’histoire commune que partagent le Canada et la France, comment qualifieriez-vous les relations qu’entretiennent les deux pays ? Quel rôle le Québec occupe-t-il dans le développement de ces relations ?   Fortement dominé par le secteur aéronautique, dans quels secteurs la coopération industrielle et commerciale franco-canadienne peut-elle être accrue ? Comment expliquez-vous l’attirance de votre pays pour de nombreux étudiants et chercheurs français ?

S.E.M.C.L. : La relation entre la France et le Canada connaît un remarquable épanouissement. Comme le dit le Président Chirac : « cette relation n’a jamais, jamais été meilleure ». C’est dans ce contexte que nous célébrons cette année le 400ème anniversaire du premier établissement français permanent au Canada, extraordinaire occasion de consolider et d’élargir les pistes de notre coopération et d’échanger sur les défis de la modernité. Nos deux pays qui, de part et d’autre de l’Atlantique, sont liés par le sang et l’histoire, partagent une langue, une culture et des valeurs. La France est le pays d’origine d’un quart de la population canadienne. La politique étrangère canadienne reflète les aspirations et les valeurs de cet élément important, pilier fondateur de notre nation. La France est aussi, pour le Canada, un allié indispensable dans notre promotion d’un modèle de société alliant libéralisme économique et solidarité sociale, d’un système international fondé sur des valeurs qui nous sont chères. Dans la campagne pour la diversité culturelle et pour une mondialisation humanisée, par exemple, le Canada et la France se retrouvent.
Dans le domaine commercial, nos relations, profondes et variées, tendront, dans l’avenir, vers des partenariats à forte valeur ajoutée, orientés vers l’innovation : transports aéronautique et ferroviaire, technologies de l'information et des communications, biotechnologie ou agro-alimentaire. Rappelons que la France est le 2ème investisseur au Canada, après les États-Unis.
Ayant découvert que notre pays apporte des réponses originales aux questions de notre temps, nombre d’hommes et femmes politiques, entrepreneurs, intellectuels, artistes et étudiants français expriment, par ailleurs, un intérêt marqué pour le Canada. Dans l’esprit de cette curiosité partagée, un effort particulier se porte sur la jeunesse avec l’accord sur la mobilité des jeunes qui va permettre à 14 000 jeunes de séjourner et de travailler chaque année dans nos pays.
Notre relation connaît aussi le développement original d’une coopération décentralisée. La France s’intéresse à toutes les régions canadiennes et inversement. Canadiens et Québécois en France travaillent en synergie pour promouvoir et défendre nos intérêts communs, ceux des artistes, des universitaires, des étudiants, des industriels et de tous les citoyens qui s’intéressent à la France.

L.L.D. : Plus largement, de 2004 à 2008, qui marquera le 400ème anniversaire de la fondation de la ville de Québec, c’est le “fait français” en Amérique du Nord qui est au cœur des célébrations canadiennes. Pouvez-vous nous décrire les manifestations majeures de cette initiative ? Fort de sa contribution majeure à la promotion de la francophonie, quelle est la place de cet atout culturel dans la politique étrangère canadienne, notamment à l’égard de ses relations avec l’Afrique ? Quels sont les objectifs poursuivis par votre pays au sein des institutions francophones ?

S.E.M.C.L. : Grand axe de la politique étrangère du Canada, la Francophonie correspond à une zone d’influence naturelle du Canada au même titre que l’Organisation des Etats américains ou le Commonwealth. Lieu d’affirmation et d’épanouissement du fait français canadien, elle est une enceinte multilatérale de dialogue où le Canada peut exercer son influence en vue de la promotion des valeurs démocratiques, culturelles et économiques que les Canadiens et les Canadiennes souhaitent partager : développement démocratique, consolidation de l’État de droit, droits de la personne, paix et sécurité humaine. Le Canada contribue également à la promotion de la diversité culturelle et aux efforts visant à favoriser l'adoption prochaine, au sein de l'UNESCO, d'une Convention internationale sur la diversité culturelle. Le Canada souhaite que l’Organisation internationale de la Francophonie soit de plus en plus un acteur international reconnu, un pôle identitaire de tous les francophones. C’est la raison pour laquelle il contribue au resserrement des liens d’interdépendance d’une communauté agissante et solidaire, défi qui s‘impose d’autant plus qu’un grand nombre des 56 Etats et gouvernements membres de la Francophonie appartiennent au groupe des pays du Sud ou de l’Est.

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